CHAPITRE XXUI
La santé du roi s'affaiblissait tous les jours, et les inquiétudes s'aggravaient. Dans quelle anxiété une pareille crainte eût jeté la France quelques années auparavant! On sentait ce que l'on perdrait en perdant un tel roi. — « C'est après ma mort qu'on me regrettera, » — disait souvent Louis XVIII à madame du Cayla. Un chirurgien, M. Thévenot, placé parDupuytren auprès du roi, etque Sa Majesté affectionnait particulièrement, m'annonça un jour que, d'un moment à l'autre, il fallait s'attendre à le voir terminer sa carrière.
Louis XVIII avait fréquemment répété que l'héritier du trône ne parviendrait à la couronne, qu'à travers les plus grands troubles. Sûrement, ses opinions avaient changé ; mais il lui restait toujours une sorte de crainte sur l'effet que sa mort pouvait causer. Jamais roi ne poussa plus loin l'idée des devoirs qu'impose la royauté! jamais prince ne fut plus dévoué à ses peuples ! ses souffrances, quelque cruelles qu'elles fussent, n'interrompirent jamais une seule de ses occu-
pations souveraines, un seul travail avec ses minisires, pas même une réception; il sentait trop bien à quel point le jour sous lequel il était obligé d'y paraître lui était désavantageux, pour qu'il ne lui fût pas excessivement pénible de s'y faire traîner; mais la crainte de quelques mouvements fâcheux dans les affaires publiques, si on le croyait plus malade, lui faisait prendre son parti avec courage. — « Je ne me pardonnerais jamais, disait-il, d'être la cause du malheur, du trouble, du désordre de l'État, ou du moindre de mes sujets. » — Louis XVIII voulait, être roi aussi longtemps que ses forces morales pourraient le lui permettre. Ses forces physiques étaient entièrement épuisées; et l'àme la plus forte pouvait seule soutenir un corps aussi affaibli. Convaincu que l'agonie du roi es! aussi une sor;e d'agonie pour les intérêts généraux et particuliers, il voulait l'abréger en la dissimulant; et il était décidé à mettre peu de temps entre le moment où il recevrait les sacrements, et celui de sa fin. C'est avec sang-froid qu'il en calculait les approches; il croyait d'ailleurs qu'au moment où un prince de la terre va paraître devant le lloi des rois, il ne doit plus penser aux choses d'ici-bas, et. qu'il doit déposer son sceptre pour avoir recours uniquement à la miséricorde divine.
J'avais travaillé le samedi avec le roi, selon ma coutume; j'avais été effrayé de sou changement; mais pénétré de respect et d'admiration pour son courage. Le roi s'assoupissait souvent, et il se réveillait avec toute son énergieet toute sa connaissance; il se croyait mal, tout en étant loin de penser que sa fin fut aussi prochaine. Madame du Cayla, décidée à donner à ce
prince qui lui avait marqué tant d'affection, toutes les preuves du dévouement le plus complet, ne reculait pas devant l'idée de lui annoncer elle-même, s'il devenait nécessaire, l'instant solennel et terrible du terme de sa vie. Elle engagea d'abord les personnes dont c'était le devoir, à parler au roi; et elle écrivit à l'évêque d'Hermopolis pour lui demander s'il était temps d'éclairer Sa Majesté sur sa véritable situation ; celui-ci répondit d'une manière tellement négative, qu'on se reprocha presque de le lui avoir proposé : je vis madame du Cayla, le mercredi soir, et ses larmes m'apprirent l'état dans lequel elle avait laissé le roi. Bientôt, il ne fut plus possible de le cacher; et les cours du château se remplirent d'un peuple alarmé qui venait avec respect demander des nouvelles d'un père, dans le séjour de la royauté. Une profonde tristesse était peinte sur tous les visages. Profondément ému et pénétré de reconnaissance pour les bontés du roi, personne n'était plus disposé que moi à sentir et à partager tout ce que souffrait madame du Cayla. Nous l'avions aimé pour lui et pour la France; et nous nous effrayâmes de le voir arriver aux portes de l'éternité, sans presque s'en douter.
Je trouvai le grand aumônier chez l'évêque d'Hei- ' mopolis : ces deux prélats, accablés de tristesse, ne savaient quel parti prendre. C'était un vendredi, et je devais travailler avec le roi le lendemain. Je ne cachai pas à ces messieurs qu'il était extrêmement difficile d'aborder ce sujet avec Sa Majesté. Louis XV III avait conservé ses facultés à un point diflicile à imaginer; et il voulait rester roi tant qu'il croyait que son devoir J'y obligeait. Calculant, froidement les approches de la
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mort, et se croyant certain de ne pas se tromper, il fixait lui-même clans sa tête toutes les phases de cotte situation; et il éfciil plus que jamais décidé à ne pas souffrir que, qui que ce fût lui parlât à cet égard. L'évèque d'Hermopolis lui-même, qui l'avait tenté, avait été repoussé avec perte.
11 n'y avait qu'une seule personne qui pût ouvrir les yeux du roi, et une seule qui en eût le courage : cette personne, c'était madame du Cayla ; ces messieurs connaissaient ses dispositions généreuses; la difficulté était de la faire parvenir auprès du roi, un jour qui ne fût pas mercredi, car jamais souverain ne fut plus méthodique; toujours heureux de la voir, il craignait, dans ce moment surtout, de donner le moindre éveil sur son état. Encouragé par ces dignes prélats, je leur promis de faire tout au monde, le lendemain, pour obtenir du roi de consentir à recevoir madame du Cayla. j'allai prévenir Monsieur de ma résolution; il m'approuva en me remerciant. Sou Altesse Royale sentait loute la difficulté de cette démarche : personne de sa famille n'osait se charger d'une pareille mission.
J'arrivai chez le roi; Sa Majesté fut un peu de temps à se réveiller; enfin, en levant péniblement la tète, elle me reconnut, et me dit bonjour avec une bonté dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. C'était la dernière fois que je devais revoir ce grand prince; et cette pensée me donna une émotion facile à comprendre. J'étais aussi fortement préoccupé du devoir que j'avais à remplir. Le roi, dans une situation où il ne semblait plus exister que pour souffrir, eut encore la présence d'esprit de me parler des ordres qu'il m'avait donnés le samedi précédent, lia conver-
sation était d'autant plus difficile, qu'elle était souvent interrompue par son sommeil. Enfin je parlai de madame du Cayla; mais quand je demandai pour elle la permission de venir savoir des nouvelles du roi, il ne me répondit une première fois que par le silence. Je connaissais cette manière négative; j'y revins une seconde et une troisième fois, en éprouvant toujours une forte résistance; enfin, levant les yeux au ciel, je m'écriai intérieurement : « Mon Dieu, puisque vous <( m'en avez donné la force, accordez-moi le succès!... « Sire, dis-je alors avec chaleur, condamnerez-vous « une personne qui vous est si tendrement dévouée, à « ne savoir de vos nouvelles que par un tiers? Vous « priverez-vous de ses soins? La priverez- vous de vous « les offrir? Votre Majesté n'a jamais fait que du bien « à ses sujets; et, dans ce moment, elle causerait une « peine profonde à une personne qui lui a donné des « preuves d'un bien noble attachement. Je sais combien « madame du Cayla m'en saura gré, et je supplie Votre « Majesté de ne pas me refuser. — Allez donc, mon « enfant, dit enfin le roi; mais allez vous-même à « Sainl-Ouen ; dites à madame du Cayla l'état dans « lequel vous m'avez laissé; et prévenez-la surtout du « progrès terrible qu'ont fait mes souffrances depuis « qu'elle ne m'a vu, pour qu'elle ne soit pas trop « cruellement surprise en me voyant. »
Le roi ne se faisait pas la plus légère illusion sur le fond de sa position, et il calculait en roi et en chrétien, les progrès de la maladie. Fatigué de ce dernier effort, il s'assoupit un instant. Craignant qu'il ne revînt sur ce <|ii'il venait d'accorder, je me retirai pour porter à l'insUml à madame du Cayla la permis-
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sion de le voir, et je courus à Saint-Ouen; je sentais tout ce que cette nouvelle avait d'affreux pour elle; mais il me semblait que cette mission serait le cachet irrécusable du bien qu'elle avait fait, et de la position si noble dans laquelle le ciel lui-même paraissait lavoir placée auprès du roi. Elle put à peine me dire quelques mois, el je la laissai pour lui donner le temps de se recueillir :' elle était accablée de douleur, mais sans hésitation; il n'y avait pas un instant à perdre. Que. de touchants détails n'aiira-t-elle point à raconter sur ce qui se passa dans cette dernière et solennelle entrevue! Elle se décida à aborder la question qui fais lit tout l'objet de sa visite. Le roi, en la remerciant avec sa sensibilité et sa bonté ordinaires, lui dit adieu après l'avoir rappelée à plusieurs reprises. 11 sentait qu'il avait besoin de recueillir toutes ses forces; cette visite dura environ trois quarts d'heure; on juge quel courage il fallut à madame du Cayla. Elle se jeta plus morte que vive dans sa voiture, sans pouvoir aller chez Madame qui attendait le résultat avec anxiété, lieux mots m'apprirent qu'elle avait réussi. Je courus en prévenir le ministre des affaires ecclésiastiques qui envoya chercher le grand aumônier, el leur reconnaissance fut aussi vive que leur satisfaction; ils sentaient de quelle importance il était pour Louis XVIlf « lui-même, et pour ses peuplés que ce prince, dans toute la liberté de ses facultés morales, accomplît hautement les actes de la foi qu'il avait toujours professée, elque celle fin si heureuse pour lui, si salutaire pour l'exemple, ne permît pas à la fausse el sacrilège philosophie d'annoncer que Louis XVIII mourait comme un esprit loti.
Je promis à ces messieurs de leur donner le lendemain matin de plus amples détails ; et le soir, j'appris que le roi, croyant sa fin plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et toujours occupé de ses devoirs de roi, voulait encore recevoir le dimanche, tenir son Conseil le mercredi ; et dire ensuite au monde, à l'amitié et aux pompes de la royauté un éternel adieu. Dans sa pensée, il avait fixé le jeudi pour ne plus s'occuper que de ses devoirs de chrétien On pensa qu'il fallait que Thévenot descendît chez le roi, et lui confirmât le danger de sa position. Revenus chez l'évêque d'Hermopolis, nous envoyâmes chercher Thévenot, et je cherchai à lui inspirer le courage nécessaire dans ce cruel moment : il nous donna sa parole d'honneur de remplir la mission dont on le chargeait, quelque difficile qu'elle fût, et il tint parole le lendemain matin. Le roi ne fut point étonné, et ne témoigna plus d'hésitation! 11 envoya chercher son confesseur; il assembla toute sa famille pour lui dire un dernier adieu; et, cessant d'être roi, il se consacra tout entier à ses devoirs de chrétien; il les remplit de manière à édifier tous ceux qui étaient présents, et il sembla puiser une nouvelle force dans la religion.
Louis XVIII cessa d'exister le 16 septembre 1824'.
— « Laissons, a dit M. l'abbé Liautard, dans son oraison funèbre sur ce grand prince, laissons au temps le soin de mettre à découvert les sources de notre salut — Aussi bien, n'y a-t-il rien de caché qui ne doive être révélé tôt ou tard! et ce qui ne se confie qu'au petit nombre, ne sera-t-il pas un jour manifesté à l'univers! Un roi, ditSalomon, qui monte sur le trône
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pour rendre la justice, dissipe l'iniquité d'un seul de ses regards. Qu'arrivera-t-il, s'il est secondé par les conseils d'une amitié dévouée, courageuse, qui parle sans déguisements et sans fard?
« Mais lorsque la douleur fut à son comble, et que la nature eut reconquis ses droits, les yeux les moins clairvoyants furent dessillés. Cette tète si ferme est obligée de fléchir : cette parole si nette et si distincte, s'embrouille et s'obscurcit; ces yeux tout remplis de l'habitude du commandement, peuvent à peine s'ouvrir à la lumière. Toutefois, le roi existait encore avec son imposante majesté, non par un vain amour du pouvoir, mais par un profond sentiment de ses devoirs envers le pays. Entre la maladie et la mort, il ne voulait que le plus court des interrègnes; il s'opiniàtra donc à supporter le fardeau si pesant de la couronne, et à demeurer roi jusqu'au moment fatal où des voix qui lui étaient chères à tant de titres, lui eurent annoncé qu'il avait assez fait pour ses peuples, et que désormais, il ne devait plus vivre que pour lui-même. »
Il fallait préparer les funérailles de ce roi auquel je m'étais attaché par les preuves mêmes de dévouement que je lui avais données; et qu'il avait daigné reconnaître par un témoignage tout particulier. Louis XVIII savait connaître et soutenir ceux qui le servaient avec un véritable dévouement; et une fois qu'ils avaient acquis sa confiance, ils pouvaient agir avec sécurité.
Le premier acte de mon administration devait être l'inhumation de ce roi, qui restera grand dans l'histoire, lorsqu'elle rappellera surtout les circonstances