A M. LE MARECHAL DUC DE REGGIO
« lî mars 1 823.
« Monsieur le maréchal,
« Les officiers supérieurs de la 5 e légion, habitués, dans tous les moments, à être les interprètes des sentiments du corps qu'ils commandent, espèrent que vous voudrez bien leur permettre de déposer entre vos mains l'expression de leur profonde douleur, etle désaveu formel de l'insubordination dont s'est rendu coupable hier un sous-officier de la garde nationale; ils espèrent que la faute d'un seul ne retombera pas sur tous. Ils sentent qu'une obéissance passive est, soi:s l'habit militaire, le plus sacré des devoirs. Ils
jurent sous l'uniforme obéissance au roi; et, rentrés dans leurs foyers, ils lui payent le tribut du respect que la reconnaissance a fait pénétrer dans leurs cœurs. « Agréez, monsieur le maréchal, etc. »
A celte époque, les conseils du cabinet se tenaient toujours en présence du roi, qui, jusque-là, n'avait jamais permis que son frère y assistât; mais alors les minisires avaient soin de ne rien proposer qui n'eût été, d'avance, concerté avec Monsieur. M. de Yillèle avait de fréquents entretiens avec Son Altesse Royale.
Le roi ne peut plus marcher depuis longtemps : on se sert de son fauteuil, ingénieuse mécanique, pour le transporter dans sa voiture. Il aime les courses rapides. Dans une de ses promenades il a visité Saint- Ouen.
Monseigneur le duc d'Angoulême était arrivé sur les bords de la Bidassoa, mais avec une année qui semblait manquer de tout ce qui lui était nécessaire pour marcher en avant : « Si cette guerre est nécessaire, avait dit le président du Conseil, la France s'en chargera seule, et elle n'a pas besoin de l'assistance de l'Europe. » — Noble et nationale protestation que le dévouement et l'activité des autres ministres n'avaient pas suffisamment entendue et secondée!
L'Europe, jalouse de la gloire que nous pouvions acquérir, restait attentive sur les mouvements de cette entreprise. De froids calculs eussent pu engager Monseigneur à s'arrêter sur la frontière; mais il eût, par là, compromis l'honneur de la France et la sûreté du trône.
Tous les débris des révolutions s'étaient réunis audelà des Pyrénées; des Français expatriés avaient arboré le drapeau tricolore; et une légion patriote s'était formée en Espagne, presque sous l'aile desCortès, d'où elle publiait des proclamations tendant à ébranler la fidélité de l'armée. On voulait renverser le gouvernement des Bourbons, revenir aux idées de l'époque désordonnée des Cent-Jours. Des officiers compromis dans des conspirations militaires, le colonel Fabvier, le capilaine Nantil, se trouvaient à la tête de ces rassemblements de réfugiés. Le mouvement était dirigé contre la Restauration. C'étaient toujours les mêmes hommes qui, depuis 181 4, conspiraient contre l'ordre établi, contre le roi et la Charte ; c'était, toujours cette faction, isolée d'abord, qui s'agrandissait sans cesse.
Le bruit a couru que des régiments se préparaient à fraterniser avec ces réfugiés. Le 6 avril, les troupes s'étaient mises en marche; alors une bande de réfugiés français et italiens de trois à quatre cents hommes, ayant à leur tête le drapeau tricolore, se présenta de l'autre côté de la rivière, en faisant éclater les cris de : «Vive l'Empereur! Vive la France! » Le général Valin, après avoir adressé à ces troupes séditieuses des représentations qui furent accueillies par des menaces, ordonna de faire feu, et trois coups de canon les mirent en déroute. Le lendemain, le premier corps, sous les ordres du maréchal duc de Reggio passa la Bidassoa, et l'armée se mit en marche sur Madrid.
Les puissances avaient été convaincues, jusque-là, que nous n'avions plus d'armée ou, que s'il en existait une en France, elle était composée de soldats inli-
dèles, ébranlés ou douteux. Il était important de les détromper : le drapeau tricolore, planté comme un appât sur la rive opposée, et foudroyé aussitôt qu'aperçu par nos troupes, apprit à tous, que la fidélité des Français égalait toujours leur bravoure, et que les lis n'avaient rien perdu de leur force. Les armées françaises, pendant de longues années, avaient laissé, au milieu de leurs glorieux triomphes, des traces quelquefois bien amères de leurs succès. Il n'en sera pas ainsi sous un Bourbon. Le chef que Louis XVIII a donné à son armée veut vaincre, mais il veut aussi se faire estimer de ses ennemis, et des peuples que la victoire lui livrera. Jamais plus admirable discipline ne fut maintenue dans une armée ; tout est strictement payé, et les régiments campent au milieu des fermes, sans que le moindre produit des vergers ou des plaines soit dérobé auxpaysans.
La question d'Espagne a été soulevée au parlement et à la Chambre des pairs.
M. Canning avait tout fait pour éviter un conflit entre la France et l'Espagne. En dépit de ses efforts, la guerre est commencée; et l'Angleterre voit avec méfiance l'occupation possible de l'Espagne. Dans la Chambre des communes, les ministres ont livré au parlement les pièces concernant les négociations avec la France, au sujet de celte guerre.
A la Chambre des pairs, M. Mole demande qu'à l'exemple de ce qui se passe au parlement anglais, il soit donné communication des pièces relatives à la guerre d'Espagne. Il attaque la guerre en elle-même : il en attribue le motif au désir de fonder en Fiance le despotisme à l'ombre de nos drapeaux triomphants.
M. de Chateaubriand a répondu à M. Mole.
M. de Montmorency avait été personnellement attaqué par M. Canning, dans le parlement anglais, sur sa conduite à Vérone; il a cru devoir expliquer les motifs qui lui ont fait désirer la guerre. Il a prétendu s'être tenu sur la défensive, ce qui n'était pas exactement vrai. Il avait provoqué l'intervention, ou plutôt il avait accepté avec empressement les ouvertures qui lui étaient faites par M. de Metlernich.
L'ambassade de Londres a été donnée à M. de Polignac, celle de Madrid à M. de Talaru, celle de Lisbonne à M. Hyde de Neuville. Ces choix ont été délibérés en conseil.