‹ Mémoires de M. DupinChapitre 73 sur 113 · PAIRIE · texte numérisé non relu

PAIRIE

disaîs-je, vous aurez non pas des pairs de France, mais des pairs d'arrondissement^. ^

A ce système dé candidatures, on substitua un système assez large de catégories fondées sur des titres éminents et de grands services , une grande' propriété ou un grand établissement industriel. — On voulait aussi faire une catégorie des évéques : la propositimi avait été faite par un protestant , bien sur que si les évéques passaient , les présidents des consistoires passeraient aussi ; pois seraient v^eios les rabbins. Je m'y opposai : ramendement fut écarté par la question préa^ lable ^

L'ensemble de la loi fut voté par une mi^rité de 386 voix contre 40.

L'hérédité de la pairie , il faut le dire , fut défendue avec une grande puissance de raisonnement et de talent oratoire par MM. Royer-Collard, Guizot, Thiers, Berryer , etc. — Mais , sans contester le mérite de cette hérédité à leur point de vue, et tout en convenant des avantages qu'elle pouvait offrir ^ certains égards et en théorie de gouvernement, des raisons politiques plus fortes et plus actuelles me paraissaient s'élever contre l'admission de cette hérédité dans la Charte de 1830.

Je ne me contentai pas d'émettre mon opinion à la tribune , mais je voulus traiter la question à tête reposée, et, pour ainsi parler, ex professo, dans trois Lettres que je supposai adressées par mm à l'un de no» confrères et qui furent insérées dans la Gazette des

' IKseours da 13 octobre 1831. — Voyez dans le vi^ume intitulé : Révolution de JmUet, p. 104.

^ IKffcoors da 15 octobre. — Vofar RétohOUm de ImUet, p. 114.

Tribunaux d'octobre , pendant le cours de la discussion. Ces lettres, ou du moins les deux premières, ont été réimprimées dans le volume que j'ai publié en 1835 sous le titre de Révolution de 1830*.

Dans la' première de ces lettres, je retrace l'histoire de l'aristocratie et des titres nobiliaires, de 1789 à 1830, en mettant en présence l'ancienne noblesse, — la noblesse impériale, — et leur fusion en 1814*.

Dans la seconde, j'aborde la question d'hérédité de la pairie au point de vue de Ja Révolution de juillet et de la Charte de 1830, et de l'état actuel de l'opinion et de la société.

C'est aussi la raison qui détermina Périer. — Voyez son discours à la Chambre des Pairs (séance du 26 novembre 1831).

Varsovie. — Emeutes à Paris.

(Séance mémorable du 21 septembre 1831.)

Le ministère de Périer devait jusqu'à sa mort être marqué par les événements les plus vifs, par des émeutes successives et des discussions parlementaires de la plus grande violence.

Le 17 septembre, on apprit à Paris que l'insurrection polonaise avait succombé et que Varsovie s'était rendue.

^ La troisième lettre n'avait trait qu'au vote immédiat. Elle se trouve avec les deux autres dans la Révolution de Juillet^ p. 116 à 137.

* Déjà en 1826, dans une brochure où je discutais le projet de loi sur le droit d'aînesse, je m'étais hautement prononcé contre les droits de primogéniture et les privilèges y attachés. Cette dissertation a été réimprimée dans le volume intitulé : Révolution de Juillet, édition de 1835, p. 153 et suiv.

Le même jour 17 et les 18 et 19, émeutes à Paris.

Les 19, 20 et 21, explications à la Chambre sur la situation intérieure et extérieure. — Non-seulement le ministère était attaqué , mais le Roi aussi. On accusait le pouvoir d^SMoir provoqué les émeutes, on demandait une requête parlementaire / L'attaque était rude, le moment critique : mes amis me pressaient de monter à la tribune. « Parlez, parlez, Dupin, » me disait chaleureusement Périer au moment où je venais de demander la parole, à la séance du 21.

Le succès dépassa mes espérances ; ce discours assurément ne se recommande ni par le style ni par l'ordonnance ; il a toute l'incorrection et le va-et-vient d'une improvisation soudaine et brusquée; mais j'étais fortement animé, la situation était poignante , j'ai parlé de verve, et je me suis rencontré avec le sentiment public. Jamais je n'avais encore produit autant d'effet sur la Chambre. La sensation fut la même dans le public; le discours, réimprimé le lendemain, se débita au nombre de 20 mille exemplaires. — Et ce qui vexa surtout les anarchistes et ceux qui se targuaient le plus de popularité , c'est qu'il se répandit sous le titre de Discours de M. Dupin en faveur des ouvriers de Paris,

Je donne ici ce Discours en entier : le lecteur en lira ce qu'il voudra; mais il est pris dans ce que les circonstances avaient de plus actuel et de plus saisissant:

Messieurs, des explications étaient nécessaires; elles auront produit un bon résultat. On ne pourrait et on ne saurait trop dire à la nation la vérité sur les choses et sur les hommes. Tout le monde a dit quUl parlerait franchement ; comme c^est toujours ma résolution, vous verrez si je tiendrai parole, et si je viens parler dans rintérêt du pays , dont je suis uniquement préoccupé.

Je ne reviendrai pas sur les questions diplomatiques ; la carrière

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a été amplement fournie. II y a eu assez d'excursions faites hors notre territoire; il y a eu assez de discours où Ton a fait ce que je pourrais appeler les trois voyages obligés (on rit). Il est temps de rentrer chez soi et de considérer un peu notre situation intérieure. Philosophiquement parlant, on doit être ami de tous les hommes, et, par fiction, on peut se croire citoyen de tous ies pays; mais en réalité on n'est citoyen que de sa nation. Ce titre est assez beau, et il impose des devoirs assez éminents pour qu'on en soit satisfait et qu'on s'empresse de les bien remplir.

La question attend une solution. Après nous être fortement occupés au loin , ne faisons pas comme l'astrologue qui se laissa tomber dans un puits faute de regarder à ses pieds. (Approbation.)

Nous avons été douloureusement affligés des malheurs de l'héroïque Varsovie! mais si l'émotion était naturelle, le désordre auquel elle a servi de prétexte n'en était pas moins répréhensible. Ce n'est pas là demander ni imre justice ' ; c^est troubler la paix publique, c'est commettre le crime; ce n'est pas là un acte de civilisation, c'est un acte de barbarie qui nous êterait le droit de reprocher aux peuples éloignés des actes semblables que cepen« dant nous désapprouverions chez eux. Dans cette situation , il ne suffirait pas de déplorer les effets , il faut rechercher les causes. Paris , la France entière , répètent le quousque tandem, et demandent maintenant à tous les agitateurs, à tous les fauteurs de troubles, aux exécuteurs et aux complices, quand on en finira avec les émeutes, quand on permettra à un gouvernement régulier de s'établir et de faire sentir son action. (Très-bien! très-bien!)

Je n'accuse ici personne quand je parle de troubles et de désordres; et nul, je l'espère, ne me demandera compte de mes paroles pour \xTk fait personnel

Les faits dont je parle sont des faits généraux qui intéressent tout le pays.

En imputant au gouvernement d'avoir pris part aux émeutes, on réclame une enquête; il est permis, par conséquent, de se demander ce qui a lieu toutes les fois qu'on provoque une enquête : c'est de savoir si les faits sont pertinents , s'ils sont admissibles , s'ils sont rendus vraisemblables, au moins par l'exposition qni en

^ Expression employée par un oraleor de Toppoeition, à la séasee da 19- •eptembre. (MoniUw du 20.)

1831. VARSOVIE. — EMEUTES A PARIS. 35i

eti fake à la Chambre; ou si, au contraire, Fimpossibilké de ces ùâiê n'est pas dès à présent démontrée.

U n*est donc pas inutile de chercher dans le passé le caractère des émeutes depuis juillet. Il le faut pour nous; il le faut surtout pour ee«x d'entre nous qui n'auraient pas été témoins de ces scènes violentes et qui sont arrivés depuis peu à la Chambre. Il faut pour la France des vérités entières et non pas des demi^ confidences.

Tonte émeute^ on Fa dit avec raison, a un prétexte et une cause; elle a un prétexte qu'on met en avant, et une cause qu'on s'efforce de dissimuler.

Dans les explications qu'ont amenées les précédentes émeutes , qne nous disait-on ? Le peuple était toujours présenté comme peu instruit, comme délaissé parles précédents gouvernements; dès lors y disait-ou, il n'est pas étonnant que ce peuple ignorant se répande sur les places publiques pour faire entendre ses plaintes et réclamer les conséquences de la révolution de Juillet I..... De sorte que, pour traduire ici en peu de mots la pensée de ceux qui excusaient les émeutes en les expliquant , toute émeute était une pétition ; une pétition mal rédigée , il est vrai (rires) , mais enûn une pétition qui appelait le pouvoir à y faire droit plus ou moins promptement. Il semblait que parce que le gouvernement nouveau était sorti d'une émeute généreuse à laquelle toute la population avait pris part, il fallait toujours désormais procéder par émeutes et par barricades, et qu'on pouvait à chaque occasion renouveler les actes d'où la révolution est sortie. (Sensation.)

J'ai parlé de causes et de prétextes pour les agitations de la place publique; je vais les expliquer.

Le carlisme a été indiqué avec raison comme une des causes de nos agitations; mais en même temps il ne faut pas oublier combien peu de hardiesse il y a dans ce parti , qui me semble avoir été bien caractérisé sous une forme satirique, mais éclatante de vérité f dans cette caricature dont le but est de demander où étaient les royalistes pendant les trois journées de Juillet?

On a vu, après la chute du gouvernement des Cent-Jours, des hommes se passionner pour leurs souvenirs et leurs regrets; ces hommes ardents ne craignaient pas de crier : Vive l'empereur f Ils se déclaraient à découvert hostiles contre le gouvernement existant.

On D^a rien vu de semblable de la part du parti qui a succombé en juillet; il aime mieux prendre d^autres couleurs et se mêler comme ingrédient à des troubles qu*il appuie, mais dont il n*a pas toujours F initiative.

Les carlistes^ Messieurs, ont tout perdu en juillet; ils ont été atteints à la fois dans leurs affections et dans leurs intérêts, qui étaient largement servis par le gouvernement de la Restauration : complons-les comme nos adversaires, puisqu'ils persistent dans des voies antinationales , et quHls ne veulent pas reconnaître le droit que la nation a eu de s*en séparer.

Si les carlistes ont tout perdu en juillet, les républicains n'y ont guère gagné. Ils n'ont pas eu leur république, leur président k cent mille écus, un gouvernement à bon marché qui eût détruit l'industrie et le commerce, car nos mœurs n'admettent plus la simplicité des anciennes mœurs républicaines : il nous faut autre chose pour vidfier notre commerce, notre industrie. Au temps où Fabricius mangeait ses légumes dans une écuelle de bois, il n'y avait pas de manufactures de porcelaine. (Rire général d'approbation.)

La restauration impériale a été manquée; non pas sans doute que tous ceux qui avaient si glorieusement appartenu à l'empire désirassent sa résurrection ! car dans chaque parti il y a toujours des masses qui se détachent, des masses éclairées par leur bon sens, par leur patriotisme, et qui se séparent des anciens intérêts pour se rallier aux intérêts nouveaux; mais toujours aussi il reste dans chaque parti des fractions obstinées, mécontentes, qui préfèrent courir après leur chimère et poursuivre des événements aventureux. Ainsi, après la révolution de Juillet, carlistes, républicains, restes de bonapartistes, étaient également mécontents; mécontents de ce que Louis-Philippe avait été porté sur le trône par les acclamations populaires, à la place du principe du droit divin, le regardant comme un usurpateur qui avait détruit de la manière la plus poignante, pour d'autres personnes qui se trouvaient dans les mêmes circonstances, le principe de la légitimité héréditaire; puis enfin, quant au fond et à la forme du gouvernement, parce qu'il reposait sur la Charte de 1830, qui avait prévalu comme forme de gouvernement monarchique, représentatif et constitutionnel.

Les trois partis étaient mécontents : quel a été leur désir? Il faut se mettre à la place des gens.

Quand une chose qu^on désirait a manqué, on ne cesse pas pour cela de la désirer; on cherche à remettre en question ce que d'autres ont considéré comme décidé. Ainsi, sous prétexte des conséquences de la révolution de Juillet^ que chacun interprétait à sa manière, c'était pour un très -grand nombre de mécontents une question de places et d'argent; une pétition pour un emploi dont on se croyait digne et qu'on n'avait pas obtenu; une demande d'argent^ parce qu'on était en faillite ou sur le point d'y tomber; des nécessités et des exigences de tout genre. Chacun traduisait ainsi dans son égoïsme les conséquences de la révolution de Juillet.

Il y avait aussi des hommes ardents , des hommes politiques qui ne pouvaient se résigner à adopter le nouveau système de gouvernement.

Mais ici je signale à la Chambre, à vos esprits, une coïncidence, une complication des partis que j'ai énumérés ci-dessus.

Us avaient tous des intérêts divers, puisqu'il s'agissait pour eux de substituer au gouvernement qui existe un autre gouvernement.

Mais ils avaient aussi un intérêt commun, qui était de détruire le gouvernement qui nous régit aujourd'hui.

Eh bien, quel était le terrain commun sur lequel ils devaient se placer? — Us devaient soutenir que tout ce qui avait été fait jusqu'à présent était nul; qu'il fallait recommencer en promettant de mieux faire. On n'avait consulté, disait-on, que peu de monde; on s'était contenté des acclamations de la population , mais on n'avait pas demandé de signatures! ce qui apparemment aurait mieux valu, quoique, à mon sens, les acclamations, pour ceux qui ne savent pas signer (et c'est le plus grand nombre), soient la manière la plus expressive de manifester son adhésion.

On contestait les pouvoirs de la Chambre, on contestait la validité de ses actes, de tous ses actes; on demandait de faire table rase, évidemment pour remettre tout dans l'anarchie.

Et là-dessus, les républicains de se réjouir et de dire : Ce sera à nous que viendra le pouvoir.

Puis venaient les impériaux, qui disaient à leur tour : Non, certes, pas de République, nous nous retrouverons à une époque de 18 brumaire; nous tirerons le sabre, et tout rentrera dans Tordre. (Très -bien.)

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