GRISE MINISTÉRIELLE
flits, et à qui Ton oe croyait pas, pour Tavenir, la force nécessaire pour en conjurer le retour.
Une première lettre du Roi, du 13 juin, m'invitait à revenir à Paris ; mais l'état de faiblesse où j'étais ne ipe permettait pas de partir immédiatement. — Huit jours après, une nouvelle lettre me trouva un peu mieux , quoique non encore tout à fait remis. Le por- .teur de la lettre amenait avec lui trois chevaux de poste : il n'y avait point à différer. Je partis le 22 juin.
Pendant qu'on relayait à Villeneuve, et que je me reposais à l'hôtel de la poste , je lus dans un journal que la veille j'avais été élu membre de l'Académie française au premier tour de scrutin, à la majorité de 20 voix sur 25. — Cette nouvelle me fit autant de plaisir que la perspective du ministère me causait d'aversion.
Arrivé à Paris le 23 juin dans l'après-midi , j'en informai de suite le Roi, qui le soir même, à neuf heures et demie, m'écrivit : a Je reçois votre billet qui m'apprend votre arrivée , et je vous en remercie. Je vous attends demain matin à dix heures à Saint-Cloud , et je suis bien fâché de vous faire faire cette course. — Bonsoir, w
Le 24, à dix heures, j'étais à Saint-Cloud : j'y suis resté toute la journée ; j'y ai déjeuné et dîné; ma voiture a stationné douze heures dans la cour du château, sans que je pusse donner d'ordres, ne sachant pas au juste ce qu'on voulait de moi , ni combien de temps la conférence pourrait durer.
A mon arrivée , je fus conduit dans un appartement ayant vue à la fois sur la cour et sur les jardins. On me fit servir à déjeuner. Le Roi ensuite me fit venir et pn'emmena promener avec lui dans les parterres et à l'entrée du parc. La conférence dura longtemps. Sa
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Majesté me raconta les événements de juin, sa belle revue de la garde nationale, la bonne impression qu'il avait produite et qu'il en avait remportée : « Maintenant, ajouta-t-il, on me presse de tous côtés de compléter le ministère : il faut que vous m'aidiez à cela. Il faut y entrer, w — Je répondis à Sa Majesté que mon entrée au ministère serait peu de chose ; qu'on attendait mieux que cela : qu'il fallait que les ministres se convinssent entre eux, et que la marche à suivre fût d'avance arrêtée : « Par exemple , lui dis-je , à présent que le calme est rétabli, tous les amis de la monarchie constitutionnelle demandent la levée de l'état de siège et le rétablissement de l'ordre légal : le commerce le demande surtout comme moyen de faire reprendre les affaires. » — a Mais , dit le Roi , l'affaire est pendante devant la cour de cassation. » — « Sire, je le sais : car il y a dix à douze jours que M. le garde des sceaux , vu mon empêchement, m'a demandé de commettre un avocat général, et ce magistrat est prêt à porter la parole au premier jour. Mais il ne s'agit pas de la question judiciaire, il s'agit de la question politique. Et toutefois, veuillez y faire attention. Sire, c'est précisé-^ ment parce qu'il y a une question judiciaire que je prie instamment Votre Majesté de faire lever l'état de siège et de prévenir l'arrêt de la cour^ et cela, dans toutes les hypothèses. Car si l'arrêt se prononce contre l'état de siège, l'ordonnance de mainlevée qui suivra paraîtra ne faire que céder à la pression de l'arrêt. Si l'arrêt au contraire est tel que le ministère le désire, sMl est favorable aux doctrines de l'état de siège, l'ordonnance qui le fera cesser aussitôt donnera une sorte de démenti à l'arrêt, et laissera les magistrats qui l'auront rendu exposés à toutes les attaques de la presse. »
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— (cEhbien, <}ttle Roi, j'en parlerai aux rainislres, vous leur eD parierez vous-roéme, et nous aviserons... )>
Après cette Icmgne promenade, je fas reconduit dans mon appartement Là, au bout de quelque temps, je reçus un petit billet du Roi qui , pour me désennuyer j m'envoyait à Kre des lettres du duc d'Orléans, qui étiât alors en tournée dans le Midi : — k Vofci des lettres que vcHis serez peut-être bien aise de lire en att^adant le dîner, et que M. Fain veut bien se cbargcr de vwis porter. Vous verrez que vos excellentes leçons ont porté des fruits. »
le savais par les journaux que le duc d'Orléans avait eu en effet beaucoup de succès dans son voyage; que ses réponses aux députations avaient été trouvées pleines d'à-propos : — et les sages réflexions contenues dans ses lettres faisaient honneur à son jugement et à Km esprit d'observation.
Je regardais de temps en temps par la fenêtre , car feanchement je commençais à trouver le temps long et ma position assez singulière. Vers une heure, je vis arriver la voiture du général Sébastiani; plus tard, celle du prince de TaHeyrand. Désirant prendre l'air, je descendis dans le jardin de Madame, et je remarquai que toutes les personnes du château étaient aux fenêtres, fort intriguées de toutes ces allées et venues. . . .
Le Rot avait eu tout le temps de causer avec M. de Talleyrand lorsqu'il me fit appeler. Je ne vis pas M. de Talleyrand ; et pourtant je ne pouvais pas me dispenser de croire qu'on l'avait mandé à Saint-€loud pour lui parler de la question ministérielle. Cela ne laissait pas que de m'intrîguer un peu et me donnait à penser. Pourquoi cet isolement des personnes, cette espèce de mise en charte privée dont j'étais l'objet?
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L'heure du dioer mai. Il fy t assez sérieux * la ctNiversalioïi qui s'établit après fut fort décousue*. Evidbmnent on ne voulait rien conclure ce jour-lk
Je repartis à onze heures , frès-&ti^aé de cette jiMimée.
Le lendemain 25 , le Roi m'écrivit dans la soirée : a Je désire vous voir demain le plus tôt possible , mais cependant au moment qui vous généra le moins. Je serai ici à Saint-Cloud toute la journée , et à partie de dix heures, prêt à vous recevoir quand vous voudrez. Je suis bien fâché de vous^ dcmner tant de peine , mai$ ' ma lettre ne partira que demain matin pour qu'on ne vous réveille pas une seconde fois. — - Bonne nuit. »
La bonté du Roi et s<hi exquise politesse se montraient dans ses moindres billets.
Le 26, je ne pu« me rendre à l'invitation du SdL, parce que ce jour-là je fus souffrant toute la journée. Je m'excusai donc. — Mais dans la soirée ^ à 6 heures, m'arriva cette seconde dépêche : a Je reçois voire billet , et je suis bien fâché que vous ayez été scmffrant J'envoie savoir de vos nouvelles, et je vous prie de me faire dire, si cela vous convient mieux, que je voi» reçoive demain matin aux Tuileries, ou que je vous attende demain à déjeuner à Saint-Cloud, à dix faetires. Dites-moi seulement lequel vous préferez des deta , pour que je règle ma marche en conséquence. Il me tarde de vous savoir délivré de cette migrane. »
Pendant ces deux jours-là , j'eus le temps de réfléchir ; je reçus plusieurs visites. J'appris enfin quelque chose de ce qui s'était dit à Saint-Cloud avec M. de Talleyrand. On avait cru d'abord qu'il avait été quesitoii de lui offirir la présidence du Conseil : il r^j aurait eu Et rien d'extracrdinaire. Mais l'habile diplomaie
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n'avait garde de quitter son poste de Londres, bien plus conforme à ses goûts aristocratiques, pour deve^ nir président d'un conseil de ministres qui allait avoir à comparaître devant une Chambre fort exigeante et fort agitée, où il n'aurait point à briller comme orateur, et devant laquelle les minauderies ne serviraient de rien. — Tout ce qu'il voulait au contraire, c'était d'cmpêcher quil ny eût un Président du Conseil, dont il aurait à recevoir les instructions : dknant beaucoup mieux n'avoir affaire qu'à un ministre des affaires étrangères tel que M. le général Sébastiani, ou même à correspondre directement avec le Roi. Et cela, il fant en convenir, était tout à fait dans le goût de Sa Majesté : M. de Talleyrand avait pris le Roi par son faible.
C'est alors que l'opinion constitutionnelle, devinant qu'il n'y aurait rien de changé au fond de la situation, et qu'on aurait seulement compromis un de ses défenseurs, s'empara de la question de la Présidence du Conseil ; et il me fut déclaré par plusieurs de mes amis politiques, et notamment par plusieurs députés les plus influents du centre, ou, si vous voulez, au justemiUeu (la chose n'en était que plus remarquable) : qu'ils désavoueraient, dans sa composition, tout ministère, de quelques personnes qu'il fût composé, qui n'aurait pas un Président titulaire, symbole de l'unité ministérielle, et garant de son indépendance comme de sa responsabilité aux yeux du pays. Ils ajoutèrent que très-certainement je serais personnellement et vigoureusement attaqué par la presse , comme ayant laissé périr le principe et manqué à l'espoir que l'on fondait en moi , si je faiblissais sur cette question vitale.
Je donnai à mes collègues l'assurance que mon opinion en cela était parfaitement d'accord avec la leur;
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que je n'élevais à cet égard aucune prétention person-' nelle : mais que je tenais, comme à un principe, à ce qu'il y eût un président du conseil , et que j'en ferais certainement la condition. — Et comme peu de temps après, un des ministres vint chez moi pour savoir de mes nouvelles de la part du l^oi, je le priai d'informer à Vavcmee Sa Majesté de nm résolution.
Il parait du reste qu'il n'en fit rien , sachant bien que cette question n'était nulkment du goût du Roi.
Les choses étaient en cet état le mercredi 27 juin à cinq heures , et aucune des questions importantes n'avait été ni agitée avec moi ni résolue, quand eut lieu à Saint-Cloud le fameux dîner du 28. Là se trouvaient tous les ministres, le prince de Talleyrand, et même MM. Bertin de Vaux et Thiers , qu'il s'agissait d'adjoindre au futur cabinet , chacun avec une Direction générale : les postes à Bertin de Vaux, et une autre (je ne sais plus laquelle : les douanes, je crois) à M. Thiers, dont l'importance très-réelle commençait à être justement appréciée.
Après le dîner, le Roi m'emmena dans une pièce voisine, et là il entreprit de me faire accepter les sceaux purement et simplement, sans que la question de Présidence eût été préalablement résolue. Il me dit que c'était là une chimère : que la Présidence de fait appartenait au garde des sceaux^ comme premier àwa^ l'ordre des ministères. — Je répondis qu'il ne s'agissait pas de moi, mais du principe. — Le Roi répliqua vivement qu'il n'entendait pas se mettre de nouveau en tutelle en nommant un vice-roi; et il continua avec tant de volubilité qu'il n'y eut plus moyen de rien objecter, en telle sorte que, ne me trouvant plus en liberté pour répondre , et craignant d'ailleurs de l'exciter davantage
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par mon insistaDce, je le priai de vouloir bien en référer à s(Hi Conseil ; et profitant du moment où il rentrait dans le salon, je ne crus pouvoir mieux lui marquer mon respect que par ma retraite , dans la crainte de voir la discussion se rallumer. Au lieu donc de suivre SaMajesté, je sortis par une autre issue , et regagnai ma voiture.
Quand le Roi s'aperçut que je ne l'avais pas suivi ^ et qu'il sut que j'étais parti , il fit courir après moi, mais il n'était plus temps. — Je ne m'arrêtai même pas à Paris, j'allai droit à ma campagne de Nogent, ou ma femme m'attendait dans une grande anxiété.
Après mon départ , je sus que je n'avais pas été mé* nagé par plusieurs des interlocuteurs. Mais quoique en apparence je les eusse mis plus à l'aise en me retirant et en leur laissant le champ libre , ils ne purent rien conclure; et le ministère resta tel qu'il était ^ démantelé et en partie fort découragé.
Le lendemain je reçus à Nogent un message qui me pressait de revenir : mais je ne voulus pas bouger : je redoutais de nouvelles instances. — Plus tard, le maréchal Gérard vint aussi à Nogent avec une lettre où le Roi me disait : ce Je désire vous voir, et vous me feriez plaisir de venir chez moi, aux Tuileries, demain à midi et demi.)) — J'hésitais encore, a Non, disais-je au maréchal; le Roi est trop pressant; il ne vous laisse pas de liberté ; il y a des choses dans lesquelles il a le droit d'être obéi ; mais il en est aussi où il me semble qu'on a bien le droit de lui résister. » — Le maréchal convenait de tout cela; a mais enfin, me disait-il, relisez la lettre du Roi, vous lui direz ce que vous voudrez , mais il fout venir à Paris.» Je me décidai donc à monter dans la voiture du maréchal, et nous allâmes ensemble aux Tuileries.