‹ Mémoires de M. DupinChapitre 107 sur 113 · ÉLECTION DU PRÉSIDENT. A · texte numérisé non relu

ÉLECTION DU PRÉSIDENT. A

Messieurs , la Chambre est constituée , son bureau est définitivement organisé. Je la remercie de la bienveillance quelle m'a témoignée pendant ses travaux préparatoires, que le privilège de |Uon âge m'a appelé à diriger.

Messieurs , un événement bien grave a marqué, ma courte présidence. (Mouvement d'attention.) J'ai été assez beureux pour offrir au Roi, au nom de la Chambre, l'expression des sentiments d'indignation et de dévouement qu'a fait éclater dans tous les cœurs l'horrible attentat entrepris par les factions au désespoir, le 19 novembre. Je n'ai pas regretté en cette occasion mon âge, qui me donnait le droit de porter la parole pour mes collègues , et qui n^af faiblissait pas , je vous l'assure , la chaleur des sentiments. (Très-bien, très-bien!) En sauvant le Roi, Dieu a sauvé la France! (Très-vif mouvement d'assentiment) — Je me félicite, Messieurs ,' d'avoir à appeler au fauteuil d'où je vais descendre un de nos plus illustres orateurs, qui a toujours défendu avec tant de courage et d'éloquence la cause de l'ordre et de la vraie liberté. Il reçoit aujourd'hui la juste récompense de ses efforts. Vous l'avez choisi 4omme le symbole du triomphe de la raison sur le désordre, et des lois sur l'anarchie. (Nouvelles acclamations.)

J'invite M. Dupin à monter au fauteuil, et MM. les secrétaires à venir prendre leurs places au bureau. ( Marques prolongées d'assentiment.)

Après avoir reçu Taccolade de Tillustre vieillard, je pris place au fauteuil, et j'adressai mes remercîments à la Chambre :

Messieurs et chers collègues, aux trois élections ^ dont je me glorifiais naguère dans une autre enceinte, votre bonté pour moi vient d'en ajouter une quatrième dont l'éclat surpasse toutes les autres.

Si cette haute faveur est une approbation de ma conduite parlementaire, j'en ressens vivement tout le prix. La présidence de la Chambre des députés (je le dis par honneur pour les représentants du pays) est à mes yeux la première dignité de l'État! on ne peut que déchoir quand on y est parvenu \

^ Bâtoonier des avocats, académicien, député (Disc, de réception iTAcad.) ^ C'était répondre i ceax qui avaient supposé que je voulais me faire de la Présidence de la Chambre un échelon pour monter au ministère.

458 ELEGTIOlî DU PRESIDCrT.

C*esl dans ce fAsàs qu*a pris naissaoee le goin^rnement ] sorti lie netre gknîevse révolution de Juillet; cVst dans ce piâms «pie la Charte du 7 août 1890 a été votée; «pe Loiiîs«Pli%|Kpo est venu recevoir le titre de roi des Français, et qu'il a entendu nos serments oprès que nous eûmes reçu les siens.

Des lois importantes, complément inséparable 4e notre pacte iMidamental, ont été promises ; quelques-unes ont été portées dans les précédentes sessions : achevons notre ouvrage. Dotons enfin le paj^s de ces institutions si vivement désirées , si impatîemswBt . attendues :

Une loi conminnale et départementale , qui , sans nuire à FmnHé de commandement et d^mcUcHy si nécessaire au gonvemenlentd'un grand État comme la France , restitue cependant une large part aux communes et aux départements dans la manutention de leurs affaires locales;

Une loi sur la responsabilité des noinîstres , qui leur apprenne qu'enfin cette responsabilité n'est point illusoire, et qu'as doivent gouverner avec fermeté, avec indépendance, puisqu'il y va de la gloire de leur admintstrtftion et de leur propre sûreté ;

Une loi sur Tinstmction publique; publique dans toute la gênératité de l'expression , afin qu'un pins grand nombre de citoyens puisse être admis à la participation des droits politiques, quand ils auront appris à les connaître, et qu'ils se seront rendus capables de les exercer;

Une loi sur l'étal des officiers, sans perdre de vue l'équilibre que réclament les autres services, en ménageant les possibilités du trésor, déjà si obéré !

Enfin diverses lois financières et industrielles , surtout une loî sur l'expropriation pour cause d'utilité publique, qui aide l'administration à surmonter l'égoï^me et Fesprit de chicane des propriétaires, qui, trop souvent, arrêtent par des prétentions exagérées, l'exécution des entreprises les plus utiles et les plus propres à assurer du travail aux ouvriers, des débouchés au commerce, des communications faciles à tous les citoyens.

Messieurs et chers collègues, le sort de la patrie est dans nos mains; l'union des Français dépend peut-être de funion de leurs députés et du rapprochement de leurs opinions! (Très-bien! bravo!) Rendons cette session aussi profitable par les lois que nous aurons faites , que parle bon esprit, l'esprit intelligent et véri-

tablaittettt gouveraemental ^ui aura marqué dans nos discuBâims ; qu^elles soient pour nous un moyen de nous éclairer mutuellement» et non une source pénible d'aigreur et dUrritalion. Ne rivalisons que de zèle et de dévouement pour la défense des droits et des intérêts du pays^ que chacun de nous puisse se félrcîter avec ergneil d*a^oir fait partie de la session de 1^32.

Po«r moif Messieurs et chers collègues, chargé du mainti^i de votre Règlement, ma volonté, comme mon devoir est de le faire observer aivec la plus stricte impartialité. Prêtez-moi votre force au besoin , soutenez-moi dans les efforts que je ferai constamment pour assurer la liberté de la tribune et maintenir le calme et la dignité de vos délibérations.

(Ce disco«irs est suivi des plus vives acclamations.)

Mon intérieur.

Dans FEcrit qu^il a consacré à ma Biographie, M. Ortolan , qui avait été longtemps mon secrétaire intime, et qui connaissait bien rinlérieur de ma vie privée, a dit en parlant de mon mariage : « En 1809, la clientèle du jeune avocat 3e trouvant assez bien fondée , il résolut de se marier. Fidèle à ses affections pour son pays natal , il jeta les yeux sur mademoiselle Brunier, dont le père et la mère , fixés depuis longtemps à Paris , étaient cependant l'un et l'autre originaires de Clamecy. Elle y était née , ainsi que son frère aîné, sujet fort distingué, qui suivait aussi la carrière du droit *. M. Dupin trouvait là une excellente famille, une femme gracieuse , bien élevée, ayant l'esprit orné, une raison forte , une modestie qui s'accordait parfaitement avec la vie simple et retirée qu'exigeaient les occupations sérieuses et les graves études du jurisconsulte le plus laborieux de son temps , — et cependant l'aptitude convenable aux plus hautes positions, w

* Voyez dans la Notice d'Ortolan, p. 13, à la note.

Rien de plus vrai que ce tableau d'une femme si distinguée , dont mes justes éloges avaient fourni les principaux traits à son panégyriste.

Jusqu'en 1818, j'avais vécu principalement avec, mes confrères et quelques magistrats, et dans un petit cercle d'amis. J'allais aussi dans quelques salons d'élite, mais rarement , et de manière à me distraire le moins possible de mes travaux habituels et de ma vie de famille.

Lorsqu'en 1818 je devins l'avocat de M. le duc d'Orléans, et qu'il m'eut fait l'honneur de m'admeltre dans son Conseil d'apanage, madame la duchesse d'Orléans (Marie-Amélie), qui avait entendu parler avec éloge de ma femme, désira la connaître. Plusieurs fois des invitations lui furent adressées pour les concerts et les bals du Palais-Royal : madame Dupin s'en excusa, et elle me pria instamment de demander grâce pour elle. — Elle trouvait tout simple que l'avocat allât chez le client, qu'un Conseiller de l'apanage fût reçu chez le Prince apanagiste, et que beaucoup de personnes lui fissent accueil , surtout parmi les hommes politiques que le Prince entourait de sa faveur. Mais elle ne concevait pas, quelles que fussent les bontés et la condescendance de madame la duchesse d'Orléans^ que la femme d'un avocat fût aussi à son aise que son mari dans le cercle de Son Altesse Royale.

D'ailleurs , ces somptueuses réunions , dont le faste approchait de celui de la Cour, n'étaient pas de son goût : sa santé, fort délicate, se prétait peu aux exigences de l'étiquette ; et le grand monde ne lui semblait pas propre à la distraire du chagrin dont la mort de sa fille unique avait laissé dans son âme l'empreinte ineffaçable.

Elle se plaisait surtout à Nogent-sur-Marne, où nous avions acheté en 1830 une maison de campagne, qu'elle habitait avec sa mère dans la belle saison. J'allais la rejoindre presque tous les soirs , et toujours le samedi pour y passer le dimanche auprès d'elle.

Notre vie de campagne s'écoulait ainsi très-paisiblement avec quelques bons voisins. L'agitation de Paris n'était que pour moi.

Lorsqu'on novembre 1832, je fus pour la première fois élu Président de la Chambre des députés, quoiqu'elle ne fut pas insensible à l'honneur que je recevais et qui me vengeait de bien d'injustes attaques, ma femme fut comme effrayée, ou du mpins fort attristée par l'idée que cette Dignité allait forcément changer beaucoup de choses à notre modesle train de vie.

Elle exprima ce sentiment avec une délicatesse exquise dans une pièce de vers (les seuls, je crois, qu'elle ait faits de sa vie : car jamais femme plus capable d'écrire n'eut moins qu'elle la prétention de se faire auteur). — Dans cette touchanle élégie, qui m'était adressée sous la simple forme de missive , la noblesse et la candeur de son âme se révèlent avec une douce mélancolie , un abandon et un charme de diction dont le naturel doit plaire à plus d'un lecteur, dût-il y trouver quelque légère infraction aux règles matérielles de la versification. — La voici :

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