‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 81 sur 93 · M. FRAYSSINOUS MINISTRE DES CULTES · texte numérisé non relu

M. FRAYSSINOUS MINISTRE DES CULTES

parti à cet égard. L'affinité entre les choses de religion et d'éducation publique étant incontestable, le roi eut la pensée de faire un ministère des affaires ecclésiastiques, auquel toutes les affaires de la religion et de l'éducation seraient remises : nul n'était mieux fait pour remplir ces importantes fonctions que M. Frayssinous, dont le caractère, d'ailleurs, plaisait au roi. C'était aussi l'avis- de M. de Villèle. M. Frayssinous fut nommé, et il faut dire ici encore, toujours à l'éloge de M. de Corbière, que, loin de se refuser à un arrangement qui lui enlevait une partie de ses attributions, il s'y prêta de la meilleure grâce du monde. On trouva dans l'évèque d'Hermopolis, devenu ministre siégeant au Conseil, le même amour du bien qui avait animé chaque instant de sa vie. Sans qu'il eût rien recherché, en peu de temps il' avait été premier aumônier du roi, évèque in parlibus, membre de l'Académie française et ministre; encore un peu, il eût été cardinal, et c'est à l'occasion de sa dernière nomination qu'un homme d'esprit, M. Royer-Collard, en lui écrivant pour le féliciter sur cette rapide élévation, lui mandait : « Si j'étais pape, je ne vous laisserais pas venir à Rome en ce moment '. »

1 J'ai parlé, il y a quelque temps, de M. Royer-Collard dans une note; mais il m'est impossible de ne pas consacrer quelques lignes à cet homme remarquable sous tous les rapports, dont j'élais loin de partager les opinions, mais pour lequel j'avais un attachement sincère.

Du caractère le plus loyal, de l'esprit le plus élevé, il est juste de reconnaître que s'il se trompait, c'élait toujours de bonne loi.

Remarquable couune nomme publie, d'une éloquence entraînante, M. Royer-Collard avait de précieuses qualités dans l'intérieur de la famille; beaucoup d'aniour-propre, et une confiante absolue dans sa manière de voir, ne lui laissaient jmnais soupçonner qu'il put se tromper.

Cet orgueil l'empêcha longtemps de courber la tè:c devant le maître

Ma situation auprès du roi avait changé. J'avais pensé longtemps qu'une des premières conditions pour assurer un succès d'où dépendait le sort de si grands intérêts, c'était de me mettre absolument de côté. D'ailleurs, je n'avais rien à envier à personne : aide de camp de Monsieur, traité par lui avec confiance, étant parvenu à le rapprocher du roi,, ayant servi plus utilement mon pays que sij'eusse été en place, que pouvais-je désirer et quel rôle eût pu me tenter? — « Mon cadavre politique est la première pierre de l'édifice que nous voulons fonder, » avais-je souvent répété à celle qui s'était associée à mes efforts; et, en

des maîtres, le souverain suprême des rois et des peuples; mais du moins il ne nia jamais son existence. Son âme, sous une apparence assez rude, était trop tendre pour repousser la prière.

Quelques années avant sa mort, un incident terrible lui fit prendre un parti courageux, avec cette volonté de fer si forte contre la douleur.

Une de ses filles, pleine de cette foi et de cette chaleur d'âme qui ne reculent devant aucun sacrifice, allait tous les jours entendre la messe, suppliant l'Eternel de lui accorder une mort subite et inattendue, qui, en frappant son père, le fit rentrer dans le giron de l'Eglise.

Sa prière fut exaucée; et M. Royer-Collard, aux pieds d'un digne prêtre, avoua ses fautes, s'humilia, reçut une généreuse absolution, remplit tous les devoirs de la religion, et depuis ne s'en écarta jamais.

Ses derniers moments furent ceux d'un croyant, d'un chrétien qui cherche dans les secours de l'Église la force nécessaire pour s'arracher à tous les liens terrestres.

Noble exemple que la philosophie a essayé de dénaturer ; mais qui restera comme une leçon donnée au monde, et un puissant encouragement.

Je tiens tous ces détails de madame Andral, fille de M. Royer-Collard, femme aussi distinguée par le cœur que par l'esprit ; et qui adorait son père, sans s'associer toujours à sa manière de juger les hommes et les choses. La noblesse de ses pensées est à la hauteur de son caractère, et elle ne peut supporter la moindre atteinte portée à une réputation qui lui est aussi sacrée que chère.

Une heure passée auprès de son lit de douleur, m'a permis de recueil lir ces renseignements précieux pour un ami et pour un chrétien.

effet, il lui avait fallu du temps pour parvenir à détruire les préventions qu'on était parvenu à mettre dans l'esprit du roi contre moi : il avait fini cependant par apprécier le dévouement que je montrais à son frère comme à sa personne royale, en cherchant à rapprocher Monsieur de lui; et ce prince nous avait les mêmes obligations par rapport au roi.

Monsieur rendait à madame du Cayla toute la justice qui lui était due; il appréciait ses services, et il me savait gré des miens. En apprenant tout ce que les bontés du roi nous suscitaient d'ennemis, quelquefois le découragement nous prenait; et Monsieur remontait notre courage en nous parlant de sa reconnaissance. Je le voyais toutes les fois que j'avais besoin de lui parler ; mais non pas sans exciter parfois la jalousie de mes camarades, je pourrais dire leur mécontentement, que vint encore augmenter un congé de quelques mois que je me vis forcé de demander, sans pour cela m'éloigner de Paris. Je ressenlais dans la tète des douleurs violentes; il m'était impossible de prendre un moment de repos, et il fallait ajouter à tous les embarras de la position, une préoccupation constante. Quelques tentatives plus perfides les unes que les autres furent encore faites inutilement contre madame du Cayla; mais je refuse de parler de ce qui m'était personnel.

Sans doute la route que nous suivions n'était pas ordinaire; et pour que les importants services que nous rendions fussent un jour généralement approuvés, il fallait un succès complet. Des réflexions pénibles étaient quelquefois sur le point d'ébranler ma résolution; mais elles finissaient par servir d'aiguil-

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Ion à mon caractère. Je n'osais confier à personne mes tristes pensées ; et je devais surtout les dissimuler à madame du Cayla, qui avait besoin de toute sa présence d'esprit. Quelquefois elle paraissait inquiète de notre position. Je m'effrayais quelquefois moi-même du courage avec lequel elle osait parler au roi, et combattre, presque témérairement, les erreurs de son esprit; parfois affliger son cœur, et vaincre enfin tant de difficultés. Nos souffrances étaient mises en commun comme noire amitié. C'était là seulement ce qui pouvait nous soutenir, et nous fortifier contre l'injustice, la malice et la calomnie. Assurer l'avènement de Monsieur au trône, et servir les intérêts de la France attachés à la perpétuité de la dynastie légitime, telle était, je puis le dire, l'idée fixe qui nous poursuivait, et à laquelle nous sacrifiions tout, hors l'honneur. Madame du Cayla avait tout ce qu'il fallait pour soutenir une position si difficile; mais la fierté, l'indépendance et la vivacité souvent extrême de son caractère me créèrent à moi-même souvent de véritables obstacles, et me firent passer plus d'un moment pénible.

Il avait fallu, pour remplacer M. de Chateaubriand, un homme hors de toute intrigue, dont la loyauté ne laissât aucun doute; et qui n'offrît à M. de Villèle aucun sujet d'ombrage ni pour le présent, ni pour l'avenir. Le président du Conseil doit avoir une influence directe sur les affaires de l'extérieur (quoique le roi s'en fût conservé exclusivement la direction); il fallait que le nouveau ministre n'eût pas l'idée de la disputer au président du Conseil. M. le baron de Damas parut être le ministre qui convenait le mieux dans la

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circonstance présente, et l'on en parla au roi. Le marquis de Germon t-Tonnerre, alors ministre de la marine, fut mis à la guerre à la place du baron de Damas; mais il était loin d'avoir soutenu au ministère la réputation que les circonstances lui avaient donnée avant d'y entrer. Le comte de Chabrol-Crouzol, bon administrateur, homme d'esprit et d'une sagesse reconnue, estimé de tous les partis, aimé particulièrement de Monsieur, fut nommé ministre de la marine. Nous le connaissions depuis longtemps; etmadamedu Cayla avait soutenu son frère, préfet de Paris, contre les intrigues suscitées contre lui. On ne parla plus de division dans le ministère, et il y régna une union qu'on n'y avait pas trouvée depuis longtemps.

Néanmoins, les murmures contre le ministre de l'intérieur allaient toujours croissant. Le roi, sachant juger les hommes, connaissait parfaitement les défauts et les qualités de son ministre. L'esprit de M. de Corbière lui plaisait dans son cabinet; son originalité l'amusait au Conseil, et il lui trouvait du sens; mais l'indolence ou la répugnance administrative de M. de Corbière portait le roi à vouloir à sa place un homme plus actif et dont il connût le dévouement à sa personne, et les sentiments pour M. de Villèle. 11 faut bien que je dise ici qu'il s'agissait de moi. M. de Villèle, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire de M. de Corbière et ce qu'il en pensait lui-même, ne voulait pas prêter les mains à sa sortie du ministère. Compagnons en 1815, et alors les deux drapeaux des royalistes, ils avaient suivi la même route, la même fortune, et M. de Villèle croyait son sort lié à celui de M. de Corbière. Le roi avait pensé que le choix qu'il voulait faire serait agréable

à M. de Villèle, et. les rapports de ce dernier avaient dû nous le faire croire. Sa Majesté, toutefois, ne pouvait enlever à Monsieur un de ses aides de camp sans lui en parler; il va sans dire que je n'aurais jamais consenti à lui en parler moi-même. Le roi chargea le maréchal Lauriston 1 d'aller entretenir Son Altesse Royale de la possibilité du remplacement de M. de Corbière, sans lui dire le nom de son successeur. Depuis quatre jours, des circonstances particulières m'avaient empêché d'aller chez madame du Cayla; elle m'avait instruit par écrit de ce qui se passait, et j'évitais alors de rencontrer Monsieur, tant j'avais de répugnance à la seule idée de traiter directement cette affaire. On peut juger aussi quelle fut la surprise de Monsieur, qui entendait parler pour la première fois du remplacement de M. de Corbière, et qui ignorait celui qui devait le remplacer. Monsieur n'ayant pas un grand goût pour Lauriston, crut que ce changement était peut-être la suite de quelque intrigue souterraine. La première question fut de demander si c'était du consentement de M. de Villèle : sur sa réponse ambiguë, il blâma ce qu'il ne connaissait pas, et sans demander quel était le remplaçant, il ajouta : « Du reste, c'est au roi à ordonner. » Les choses eu restèrent là, et je ne voulus plus qu'il en fût question. J'avais déjà mangé plus de deux cent mille francs au service du roi depuis son retour; et, trop fier pour avoir rien reçu, je jouissais de voir que mes ennemis, même les plus ardents, me rendaient sur ce point une entière justice.

1 M. de Lauriston avait dans la poche l'ordonnance signée par le roi qui me nommait ministre de l'intérieur.

Mon père avait montré à l'administration des postes une activité remarquable; et le monde lui pardonnait d'avoir accepté une place qu'il remplissait d'une manière si utile au service public. Dans toutes les parlies de la France on bénissait son nom comme sa sagesse; des abus étaient réformés, des améliorations sensibles avaient lieu. Cetle administration était donnée pour modèle à toutes les autres. Sans doute, la face des affaires était changée, un avenir plus tranquille s'offrait à la patrie; mais c'était un devoir d'assurer cet avenir. .Monsieur n'était pas jugé ce qu'il était réellement; et on ne connaissait pas la force qu'il savait puiser dans sa conscience, quand son caractère se refusait h In lui offrir. Plusieurs espéraient qu'un changement de règne serait un changement de personnes. On croyait que ceux qui le voyaient habituellement, pouvaient prendre sur son esprit plus ou moins d'irffluence; et il est facile de deviner quelles intrigues de tout genre se préparaient. La santé du roi commençait à donner des craintes, et l'on pouvait prévoir le terme rapproché de son existence. Il était d'une grande importance que Louis XVIII eût, auprès de sa personne, dans ses derniers moments, pour ministre de sa maison, un homme doué de l'estime générale : il n'était pas moins nécessaire que le nouveau roi trouvât au ministère de sa maison un bomme qui eût sa confiance. Le duc de Doudeauville parut remplir celte double condition, et l'on en parla au roi. Louis XVIII donna la place de grand veneur au maréchal de Laurislon : il l'aimait et il était bien aise de lui assurer une position. Il connaissait si bien les sentiments de Monsieur par rapport au maréchal que, plus d'une

fois, il m'avait chargé de lui en parler en termes favorables. Le roi voulait donnei à mon père le portefeuille de sa maison; et comme il voulait aussi que les choses se fissent en règle, il avait fallu amener M. de Villèle à le lui proposer. Je le dis à regret : M. de Villèle, dans cette occasion, ne mit point le cœur et l'empressement que j'étais en droit d'attendre de lui, et que le service du roi exigeait. Cependant, grâce à madame du Cayla, le duc de Doudeauville fut nommé, et il n'y eut qu'une voix pour applaudir à ce choix, d'autant plus important, que la maladie de Sa Majesté faisait des progrès; elle avait commencé par une humeur acre et violente qui, fixée à l'un des pieds, causait des ravages effrayants, et inspirait de jusles alarmes.

Sa Majesté, depuis quelque temps, voulait aussi me placer dans une position convenable. Le roi me traitait, avec infiniment de bonté; et en nommant mon père ministre de sa maison, Sa Majesté lui annonça qu'il me donnait toute la partie qui regarde les arts. Il chargea M. de Villèle de tout arranger, voulant que je fusse entièrement indépendant dans les attributions qui m'étaient confiées; c'est-à-dire ne rendant compte qu'à lui des actes de mon administration. Un voyage indispensable força madame du Cayla de quitter Paris pour quelques semaines, et elle partit, convaincue que tout était terminé. Rien ne l'était cependant ; et je ne rappellerais point ici plusieurs circonstances qui me furent pénibles, s'il n'était nécessaire d'en dire quelque chose, pour expliquer la lacune qui se trouve entre le moment où cette place me fut donnée, et celui où j'exerçai ces nouvelles fonctions. Mon père aimé,

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chéri, estimé par tous, el surtout par son fils, avait pour moi la plus vive tendresse ; mais, bien que toujours prêt à tous les sacrifices, il croyait voir dans le démembrement de son ministère, une sorte de méfiance qui le blessa; el M. de Villèle lui demandait en vain l'état du ministère pour faire le partage des attributions que le roi l'avait chargé de déterminer. Je dois ajouter que, de son côlé, M. de Villèle se hâtai peu d'en finir.

Vivement affligé du sentiment qu'éprouvait mon père, je déclarai que je ne voulais plus entendre parler de rien, et je lui écrivis même la lettre suivante, pour lui exprimer cette intention.

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