‹ Mémoires de M. DupinChapitre 18 sur 113 · BUDGET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

BUDGET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

De ce qvion appelait alors le droit d'intervention : Espagne et Portugal. — La Russie. — La Turquie et la Grèce.

(Séance da 9 juin 18^.)

On avait fait un grand abus du prétendu droit d'intervention^ d'abord au nom de la Sainte-Alliance contre les gouvernements constitutionnels; ensuite l'opposition elle-même , qui blâmait l'intervention au profit de V absolutisme monarchique, aurait voulu qu'on l'employât au profit du libéralisme révolutionnaire, La vérité n'était pas dans les extrêmes, — C'est ce qui me décida à traiter la question. (Séance du 9 juin 1829.)

Je demandai la parole après le général Sébastiani.

M, Dupin aîné. « On a parlé souvent , et dans plusieurs occasiouff récentes, des affaires du Portugal et de TEsp^gpe d'une manière si contradictoire , qu'il n'est peutrétre pas hors de propos de faire une réflexion que je n'ai pas encore vue sortir de la discussion.

n On semble oublier qu'il y a des principes qui règlent les relations entre les différents peuple^, et c'est ainsi que chacun , railonnant au gré de ses pa^sionn ou de sçs affections, approuve à l'égard de l'un ce qu'il blâme à l'égard de l'autre, (içs mêmes bommoi qui trouvent très-bie^ qu'on ait été ^e mêler des affaires d'Espagne, trouveraient très-mauvais qu'on se mêUt de? affaires de rcfrtu[{al ; et ceux-là, au contraire, qui ont fort désapprouvé qu'on allât déranger un gouvernement qui s'organisait en Espagne ^ approuveraient volontiers une expédition en Portugal. (On

4*it.) Messieurs, on doit la vérité & tout le inonde, parce que tout le monde profite de la vérité, qui doit seule surnager au milieu des discussions.

» Je regarde comme un principe de ne pas se mêler, à titre dHnterventiony du gouvernement intérieur d*un peuple *, de ne pas faire une guerre pour imposer à une nation telle ou telle constitution. On n'a pas le droit de dire à ceux qui veulent être libres : Vous serez esclaves; — de dire à ceux qui veulent tel ou tel gouvernement : Nous prétendons vous en donner un meilleur. On ne peut pas ainsi asservir ou libérer à son gré les autres peuples. Et qu'on y réfléchisse ! si nous adoptions une telle règle de conduite, nous serions exposés à en subir nous-mêmes les conséquences. Après nous êire transportés chez les autres , nous verrions nos voisins s'en autoriser pour se transporter chez nous , et vouloir aussi nous donner ou la liberté ou la servitude , au gré de leur prédilection. Certes je ne voudrais pas voir revenir en France une alliance armée pour se mêler de notre forme de gouvernement, sous prétexte qu'elle y aurait un intérêt quelconque. Nous devons donc maintenir le même principe à l'égard des autres peuples. (Nombreuses marques d'approbation.)

» Cependant , si les questions qui eoncernent la forme du gouvernement n'intéressent que chaque nation dans son intérieur ; si les légitimités doivent se juger dans chaque pays par les c^onsti* tutions, paries lois, par les mœur$ eipar tout ce qui constitue dans ce pays un gouvernement légal ; — il y a des questions générales, des questions d'humanité qui, je l'avoue, intéressent les hommes et les gouvernements, dans quelque situation qu'ils soient placés. Mais alors la position change : ce n'est plus avec des ar* mées, ce n'est plus en allant faire effort contre les Cortès pour leur faire abdiquer un pouvoir dont elles se croient légitimement en possession; ce n'est plus en allant attaquer Don Miguel pour lui faire déposer de vive force une nutorité qu'on proclamerait une usurpation: — c'est par d'autres moyens, que comporte aussi le droit des gens, qu'on peut intervenir. De même que, dans le monde, on est maîtse de son estime et de son amitié; de même, dans les États, on est maître de ses relations et de ses

< Âprèt 1 830 , je défendrai le même principe , et je formulerai mon opi- QÎpq en ditapt aux gouvernements : Chacun chez soi , chacun son droit.

alHances. Si un prince, par Tinfamie ou F atrocité de sa conduite ^ se place hors du droit des gens, vous pourrez, en retirant vos ambassadeurS; ou en manifestant d^une manière éclatante le jugement que vous porterez sur sa conduite, amener ce prince à résipiscence, et, daufiC ous es cas, vous affranchir du reproche de lui accorder quelque estime ou de lui donner votre approbation. Voilà comment je conçois Fintervention dans les affaires des autres peuples, n

Plusieurs voix : Très-bien !

a Relativement à FEspagne , il n^y a plus de récrimination à faire sur ce qui est consommé. Cependant ce qui s^est passé doit rester comme une grande leçon : car il est résulté de la guerre d'Espagne une dette qui nous gêne beaucoup , et qui empêche le développement que nous pourrions donner à d'autres dépenses dans Fintérêt de notre commerce et de notre industrie.

» Je ne puis, en vérité, donner mon assentiment à la manière dont on a manipulé cette dette, qu'on a persisté à maintenir dans F actif de notre budget. Un de nos honorables collègues, M. Casimir Périer, sous le dernier ministère, à Fépoque où les choses étaient bien moins claires qu'à présent, n'a jamais été dupe de ces fausses apparences ; il a constamment engagé les ministres à rayer de leur budget cet article trompeur, qui n'avait d'autre but que de masquer un déficit. n {Une foule de voix : C*est vrai!— Les regards se portent sur M. Casimir Périer.)

M. Dupin , reprenant -: u Quand on a voulu traiter dans ces derniers temps, il fallait le faire en profitant de tous nos avantages. Après avoir consommé ce prétendu affranchissement de FEspagne, il restait un devoir à remplir : c'était d'assurer notre dette. On nous répondit alors avec de la chevalerie ; on nous dit : « Vou- T) liez-vous, parce que notre armée était là, que nous nous en » servissions pour nous faire payer? » — Pourquoi pas? Le droit était certain; il fallait le faire valoir. Vous aviez le droit d'occuper FEspagne, de percevoir les revenus de la douane de Cadix ; enfin. Français, vous deviez faire pour les Français ce que les Anglais ont fait pour les Anglais.

)i Vainement viendrez-vous alléguer des relations de famille : les peuples n'ont pas de cousins (Rire général) ; et quand on leur doit, il faut les payer. (Adhésion.)

n Que si Ton se croyait autorisé à user de générosité , il valait mieux consommer le sacrifice et en réserver Fhonneur à la nation

française , que de se faire délivrer une inscription au grand*livre de la dette espagnole , inscription qui est un billet sans valeur.

» Oui, Messieurs, il aurait mieux valu renonce à la dette que d* accepter une déception et de venir nous dire : Vous êtes riches de tant de millions, car TEspagne reconnaît qu^elIe vous les doit ^ !

» Gonmient cette dette d^ailleurs est-elle réglée ? L'Espagne vous a promis, non pas un intérêt de 5 % comme aux Anglab, mais seulement de 3 %, et les deux autres sont affectés à Tamortissement du capital ; de sorte que, au lien d'un fonds d'amortissement par l'Espagne, c'est nous. Français, qui faisons le fonds d'amortissement de la dette qu'on a contractée envers nous. Ce pacte est une véritable dérision. (Mouvement dans l'Assemblée.)

n Une chose qui m'afQige encore , c'est de voir que cette prétendue dette a cours à la Bourse de Paris , malgré les avertissements donnés à l'ancien ministère par la Compagnie des agents de change; car il faut rendre à cette Compagnie la justice de dire qu'elle a résisté le plus longtemps qu'elle a pu aux désirs que manifestaient l'ancien ministre des finances et les amis de l'Espagne , de voir cotés ces fonds à la Bourse ; elle a signalé constammeot les marchés fictifs faits par des banquiers français intéressés à seconder le banquier espagnol.

» Dans cette nout elle circonstance , il aurait été plus sincère de ne pas permettre aux Français d'aller à cette espèce de loterie acheter des fonds espagnols dont ils ne seront jamais payés, puisqu'il est démontré que l'Espagne est dans un état constant d'insolvabilité , la totalité de ses revenus ne suffisant même pas à payer les simples intérêts de ses dettes,

» Il est une autre question que je veux aborder. Je n'ai ni l'intention de faire de la diplomatie , ni la prétentfon de dicter la paix on la guerre; mais j'ai le droit d'exprimer quelques vues. Si on n'est pas riche de son expérience propre, on peut l'être de celle des autres. Il y a un bon sens qu'on appelle le sens commun, parce qu'il appartient à tout le monde ^ comme l'air ambiant que nous respirons , et c'est à lui que nous devons souvent nos meilleures idées.

» J'entends à chaque instant prendre un parti décidé ou pour la Turquie ou pour la Russie ou pour tel autre peuple. A ce sujet,

1 Oh ! le bon billet qa*a La Châtre !

je rappellerai une ancienne maxime : c'egt qu'on est naturellement l'ennemi de ceux qu'on craint et de ceux qui vous craignent, ei les amis de ceux qui ne peuvent vous faire de mal ou qui n'en redoutent pas de votre part. J'ai même lu quelque part que nos liaisons naturelles sont au loin , et que nos ennemis de tous lei lemps sont près de nous. C'est là» il est vrai, de la vieille diplomatie. (On rit.) Je veux bien qu'elle ait cessé d'être vraie, en ce sens que ceux qui nous touchent de près ne seraient plus considérés comme nos ennemis ; mais je crois que l'autre partie est restée vraie, c'est-à-dire que ceux qui sont loin sont en général ceux à qui nous pouvons nous fier davantage. C'est ainsi que la Prusse, avant qu'on nous eût rendu le singulier service de la faire toucher à nos frontières, était de nos alliés; c'est ainsi que les couronnes du Nord, que la Turquie, ont été également pendant longtemps de nos alliés; c'est ainsi que nous avons des relations très-étroites avec l'Amérique , dont nous avons contribué à fonder la liberté.

ft Dans cette querelle entre la Russie et la Porte Ottomane, qu'arriverait-il si la Russie faisait quelques conquêtes du côté de Constantinople ? D'abord, je dois dire que je ne vois pas encore la Turquie sur le point d'être anéantie. L'an dernier, j'entendais les militaires donner six semaines aux Russes pour arriver à Constantinople, et cependant ils ont eu peine à arriver en un an au pied du Balkan* (Mouvement.) Déjà depuis longtemps la campagne actuelle est ouverte, et je n'ai pas entendu parler des progrès qu'aurait faits l'armée russe. Ainsi cette Russie qu'on nous montrait si menaçante , comme s'il lui suffisait de déchaîner ses Cosaques pour faire la conquête de l'univers entier, la voilà arrêtée par un peuple réduit à ses seules forces et qu'on regardait comme abattu K

» Nous avons vu ce peuple se discipliner à l'européenne, se défendre avec héroïsme et ne pas succomber. Je ne veux pas faire une apologie outrée de la Turquie ni de tout ce qu'on a dit de son gouvernement ; mais il est impossible de ne pas reconnaître que, parti de plus loin que la Russie, il semble marcher plus

t Cela l'est vérifié encore en 1854 par U campagne d'Omer-Pacha sur le Danube : — Oltenitxa, Kalafat, Silistrie!... — et pins tard Inkermann, Kertch, Kinbum , Bomanund et Sébastopol !. ..

vite vers la civilisation. Il a à sa tête un homme d'un caractère extraordinaire et à la bravoure duquel on peut s'intéresser; un homme qui a montré une volonté ferme et constante y qui apprenait à gouverner et repoussait fièrement toute intervention étran<> gère, au moment môme où on le croyait sur le point d'être écrasé. Cet homme sait être empereur dans son empire, et peut- être est-il destiné à être le Pierre le Grand de la Turquie. (Mouvement liiarqué dans F Assemblée.) S'il a la victoire, là prépondérance de la Russie est affaiblie en Europe; elle ne pèsera plus sur nous. Si au contraire la Russie est victorieuse, ses intérêts prennent un autre cours, et c'est aux peuples qui croiraient leur existence intéressée à arrêter ses progrès ^ à intervenir quand ils le jugeront à propos *.

» Quant à nous, notre mission a été toute française : l'expédition de Morée n'est pas une intervention dans les affaires d'un gouvernement étranger , car il n'y avait pas de gouvernement en Grèce* Il y avait effusion de sang, on l'a fait cesser; il y avait des captifs, on les a délivrés; il y avait des gens qui mouraient de faim , on les a nourris. ( Bravos ! )

» C'est là une entreprise qui honore la nation française. Je dis la Nation , car je ne crains pas de ravaler la gloire du ministère pour relever celte de mon pays. Oui , le peuple français a voulu la délivrance de la Grèce ^ , avant d'amener son gouvernement à la vouloir. Tout ce qu'il y a de généreux dans cette expédition appartient désormais à la nation, au Roi, au ministère. (Murmures à droite; marques très-vives d'approbation à gauche.)

» J'appuierai cette idée du dernier orateur, qu'il ne faut adopter ni la politique de l'Angleterre, ni celle de l'Autriche, ni celle d'aucun autre peuple. Je dirai comme lui : Soyons Français, mais soyons-le avec calme, avec modération. Si un peuple trompé par quelques dissidences d'opinions nous jugeait faibles et divisés, il apprécierait bien mal notre position et le caractère français* Il peut exister parmi nous quelques divisions d'opinion , mais elles sont sans importance; elles cesseraient à la voix du Roi, au mo-

^ Ceci 8*adre88ait sarloat à TAa triche.

^ Telle était la favear dont jouissait alors la cause des Grecs, qu'on peut dire que l'opiiiion qui lettt* était favorable n'a eu dans certaines fractions de la Chambre que le silence poar adversaire.

ment où un élan national deviendrait nécessaire. Au reste , si notre union était fragile, il n'y aurait qu'un moyen de la raffermir (et je le recommande à la mémoire des étrangers), ce serait de nous attaquer; ce serait de nous appeler à la défense de la Couronne de France. » (Bravos nombreux et prolongés.)

M* Dupin, au milieu des acclamations, quitte la tribune en disant : « Messieurs, je vous demande pardon d'avoir parlé sur la politique étrangère ; c'est vraiment un essai. >i ( Rire général d'incrédulité *.)

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