‹ Mémoires de M. DupinChapitre 32 sur 113 · DE LAFAYETTE, MAUGUIN, LAMARQUE · texte numérisé non relu

DE LAFAYETTE, MAUGUIN, LAMARQUE

de me servir de toute l'influence que mes antécédenls m'avaient fait acquérir sur la Chambre et sur l'opinion publique, pour défendre à la tribune : la dynastie de Juillet, — la Charte de 1830, — et enfin l'ordre public , partout où il serait menacé et où je pourrais lui venir en aide.

Tout cela, je ne crains pas de le dire , a pesé lourdement sur moi; je m'y suis dévoué avec zèle ; — et en laissant à chacun sa part d'honneur dans la lutte , je réclame aussi la mienne , et je demande à être jugé par les faits.

Gouvernement du roi Louis-Philippe.

Premiers embarras.

Dès son début, ce gouvernement, dont on n'avait tant pressé l'établissement que pour prévenir l'imminence de l'anarchie , se trouva en butte à de grandes difficultés.

Si la presque unanimité de la Nation se montrait satisfaite de voir un gouvernement régulier substitué à la dictature qu'avait voulu instaurer M. de Polignac, et la nouvelle monarchie constitutionnelle subrogée presque sans intervalle à la précédente, il n'en était pas de même des partis. L'un regrettait la dynastie de Charles X; l'autre aurait voulu la République ; enfin , il y avait les factieux de profession, c'est-à-dire des hommes qui, indépendamment de toute conviction politique, s'irritaient de n'avoir pas recueilli de cette révolution, à laquelle ils avaient concouru ou à laquelle ils s'étaient mêlés, les avantages qu'ils s'en étaient promis. — Tous ces éléments échauffés par les passions qui ne manquent jamais de fermenter au sein des imaginations que

là 0upidité ou l'ambition agite et enflamme, cher* cfaèrent à entraver Tactidn du pouvoir.

Il y avait comme deuit puissances rivales : on aurait voulu maintenir Thôtel de ville en présence du Palais* Royal^ substituer à la Charte ce qu'on appelait le pro* gramme de l'hôtel de ville j opposer le général Lalayette au Roi, et subslituer l'action désordonnée des fnasses au)i votes réguliers des représentants de la na^ tioti. On menaçait de nouvelles émeutes ; les clubs se formaient, à l'exemple de ceux que la première révo** lution avait fait éclore. Un parti, qui se disait surtout national et qui affectait des airs militaires et des passions guerrières^ aurait voulu qu'on débutât par briser les traités de 1815, au risque certain de coaliser à l'instant contre nous tous les gouvernements qui les avaient souscrits; On Voulait rétablir la Pologne^ révolutionher la Belgique , insurger l'Italie ! Le procès des anciens ministres servait encore de texte pour exciter des passions haineuses et vindicatives qui auraient ensâd'^ glanté les premiers actes du gouvernement!»».

Tel est l'aperçu des principaux obstacles que LoUis'^ Philippe ) à son avènement, eut à coknbattre et à sur^ monter, pour assurer un caractère de modération , de justice et de légalité au gouvernement qu'il voulait donner à son pays^ en retour de la conGance qu'on avait placée en lui^

Quels étaient les principaux acteurs deë diverse^ scènes qui allaient se passer ? — Les événements les mettrMt eri relief, mais il est bon d'en signaler quelques-uns.

M. de Lafayette ^ a eu ses avantages et ses inconvé»

^ M. Louis Blanc trailé assez ttial le général Lafayette. Voye< dans léé Anneo^e»*

1830. DE LAFAYETTE, MAU6UIN, LAMARQUE. iOi niants. Son caractère était empreint de douceur, de biëtiveillanee et d'une tranquille dignité ; et tandis que ëes manièi^s et son langage étaient d'un parfait gen^ tilhomnie , ses accointandes et ses familiarités descen* daient jusqu'à la démagogie; Il estioiait la personne du roi Louis-Philippe ^ aimait et careséait beaucoup son âls aidé) devenu duc d'Orléans; il avait, comme dé^ puté) donné son assentiment à tous les actes dé la €bambre ^ c — maiS) d'un autre côté, il était très-éprii$ de popularité j c'était là son idole I II laissait croire aisé»tnenl à tous les organes du parti populaire qu'on pou-^ vait compte^ sur lui. Gomme commandant général de toutes les gardes nationales de France ^ qualité qu'il b'était attribuée de fait, cat* elle ne lui fut jamais léga^ lement déférée, ^^ il recevait toutes les députatioos de cette milice citoyenne qui allaient le baranguer à son hôtel en sortant de l'audience du Roi : il fraternisait avec elles ^ leur débitait ses maximes américaines, ni se regardait presque comme le président de la nation ërmée^ tandis que Lbuis-Philippe n'aurait été que le m deë Conseils municipaux*

Et toutefois ^ il faut en convenir^ si d'un côté cette l^opularité du général Lafayette était redoutable ^ lorsqu'en son nom on parlait d'èntôuner h trône d'imtitu* ttom républicaines ^ et lorsque deux qui se groupaient derrière lui semblaient tenir la t*oyauté en échec ^ oU bien encore lorsqu'il insistait pour qu'on mit à sa disposition les sommes nécessaires pour armer les bandés itlsilrreotiminelles que le pÀrti de la propagande se préparait à lancer sur l'Espagne et sur l'Italie ; ^-^ sous d'autres rapports^ cette popularité Ait utile, pouf

lOÎ . GOUVERNEMENT CONSTITUTIONNEL.

opérer h, démonstration sur Rambouillet, qui détermina la retraite de Charles X ; utile pour calmer l'effervescence populaire qui se manifesta lors du jugement des ministres, et où il paya de sa personne, à ce point que se trouvant fortement pressé par la foule aux abords du Luxembourg, il fut réduit à s'écrier pour sa défense : Je ne reconnais plus ici mes hommes de Juil^ Ut! — Parce que, en efifet, aux véritables combattants de juillet, aux hommes de cœur qui à cette époque ne s'étaient armés que pour la défense des lois , étaient venus se mêler, comme il arrive toujours à la suite des mouvements insurrectionnels , des hommes que la société réprouve, et qui sont toujours pour elle un immense danger. Enfin cette popularité lui échappa ; il dut s'apercevoir à quel point il l'avait déjà perdue le jour oii , sa voiture ayant été dételée comme s'il s'était agi de le conduire au Panthéon , on l'eût, dit-on , conduit à la rivière , si ses amis n'étaient parvenus à le dégager. — Dépouillé par la loi de 1831 de son poste de généralissime de la milice nationale, il cessa d'exercer aucune influence politique^ et la foule ne se retrouva plus à sa suite qu'au jour de ses funé^ railles, en juin 1834, où son corps dit adieu à la multitude au milieu du faubourg Saint-Antoine, en se séparant d'elle pour aller reposer en paix dans le tombeau affecté à sa noble famille.

J'assistai à ses obsèques comme président de la Chambre; et lorsque, peu de jours après ses funérailles, j'allai visiter Londres et quelques parties de la Grande-Bretagne, le roi d'Angleterre, à qui j'eus l'honneur d'être présenté, me questionna surtout pour savoir a si tout s'était passé aux funérailles du général Lafayette avec autant d'ordre que les journaux l'a-

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vaient prétendu. » — Je répondis que oui , en ratîontant les faits dont j'avais été le témoin. — Ce mo^ narque loua aussi beaucoup l'habileté avec laquelle le roi Louis-Philippe s'était délivré de la tutelle du général.

Parmi les journalistes, quelques-uni sans doute soutenaient le gouvernement qu'ils avaient eux-mêmes préconisé dans les premiers jours de son avènement (par exemple, le National^) ^ — mais d'autres aussi l'attaquaient ouvertement, ou cherchaient à le pousser hors de ses voies, en préchant la croisade révolution* nairek l'extérieur; ou en réclamant, au nom du parti ultra libéral , ce qu'ils appelaient les conséquences de Juillet; — conséquences qui , pour plusieurs rédacteurs, auraient été de bonnes places à leur convenance, mais auxquelles ils ne convenaient point. Indèirœl

Ces machinations avaient leur contre-coup dans la Chambre des députés. Si les hommes les plus marquants de l'ancienne opposition étaient devenus les promoteurs , les amis et les soutiens du nouveau gouvernement^, — une nouvelle opposition, formée d'ambitieux non satisfaits ou d'ennemis déguisés sous les dehors d'un libéralisme excessif*, s'était constituée, et ses orateurs se rendaient les organes des exigences des partis. A leur tête étaient Mauguin et Lamarque.

^ Voyez ci-après, page 204, un article de ce journal en faveur du premier ministère.

^ L^intraitable et dédaigneux Paul-Louis Courier avait aussi fait un article apologétique , où il exaltait la vertu du duc d* Orléans, a J^aime le duc d Orléans, disait-il, parce qu* étant né prince, il daigne être honnête homme, etc. »

' Voyez dans les Annexes une citation de T historien Rapin Thoyras, qui signale une situation analogue dans le commencement du règne de Guillaume, après la révolution de 1688. II. 13

Mauguin, d'un physique agréable ^ avec une voix mélodieuse , une diction pure et une belle tenue oratoire ^ était un avocat distingué : peu savant, mais disert; peu laborieux^ mais suppléant au défaut de travail par ce qu'il avait de confiance en lui-même et de facilité d'élocution. Pendant tout le temps de la Restauration il avait été fort avant dans les intrigues politiques; il avait des accointances avec les sociétés secrètes et leurs journaux. Il était devenu cher à certain parti par le zèle et le talent avec lequel il avait défendu quelques accusés de conspirations ou de délits de presse, dans le genre d'écrits qui convenait à ses vues et à ses opinions.

Député, il n'avait pas beaucoup marqué en 1830. Membre de la Commission municipale , il s'était cru un instant , avec Audry de Puyraveau , membre d'un Directoire exécutif I II avait cependant fallu mettre fin à cette prétention et rendre les armes au pouvoir constitutionnel. Le fameux Rapport contenant le compte rendu des opérations de la Commission, dont j'ai déjà cité un fragment (suprày p. 146), conclut par ces mots : « Ici s'est terminée notre tâche. Le Roi des Français était proclamé , ses serments reçus. Nous nous sommes empressés de résigner nos fonctions dans ses mains. » — Le Rapport est clos par cette formule : tt Nous sommes. Sire, avec le plus profond respect, )) de Votre Majesté, les très-humbles, très-obéissants » serviteurs ETriDÈLES sujets (signé, Audry de Puyra- )) veau , Mauguîn, etc.). » — Formule de sujétion employée seulement par eux ; car depuis , elle n'a été répétée sérieusement par personne, et même elle a

* Voyez dans les Annexes le jugement qu^en porte Loais Blanc.

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fait rire à leurs dépens quand on la leur a rappelée à la tribune.

Rentré dans la Chambre, Mauguin ne put renoncer au rôle de tribun. II fut l'organe de l'opposition la plus vive , l'apologiste de toutes les menées du dehors, l'an^ tagoniste passionné de C. Périer, qu'il désolait par d'incessantes interpellations. — Je l'eus aussi pour adversaire personnel. Malgré ses apparences doucereuses et une familiarité entretenue par le tutoiement usité au palais entre confrères de même volée ^, une secrète jalousie avait pris naissance lors des plaidoiries dans les affaires de Lyon , où il plaidait pour le colonel Fabvier, et moi pour Senneville. Depuis ce temps, il n'avait négligé aucune occasion de^me desservir. Moins ancien que moi d'une disaine d'années , il attirait à lui les débutants et se posait en Prince de lajeuHe$$e I On décriait les anciens; on leur reprochait de n'être point 0 la hauteur deg idées nouvelleg, de ne point comprendre leur époque, d'être hostile» au progrès!,*..

Surtout à partir du jour où je parvins à faire écarter l'amendement qui eût renversé la magistrature / Mauguin excita contre moi une sorte de toile parmi cette masse d'avocats sans causes dont le Tableau se trouvait alors surchargé* Beaucoup d'entre eux s'attendaient à remplacer les vieux magistrats qu'on eût arrachés de leurs sièges; il n'en est aucun parmi ceux que dévorait cette ambition qui ne m'imputât de lui avoir enlevé au moins la chance d'être substitut!*..

' Les roquets mêmes se le permetfaient quelquefois avec les plus huppés du palais. Tout le monde connaît cette anecdote d*un jeune stagiaire qui, abordant Bonnet, lui dit familièrement: — tt Bonjour, Bonnet; comment te portes^u? — Bien, mon ami; jst toi, eomment t*appelles*tu ? »

A défaut de clientèle , un certain nombre d'entre eux s'étaient attachés à la rédaction des journaux , et leur colère se fit jour dans leurs colonnes. Naguère, j'étais leur coryphée , leur modèle, leur Bâtonnier! le défenseur des généraux persécutés, des écrivains victimes de la réaction I que sais-je?.... — Depuis ce temps, chacune de mes paroles à la tribune fut envenimée, travestie, dénoncée aux passions populaires. Surtout après que j'eus engagé la lutte avec le parti de la propagande, des clubs, des émeutes et les factieux de toute sorte , on alluma contre moi les passions des sectaires , au point que Mauguin , alarmé lui-même d'un projet d'attaque à ma personne, qu'il savait être prémédité par une des sociétés secrètes dont il recevait les confidences , vint m'en prévenir en bon camarade : car au fond il n'était pas méchant; et en réalité jamais aucun mauvais procédé de ma part n'avait pu l'autoriser à me haïr. — Lui-même prit soin de raconter devant la Chambre l'avertissement charitable qu'il m'avait donné, et je l'en remerciai sur-le-champ, en ajoutant que a je regrettais seulement de ne pouvoir )' pas lui rendre le même service , parce que , dans les » auxiliaires de mon opinion, je ne connaissais per- » sonne qui voulût lui faire courir le même danger I »

Depuis , comme président , je me suis fait des querelles jtxnir lui, en le protégeant à la tribune contre la majorité qui m'avait porté à la présidence, et à qui je déplus beaucoup dans cette circonstance en refusant de le rappeler à l'ordre , quoiqu'il l'eût peut-être mérité 1 — A la fin de sa carrière, j'ai pu lui rendre des services auxquels il s'est montré sensible, en convenant qu'il n'avait aucun droit de s'y attendra.

Mauguin ne croyait pas pouvoir faire une révolution

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