A M. LE DUC DE DO U DM D VILLE
« Non, mon père, vous ne quitterez pas celle place où vous êles appelé a faire un grand bien. Je l'ai désirée pour vous et pour le roi; quant à moi, je ne désire rien. Mon père a ma tendresse, et il l'aura toujours. Je n'ai pas trouvé le ministre de la maison du roi, je l'avoue, tel que mon cœur l'espérait; j'en ai souffert vivement sous le rapport seul du sentiment : le reste m'est de la plus parfaite indifférence. Lorsque j'appris les arrangements que j'ignorais en partie, et que j'eusse voulu empêcher, j'en prévis d'abord la suite.
« Qu'il ne soit plus question de rien : il est vrai que- je ne comptais pas remettre les pieds dans ce ministère où l'on a bien vite oublié, ce me semble, les services rendus; puisque cela vous afflige, je renonce à tout, mais non à vous aimer; el croyez bien que cela
me suffit. Avec mon caractère, il m'est précieux de n'avoir jamais rien reçu. L'avenir décidera de ma vie, et le présent me suffit. »
Aussitôt que madame du Cayla fut revenue à Pans, mon père lui raconta ce qui s'était passé. Je me refusai d'abord à toute espèce d'arrangement; cependant, pressé par elle à plusieurs reprises, et dans la crainlè de blesser le roi, et de nuire à mon père, je consentis à m'en rapporter à tout ce que l'on approuverait pour moi. En peu d'instants tout fut arrangé; mais ma position fut loin d'être ce que le roi avait voulu qu'elle fût. Les manufactures, les bibliothèques, les théâtres et les musées royaux furent placés sous ma direction; deux théâtres, celui des Français et celui de Feydeau étaient restés sous la surveillance immédiate, le premier du duc de Duras et le second du duc d'Aumont. Tous les samedis je travaillais avec le roi, et je sus par madame du Cayla que mon travail ne lui déplaisait pas; il me gardait assez longtemps, et après avoir parlé d'affaires, écouté les plus petits détails avec attention, pris les décisions les plus promptes, et donné des ordres toujours clairs et positifs, il mettait la conversation sur quelques sujets graves ou légers, dans lesquels je trouvais toujours l'occasion d'admirer son esprit, sa pénétration, la variété et la sûreté de sa mémoire.
Les lettres qui suivent ont trait aux événements que je viens de raconter sommairement.
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A M. DE VILLELE
« 13 juin 1824.
— « Quel que soit le nouveau ministre des affaires étrangères (me disait hier un homme d'un grand bon sens, qui connaît également la cour et les salons, l'opinion et les Chambres), quel qu'il soit, à moins qu'on ne le prenne dans le parti de l'exagération, il faut qu'il s'attende à supporter pendant huit jours tous les cris; mais aussi le pouvoir de M. de Villèle en sera consolidé : toutes les provinces qui commencent à s'inquiéter se rassureront, si l'on choisit un homme sage qui donne enfin la certitude qu'on marchera d'accord dans le Conseil. M. de Villèle cède ta l'opinion, et même aux instances de plusieurs membres de son conseil; celte faute le perdra sans retour. » —
«Sachez, mon ami, vous metlre au-dessus de ces cris qui durent huit jours, et qui n'empêchent pas le bien de s'affermir et de durer des années : repoussez ceux qui viennent vous donner directement ou indirectement de perfides conseils. Vous avez pour vous une très-grande partie de l'opinion publique, et cela est énorme; vous avez, il est vrai, très-peu de véritables amis. C'est un faux système de caresser ses ennemis, et de repousser ses amis. Quittez une voie où l'on ne fait pas un pas qui ne soit une lutte. Nous mourrons tous à la peine, tandis que vous avez devant vous un chemin où tous les obstacles sont si faciles à surmonter! Il faut s'entendre et vouloir, l'un et l'autre dépendent de vous seul! »
A LA PRINCESSE ZÉNAIDE WOLKOKSKÏ
« Quel temps s'est écoulé depuis votre départ, chère princesse! et que ce temps est court, près de celui qui nous sépare encore! Cette vie est si triste, qu'il est pénible de jouir aussi peu de l'affection des personnes qui vous en ont inspiré une si profonde et si vraie. On ne peut vous aimer que d'une manière digne de vous, de votre esprit, de votre âme, de votre cœur; aussi comment vous aimer médiocrement? Ce serait rester trop loin de vous. Maudit chiffon de papier, qu'il faut encore bénir de vous porter l'expression de la plus tendre amitié, à un mois de date!
« Mais que je vous parle de la nouvelle marque de confiance accordée par le roi à mon père! Je vous le dis avec franchise ; cette nomination a été approuvée de tout le monde, et d'une manière qui m'a vivement touché ; vous savez ma tendresse et mon respect pour mon père. J'ignore si M. de Villèle avait pu penser qu'il trouverait en lui un rival auprès du roi ; mais, tout au contraire, il a trouvé un appui, un vérilable ami; et sa personne comme son système se sont trouvés consolidés et mieux affermis que jamais. L'arrivée de M. de Chabrol, homme fort capable, fort sage, et tout à fait dans les idées du président du Conseil, a produit le même effet. On peut croire que le public a vu dans ces deux choix un nouveau motif de sécurité pour l'avenir, car les fonds publics ont monté !
« Vous serez peut-être assez aimable pour vouloir que je vous parle de moi.....' Mais quand je vois le bien de mon pays et le service du roi assurés, je suis
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content, parfaitement content, et je ne puis rien avoir à désirer ni à demander. J'oserai dire que mon ambition a quelque chose de plus noble que le froid égoïsme qui tue et appauvrit tous les sentiments, qui dessèche le cœur et dénature l'esprit. Toutefois, comme je ne dois rien vous cacher, j'ai oui dire que le roi, aussi aimable que vous devez le supposer, a eu la bonté de parler de moi d'une manière fort positive à mon père et à M. de Villèle. Je pense donc que la volonté qu'il a bien voulu exprimer ne sera pas sans résultat. Il paraîtrait que peut-être la partie des arts me serait remise. Au reste, j'attends celte décision avec la plus entière impassibilité.
« Les chambres sont finies, et l'agitation qu'elles produisent a fini avec elles. L'exagération se senl battue sans retour; M. de Blacas part pour Naples; notre pays offre toutes les chances de la tranquillité : l'Europe devrait en jouir sans exception, car c'est la meilleure et la plus forte garantie de la sienne. Au lieu de cela, nous voyons sans cesse ici les ambassadeurs, qui ne devraient être occupés que d'entretenir un bon accord, se mêler de tout ce qui pourrait le troubler et nous agiter. C'est une bien fausse poli tique, et qui peut avoir de tristes résultats. Mais je m'arrête, je ne veux pas changer en doléances politiques la causerie intime que j'ai commencée avec vous.
« Paris est en ce moment un désert; et, sans les affaires, on ne saurait comment y passer son temps. « Madame de la Rochefoucauld est partie; elle va, pour quinze jours, à Dampierre avec ses enfants, chez le duc de Chevreuse. Cette famille est bien malheureuse : le fils, âgé de vingt-cinq ans, vient de perdre vi. 3b
sa femme, grosse de cinq mois. C'est un triste spectacle que celui du père et du fils, tous deux si jeunes et veufs à la fois. Zénaïde a mené ses enfants à Dieppe, prendre les bains de mer : elle va nous revenir.
« Madame du Cayla est allée, comme tous les ans, passer quinze jours dans une terre qu'elle a près de la Rochelle, et qui l'intéresse extrêmement par les établissements qu'elle y a créés. C'est le placement de sa dot remboursée après de cruels procès.
« Il est arrivé l'autre jour, à Saint-Cloud, une petite aventure domestique que je vous. livre pour ce qu'elle vaut : le premier gentilhomme de la chambre, le comte Charles de D...., frappe à la porte du roi : pas de réponse; Sa Majesté dormait profondément; le déjeuner et la chaleur extrême avaient peut-être augmenté la profondeur du sommeil, qui, habituellement, est toujours celui de l'enfant le mieux endormi. Le comte Charles entre, tousse, se mouche, pas de réponse; la terreur le prend : il envoie prévenir qui de droit : on parlait déjà d'émétique à donner. Le roi se réveille alors, et envoie promener ceuxqui l'entouraient avec un ton si sec, que je puis vous assurer qu'il ne fut plus question d'une santé qui, Dieu merci, est encore excellente.
« Vos dernières lettres sont du château Brou. Je ne vous dirai pas si j'ai été heureux de les recevoir : vous le devinez facilement. J'en attends de nouvelles avec une vive impatience : je voudrais vous savoir arrivée; je pense à la tristesse de cette même arrivée, et j'en partage l'anxiété. Je suis assuré que vous ferez toujours ce qu'il y a de mieux : vous êtes au-dessus des épreuves; et c'est avec autant de mesure que de dignité,
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que vous parviendrez à surmonter ces terribles difficultés. Puissiez-vous éviter tout cela dans votre patrie! mais n'oubliez pas du moins que vous avez des amis qui ne vous oublieront jamais, et que vous retrouverez toujours.
« Mon père, comme de raison, recevra au ministère; mais rien n'est changé à notre vie, du moins pour les habitudes; ce qui est précieux pour nous tous et ce qui était indispensable pour ma mère, avec ses pauvres yeux sans lumière. Le ministère est si voisin que tout est facile.
« Toute ma famille est reconnaissante de votre souvenir, et moi plus vivement touché de votre intérêt qu'il ne m'est possible de l'exprimer. Vous avez voulu de mes lettres, je vous obéis, et vous voyez que je n'ai pas mesuré toute la longueur de mon obéissance. Votre indulgence est habituée à déchiffrer mes o- r iffonnages. Je ne la calcule pas plus que mes paroles, quand je suis auprès de vous; car tout cela part d'un «œur qui vous est tendrement et à jamais dévoué. En causant avec vous, je me fais un instant illusion. J'embrasse votre fils comme je l'aime; dites-lui de ne pas m'oublier, et écrivez-moi, je vous en supplie. J'ai besoin de vous suivre pas à pas dans cette terre d'exil pour nous, qui pour vous est une patrie. »
A S. A. R. MONSIEUR
« Châlons, 18 février 1824.
« Les vœux de Monsieur devraient porter bonheur; je crains bien pourtant qu'il n'en soit pas ainsi, mal-
gré tous nos efforts. Si , grâce aux manœuvres du
sous-préfet de Vilry, M. K.... G. n'était pas
nommé, il passerait certainement ici par la division des royalistes, et par les manœuvres de cette coterie dont je demande la destruction depuis dix-huit mois; ne reconnaissant d'autorité que celle de ses comités directeurs, dirigés par je ne sais qui, elle repousse toute autre influence, aussi bien celle du roi, que celle de Monsieur, et encore bien plus celle des ministres. Il serait impossible de ne pas s'effrayer des tristes conséquences de pareilles folies, si elles n'étaient réprimées. C'était au ministre de l'intérieur à s'emparer de toutes choses avec une main vigoureuse; mais il n'a rien tenu, il a tout laissé aller, et il faut main-tenant que ceux qui se battent tous les jours et sans repos acceptent les conséquences des sottises dont ils ont inutilement averti qui de droit.
« Il est impossible que cet état dure longtemps, car si l'on n'y portait un prompt remède, tout le pays serait bientôt désorganisé, et l'on finirait par arriver à une abominable anarchie. Le préfet, qui est un homme fort habile, en gémit du fond de son âme; au reste, ce sont là autant de motifs en faveur de la seplennalité.
« La Chambre qui va être élue sera éminemment royaliste, et les libéraux seront en petit nombre; mais les députés, gens de conscience, se croient obligés à demander certaines choses sur lesquelles M. de Villèle doit à tout prix les prévenir, en leur proposant ces mêmes mesures :
« M. Del... promet, quand il sera ministre, préfecture, sous -préfecture, arrondissement à ceux-ci,
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puits à ceux-là, chaussées à d'autres. 11 doit même marier les jeunes filles. On devrait le condamner au droit du seigneur! Ce serait à rire, si la prévoyance de l'avenir ne portait plutôt à gémir sur de semblables folies.
« Je suis parvenu à faire repentir plusieurs royalistes de leur alliance avec la gauche. Quelques-uns commencent à s'en effrayer; mais le mal est fait, et aucun ne cède sur M. Del... Ce qui prouve à l'évidence, l'ordre positif émané du comité directeur.
« J'ai cru devoir donner tous ces détails à Monsieur. Je retourne au combat, bien décidé à lutter jusqu'à la fin, en me moquant de telle ou telle nomination, mais profondément triste de voir un homme habile qui fait de grandes choses, mais qui n'en voit jamais qu'une, en négliger Souvent d'importantes, se refuser à adopter un système d'ensemble, et à s'entourer d'hommes qui fassent leur affaire. C'est ainsi que tout se complique, et que les obstacles se multiplient. Ce n'est pas de projeter qui sauve, c'est de faire les choses à point.
« Le préfet se conduit à merveille. »
A MONSIEUR
APRÈS UNE CONVERSATION QUI AVAIT DU m'ÈTRE PENIBLE, BIEN QUE S. A. II. M'EUT MONTRÉ SA BONTÉ ORDINAIRE.
21 mars 1824.
« Je suis trop franc pour dissimuler à Monsieur que ma visite de l'autre jour m'a laissé une impression profonde de tristesse. Je ne tenais qu'à une seule chose
dans la vie, et j'oserai ajouter: Je croyais avoir mérité qu'on. ne me la refusât pas. Maintenant qu'if m'est prouvé que cet espoir n'estqu'une chimère, je ne tiens plus à rien; et je ne forme plus qu'un vœu, c'est de pouvoir bientôt, libre de toute préoccupation politique, écrire l'histoire du temps afin d'éclairer les hommes, en les faisant profiter de ma triste et cruelle expérience.
« Roi des rois, si l'on avait le courage de vous servir avec le même zèle que les princes de la terre, de quelle récompense éternelle ne payeriez-vous pas un pareil dévouement !
« Malgré la mesure que, constamment, j'y ai mise, mes visites même me sont reprochées; et ce jour-là précisément, il avait fallu peut-être quelque courage pour m'arracher de mon lit, ou, toute la nuit, la fièvre m'avait tenu dans une agitation maladive.
« On me reproche d'en trop faire, quand c'est en en faisant beaucoup trop en effet, et plus peut-être qu'il n'était possible de l'attendre, que je suis parvenu à en faire assez pour parer à tout.
« J'aurais honte de parler des services que j'aurais pu rendre, et, du moment où ils sont méconnus, je les oublie moi-même. Que le bien de mon pays se trouve bientôt et entièrement affermi; et, du meilleur de mon cœur, j'entonnerai mon Nunc dimittis*. »
1 II y avait des moments, bien que fort rares, où Monsieur écoutait de funestes influences que l'envie et la jalousie suscitaient contre nous-
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