‹ Mémoires de M. DupinChapitre 60 sur 113 · DE CASIMIR PÉRIER · texte numérisé non relu

DE CASIMIR PÉRIER

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sont en ce moment chez lui pour tenter un nouvel effort. î)

Je proposai au Roi d'aller les rejoindre et d'unir mes efforts aux leurs. — « Ahl dit le Roi, allez; vous ne pouvez pas me rendre de plus grand service. »

Je sortis à l'instant, emmenant avec moi MM. les secrétaires, et nous allâmes chez C. Périer. J'entrai seul dans son cabinet, laissant encore là mes chers collègues, dont le sort dans cette soirée, je leur en ai demandé pardon , fut d'assister à tout sans rien entendre.

D'Argout et Montalivet n'avaient pas été plus heureux que le Roi ; ils venaient d'échouer, et s'étaient déjà levés pour sortir, lorsque j'entrai. ^

Ma présence les remplit d'aise ; ils me dirent comment depuis plus d'une heure C. Périer avait résisté à toutes leurs prières , à toutes leurs instances.

Après avoir tout écouté en silence , je m'adressai à C. Périer. Je ne le priai point : je l'attaquai de front. a Comment, lui dis-je, c'est vous dont on vante la fermeté et le caractère , vous qui avez blâmé l'incohérence du premier cabinet , la faiblesse du second, vous qui n'avez cessé de parler de résistance , c'est vous qui reculez quand il ne tient qu'à vous de prendre en main le timon des affaires , de déployer votre énergie , de faire triompher votre opinion et de sauver le pays? A quel plus grand honneur pouvez-vous prétendre ? Et que dira-t-on de vous quand on saura que tout est mis en péril et paralysé par vos refus? »

a Mais, dit-il, que puis-je seul? Qui me secondera? Savez-vous dans quel état sont nos finances? Savezvous que le trésor est à la veille de cesser ses payements? » — ce Maîs> lui dis-je^ n'avez-vous pas le baron

302 MIMSTÉRE DE G. PERIJSE.

Louis, dont irons avez pu apprécier dans k premier ministère le sang-froid, l'aplomb , l'aptitude à inspira* la confiance et à rappekr le crédit t »

tt Oui, dit Périer; mais croyez-vous donc que le baron Louis veuille prendre les finances en si mauvais état? Voudra-t-il y engager sa réputation financière, et, qxd plus est, sa responsabilité? »

« Eh bien^ lui dis-je, si le baron Louis^ accepte, vous n'aurez donc plus rien à nous objecter? » — ce Non , assurément ; mais vous ne le déciderez pas. » — tt Laissez-moi du moins le tenter : je vais à l'instant même aller le trouver, et dans une heure vous aurez sa réponse* »

En sortant cette fois , je donnai congé aux membres du bureau, leur laissant la voiture de la présidence, et je montai dans celle de Montalivet avec d'Argovt , pour aHer chez le baron Louis.

Il était dix heures : nous le trouvâmes faisant sa partie de cartes avec sa nièce , mademoiselle de Rigny.

Je n'ai pas besoin de m'étendre sur le mérite de cette dame : une instruction solide , un caractère posé et réfléchi , une logique ferme et des idées politiques très -positives et très -arrêtées. — Nous expliquâmes l'objet de noire mission ; rendant compte des embarras et de l'anxiété du Roi , de la difficulté que nous avioiss eue à décider C. Périer, mais sous la condition sine que non que le baron Louis accepterait le ministère des finances : a Ainsi , lui dis-je , mon cher baroa , c'est à vous que la responsabilité est maintenant transportée. Si vous voulez, il y a demain un ministère, et la crise est finie ; si vous ne le voulez pas , il n'y srara rien de fait, et c'est à vous qu'on l'imputera. »

Le baron Louis pinçait les lèvres , prenait son tabac,

1831. FORMATION DU MINISTÈRE PÉRIER. 30a

tourosât sa tabatière et ne répondait pas* Mademoiselle de RigDy seule disputait pour lui , se promenaol dans le salon les mains croisées derrière la ceinture , comme aurait pu le faire une Reine traitant une affaire d'État.

ce Mon oncle est trop vieux, disait -elle : il a déjà été ministre trois fois , et toujours dans des circon-. stances très-difficiles ; il prend trop les affaires à cœur; il y succomberait. 5) /

Je combattis ces raisons : je lui dis que son oncle avait tout le sang-froid d'un véritable financier ; qu'il sonderait la plaie, et qu'il aurait bientôt fait d'y apporter remède ; que son nom seul inspirerait la confiance et serait un gage de crédit; que Périer en jugerit ainsi.

Pendant ce temps-là , Montalivet et d'Argout continuaient de presser le baron Louis. La négociation n'avançait pas. J'étais resté dans un angle du salon avec mademoiselle de Rigny, et je fis valoir un dernier argument»

tt Madame , lui dis-je, je conçois qu'il est assez indifférent au baron Louis de devenir ministre enc^e une fois. Mais il a des neveux dont il se regarde comme le père. Il est justement fier de l'amiral de Rigny; et vous surtout, qui avez fait son éducation , vous devez désirer qu'il pousse sa carrière aussi loin que posûbfe. Eh bien, voici l'occasion de le faire arriver, soit au coflsmandement d'une escadre , soit même an ministère de la marine. »>

(c Mon neveu ^ dit-elle ^ est jeune ^ il a du temps devant lui, et ses services lui mériteront de l'avancement. San& doute l'occasion présente lui serait favoraUe; mais il n'est pas juste que son oncle se dévoue pour lui )» — ce Madame, il ne se dévouera que pour la

chose publique, et il lui rendra un double service , en procurant au gouvernement le concours de son neveu.))

Cela dit, la conversation redevint générale. Je répétai au baron Louis ce que je venais de dire à mademoiselle de Rigny. Le vieillard en parut encore plus touché qu'elle, ou du moins il le laissa plus paraître; car quelques larmes de tendresse roulaient dans ses yeux et retombaient dans sa voix.

Bref, le baron Louis nous dit qu'il accepterait.

Il était onze heures et demie du soir; — Je dis à Montalivet : « Allez annoncer cette bonne nouvelle an Roi; et vous, M. d'Argout, allez le dire à Périer. — Pour moi, j'ai besoin de repos , et je vais me coucher.»

Le lendemain , à dix heures du matin , Berlin de Vaux m'écrivit : « Mon cher collègue , il importe que nous nous réunissions aujourd'hui à midi chez Casii;nir Périer, qui nous attendra. — Tout à vous. 5)

Je m'y trouvai à l'heure dite. Bertin de Vaux y était déjà. C. Périer me proposa les sceaux, et Bertin me pressait d'accepter. — ^Mais je refusai, et je leur en donnai des motifs dont ils ne tardèrent pas à reconnaître la justesse.

ce Ne vous chargez pas de trop d'impopularité à votre début , dis-je à Casimir Périer : vous aurez bien assez de la vôtre , sans y joindre encore la mienne ! Vous savez que je n'y mets point de timidité ; c'est en bravant le parti du mouvement avec trop d'ardeur peut-être que j'ai encouru la haine des clubs et celle des journaux qui font cause commune avec eux. Vous savez que pendant le premier ministère j'ai été menacé deux fois d'assassinat : Girod de l'Ain m'a préservé la première fois ; Mauguin m'a averti la seconde , et il n'y a pas un mois que l'émeute fomentée le 14 février

contre TArchevêché et Saint-Germain l'Auxerrois a envoyé un détachement à mon domicile, où je n'ai été préservé que par l'intervention de la garde nationale ! Laissez-moi continuer, à tous risques pour moi , ma guerre de tribune avec eux ; mais ne donnez pas à ces furieux le prétexte d'attaquer dès le premier jour votre ministère si j'en faisais partie. »

Périer fut frappé de ces considérations : il me tendit cordialement la main : a Mais au moins , dit-il , je compte sur votre franche coopération, w — a Je viens de vous le dire , lui répondis-je , et vous pouvez y compter comme sur vous-même. »

Périer écrivit à son compatriote Bérenger, qui avait été commissaire dans l'accusation des ministres de Charles X, pour lui proposer les sceaux. Bérenger s'excusa : sa réponse nous arriva séance tenante. Alors je conseillai à Périer de s'adresser à Barthe, avocat libéral , qui s'était fait un nom par la chaleur de ses défenses dans plusieurs accusations politiques , et qui même n'avait pas dédaigné d'entrer dans quelques sociétés secrètes sous la Restauration. Sa popularité n'avait point pâli comme la mienne ; il était un des décorés de Juillet , et à ce titre , il serait plus utile que moi dans le nouveau cabinet.

Après une dernière conférence dans la soirée , chez le baron Louis, pour se compléter, le ministère finit par se composer de la manière suivante : (Ordonnances du 13 mars) :

Intérieur : Casimir Périer, Président du Conseil.

Affaires étrangères : Sébastiani.

(Gruerre : le nïaréchal Soult.

Finances ; le baron LouiSi

Marine : Pamiral de Rigny, II. ao

Jufitice et cultes : Barthe.

Jbâtructîûn, publique : Montâlhet.

i Commerce* et travaux publics : d' Argout. Je restai vice-président et député. On verra si à ces divers titres j'ai tenu parole à C. Périer.

Programme de Casimir Périer.

Périer entrait avec la ferme résolution de résister à tous les mauvais entraînements comme à toutes les attaques qui avaient assiégé les deux premiers ministères.

Il était convaincu que la faiblesse perdait tout, et que la fermeté seule pouvait asseoir et maintenir le gouvernement.

Tout fut vif sous ce ministère , au dehors comme au dedans. Son attitude vis-à-vis de l'étranger n'eut rien d'indécis ; les factieux de l'intérieur le trouvèrent résolu à les réprimer; et dans la Chambre, il ne se mit à la tète de la majorité qu'à la condition d'être franchement soutenu par elle. Partout ailleurs, il eut pour lutter à employer les forces de l'Etat : dans la Chambre et à la tribune, il fallut payer de sa personne.

Cette courte période a sauvé le pays de plus d'un péril. Le principal honneur en revient à Périer : c'en fut un aussi pour tous ceux qui furent appelés à le seconder.

Moyens révolutionnaires des agitateurs.

L^arsenal des révolutionnaires contient plusieurs machines de guerre avec lesquelles ils vont à l'attaque des gouvernements.

D'abord des sociétés secrètes j pour se grouper, se recruter, s'entendre sur Jes moyens d'agression.

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