FAITS RÉTROSPECTIFS
plaidoiries accru par l'afQuence du public dans les audiences et par les comptes rendus des journaux, firent à plusfeurs d'entre nous une réputation à l'égal des orateurs les plus populaires des Chambres législatives.
Je ne négligeais point les affaires civiles, qui forment, à vrai dire, le fond de la profession d'avocat. Elles sont les plus nombreuses et en général les plus difficiles, celles qui supposent et exigent le plus une connaissance exacte du droit. Je m'étais appliqué à en étudier toutes les parties; et plusieurs ouvrages que j'avais publiés sur le droit romain et le droit français, avaient fortifié ma réputation d'avocat plaidant par celle de jurisconsulte. Je me trouvais ainsi l'un des premiers et des mieux employés de ma profession, lorsqu'en 1818 M. de Serre, alors garde des sceaux, chercha à m'attirer vers les fonctions publiques.
Il me fit des offres brillantes : sous-secrétaire d'Etat de la justice, avec le titre de maître des requêtes, qui devait être suivi bientôt de celui de conseiller d'Etat; 40,000 francs de traitement et le logement à la Chancellerie.
Cette entrée dans une nouvelle carrière ne pouvait se présenter sous de plus séduisants auspices. La personne de M. de Serre , homme de talent et de caractère, l'analogie de ses opinions avec les miennes, avaient pour moi un grand attrait. Plusieurs personnes considérables me conseillaient d'accepter, dans l'intérêt, disaient-elles, des opinions libérale^ que j'avais défendues, et pour porter, autant qu'il dépendrait de moi, dans l'administration de la justice criminelle, quelquesunes des idées généreuses que j'avais professées dans la libre défense de$ accusés. Cependant je résistai : ma
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disposition intime était de ne point accepter; et pour me donner quelque répit, je dis au ministre que je voulais en écrire à mon père. Je lui devais mon état ; il avait été mon professeur, mon guide, mon conseil dans toutes les occasions les plus importantes de ma vie : je déclarai que je ne donnerais de réponse définitive qu'après l'avoir consulté. Mon père me répondit sur-lechamp , avec tendresse , mais avec fermeté , qu'il verrait avec grand'peine que je quittasse une profession honorable, indépendante, suffisamment rétribuée, pour une position politique fort belle sans doute, et que d'autres pourraient envier, mais qu'il ne pouvait me souhaiter : — qu'en révolution (car dans les prévisions de son expérience, il jugeait toujours les temps orageux), il valait mieux avoir une profession stable que personne ne pouvait vous enlever, qu'une place souvent éphémère dont une révolution nouvelle ou même une simple évolution ministérielle pouvait vous évincer. Il ajoutait (non pas en me tutoyant comme à l'ordinaire, mais avec toute la gravité de l'autorité paternelle qu'il avait conservée sur moi au plus haut degré) : (c Vous avez réussi dans votre état au delà de mes espérances, sinon de mes désirs, parce que vous y avez été préparé par des études spéciales; mais qui vous dit que vous réussirez également dans l'administration , dont vous ne vous êtes jamais occupé? D'ailleurs, je connais votre caractère brusque et peu patient : accoutuméjusqu'icià l'indépendance et à choisir votre besogne , vous vous trouverez mal à l'aise entre les ordres qu'il vous faudra bien recevoir de votre chef, les importunités des solliciteurs souvent les moins capables, et les recommandations des gens puissants qui entreprendront de vous forcer la main. Vous résis-