‹ Mémoires de M. DupinChapitre 36 sur 113 · LE MINISTÈRE ET LE NATIONAL. 20S · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE ET LE NATIONAL. 20S

(itude d^affaires, grandes et petites; quand, après avoir discuté ^ le matin, dans le Conseil des projets de lois ou des mesures d'ordre d'une haute importance, il faut, le soir, s'occuper d'un nombre immense de changements dans le personnel; quand enfin il est urgent de faire à la fois beaucoup et très-vite, les meilleures têtes se fatiguent, et quelque bonnes que soient les intentions, U est presque impossible d'éviter des méprises et des fautes.

» D'un autre côté, le public n'est point, en pareilles circonstances, dans son assiette ordinaire. Fier de sa victoire, il veut en recueillir tous les fruits à l'instant même; il demande à la fois une foule de choses qui ne peuvent se faire que les unes après les autres, et, au moindre retard, l'inquiétude le prend et lui dicte des jugements d'une sévérité malentendue. Voilà ce qui se passe aujourd'hui parmi nous. Accoutumés depuis quinze ans & faire de l'opposition à un gouvernement inhabile et malintentionné , nous avons peine à nous départir de nos vieilles habitudes, et, au lieu de tenir compte des embarras et de la difficulté de la situation, nous critiquons parfois aveuglément des actes qui, s^ls sont reprochables, ne le sont que par l'effet des nécessités du moment.

» Il y a, par exemple, quelques choix irréfléchis faits par le ministre de l'intérieur : le public le dit, et nous pensons qu'il a raison de le dire; mais, de bonne foi, cet accident était-il évitable? il fallait pourvoir à l'administration de quatre-vingt-six départements; c'étaient quatre-vingt-six préfets et plus de trois cents sous-préfets à nommer en quelques jours : car, si on se récrie à Paris contre la précipitation avec laquelle on agit, les départements de leur côté se plaignent de ce qu'on ne les débarrasse pas assez promptement de l'ancienne administration. Or comment trouver de suite près de quatre cents personnes à même de remplir parfaitement des fonctions dont les conjonctures présentes accroissent la difficulté? Certes il eût été extraordinaire que l'on évitât toute erreur et qu'il ne se glissât point parmi les nouveaux préfets et sous-préfets quelques hommes dont la nomination déplût à ceux qui les connaissent.

n Tous les autres ministères éprouvent le même embarras. Les demandes y pleuvent de toutes parts. Tout demandeur est un modèle achevé de libéralisme et de désintéressement; il a souffert cruellement pour la chose publique, et aurait renversé à lui seul

S09 GCHJVEIRNBlfENT CONSTITUTIONNEL.

le gauvernemeot des Bourbona »i on Teût laissé faire} le« députés de so» département Taffinnent, et leurs apostilles o<iuvrent lei marges de sa pétition. Qu'arrive-t-il ? c'est qu'en oberehant bien« il se trouve que tel de ces béros de la liberté s'aGCommodait à merveille des cbalnes de T ancien régime et s'était montré fort disposée le servir, Véritablement, il faudrait aux ministres, pour qu'ils ne se trompassent point dans leur choix , le don de seconde ou plutôt d'arrière^vue; forcés de travailler précipitamment, le temps de s'éclairer leur manque, et dctlà des méprises, mais àei méprise» que tout le monde commettrait à leur place.

» Si nous entrons dans ces détails , ce n'est point pour justiûer certains choix que le public bUme; aii contraire, ces choix, nous le« désapprouvons de toutes nos forces, mais nous les trouvons explicables : car enfin nous ne savons pas où le ministère aurait pu puiser la lumiàroi ni par quel miracle il aurait pu, contraint de semer k la hâte, ne pas laisser échapper de sa main quelques grains d'ivraia.

n S'il n'est pa» possible, d'allleuri, au gouvernement de ne mettre en place aujourd'hui que des hommes d'un caractère sûr et d'une capacité éprouvée, le mal, dans aucun cas, n'est de nature bien alarmante* Ce que l'on a fait, rien n*empôche de le défaire; eeloi qui nomme a le droit de révoquer, et, è mesure que l'expérianoe en fera sentir la nécessité, il sera très^^facile d'épurer et de recomposer des administrations qu'il a fallu former avec trop de promptitude pour qu'elle» ne laissassent ri^n à désirer,

» Ce qui nous inquiéterait bicin autrement que huit ou dix nominations critiquées vraisemblablement avec raisop « ce serait 91 nous voyions le ministère mctnquer è ses engagements et nous présenter des lois conçues en défiance des sentiments de la natiofi, ou démentant les promesses faites au jour du danger, Mais sur ce point nous sommes en pleine sécurité, A juger des choses par leur ensemble, la marche du gouvernement est bonne et tout à fait cor^orme à son origine* U a fait sans trop de lenteur tout ce qu'autorisaient les circonstances. A côté de l'avantage de réformer une foule d'abus nuisibles, se trouvait l'inconvénient trës*|[rave de désorganiser des services essentiels au maintien de l'ordre public ; il a su éviter ce dernier écoeil, Son attitude dans l^s Chambres a été jusqu'à présent telle que pouvaient le désirer les amis les plus sincères diQ la liberté. Point do contradiction çntre ses actes et les

1830. POUVOIRS DE LA CHAMBRE. Wî

principe^ dont nous récUmona Tapplicalioti. Il n*eit pal un des projets quMl a présentés qui ait encore fourni matière aux attaques. A d'autres que lui ' revient la responsabilité de la triste décision à laquelle nous devons la conservation de tant de magistrats dont il aurait fallu purger les Cours royales.

f) Viendront au reste bientôt les débats sur la loi des élections, le budget et quelques autres questions de la première importance. C*est alors que Tesprit et les intentions du ministère apparaîtront au grand jour, c'est alors qu'il donnera sa véritable mesure, et qu'il deviendra juste de l'attaquer s'il faiblit et refuse au pays les garanties d'ordre et de liberté qui lui sont promises. Jusque-là les gens sages s'abstiendront de faire aux hommes des reproches qu'ils ne mériteraient que s'il leur était donné de mattriseï* & leur gré des circonstances d'une difficulté excessive. »

Le National soutenait alors le gouvernement ; et îl fût sans doute resté dans cette voie, si, au lieu de nommer Armand-Carrel préfet dans une ville de province où il ne voulait pas aller, on l'eût nommé conseiller d'état à Paris , où il désirait rester. On nommait bien

Benjamin Constant^ président du conseil d'état I et

habent suafata !

Pouvoir de la Chambre contesté.

(30 août 1830.)

Les ennemis du gouvernement de Juillet, qui n'auraient pas osé l'attaquer à découvert, ne trouvaient pas pour le saper de meilleur moyen que de contester le pouvoir ^ de la Chambre qui avait voté la Charte et appelé au trône le duc d'Orléans.

Dès le principe , Mauguin , à peine revenu de l'hôtel

* A mai, par conséquent; je ne l'ai jamais nié. D.

^ Voyez aux Annexes ce que Louis Blanc dit de B. Constant»

' M. de Cormenin député se dirait ingénument s^n^pomoir.

de ville, s'était fait le champion . de cette question^ Mais ce qu'il attaquait ainsi en vue d'infirmer au moins moralement tous nos actes, les amis du nouveau gouvernement avaient le plus grand intérêt à le défendre : c'est ce que je fis en répondant à cette attaque dans la séance du 30 août. Mon discours, en fixant l'opinion de la Chambre sur sa véritable position et sur celle qu'on prétendait lui faire, servit à affermir sa confiance en elle-même et celle que le pays avait placée en nous. Nous y puisâmes la force dont nous avions besoin pour achever d'accomplir notre tâche dans les circonstances redoutables qui allaient se produire. — On ne sera donc pas surpris de voir dans le courant et à la fin de ce discours l'accueil qu'il reçut dans la Chambre et dans la presse :

( Constilutionnel du 31 août.) — M, Dupin aîné : « J'ai bien compris F argument de M. Benjamin Constant, et il m* a paru parfaitement logique. Si nous n'avons pas de pouvoirs, si notre mandat est expiré^ nous n'en avons même pas pour faire la loi qui nous est proposée : — mais je ne comprends pas aussi bien, je Favoue , la réponse qu'a cru faire M. Mauguin ; car, si je ne me trompe, elle consiste à dire que, si vous vouliez adopter une loi conforme à ce qu'il désire, vous auriez tous les pouvoirs nécessaires, mais que si vous voulez la voter dans un sens opposé à ses idées, vous êtes tout à fait incompétents. (On rit.)

» Il me semble. Messieurs, qu'en cela l'orateur résout lui-même la question : s'il vous propose de faire une loi quelconque, c'est qu'il vous reconnaît le pouvoir de faire cette loi. (Marques d'adhésion.)

» Messieurs, on vous accorde..., on veut bien vous accorder que tout ce que nous avons fait n'est pas nul, et que nous aussi nous avons bien mérité de la patrie! Oui sans doute; car il ne faut pas le méconnaître : il est deux ordres , deux natures de services qui ont également concouru au triomphe de la liberté : les services de ceux qui ont repoussé par la force les agressions du pouvoir déchu , et les services de ceux qui ont travaillé dans le

Page 1