LES TROIS ORDONNANŒS. ^ LES TROIS JOURNÉES
Dans la nuit du 25 juillet 1830; on envoya au Moniteur trois ordonnances royales :
L'une portait suspension de la liberté de la presse périodique ;
L'autre prononçait la dissolution de la Chambre qui venait d'être éluej
La troisième^ en abrogeant la loi électorale de 1827, y substituait des règles arbitraires et de nouvelles conditions d'électorat et d'éligibilité.
Les collèges étaient convoqués pour le 6 jseptembre, et la réunion des Chambres indiquée pour le 28.
Ces ordonnances étaient précédées d'un long Rapport dans lequel le premier ministre prince de Polignac et tous ses collègues, s'autorisant de l'article 14 de la Charte où ils s'imaginaient avoir trouvé le germe du pouvoir dictatorial, exposaient les motifs pour lesquels ils n'avaient pas hésité à proposer au Roi u de n recourir à des mesures qui, dit le Rapport, rentrent y> dans V esprit de la Charte, mais qui sont en dehors de y> l'ordre Ugcd. » Le ministère annonce en même temps qu'il aura recours à la force pour en assurer l'exécution.
Ainsi se trouvaient vérifiées les paroles que j'adressais à la Chambre dans la discussion de l'Adresse de
1830 en répondant à M. Guernon-Ranville (séance du 15 mars) : <c Nous avons doté le pays de deux lois V qu'il faudra violer avant de pouvoir essayer de l'as- » servir; la loi qui flétrit les fraudes électorales et la y> loi qui les éclaire du flambeau de la publicité I »
Vainement le prudent rédacteur en chef du Monileur (M. Sauvo) avait demandé un sursis, élevé des objections , fait appel à de nouvelles et sérieuses réflexions : on lui força la main par un ordre précis, et les ordonnances parifrent le 26 '.
La surprise fut d'autant plus grande que les députés, élus à peine un' mois auparavant, avaient été convoqués pour le 3 août* avec la formule : Et si n'y faites faute; et que les lettres de convocation avaient été remises à chaque membre le 25, c'est-à-dire le jour même de la signature de ces ordonnances, — apparemment pour mieux entretenir leur sécurité.
A l'apparition du Moniteur, la stupeur et bientôt l'indignation sont dans tous les esprits !
Cependant, par un mouvement tout national et qui doit servir à caractériser cette époque, on ne se montre affecté que d'une impression : la violation des lois! On ne songe qu'à un seul remède : invoquer la justice et le droit, opposer la résistance légale.
Consultation demandée au barreau.
Dans la matinée du 26 , les délégués du Constitua tionnelyàn Temps, des Débats ^ viennent me prier d'ap-
*■ Voir aux Annexes»
^ On avait annoncé le jour de la convocation des Chambres , qui, diaprés Fordonnance du 25 juillet, ne devaient se réunir que le 28 septembre.
1830. LES TROIS ORDONN.— LES TROIS JOURNÉES. 137 peler chez moi quelques-uns de mes confrères pour les consulter sur la situation qui leur était faite par les ordonnances. Je les ajourne à onze heures, et je convoque de suite MM. Mérilhou, Barthe, Odilon Barrot. De leur côté, Coste et Evariste Dumoulin avertissent à mon insu les autres organes de la presse , et à l'heure indiquée, un flot de journalistes que je n'attendais pas entre dans mon cabinet I
Notre délibération d'avocats n'avait pas été longue : nous étions unanimes sur la nullité des ordonnances et sur le droit qu'on avait d'y résister. Comme plus ancien et comme bâtonnier, j'opinai le premier et je formulai ainsi mon opinion : a La loi seule est en vin gueur ; les ordonnances du 25 juillet n'ont pas pu » l'abroger ni y déroger : ces ordonnances ne doivent » pm être exécutées. Si j'étais journaliste , je résisten rais par tous les moyens de fait et de droit; et j'a- )) joute que, dans mon opinion, tout journal qui se » soumettrait à demander l'autorisation exigée, ne mé- » riterait pas de conserver en France un seul abonné ! w — Mes confrères déclarent que tel est aussi leur avis.
Telles sont les expressions textuelles dont je me suis servi. Le Temps les a rapportées dans son numéro du 15 août, et le Constitutionnel les a reproduites dans son numéro du 20.
Forts de cette opinion, si conforme d'ailleurs à leur propre sentiment, quelques-uns d'entre les îournalistejs se forment en groupes, tourbillonneut dans mon cabinet : a II faut protester, disent-ils ; nous allons protester! » — Et l'un d'eux, celui-là précisément qui m'avait si indiscrètement attaqué à propos du banquet des 221, et dont la présence et la tenue au milieu des autres m'avaient déjà choqué, — disposant de mon ca-
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bihet comme s'il avait été dans le bureau de son joaiv nal, — éleva la voix et dit : u Rédigeons de suite la protestation. »
Ce ton par trop cavalier me blessa. Je fis observer à ^orateur « que ce n'était point dans mon Cabinet que a devait avoir lieu cette délibération. » — Le même individu reprit alors avec un ton de vivacité : a Mais a nous croyions tenir ici une assemblée politique ! » — Je lui répondis sèchement : « Vous vous trompez, tt Monsieur; ici]e ne suis plus député, je suis avocat. a Vous avez désiré une consultation : vous l'avez ; a faites-en maintenant ce que vous voudrez, n — Cela voulait dire : « Allez-vous-en. » — On se sépara donc, et parmi les journalistes, quelques-uns des plus importants n'en furent pas fâchés.
Vexé de ce résultat, le journaliste qui m'avait interpellé d'une manière si inconvenante essaya de pervertir le sens de mes paroles ; et parce que je n'avais pas voulu confondre les qualités et les actes j il se mit à prôner partout que je ne voulais plus être député! — C'est une calomnie : une accusation que ne devaient point emporter de mon Cabinet ceux à qui j'en avais libéralement ouvert les portes; c'est une ingratitude que l'avocat ne devait point attendre d'un client même fortuit; c'est en tout cas une interprétation amplement réfutée par les faits les plus certains et les plus éclatants dans des circonstances bien autrement périlleuses qui ont suivi immédiatement.
Réunion des députés chez Casimir Périer.
Le lendemain mardi 27 , à une heure, répondant à l'appel de mon honorable collègue , M. Casimir Périer