LE ROI, — LA COUR, — LES TUILERIES
de considérer que les esprits étaient fort aigris dans la Chambre et dans le public; que les Ministres, ayant la majorité, auraient dû s'en contenter, et ne pas prendre à tâche , comme ils le faisaient , d'irriter l'opposition, de la blesser, et de braver avec affectation l'impopularité; que cette situation était trop tendue; et j'employai cette expression : « Il faut liquider la situation, et prendre d'autres errements. »
Le Roi me remercia, et me dit obligeamment que je pourrais , quand je voudrais , venir causer avec la Reine , comme je faisais avec Madame Adélaïde ; et S. M. la Reine ajouta qu'elle serait toujours charmée de m'entendre, bien sûre qu'elle était de mon attachement pour sa famille. — Elle disait vrai.
Je me retirai, pénétré des bontés qu'on m'avait témoignées dans cette conférence, mais peu rassuré sur l'avenir.
Du ^1 janvier au Vi^ février, — J'éprouvai, comme je l'ai dit, une grave indisposition : saisi d'une grippe violente , je fus retenu en chambre et au lit par une fièvre catarrhale.
Le Roi et la Reine envoyèrent tous les jours demander de mes nouvelles : tantôt par un valet de chambre, tantôt par un officier d'ordonnance, auxquels on recommandait de pénétrer jusqu'à moi, pour mieux rendre compte de mon état.
Dans les moments de répit, on me lisait quelques fragments de journaux; et mon frère, ainsi que quelques amis, et surtout M. Darblay, me tenaient au courant des nouvelles. — Je déplorais la captivité où me retenait la maladie. . .
Le 11 février, étant en convalescence, j'obtins du docteur la permission de sortir pour la première fois
J'allai aux Tuileries pour reuiercier Leurs Majestés de
l'intérêt qu'elles avaient daigné me témoigner.
Reçu par la Keine d'abord , j'en proGtai pour lui exprimer mon chagrin de voir tant d'irritation se produire dans la Chambre ; le danger d'avoir placé dans la bouche du Roi des mots blessants, qui attiraient sur sa personne le reproche d'avoir voulu s'associer à l'injure. J'insistai sur le tort qu'on avait eu de résister obstinément à toute réforme, même la plus modérée. — Nous ne sommes pas, dis-je à la Reine, dans un temps oii les rois puissent dire absolument : a Je veux, ou je ne veux pas; » car il arrive le plus souvent que ce qu'ils désirent le moins s'accomplit. — Permettez-moi, Madame, au risque de vous affliger, de vous citer pour exemple la position du roi de Naples, qui, huit jours avant de bombarder Palerme, ne voulait rien céder; et qui, après cet acte inhumain, faisait des concessions, repoussées comme tardives et insuffisantes! (Sa Majesté s'était couvert la figure avec ses mains pendant cette dernière réflexion.)
Le Roi entra en ce moment, plein de bienveillance, et se mit, comme il faisait depuis quelque temps, à ne me parler que du testament de sa sœur et de ses intérêts privés.
Cependant j'étais si fort impressionné par les circonstances, que je ramenai son attention sur l'état des esprits. La situation est trop tendue, lui dis-je; il faut, je l'ai déjà dit au Roi , sortir de cette position ; celle-ci n'est pas tenable. — On se prépare à résister, à se heurter de part et d'autre; c'est ce que je déplore le plus. Je ne me préoccupe ni de la victoire dont on vous flatte, ni de la défaite dont on vous menace; je dis seulement : Tachons de prévenir toute collision ; car, une
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fois engagée, personne ne peut en prévoir les conséquences ! On sépare, tant qu'on peut, le peuple de la bourgeoisie; c'est une phase révolutionnaire toute nou-velle,(\m ne s'était produite ni en 1814, ni en 1830.
Le Roi m'écouta, me remercia beaucoup, et rentra avec la Reine dans ses appartements. La conférence avait eu lieu au rez-de-ebaussée, dans le premier salon de la Reine.
Le lendemain 18, Madame la Duchesse d'Orléans, chez laquelle j'avais été m'inscrire, me fit adresser par madame la marquise de Vins de Peysac, le billet suivant : tt Son Altesse Royale Madame la Duchesse d'Orléans me charge , Monsieur, de vous engager à venir chez elle demain samedi 19, à une heure. » — Et, dans la soirée , je reçus un second billet portant : a Monsieur, si vous êtes encore souffrant. Madame la Duchesse d'Orléans serait fâchée que vous prissiez la peinç de venir chez elle. Mais si votre santé vous permet de sortir, S. A. R. vous prie de ne venir qu'à deux heures. »
Le Idy à deux heures, je vis Son Altesse Royale; nous parlâmes assez longtemps des affaires. Quoique toujours calme, elle ne se dissimulait pas la gravité des circonstances : elle s'en montrait plus émue que le Roi... Peut-être était-elle mieux informée I...
Le 20 février. — Le Roi avait convoqué son Conseil pour s'occuper du testament de sa sœur Madame la Princesse Adélaïde. Il avait également fait appeler son notaire pour déposer entre ses mains deux codicilles qu'il avait récemment ajoutés à ses précédentes dispositions. Ce dépôt eut lieu en la forme mystique : nous devions apposer nos signatures sur l'acte de dépôt. Le Roi , pendant cette vacation , affecta plus que de l'as-
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surance; il y mit une sorte d'enjouement, en nous contant des anecdotes de l'ancienne Cour. On souriait, et je pris le parti de m'adresser au notaire, que je voyais ricaner, afin de faire tomber sur lui mon observation, en lui rappelant que , d'après le Gode civil , le dépôt d'un testament mystique doit s'accomplir : a sans divertir à autres actes. '> '.
Le 21 février j j'ai été à la Chambre, quoique bien faible. — On discutait le projet de loi sur le privilège de la Banque de Bordeaux I
Le 22. — Ce jour-là, la collision sanglante avait commencé. On avait encore mis à l'ordre du jour la suite de la discussion du projet de loi sur la Banque de Bor^ deaux. (Singulier sujet de discussion au milieu d'une pareille crise I ) Cela avait si peu d'importance, que, me sentant toujours très-faible , je n'allai point à la séance. Je restai chez moi.
C'est à la fin de cette séance que M. Odilon Barrot déposa sa proposition d'accusation contre les Ministres.
Le mercredi 23, des engagements ayant eu lieu la veille et le matin, je crus encore de mon devoir d'aller chez le Roi dire un dernier mot. Il était midi et demi, avant d'aller à la Chambre. S. M. veut bien me recevoir dans le salon des aides de camp. S. M. était plus soucieuse que de coutume.
Je lui dis que je regarde le danger comme imminent, parce que la lutte a commencé, parce qu'elle se prolonge, et surtout parce qu'une partie de la garde nationale non -seulement n'est pas pour le Gouverne* ment, mais se prononce pour le renvoi du ministère, criant elle-même : Vive la Réformel A bas Gmzot!
* Voyez tome I" de ces Mémoires, p. 386.
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Cependant, me dit le Roi, a les derniers rapports sont plus favorables. » — (S. M. parait croire que bientôt tout rentrera dans Tordre. ) — a On se fait illusion , Sire, le mal s'est aggravé; il est profond; et cela peut prendre le caractère d'une lutte sociale : toutes les classes sont émues , inquiètes et profondément agitées «
ttMais, reprit le Roi avec un peu d'émotion, est-ce que vous croyez que Ton irait jusqu'à la pensée de me supplanter? — Sire, répondis-je, je n'ai entendu nommer aucun prétendant, et l'on ne m'a rapporté rien de pareil ; mais quand la lutte s'engage avec l'extrême démocratie , si elle a le dessus , il n'y a plos qu'un chef probable, c'est la République ou V Anarchie. »
Dans cet entretien, le Roi ne laissa rien percer qui pût me porter à croire qu'il eût la pensée de changer son ministère. Un aide de camp vint lui dire qu'on l'attendait an Conseil. Il se leva , me tendit la main que je serrai respectueusement. — Hélas ! c'était pour la dernière fois , je ne l'ai pas revu depuis I
Séance du 2^^ février.
Au sortir de cette conférence, je me rendis à la Chambre des Députés. — On venait d'adopter le procès-verbal. L'ordre du jour, auquel le Président tenait infiniment, était toujours la suite de la discussion sur le privilège de la Banque de Bordeaux. — Mais l'As* semblée était distraite et préoccupée de tout autre chose.
M. Vavin, député de Paris, venait de demander à interpeller les Ministres, principalement le Ministre de l'intérieur. — On lui objecta que les Ministres n'étaient pas présents. (Us étaient encore au Conseil, qui
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était réuni au moment où j'avais quille les Tuileries.) — Il fallut attendre.... La séance demeura suspendue jusqu'à trois heures un quart.
Enfin M. Guizot, président du Conseil, et M. Duchatel étant arrivés , M. Vavin put monter à la tribune. Il demandait aux Ministres : a Pourquoi , au milieu des collisions funestes qui avaient eu lieu, on n'avait pas convoqué la garde nationale, pour protéger la population de Paris au milieu du péril qui l'entourait? »
Quelle dérision ! — Pourquoi n'avait-on pas appelé le 23 la garde nationale, dont la majorité sans doute était bien intentionnée et amie du trône, mais dont une partie cependant avait pris parti la veille contre la troupe de ligne!.,. Des gardes nationaux qui criaient stupidement : Vive la Réforme ! et qui , le 22, se proposaient de faire partie de la démonstration convoquée pour aller au banquet I — Assurément, il ne fallait pas offenser cette milice; on devait l'éclairer, ménager son amour-propre, mais ce n'était pas le cas non plus d'y avoir tant de confiance.
M. Guizol se contenta de répondre : « Messieurs, je crois qu'il ne serait ni conforme à Tintérôt public, ni h propos pour la Chambre d'entrer en ce momenl dans aucun débat sur les interpettations de M. Vavin.... Le Roi vient de faire appeler M. le comte Mole pour le charger (Bravos prolongés à gauche.)
M. Guizol reprend : Le Roi vient d'appeler en ce moment M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau Cabinet. Tant que le Cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou rétablira Tordre, et fera respecter les lois, selon sa conscience, comme il Ta fait jusqu'à présent. (Très-bien î très-bien î)
Une grande agitation succède à cette nouvelle. Le Moniteur en présente le tableau suivant :
M. Odilon Barrot : « Je demande la parole.
(Plusieurs députés du cenii-c s'approchent du banc des Minis-
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très, et serrent la raain de M. Guizot. D'autres membres du centre manifestent une vive irritation.)
Voix diverses : r. C'est une lAcheté!.... Ccsl déshonorant!... X'ous allons voir comment ils mèneront cela!
(Un grand tumulte règne dans la salle; des groupes fort anî-» mes se forment de toutes parts.)
M, le Président : h Messieurs, je vous prie de garder vos places.
A/Af . Collignon et de Peyramont : » Non ! non !
Voix nombreuses au centre : n Allons chez le Roi ! Allons cfaei le Roi ! Levez la séance, monsieur le Président.
M, le Président : » Sans doute, mais j*ai un mot à dire aupa* ravaht.
M. Crémieux : » Non, non, nous ne levons pas la séance.
M. le Président : » Avant de proposer à la Chambre de lever la séance, j*ai à lui parler de son ordre du jour, (Exclamations !)
M. Plougoulm: » Est-ce qu'il s'agit d'ordre du jour & présent! (Agitation.)
M, le Président : • Les membres qui avaient déposé des pro* positions demandent que ces propositions ne soient pas envoyées aux bureaux de demain.
» M, Odilon Barrot se montrait personnellement disposé ù l'ajournement, tout en déclarant qu'il subordonnait cet avis aux convenances de la Chambre et du Ministère lui-même.
M. Dupin : » Je demande la parole. (Profond silence.)
» Le premier besoin de la cité est le rétablissement de la paix publique, la cessation des troubles. L'anarchie est le pire des états, c'est la destruction de la société ; elle menace l'ordre social tout entier.
» J'estime assez tous mes collègues, et je me fie assez à leur patriotisme, pour croire que tout le monde s'emploiera à ce rétablissement de la paix publique , l'opposition autant que la majorité. (De toutes parts : Oui! oui! tout le monde!)
» Messieurs , je suis bien faible , je me suis tu longtemps ; je parle en ce moment, malgré la maladie et l'épuisement de mes forces, pour faire entendre quelques mots qui me sont inspirés par l'amour du bien public. (A gauche : Très-bien.)
n La Chambre des Députés , dans toutes les occasions solennelles, s'est rappelée qu'elle était la représentation nationale. IV. W
— Nous n'avons pas dédaigné , et nous avons toujours obtenu du pays le litre de représentants de la nation, dans toutes les occasions où nous avons su défendre ses intérêts. — Kh bien , Messieurs, le devoir de la Chambre, d'accord avec le pouvoir royal, eft de travailler exclusivement au maintien de la paix publique^ de se prononcer éncrgiquement dans ce sens : avant tout, le réUblissement de cette paix, la cessation des attroupements. — Il faut que les masses comprennent qu'elles n'ont pas le droit de délibérer, de décider. 11 faut que les gens qui ont eu recours aux armes comprennent qu'ils n'ont pas le droit de commander , qu'ils doivent obéir aux lois , écouter la voix des magistrats, attendre les délibérations des grands Corps de l'État , et les mesures qu^ seront jugées nécessaires par la Couronne et les Chambres. ][Oui! oui !)
» Dans cette situation, devons-nous introduire ici des délibérations irritantes, des délibérations d'accusation (Mouvements divers.) qui, quelle que fut la solution, quel que fût le débat, iraient certainement contre le but que vous devez vous proposer, celui de l'apaisemeut des esprits et du rétablissement de l'ordre ? J'espère que la journée ne se passera pas sans -que nous obtenions ce résultat. Je crois qu'il faut adhérer à la demande d*ajournement, que j'appuie de toutes mes forces.
Au centre : n Non ! non !
A gauche : » Si ! si ! Très -bien !
M, Guizot : » Messieurs, je disais tout à l'heure que, tant que le Cabinet aurait l'honneur de rester chargé des affaires, il maintiendrait ou rétablirait l'ordre, et ferait respecter les lois. — Le Cabinet ne voit, pour son compte , aucune raison à ce qu'aucun des travaux de la Chambre soit interrompu , à ce qu'aucune des questions qui avaient été élevées dans la Chambre ne reçoive sa solution. — La Couronne exerce sa prérogative : la prérogative de la Couronne doit être pleinement respectée ; mais, tant que le Cabinet reste aux affaires, tant qu'il est assis sur ces bancs, rien ne peut être interrompu dans les travaux et dans les délibérations des grands pouvoirs publics. Le Cabinet est prêt à répondre à toutes les questions , à entrer dans tous les débats ; c'est à la Chambre à décider ce qui lui convient.
Af. Dupin : » Messieurs, je conçois le langage et l'attitude de M. le Président du Conseil. C'est un langage digne, c'est un lan-