‹ Mémoires de M. DupinChapitre 93 sur 113 · MALADIE ET MORT DE PÉRIER · texte numérisé non relu

MALADIE ET MORT DE PÉRIER

ùiainiien de la paix publique, garantir aux citoyens l'entière jouissance de leurs droits, et offrir àTEuropé la certitude que le droit des gens serait respecté.

Mais si Périer avait ses qualités, il en avait aussi les défauts : dur et fier dans l'exercice du pouvoir, il avait des relations peu commodes avec le Roi; il était toujours prêt à quitter le pouvoir, mais tant qu'il en était dépositaire, il voulait l'exercer à sa manière.

Les rois qui ont la conscience de leur valeur n'aiment pas des ministres aussi absolus, aussi indépendants de leur influence et de leur action. Louis-Philippe était dans ce cas ; et celte raison l'a peut-être empêché d'être aussi reconnaissant qu'il aurait dû l'être des services que ce grand citoyen lui rendit ainsi qu'au pays.

Au commencement d'avril 1832, Périer ressentit quelques atteintes du choléra. Son état était tel qu'on^ songeait déjà à le remplacer. Le 25 avril , le Roi me manda , et lùe proposa d'entrer au ministère. Je dis à Sa Majesté que, selon moi, c'était trop se presser ; je la priai de ne rien brusquer, de ménager la situation de Périer, et de nommer plutôt son frère Augustin, dont l'intérim n'aurait rien de blessant pour lui. — Mon avis ne fut pas goûté. Le Roi ne voulait plus de prési-. dent du conseil... 11 voulait tout simplement que M. de Montalivet, qui était alors ministre de l'instruction publique et des cultes, devint ministre de l'intérieur à la place de Périer, et que je prisse celle de Montalivet. Je déclinai cette combinaison '.

Je donnai au Roi mes motifs; je les retroi;ive consignés dans une note fort succincte, mais qui les résume suffisamment :

* Voyea F article du ConstiltUionnel du 26 avril.

JlSe MALADIE ET MORT DE PÉRIER.

)) 1*" D'autres peuvent envier le mimstere, ponr moi je ne désire pas, je redoute ce genre d'emploi;

)) 2"" Je serai plus utile au Roi et au pays lors de la prochaine réonion des Chambres, en gardant ma position ;

» S"" Alors c(»sime alors, s'il faut absolument y entrer, du moins la tribune me sera ouverte ; et si je sois attaqué par la presse, je pourrai me défendre par la parole ;

yy 4''Att fait, je n'accepterais pas un ministère qui n'est pas dans mes habitudes, et auquel rien ne m'a préparé. »

On crut apparemment que cette dernière objectimi était la principale r car le lendemain 26 avril, à peine étais^e arrivé à ma campagne de Nogent, que l'amiral de Rigny y accourt sur mes traces et m'annonce qu'il vient m'offrir les sceaux de la piurt du Roi.

Je répondis à l'amiral que cela faisait taire ma dernière objection , mais ne résolvait pas les autres.

Il m'invite a le suivre à Paris, et à venir diner chez le baron I^uis , ministre des finances , où je trouverai quelques amis communs. — J'accepte pour répondre à sa courtoisie. Après le diner on renouvelle les instances , mais je résiste obstinément. Je dis d'ailleurs en particulier au baron Louis ce que je n'avais pu dire au Roi, que je ne voyais que faiblesse, après un homme comme Périer, à refaire dés tmilés ministérielles égales entre elles, sans chef pour présider, maintenir, vouloir et diriger* Le baron en convint avec moi.

A huit heures du soir on vient me dire chez le baron Louis que le Roi veut me voir : je me rends aux Tuileries. Sa Majesté fait de nouveaux efforts pour me dé-

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cider : elie me dit que fout son ministère le désire, que le garde des sceaux , M. Bartbe , y met toute la grâce possible. Cela était bien touchant. Mais je priai le Roi d'exprimer mes remercîments au CcHiseil , et je me retirai en disant que j'avais surtout besoin de remettre ma santé, qui arait un peu souffert de l'épidémie, et d^aller passer quelque temps dans la Nièvre.

Le soû: même, Montalivet fut nommé ministre de l'intérieur, et Girod de l'Ain (président de la dernière session de la Chambre des députés) fut appelé au ministère de l'instruction publique et des cultes.

J'avais réellement besoin de repos. J'écrivis pour avoir un congé au garde des sceaux , qui s'empressa de me l'accorder, et qui l'accompagna d'un billet fort amical : a Mon cher Dupin , j'ai appris avec peine par votre lettre d'hier que vous étiez souffrant. Cela se conçoit après tant de &tigues : ménagez-voos, car vous pouvez beaucoup pour le pays et .pour le Roi : nous voulmis, vous et moi, la même chose, et si vous n'en^ trez pas au pouvoir actuellement dans une carrière po*litique plus active , je sais bien que ce n'est ni le dévouement ni le courage qui vous ont manqué. Mien. Tout à vous. Votre ami, RARTinfi.

ce Ce dtmaodie matin , 29 atrrii 18^ »

Cependant la maladie de Périer continuait d'empirer ; et cela me retint encore à Paris quelques jours.

Il mourut le 16 mai. Le Public comprit mieux que la Cour toute la perte qu'on venait de faire. Ses obsèques attirèrent une foule immense; toutes les légions de la garde nationale voulurent y être représentées.

U fut inhumé au cimetière du Père Lachaise, le 19 naaL Le cortège était immen^. Je m'en d^achai avec M. Villemain , et nous nous rendîmes au cimetière par

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un chemin plus court, sans être foulés. Nous attendions le cortège en parcourant quelques monuments. Dans la conversation , Villemain me dit : ^c Majs est-ce que vous ne prononcerez pas quelques mots sur sa tombe, comme vice -président de la Chambre?» — « Non, lui dis-je, plusieurs orateurs ont été, je crois, désignés pour remplir ce devoir, et personne ne m'a proposé de m'y associer. » — Villemain insista , et ine dit d y songer : a U est possible , me dit-il , que les discours qui seront prononcés ne disent pas tout ce qu'il convient de dire sur celte grande tombe ^ et vous pourriez y suppléer. Je vous le répète, songez-y. »

Le cortège se fil encore longtemps atlendre, et notre ^conversation se prolongeait. J'étais vaguement préoccupé de ce que venait de me dire mon collègue, et j'y pensais à demi, par une sorte de méditation intérieure, lorsque le corps arriva. On le déposa au pied de l'escalier de la chapelle, et là, plusieurs de nos collègues m'entourèrent et me dirent, comme Villemain : « Est-ce que vous ne direz rien sur la tombe de Périer? » Prévenu la veille , je n'aurais pas hésité : mais je voyais Bignon, Royer-CoUard , avec des discours écrits; c'était beaucoup risquer que d'improviser après eux. A la fin cependant, et après les avoir entendus, je crus que cela était nécessaire au point de vue de nos opinions conslilulionnelles, et je prononçai ce peu de mots^ dont l'effet dépassa mes espérances :

Discours prononcé aux funérailles de Casimir Pérîer, le 19 mai 1832. (Moniteur.)

Apr^s M. Bignon^ M. Dupin aîné prend la parole et s'exprime ainsi avec une vive émotion :

a Messieurs, je ne m'étais pas proposé de faire ici Téloge de notre ami commun. Mais son cercueil réveille en moi les ioipres^

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sions qu^eût excitées sa présence, et je demande à lui dire un dernier adieu.

» La France perd en ce jour un de ses meilleurs citoyens, un des plus anciens et des plus constants défenseurs de nos libertés; Fhomme de noire époque le plus remarquable par la fermeté de son caractère et Ténergie de ses opinions. Il voulait le bien public avec cette chaleur de sentiment qui inspire, et cette intrépidité qui assure le succès des grandes résolutions. Il nous Ta dit luimême, avec un accent de sensibilité uni à la grandeur : Entré aux affaires en homme de' cœur ^ je n'aspire quœ en sortir en homme d'honneur,

» 11 a tenu parole, il y est entré avec courage; il y a laissé la vie! La paix maintenue au dehors, Tordre défendu au dedans, le crédit soutenu à une grande hauteur, la loi commune pour tous, et point de lois d'exception ! Tels sont les services qu'il a rendus à son pays. La voix publique le proclame; la voix publique juste pour les hommes illustres. . au moins quand ils ne sont plusl Ce concours spontané de tous les citoyens, ce deuil universel de la grande cité, de la cité de Juillet, est pour lui la plus belle oraison funèbre. La manifestation d'opinion de tant de Français pressés sur le chemin que ce cercueil a parcouru est un nouveau service rendu à la patrie : aujourd'hui encore, Périer, tu obtiens une éclatante majorité!

1) Homme de cœur, homme de courage, illustre citoyen , repose en paix : va, ton nom vivra parmi nous; il sera prononcé avec respect par tes contemporains ; par la postérité, avec admiration! n

Quoique dans un cimetière, des applaudissements éclatèrent en l'honneur de Périer.

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