LES TROIS ORDOKN.--LES TROIS JOURNÉES
A six heures du matin , j'étais chez M. le duc de Choiseul, ancien major général de la garde nationale. Un instant après vint Alexandre de Laborde , officier d'état-major ; puis Degousée, lieutenant- colonel de cette garde. Le duc de Choiseul y à cause de ses relations avec M. le comte d'Artois , répugnait à reprendre ses anciennes fonctions , quoiqu'il fut indigné contre le ministère. Mais Degousée nous dit que le général Pigol, qui s'était déjà offert la veillé , n'attendait qu'un ordre signé de quelques députés de Paris pour prendre le commandement de la garde nationale. — u Qu'à cela ne tienne I » répondis-je; et je dictai cet ordre à Alexandre de ^aborde, qui le signa comme député de la Seine; Degousée se chargea d'obtenir les autres signatures > et se hâta de le porter à JPajol ^
Les députés ne pouvaient plus se réunir chez Casimir Périer, dont la maison était au milieu de la fusillade ; et il avait été convenu la veille au soir qu'on se réu^ nirait le lendemain matin chez Laffîtte , qui demeurait de l'autre côté du boulevard.
Ce n'est pas que Laffîtte fût à cette époque très-populaire : les bonapartistes lui gardaient encore rancune du procès pour le testament de l'Empereur^. Mais dans les grandes crises, trepidis in rébus , quand on a besoin des hommes , bien des rancunes s'effiicent. Laffitte, resté l'un des coryphées de l'opposition , avait de vastes salons ; sa maison était un centre y un véri-
^ M. Degouàée a lui-même raconté tous ces faits dans une lettre du 16 août 1830 qui a été io^primée dans les journattx. (Journal des Débats du 8 septembre 1830, supplément)
2 Voyez t. 1*" de ces Mémoires, p. 292 et sui?.
table quartier général. — Elle est devenue Vhéiel de Juillet !
A huit heures, j'entrai chezLaffitte : notre conversation était à peine commencée , que le général (depuis maréchal) Gérard arriva. Nous causâmes ensemble quelque temps. Puis, en attendant l'arrivée des autres députés, j'allai avec Bérard ', qui venait d'entrer, faire un tour sur le boulevard, dont on coupait les arbres pour en faire des barricades. De toutes parts on était à l'œuvre. Nous rencontrâmes Casimir Périer, qui de son côté déployait toute son énergie et répandait ses exhortations. Ail heures, nous revînmes chez Laffitte, où nous trouvâmes une trentaine de députés. Presque aussitôt on vint réclamer notre intervention en faveur d'un officier d'état-ms^or retenu comme prisonnier de guerre chez M. Simon, au coin du boulevard.— «C'est un espion, disait-on, il faut le fusiller, n — Et comme dans la foule il y a toujours assez de gens qui sont de cet avis , il n'y avait pas de temps à perdre. Le général Gérard , le baron Méchin et moi nous sortîmes pour aller le dégager. Gérard le prit sous sa sauvegarde en lui donnant le bras , et nous l'emmenâmes à l'hôtel Laffitte.
Pendant notre absence , une scène assez burlesque venait de se passer. Les députés conféraient entre eux^ lorsque du côté de la rue de Provence on entendit le tambour. Aussitôt une panique s'était emparée de tous les assistants ; ils s'imaginaient que c'était une troupe envoyée pour cerner l'hôtel, et se répandirent dans le jardin pour chercher quelques moyens de retraite; — lorsque l'un d'eux , plus jeune et plus leste (c'était
^ Voyez le volume publié par Bérard.