‹ Mémoires de M. DupinChapitre 56 sur 113 · II · texte numérisé non relu

II

Mais si les prisonniers étaient en sûreté , la fermentation n'en était pas moins grande. On vociférait contre la Chambre des pairs : on menaçait la Chambre des c^putés le lendemain.

Ce jour-là 22, C. Périer ayant été mandé chez le Roi au commencement de . la séance , après la lecture du ppocès-verbal , il me fit signe d'aller à lui et me céda le fauteuil : « Je ne sais, dit-il, ce que me veut le Roi. Je reviendrai dès que je le pourrai. — Tenez bon. ^

L'émeute avait des détachements jusque dans les couloirs de l'Assemblée. — Quelques députés de l'extrême gauche sortaient de temps en temps pour aller fraterniser et conférer avec eux.

On insiste pour que la séance conmience. Je réclame le silence. J'annonce que je viens de recevoir communication de l'arrêt de la Cour des pairs.

J'en donne lecture d'une voix ferme.

Une grande 'agitation succède. — Mais j'avais donné des ordres aux questeurs pour l'évacuation des couloirs et le maintien de l'ordre.

Tout était calme lorsque Périer revint à deux heures et demie reprendre son poste.

Bemerciments à la garde nationale.

(23 décembre 1830.)

Les troubles étaient apaisés , grâce à la fermeté du Roi , à l'attitude des Chambres, au concours énergique de la garde nationale.

A la séance du 23 , je crus que pour resserrer l'union entre celle milice citoyenne et la Chambre des députés , il était à propos de faire valoir cette belle conduite, et de lui voter des remercîments.

Ma proposition fut adoptée à l'unanimité et par acdamation.

Laffitte alors demanda la parole comme député de la Seine, et proposa de voter également des remercîments aux élèves des Ecoles : cette respectable jeunesse, €omm« l'appelait Benjamin Constant. — Après une assez vive controverse sur la conduite de quelques élèves, et sur une proclamation un peu séditieuse qui leur avait été attribuée -, la proposition de Laffitte fut également adoptée à l'unanimité. — Mais voyez un peu les ingrats ! Le lendemain , une fraction des élèves a protesté contre les éloges qu'on leur avait adressés la veille et plusieurs journaux en ont pris texte contre la Chambre. Ils ont soutenu que la proclamation désavouée par Laffitte était vraie. Ils ont soutenu que réellement Lafayette, Dupont de l'Eure, Odilon Barrot leur avaient promis sur rhonneur des institutions répubU^ caines, telles au surplus que les annonçait la proclamation de Lafayette. . . Voilà à quel parti nous avions affitire.

La Belgique. — Aurons-nous la guerre?

(Janvier 1831.)

La question belge s'agite simultanément au Congrès belge, — et à Paris.

27 janvier, vive séance à la Chambre des députés au sujet de la Belgique.

Le 31, le Roi me fit appeler : le sujet de la conférence était précisément la question belge.

n s'agissait pour les Belges, échappés au danger de la République, de se donner un Roi : — mais lequel?

^ Voir aux Annexes une citation de M. Louis Blanc»

Parmi les candidats , chaque puissance avait celui qu'elle aurait préféré, et ceux dont elle ne voulait pas.

Ainsi au nombre des candidats étaient : le duc de Nemours, que l'Angleterre n'aurait pas accepté; — l'archiduc Charles d'Autriche , dont nous ne pouvions pas vouloir, parce qu'il eût rétabli contre nous les Pays-Bas autrichiens; — le duc de Leuchtenberg , qui tenait de trop près aux souvenirs de Napoléon...

Le Congrès belge était composé de 192 votants. Au premier tour de scrutin, le duc de Nemours obtint 97 voix; — le duc de Leuchtenberg, 74; — l'archiduc, 21. — Au ballottage, le duc de Nemours fut élu Roi des Belges à la majorité de deux voix.

On apprit ce résultat à Paris le 4 février. Les chiffres du scrutin circulèrent au bal que l'ambassadeur d'Angleterre donnait ce jour-là; et l'on dit plaisamment à ce sujet « que les peuples font les rois de si mauvaise grâce, qu'ils ont bien raison de s'intituler Rois par la grâce de Dieu. »

Le 7 février, les députés belges arrivèrent à Paris pour solliciter l'acceptation du Roi des Français.

Certes, si la chose eût été pacifiquement possible, je crois que le Roi eût été fort aise de voir son second fils monter sur le trône de Relgique. Mais son ambition n'allait pas jusqu'à entraîner la France dans une guerre avec l'Angleterre et l'Autriche pour la plus grande fortune d'un prince de sa maison. — Il dut refuser (le 18 février).

Et ce refus amena l'élection du prince Léopold : — Allemand d'origine, -r- Anglais par alliance, — plus tard devenu l'allié de la France par son mariage avec la fille aînée de Louis-Philippe, — et aujourd'hui l'ami de toute l'Europe par la sagesse de son gouvernement.

C'est au milieu de tous ces événements que furent prononcés les discours des 15 et 27 janvier, sur cette question ; Aurons-nom la guerre? discours dans lesquels on verra combien cette question était brûlante et jusqu'à quel point elle passionnait les esprits. — J'avais à répondre tout à la fois à Mauguin interpellé par C. Périer, et au général Lamarque, qui avait attaqué le premier ministère.

Discours du l^ janvier 1831.

AL Dupin aîné : L^ orateur qui descend de cette tribune (M. Mauguin) s'est étendu sur les causes de notre glorieuse révolution. Il a démontré qu'elles étaient graves, profondes, et qu'elles tenaient au sentiment fortement empreint dans tous les cœurs français, de rbumiiiation qu'a subie la France en 1814 et 1815. Nous sommes d'accord avec lui sur cette partie de son discours. Ce qui en résulte, c'est que notre révolution fut légitime dans son principe, honorable dans ses moyens de succès, et qu'elle sera durable dans ses résultats.

Elle a été unanime, parce que la masse de la nation voulait autre chose que ce qui existait. Mais qu'a voulu en même temps la nation? elle a voulu un gouvernement qui fût sincère et vrai, un gouvernement qui ne commençât pas par tromper ses propres citoyens , en leur donnant des lois qu'il ne voudrait pas exécuter.

Que vient-on nous dire? qu'après un élan aussi sublime, on a fait halte dans la boue ^ ! Non , Messieurs , mais on n'a pas voulu se traîner dans le sang !

On n'a pas voulu , après une révolution qui , suivant une heureuse expression, n'a pas coûté la vie à un seul homme désarmé, ouvrir la porte à des réactions sanglantes , et rentrer dans cette carrière d'horreurs qui avait souillé la première révolution; on se rappelait ses effroyables excès , qui , après le dégoût et la lassitude, nous précipitèrent sous le joug d'un despotisme, tombé luimême malgré sa gloire, comme le colosse aux pieds d'argile. Voilà notre histoire, et nous n'avons pas voulu la recommencer. ( Marques nombreuses d'une vive approbation.)

1 Discoars da géaéral Lamarque.

t7« MINISTÈRE LAFFITTE.

Il n^ avait plus d'ennemis à combattre; contre qai aarait-on donc continué le mouvement? Les barricades n'étaient plus nécessaires, et nous avons fait repaver les rues. Eh bien! ce qu'on avait fait pour les pavés, nous V avons fait aussi au moral. Les lois avaient été violées , on les a rétablies ; on s'est appliqué à faire régner la paix la plus profonde dans la ciié , et à offrir à l'Europe ce grand et magnifique spectacle d'une nation de trentedeux millions d'hommes en paix avec elle-même et avec l'étranger, adoptant avec enthousiasme la même loi , le même roi, les mêmes couleurs.

Cependant, que vient-on nous dire? que le premier soin du ministère devait être de faire reprendre à la France son rang parmi les puissances , de venger son honneur militaire outragé , et de ressaisir de meilleures frontières !

Reprendre son rang parmi les puissances! et comment oser prétendre que ce résultat n'a pas été obtenu ? On vient alléguer le duc de Itfodène! je me contenterai de vous renvoyer à la fable du Limi et du Bat pour prouver que la puissance ne doit pas toujours se venger de la faiblesse. Mais n'est-ce donc pas un immense résultat obtenu sans coup férir et par le seul ascendant du nom français, que cet assentiment unanime de toutes les puis* sances à l'expulsion de Charles X et à notre glorieuse révolution ? Dites si, depuis mille ans, en Europe y il est un autre exemple d'une révolution aussi complète , aussi influente sur la destinée des autres peuples, qui n'ait aussitôt amené des guerres longues et cruelles ; rappelez-vous combien de sang a coûté l'établissement des États protestants, la révolution d'Angleterre, celle d'Amérique, et notre première révolution de 1789!

Il fallait, vous a-t-on dit, venger notre honneur militaire outragé! c'est-à-dire qu'il fallait immédiatement entrer en guerre avec toute l'Europe , qui offrait de rester en paix avec nous. Je dis toute FEurope, car c'est elle qui nous pressait de toutes parts en 1814 S'ils n'eussent été que quelques-uns, ils ne l'auraient point emporté sur nous. Nous aurions donc été au-devant d'une réaction européenne; Et qu'on ne vienne pas nous dire que, en 1814, les rois seuls en voulaient à Napoléon , et que les peuples n'étaient pas de la partie ! Ce serait méconnaître l'histoire , ce serait oublier toutes nos impressions d'alors.

Oui, les peuples étaient fatigués autant que les rois. Ceux-ci,

i83i. BELGIQUE. »9

bien qu'humiliés par Napoléon , voyaient du moins en lai le restaurateur des idées monarchiques et de la royauté qu'il avait entourée du prestige de la gloire; car le principe monarchique ne sympathisait que trop avec le despotisme impérial^ et ses lauriers l'auraient rajeuni s'il avait pu l'être.

Mais les peuples , au lieu de la liberté que nous leur avions annoncée , n'avaient éprouvé que les tristes effets de la conquête et de l'oppression. Pour nous, sans doute, beaucoup de gloire à la suite de tant de batailles gagnées ! Mais si nous étions fiers des victoires de nos soldats, croyez-vous que les peuples étrangers n'étaient pas humiliés de leur oppression? En analysant leur position , ne s'agissait-il pas pour l'habitant de loger et nourrir nos soldats , de voir leur territoire morcelé pour créer à nos généraux des titres nobiliaires et des majorais ^ ; de voir leur pays régi et administré, non par des indigènes, mais par nos sooapréfets et nos auditeurs au Conseil d'État? Et pour nous-mêmes, n'étions-nous pas fatigués de voir que la France épuisait sa force pour conquérir de vains titres de protecteur de la Confédération du Rhin , médiateur de la Confédération suisse , pour ajouter la couronne de fer d'Italie à la couronne de France, sans prévoir aucan terme à cette insatiable ambition? (Mosveen^st marqué dans l'Assemblée.)

Qu'on c^se donc de le nier, en 1814 il y a eu un mouvement de tous les peuples. C'est la landwher, la landsturm , ce sont les étudiants des universités qui, au nom d'une lib^é chenue nationale pour eux, ont reconduit le despotisme jusque sur les bords du Rhin, qu'elles ont passé à la suite de notre armée, sans que la population s'y opposât, parce qu'elle était lasse du despotisme militaire. A-t-on donc oublié que ce désir, cet espoir de liberté, fit des jeunes gens de nos écoles des volontaires royaux? (C'est vrai! c'est vrai!) Sans cela, sans le concours des peuples d'un côté, en vue d'une liberté promise, et^ de l'autre, cette indifférence d'une nation pour la gloire sans la liberté, jamais les despotes et leurs armées n'auraient suffi contre la France. (W mouvement d'approbation.)

Nous avions la Belgique avant toutes ces folies : et si, au lieu de guenroyer au loin , Napoléon était resté dans nos limites natu-

1 Eux qui de 1792 à 1803 s'étaient battus contre le parti de la noblesse etdelaféodalké!

relies, derrière le Rbin, avec sa magnifique armée, nous étions inexpugnables. C'est donc son ambition guerrière qui a tout perdu, et spécialement la Belgique.

On reproche au précédent ministère d'avoir reconnu les traités de 1814 et de 1815, et d'avoir accepté la spoliation de notre territoire. Si ces traités étaient l'œuvre du précédent ministère, on aurait raison de les lui reprocher : s'il avait cédé du terrain, on pourrait lui en faire un crime. Ce ne serait pas un simple reproche à cette tribune, ce serait une accusation qu'il faudrait porter contre lui. Mais tout était consommé depuis plus de quinze ans, et il se fût agi pour lui de violer de gaieté de cœur les traités existants et de marcher à de nouvelles conquêtes.

il/. Mauguin: Je n'ai point parlé de conquêtes^ et si l'on voulait entrer en Belgique par conquête, je m'y opposerais; mais quand la Belgique s'offre...

M. Dupin aîné : Elle s'offre par un pétitionnaire. (On rit aux centres; murmures à gauche.)

Les interruptions n'y feront rien, et ne changeront pas ma conviction. Voulez-vous ne plus parler de conquêtes, mais seulement de vos droits à la Belgique comme à un objet litigieux? je vous dirai alors qu'il est sage d'abandonner un objet litigieux, lorsque le procès soutenu à propos de cet objet pourrait faire perdre au plaideur la portion la plus importante de sa fortune , et ici le procès serait une immense guerre. Voulez-vous raisonner dans la supposition qu'il s'agirait pour vous d'accepter la Belgique, comme on accepte une donation? Mais où sont donc les donateurs? Quel est l'acte qui transfère la Belgique à la France?

Il peut y avoir quelques hommes en Belgique qui désirent la réunion de ce pays à la France; mais vous ne prétendrez pas qu'il y ait unanimité; il y a en Belgique des provinces inspirées par des intérêts divers; il y a des partis violents : si vous acceptez la donation que voudra vous faire un parti , vous n'acceptez que le droit de donner la guerre civile à la Belgique, et par suite la guerre à toute l'Europe. (Marques d'approbation.)

On reproche au ministère dont j'ai fait partie son inaction au moment où le^ autres puissances se préparaient, dit-on, à la guerre. N'avons-nous pas fait déclarer à la Prusse que , si elle ' envoyait un seul régiment en Belgique, la France aussitôt y enverrait une armée? De ce moment n'avons-nous pas préparé nous-

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mêmes nos moyens de défense ? Mais ceux qui sont aujourd'hui si guerroyants, si militaires, et qui s'y connaissent sans doute beaucoup mieux que moi , savent-ils en quel état Charles X avait laissé la France? Qu'ils nous disent comment, au mois d'août et de septembre, nous aurions pu nous livrer à une guerre d'agression? Nos corps d'élite, la garde royale, la garde suisse, étaient licenciés, certains régiments de ligne étaient en insurrection contre leurs officiers; certes, ce n'est pas avec une armée sans discipline que l'on pouvait entrer en Campagne.

Enfm , il faut bien le dire , car tout ce qui accuse l'imprévoyance du dernier gouvernement justifie d'autant la révolution. N'avait-ii pas tout à fait négligé les moyens de faire la guerre? Aviez-vous des armes? non sans doute : la garde nationale n'a pu être armée ; elle demande encore des armes aujourd'hui, et l'on fait, dans plusieurs cantons, l'exercice avec des fusils de chasse. Nos places fortes étaient en mauvais état, elles n'étaient point approvisionnées (vive sensation); mais aujourd'hui tout cela est changé. Si la guerre était nécessaire, le gouvernement, doublement fort de nos premières dispositions et de ses nouveaux préparatifs, est en mesure de la faire.

Af. de Corcelles : A la bonne heure!

M, Dupin : Elle n'est pas encore faite. (Rire général.) Le gouvernement ne s'engagera pas témérairement dans des entreprises aussi graves.

Si la France fait la guerre, ^e désire que ce soit une guerre juste. Alors nous serons sûrs de la victoire, parce que le sentiment national le plus exalté inspirera la population tout entière. Mais si la guerre n'est pas légitime, c'est-à-dire amenée par de justes causes, l'effort sera moins unanime, parce que les opinions seront divisées; il y aura moins d'enthousiasme, moins d'énergie, moins de sacrifices, parce qu'en effet ce n'est pas la même chose de faire une guerre sacrée pour la défense de son territoire et de sa liberté, ou de la faire étourdiment pour le seul plaisir de fournir à ceux qui la provoquent l'occasion de s'orner de plumetSy et de donner des commandements et des grades à ceux qui eu désirent ( Mouvement universel et chuchotement prolongé dans l'Assemblée.)

Quant à la Pologne, oui, j'éprouve pour ce peuple héroïque la plus vive sympathie; oui, je fais des vœux individuels pour son

f»t MINISTÈRE LAFFITTE.

affranchissement; oui, je voudrais que, par un suHime effort d^une politique grande^ généreuse et intelligente de Tavenir, la Prusse et FAutricfae préférassent à la possession de quelques districts injustement acquis l'avantage de replacer une vaste barrière entre elles et le colosse du Nord, qui pèsera sur dles avant de peser sur nous... Mais si tel est mon désir, je n'aperçois pas le droit que nous aurions d'envoyer actuellement 200,000 bommes en Pologne, qnand naguère nous eussions trouvé révoltant ^e la Russie envoyât son armée inspecter notre révolution !

En résumé, le plan de l'ancien comme du nouveau minisière a été : Ordre au dedans, paix au dehors ^ respect des lois, et liberté la plus large que V ordre pourra comporter. Et c'est alors que l'on a prononcé le mot de concession ! La nation est propriétaire de ses droits; si les chambres interviennent, ce n'est pas pour les créa: ou les octroyer, mais pour en régler simplement l'exercice; et dans cette carrière , cette Chambre ne s'imposera d'autres liantes que celles mêmes de l'ordre public indispensable an maintien de la liberté. (Très-bien ! très-bien ! )

Quant à l'extérieur, nous sommes en armes; nous sommes prêts à la guerre; mais elle n'est pas résolue, et j'espère qu'elle ne le sera pas. (Bravos et marques prolongées de sensation.)

(Séance du 27 janvier 1831.) — Sur la question de la guerre, à l'occasion d'une interpellation du général Lamarque , constituant un fait personnel — (dix jours après la séance du 15).

Le général Lamarque : Messieurs, je ne descendrai pas de cette tribune sans répondre à une phrase deux ou trois fois répétée par un orateur qui parait s'y complaire. ( Rumeurs et clmchotements. Écoutez ! écoutez !) A l'entendre, ce ne serait que pour des plumets et des épaulettes que les militaires désireraient la guerre. ( Tous les yeux se portent sur M. Dupin aîné , qui écoute l'orateur la plume à la main.) Ainsi , lorsque quatorze armées se précipitèrent vers nos frontières , qu'un million de soldats teignirent de leur sang, c'était pour des plumets, pour des épaulettes! On pouvait du moins les satisfaire à bon marché, car ces plumets étaient de crin, ces épaulettes étaient de laine. (Mosvement.)

Ne se croirait-il pas offensé si on lui disait que le seul mobile de la noble profession où il brille avec tant d'éclat est un vil lucre , un sordide intérêt (mouvement prolongé dans l' AssemUée) ;

qae F éloquence s'y vend à tant la période ; et que la plume la plus facile ne ooule qu'en se trempaat dans les eaux du Pactole ? Ahl loin de nous cette pensée! Famour de la justice, le besoin de secourir le ncialh^r, animent , je n'en doute pas, les héritiers des Patru, des Codiin , de» Gerbier! qu'ils accordent donc aux autres les nobles sentiments que nous ne leur refusons pas, et qu'ils avouent qu'il les connaissait bien, celui qui ne leur offrait d'autre récompense que le bonheur de dire un jour à leurs concitoyens : J'étais à cette grande hataiUe qui s'est livrée sous les murs de Moscou ! ( Bravo ! bravo ! )

Quant à moi , qui ai entendu murmura à mon oreille : // vetd être maréchal. (Exclamations subites; interraption.)

Une foule de voix: Oui, c'est vrai, on l'a dit; écoutée du moins la réponse! (Le silence se rétablit)

M. le général Lamarque reprenant : Je ne répondrai qu'un mot à mon interlocuteur. Qu'il lise quelques lignes dictées à Sainte-Hélène, et il verra que, sous ce rapport , mon ambition doit être satisfaite; que la voix sortie du tombeau a payé tout le sang qui coule dans mes veines , et que je n'ai rien à demander à ma patrie que de le verser pour elle. (Bravos nombreux et prolongés.)

MM. Dopin aîné, de Schonen et plusieurs autres demandent & la fois la parole.

M. le Président à M. Dupin : Est-ce pour un fait personnel ?

M. Dupin aîné : Oui.

M, le Président : Vous avez la parole.

M. Dupin aîné monte à la tribune. (L'honorable membre, qui sort de la Cour de cassation , où il vient de porter la parole dans une affaire importante, et qui, souffrant depuis trois jours, n'avait pas assisté aux séances de la Chambre, paraît trèsfatigué.)

11 n'était pas dans mon intention, Messieurs, dit forateur, de prendre la parole dans cette discussion; j'en aurais été empêché par Tétat de souffrance où je suis; d'ailleurs, je n'ai vu dans les explications demandées qu'uîie question personnelle au ministère actuel, et comme aucun reproche n^était adressé cette fois au ministère précédent^ je ne croyais pas, pour ma part, devoir rien ajouter aux explications qui ont été données par M. le ministre des affaires étrangères d'une manière assez nette et assez ferme

pour qu^elles pussent satisfaire les personnes habituées à soutenir le gouvernement, quand il suit une ligne qui paraît d'accord avec les intérêts nationaux; mais je suis obligé de répondre k une attaque que je puis considérer comme personnelle, en ce sens du moins que Ton donne à mes paroles une interprétation qui n*est pas conforme à ma pensée.

Quand j'ai parlé , à une précédente séance , de ceux qui poussaient étourdiment à la guerre en vue d'obtenir des plumets et des grades qu'ils n'ont pas, il est évident que je n'ai entendu parler ni des guerriers qui sont morts pour la défense de la patrie et dont nous considérons les noms comme immortels par la gloire qui leur fut acquise , ni de ces illustres chefs qui les conduisirent au combat , et qui ont conquis sur les champs de bataille leurs grades et leur illustration. C'était à de jeunes étourdis que je m'adressais, et non pas à des hommes de guerre; je m'adressai^à ceux qui lient leurs idées de guerre à des désirs de désordre intérieur, et qui, sans considération pour les dangers de la patrie, ne recherchent dans ce bouleversement que l'occasion d'acquérir des plumets et des épaulettes.

Honneur à jamais, honneur à nos quatorze armées de 1792, qui se portèrent au-devant de l'ennemi envahissant nos frontières; honneur à ces soldats de l'Empire qui ont porté notre gloire dans toutes les contrées de l'Europe, et à ces illustres chefs qui, encore aujourd'hui, peuvent nous guider au combat et transmettre à notre jeune armée l'esprit militaire de l'ancienne. (Très-bien! très-bien!) Voilà ma pensée tout entière.

Maintenant , si le débat s'établit sur le fond même de la ques^ tion , s'il faut faire le départ entre ceux qui sont militaires et ceux qui ne le sont pas , et que l'on m'objecte mon inexpérience dans l'art militaire, je défendrai mon droit de citoyen par un exemple qui, si ma mémoire est fidèle, réfutera suffisamment l'objection. Dans une situation qui n'était pas sans analogie avec celle où naus nous trouvons^ et dans une assemblée nationale, où l'on agitait aussi la question de la paix et de la guerre , l'Hôpital opinait pour la paix. A ses premiers mots , le connétable de Montmorency l'interrompt, et lui dit qu'un homme de robe ne devait pas se mêler de ce qui regarde la guerre. A quoi l'Hôpital répondit : a Connétable, à vous de faire la guerre quand elle sera

résolue ; mais à moi de débattre si elle est nécessaire. » (Mouve* inent général et prolongé.)

Je ne suis pas THôpital, je ne le serai jamais; c^est un de ces modèles qu'on admire et qu'on vénère dans le lointain , et auquel nul ne saurait atteindre. Pour vous, général (en se tournant vers le général Lamarquej, la carrière vous est ouverte. (Nouveau mouvement.)

Au reste, Messieurs, si, au lieu de saisir dans mon discours un seul mot , une seule phrase, on veut connaître mon opinion sur la question en elle-même^ je la dirai volontiers. (Parlez! parlez!) J'expliquerai plus particulièrement pourquoi il n'y a pas lieu de se précipiter dans la guerre, et je justifierai ici d'autant plus que ceux qui y poussent inconsidérément ne sont que des étourdis , bien différents de ces hommes de guerre qui, la main sur la garde de leur épée attendent pour la tirer que le pays réclame leurs services et fasse un appel à leur dévouement.

On vient de vous dire que quelques-uns voulaient la paix à tout prix, et certes, c'est bien là ce que chacun de vous pourrait considérer comme un fait personnel. (On rit.) Car la vouloir à tout prix , ce serait apparemment la vouloir même au prix de la honte et de la déconsidération. J'affirme le contraire. Non, il n'est personne dans cette enceinte qui ne fût prêt à soutenir la guerre, et la guerre à outrance, je ne dis pas seulement contre toute attaque réelle , mais contre tout ce qui aurait une apparence de provocation, de danger ou d'humiliation. (Marques d'adhésion universelles.)

Ainsi, qu'on n'affecte pas de prendre le change et de chercher à dénaturer au dehors nos véritables intentions. Je l'ai dit dès le premier jour où cette question s'est engagée : à l'instant où la guerre deviendrait nécessaire pour défendre la liberté , l'honneur ou la prospérité du pays, il n'est pas de bon Français, de député fidèle, de citoyen généreux, qui ne s'écriât : Guerre avec tous les moyens que la nature et le patriotisme ont mis en notre pouvoir ! guerre jusqu'à la conclusion d'une paix honorable, d'une paix bien différente de celle signée dans ces derniers temps ! (Sensation.) Mais si personne ne nous attaque et ne nous défie; si, sans faire la guerre, nous pouvons nous maintenir dans cet état de paix, continuons d'en faire jouir le pays. Ce n'est pas là vouloir la paix à tout prix; c'est seulement ne pas vouloir une guerre injuste. (Très-bien! très-bien!)

On veut que nous donnions la gloire pour compagne à la liberté. La liberté, d'abord; quant à la gloire, il y en a de deux sortes. La seule vraie, la seule solide, est celle qui procure le bien de F État Ainsi, un peuple est attaqué, il se lève pour défendre son territoire et son indépendance, on le conduit à la victoire, et après lui avoir procuré les douceurs de la paix, on s^ applique à perfectionner ses institutions et à faire fleurir la civilisation et faire régner les lois ; on ne considère les armées que comme des moyens de salut, et non pas conune des moyens d'oppression : alors on est un grand homme, et Ton a conquis la vraie gloire.

Mais si Ton fait la guerre pour la guerre, si Ton veut marcher de conquêtes en conquêtes, il y a encore de la gloire pour les guerriers qui ont combattu vaillamment, non pour celui qui aurait mal employé leur courage, et tout ce qu'ils font de grand demeure enregistré dans Fhistoire , sans utiUté toutefois pour le pays.

Ce n'est pas de cette fausse gloire que nous sommes jaloux* Aussi la France de 1830, en se choisissant un roi , ne Fa pas appelé roi-militaire, mais roi*citoyen. (Bravos prolongés.)

Loi des communes, — Suffrage universel.

(Séance du 9 février 1831.)

Je m'étais beaucoup occupé de la législation communale : comme avocat, dans un département où les communes possèdent une grande quantité de bois et de droits d'usage j — comme auteur, en publiant en 1823 un recueil des lois des communes avec une introduction historique assez étendue; — comme maire de la commune rurale de Gàcogne en Morvan pendant plus de vingt ans ; — comme rapporteur du projet de loi sur l'organisation communale en 1829.

Une nouvelle loi sur le même sujet avait été promise par la Charte de 1830 : on la discutait dans la Chambre des députés au mois de février 1831.

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