LA QUESTI07V D*ORIENT
Réponse du Roi.
• Saiot-Cload , S2 octobre 1840, jeodi loir.
r Mon cher ancien Président , j*ât reçu votre lettre , et je sois touché de tous les sentiments que tous me témoignés. Il y a longtemps que vous m'avés appris & toujours compter sur eux.
y> Les conseils que vous me donnés sont excellents, mais pour les mettre en pratique , il me faudrait des assistances qu*il n^est que trop difficile d* obtenir. Je ne Tai que trop éprouvé hier au soir^ où , comme vous ne Tavez que trop bien prévu , les laborieuses discussions du Discours se sont terminées , malgré mes plus grands efforts, par les rejets réciproques de celui qu*on me proposait, et des changements que je voulais lui faire subir; désaccord qui a entraîné la dissolution du ministère et par conséquent Touverture d^une crise ministérielle ! Cela n*est pas encore public, mais les journaux vont travestir ces débats , et travailler la crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle. N'importe^ j*ai la conscience que je tiens mon serment royal en me dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait sans cause et sans but : par conséquent sans justification aux yeux de Dieu et des hommes ; je ne fléchirai pas plus devant les clameurs factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des assassins.
r> J'espère qu« vous allés vous rendre à Paris sans délai, et en attendant, je vous renouvelle de tout mon cœur l'assurance de mes sentiments pour vous. n Lodis-Philippb. »
La question d'Orient. — Le mémorandum de M. Thiers. — Crise ministérielle. (Oclobre. )
La soIatioD que la question d'Orient avait reçue à Londres par la convention du 15 juillet arrêtée entre les quatre puissances, en dehors et presque à Tinsu de la France , en tout cas bien mal informée y ne cessait pas d'agiter les esprits.
A la suite de cette convention, lord Palmerston avait fait paraître un mémorandum qui, en expliquant
iOO INTERSESSION DE 1840.
celle négociation au point de vue de l'Angleterre, appelait une réponse de notre part au point de vue français. C'est ce que fit très-habilement M. Thiers par son mémorandum du 8 octobre. On ne pouvait pas répondre à lord Palnàerstôn avec plus de force, de convenance et de véritable dignité. Les questions y étaient rappelées et nettement posées. On y disait en termes précis » ce à quoi la France ne saurait consentir n, — Tout se trouvait d'ailleurs ménagé et réservé pour la paix, aussi bien que pour la gtterre, si elle devenait nécessaire.
Assurément, le Roi ne se souciait pas d'aller jusqu'à prendre ce dernier parti : M Thiers, au contraire, se montrait plus résolu. Ce conflit amenait naturellement une crise.
Une lettre close du 18 octobre 1840 avait convoqué les Chambres pour le 23.
Le Roi n'ayant pu s'accorder avec M. Thiers sur la rédaction du discours de la Couronne, que l'un voulait plus pacifique et l'autre plus menaçant, M. Thiers, abandonné d'ailleurs par plusieurs de ses collègues', avait donné sa démission.
Le Roi l'avait acceptée, disant à celte occasion qu'on voulait «le jeter dans une guerre sans cause et sans but^ »
Le Roi avait peut-être à regretter d'avoir lui-même prononcé quelques paroles un peu trop belliqueuses ',
• L'un d'eux était venu dire au Roi : « Renvoyez-nous, Sire, il est temps. »
* Voyez la lettre du Roi, du 22 octobre, svprà, p. 99.
' Par exemple, le discours au pied de la colonne de Boulogne, qui semblait menacer T An(][letcrre , en rappelant les projets de TEmpercur Napoléon.
MIMSTëRE du 29 OCTOBRE. 101
et autorisé certaines démonstrations ' qui avaient contribué à réveiller l'humeur guerrière de la nation; mais du moins il n'avait pas voulu aller au delà.
La crise ministérielle étant survenue, le jour de l'ouverture des Chambres fut reporté au 5 novembre. J'arrivai à Paris le 26 octobre à une heure. Je vis le Roi chez Madame Adélaïde à trois heures. — Là se trouvait Sébastiani; il avait été créé maréchal le 21 octobre, et on y avait vu ironiquement un indice de paix.
Le Roi était, comme toujours en pareille occurrence, fort préoccupé de la formation d'un nouveau Cabinet. Thiers, ministre des affaires étrangères, se retirait à la suite du traité (du 15 juillet) par lequel les quatre grandes puissances avaient (à l'exclusion et, comme on l'a dit, à l'insu de la France) réglé les affaires d'Orient. — Et le Roi se disposait à nommer à sa place M. Guizot, alors ambassadeur à Londres, auquel on reprochait d'avoir ou ignoré les faits ou mal informé son ministre, dont il connaissait la pensée et avait dû suivre les instructions !
Le Roi me pressait d'entrer dans la nouvelle combinaison avec le vieux maréchal Soult, qui, en toute occasion, avait toujours -désiré m'avoir avec lui*: Madame Adélaïde et le maréchal Sébastiani insistaient de leur côté; mais je répondis par un refus péremptoire.
^ Les préparatifs de guerre dans la marine et rarracq de terre ; — la création de 16 nouveaux régiments sans vole préalable des Chambres; — le discours du 12 septembre sur les fortifications de Paris.
' Voir sa lettre du 7 novembre.
i(tt IXTERSESSION DE 1840.
Ministère du 29 octobre.
Trois jours après, le ministère fut constitué de la manière suivante, par ordonnance du 29 octobre :
Maréchal Sonlt, ministre de la guerre ; — Guizot, aux affaires étrangères; — Martin du Nord, garde des sceaux ; — Humann, aux finances ; — Duperré, à la marine; — Villemain, à Tinstruction publique; — DuchÂtel, à l'intérieur; — Cunin-Gridaine, au commerce; — Teste (introduit par le maréchal Soult), aux travaux publics.
5 novembre 1840. — Ouverture de la session. — Discussion de l'Adresse.
La session s'ouvrk le 5 novembre, un peu plus tôt qu'à Tordinaire. M. Sauzet fut élu Président par 219 voix; son antagoniste, M. Odilon Barrot, n'en eut que 154.
La crise s'était produite à l'occasion du projet de discours de la Couronne sur la question d'Orient. Cette circonstance faisait attacher beaucoup de curiosité à cette partie du discours du Trône. Le paragraphe (sans doute celui que le Roi n'avait pu faire accepter par M. Thiers et qu'il avait fait prévaloir auprès du nouveau ministère) était ainsi conçu :
il J'ai éprouvé le besoin de vous réunir autour de moi avant l'époque ordinaire de la convocation des Chambres. Les mesures que l'empereur d'Autriche^, la reine de*la Grande-Bretagne, le roi de Prusse et l'empereur de Russie ont prises de concert, pour régler les rapports du Sultan ei du Pacha d'Egypte , m'ont imposé de graves devoirs. J'ai la (lignite de notre patrie à ccsur ath tant que sa sûreté et son repos. En persévérant dans cette politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits extraordinaires qui ont été ouverts dans ce dessein vous seront inccssanmient soumis. Vous en apprécierez les motifs. Je continue d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est nécessaire à Pintérôt commun de l'Europe, au bonheur de tous les peuples et au progri;s de la civilisation. Je compte sur vous pour m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si Phonneur de la France et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de nouveaux efforts, n
Ce 1" paragraphe était à lui seul tout le discours pour les passions diverses qui allaient l'exploiter. —
iOV SESSION DE 1841.
Aussi causa-t-i! une sensation si vive, que rassemblée fit peu d'attention au reste.
La séance royale fut levée au milieu d'une grande agitation. La Chambre, retirée dans ses bureaux, s'occupa de la discussion du projet d'Adresse et du choix des commissaires qui seraient chargés de la rédiger.
Cette Commission fut composée de HM. le général Bugeaud, Passy (Hippolyte), de Rémusat, de Lamartine, Ducos, Delessert (Benjamin), le général Jacqueminot, Du pin, de Salvandy.
On discuta pendant plusieurs jours : je fus nommé rédacteur et rapporteur de l'Adresse. — Lorsque j'en fis lecture à la Commission, après quelques changements faits d'un common accord, le projet (je tiens à le constater) fut adopté, savoir, le § 1**^ relatif à la question d'Orient, à la majorité de 8 contre 2, et le reste, à l* unanimité.
Tout le monde dans la Commission était pour la paix; mais sans craindre la guerre , si les événements la rendaient nécessaire. — Cette pensée, d'accord avec celle du Gouvernement, était aussi celle de la majorité de l'assemblée; nous l'avions déposée dans le § V^ ainsi rédigé :
« Les mesures que l'empereur d*Aulriclie , la reine de la Grande-Hrelagnc , le roi de Prusse et Tempereur de Russie onl prises, de concert avec la Porte Oitomanc, pour régler les rapports du Sultan et du Pacha d'Egypte , ont excite toute notre
sollicitude. La France s'en est vivement émue Elle a suivi avec
préoccupation toutes les phases de cette grande crise!... La prudence commandait à Votre Majesté de se prémunir contre toutes les éventualités, par des armements de précaution : des crédits extraordinaires ont été ouverts pour y faire face ; nous en apprécierons les motifs et l'emploi.
r En cet état des choses , notre concours, Sire, vous est acquis
DISCUSSIOIC IXE L'ADRESSE. 105
pour vne paix honorable, aussi bien que pour une guerre juste. — Une paix sans dignité ne serait jamais acceptée ni par la France, ni par son Roi. — Une guerre injuste, une agression violente, sans cause et sans but, ne serait ni dans nos mœurs ni dans nos idées de civilisation et de progrès. — La paix donc, s*il se peut; une paix honorable et sûre, qui préserve de toute at^ teinte l'équilibre européen : c'est là notre premier vœu. —Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits méconnus , son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis l'exigent, parlez alors. Sire, et à votre voix les Français se lèveront comme un seul homme^ le pays n'hésitera devant aucun sacrifice, et le concours national vous est assuré. »
Séance du 23 novembre. — Suivant l'usage de la Chambre, les projets d'Adresse n^étaient ni inriprimés ni distribués à l'avance; l'assemblée n'en était saisie que par la lecture que lui en donnait son Président. M. Sauzet, dans cette circonstance, arrivant au paragraphe qui traitait de la paix ei Ae la guerre^ au lieu de le' lire d'un ton ferme et soutenu, le lut avec une lenteur et une mollesse qui facilitèrent singulièrement les interruptions de l'opposition; elle éclata sur ces mots : son territoire menacé; et le Président la laissa faire longtemps avant de reprendre haleine et de continuer'. '
Séance du 25 novembre. — Le sens de ces interruptions, de ces clameurs, était, comme le prétendirent ensuite plusieurs orateurs, que la commission voulait la paix à tout prixl et qu'elle n'admettait qu'un seul cas de guerre, celui oit le territoire serait menacé I Tel avait été surtout le thème soutenu par M. Thiers, à la fin d'un discours qui avait duré trois heures !
La Commission ne pouvait rester sous le coup d'une
^ Pour se faire une juste idée de la violence de ces interruptions , il faut lire dans les Annexes Tarticle du Journal des Débats, du 2i novembre.
telle imputation qui cadrait si peu avec les sentiments de ses membres et avec les termes du projet. C'est tme falsification de V Adresse! m'écriai-je; et je demandai la parole comme pour un fait personnel. — On me la contesta; j'insistai avec vigueur :
c Sebu moi, dis-je, il n^y a pas de fait plus personnel que celui . qui est présenté sous une forme insultante... (Oui ! oui ! — Non !) ; et de toutes les formes insultantes, il n'y en a pas qui puisse blesser davantage des bommes qui ont Thonneur d'être investis d'une qualité publique, que de se voir méconnus dans leurs sentiments français
Af. le Président : « Si M. Dupin n'avait pas le droit de prendre la parole pour ce qui lui est personnel comme membre de la Commission de l'Adresse, dans tous les cas il aurait le droit de la prendre pour l'Adresse , après un orateur qui vient de parler contre. »
M, Dupin : « Je ne la demande pas à ce titre; car je ne veux pas, quant à présent, discuter l'Adresse ; mais je veux discuter le faux sentiment sous l'empire duquel on veut nous placer pendant toute la discussion de l'Adresse. (Au centre : C'est cela!)
1) Ce n'est pas procéder avec nous avec équité (je ne veux pas employer un autre mot), que de saisir au milieu d'un paragraphe qui contient, non pas renonciation d'une seule cause de guerre, . mais une énumération de toutes les causes de guerre , un seul mot pour en faire le point de mire de ses attaques , et cela pour le traduire en ce sens : que la Commission était si pusillanime el croyait trouver une Chambre si timide , qu'elle ne posait qu'un seul cas de guerre, celui de VinvaHon du territoire. Par là on affectait de supposer, dans l'esprit de la Commission, l'abandon de toute idée que la France voulût entreprendre la guerre et la faive comme elle sait la faire ^ quand non^eulement ses droits , mais sa dignité l'exigent! Celait insulter la Commission et la Chambre, que de supposer qu'on voulait réduire à ce point unique de la défense du territoire, la question de la guerre possible à la suite de l'état actuel des choses.
» Eh bien , c'est à la face non-seulement de la Chambre, mais de la France entière , qne je constate l'infidélité et la mauvaise fm de cette traduction. (Très-bien!)
» Vous voulez la paix à tout prix, nous dit-on. — Et je réponds : Non, mUle fois non. Une paix sans dignité, c*est là la paix à tout prix, c'est la paix du lâche; ei c'est en parlant de celte paix, que le projet d'adresse vous dit : Utie paix sans di* gnité ne serait acceptée ni par la France ni par son Roi. — Maintenant, dites et répétez, faites dire et faites répéter par votre presse (Vive iipprobation au centre), que nous voulons la paix à tout prix. Cette tribune est le seul lieu où nous pouvons lutter avec efficacité contre la presse, à moins qu'elle ne refuse d'enregistrer nos paroles-; et je RépKTE qu'une paix sans dignité ne serait acceptée ni par la France ni par son Roi. » (Très-bien ! )
Quant à la guerre , la mauvaise foi de l'opposition n'était pas moins évidente , lorsqu'elle supposait que la Conunission ne voulait voir de casus belli que dans le seul cas àHnocision du territoire. Il suffisait de relire le paragraphe entier pour y voir que le projet d'A-^ dresse mettait au nombre des cas dé guerre : l"" toute atteinte à l'équilibre européen ; 2° si l'honneur de la France le demande; 3*" si ses droits sont méconnus; 4^ si son territoire est menacé ; 5^ ou ses intérêts sérieusement compromis.
Et j'ajoutai :
« J'ai aggloméVé les causes de guerre d'une manière si ëomplète et si serrée, que je défie qu'on m'indique une guerre qui ne rentre pas dans les catégories que j'ai énoncées , à moins d'être absurde.
» Je me borne à ces explications. Messieurs. Je ne voulais pas les faire aussi longues; on les a rendues laborieuses par de fréquentes interruptions; mais le sentiment qui me les a inspirées était trop fermentent assis au fond de mon cœur, pour que je me laissasse ébranler par aucune clameur. Je les dépose dans vos souvenirs et dans vos consciences. Quand vous examinerez le texte de l'Adresse, quand vous la discuterez , si nos termes ne vous conviennent pas, changez-les; il ne s'agit pas d'amourpropre de rédaction, mais du sentiment français qui nous porterait à faire non -seulement une guerre, mais toutes les guerres
que commanderaient l'honneur et l'intérêt du pays. Que le vœu de faire la guerre en pareil cas soit au fond du paragraphe qui sera proposé, nous y adhérerons complètement. » (Mouvement d'approbation pi^longé.)
Plus tard, je reviendrai avec une rédaction qui, en laissant le fond intact, aura seulement modifié quelques expressions. — Mais il faut d'abord rendre compte d'une discussion plus sérieuse à laquelle prirent part les principaux organes des divers partis.
Le maréchal Soult, président du Conseil, prit d'abord la parole. Il rappela l'origine de la question. Le Cabinet du 12 mai, dont il avait été le chef, avait sub« stitué au protectorat exclusif et direct de la Russie sur l'empire de Constantinople, un protectorat collectif. Les grandes puissances étaient enfrées dans cette voie — Quant à la délimitation des possessions du Pacha d'Egypte, l'Angleterre elle-même était prête à céder.... ^ H. ne cherchera pas pourquoi ces concessions n'avaient pas été suivies de résultat; il ne croyait pas cependant qu'il y eût eu nulle part projet ou intention d'insulter la France. . . Le Maréchal exposait ensuite sa pensée sur les mesures à prendre en présence des circonstances. La France devait maintenir une paix armée; concentrer ses forces, et non déchaîner les passions; se montrer puissante, et non provocatrice; prête à tous les événements , mais équitable et sincère dans l'appréciation des actes.
Ce que le maréchal Soult ne voulait pas chercher à expliquer, l'avait déjà été en partie dans la discussion de l'Adresse de la Chambre des Pairs, qui avait précédé celle de la Chambre des Députés.
La, M. Guizot s'était aussi demandé si le traité
* L'Egypte et la Syrie héréditaires.
DISCUSSION DE L ADRESSE. i09
du 15 juillet était une injure à la France? — Non, avait-il dit; — et voici, selon lui, ce qui avait amené la conclusion de ce traité :
« La nouvelle d^une tentative d^arrangement direct entre la Turquie et TEgypte étant arrivée à Londres, le cabinet de Saint- James avait cru que cette tentative était Tœuvre de la France qui, abandonnant la politique du 27 juillet 1839 (Faction collective), aurait ainsi tenté de se faire une politique isolée, un succès isolé.
n J'ai dit, ajoutait M. Gutzot, j'ai répété officiellement, particulièrement, que cela était faux : — Ox ne m'a pas cru. n
Et il continuait en disant : a Pendant les huit ou dix derniers jonrs qui ont amené la conclusion de l'arrangement, la France a été laissée à l'écart. Les quatre puissances ont été convaincues que les tentatives de transaction (avec la France) avaient échoué délinitivément. On avait répété* constamment : Si vous ne vous arrangez pas , si vous ne vous entendez pas avec nous , nous conclurons un arrangement à quatre; nous finirons l'affaire à quatre. On Ta finie à quatre, comme on l'avait annoncé, mais sans en avertir une dernière fois la France, »
Puis M. Guizot concluait comme M, le maréchal Soult : que c'était là un manque de procédés, mais que ce n'était pas une injure, que ce n'était pas une insulte politique. Nous avions droit de nous plaindre : mais était-ce là un cas de guerre? M. Guizot et le Cabinet actuel avaient pensé que non.
Dans la Chambre des Députés, M. Thiers, ancien Président du dernier ministère (1" mars), prit la parole à son tour et voulut traiter la question dans toute son étendue.
La question d*Orient était une occasion pour la France de se relever.... Elle semblait appelée à y jouer un grand rôle.... Il fallait à la fois couvrir Constantinople contre les projets supposés de la Russie, et en même temps garantir l'Egypte contre les prétentions ou les intérêts de l'Angleterre.... — L'Angleterre
iiO SESSIOX DE 1841.
s'alliait volonliers avec nous contre la Russie du côté des Dardanelles ; lord Palmerston avait proposé une action vive, immédiate.... La France y vit des inconvénients, prpposa des négociations et ouvrit l'idée d'un concert européen pour régler les conditions qui devaient être faites au Sultan et au Pacha. Mais le résultat avait été, quand là France avait demandé pour le Pacha l'Egypte et la Syrie héréditaires, que les autres puissances avaient proposé, une fois l'Egypte et le pachalik d'Acre héréditaires, puis l'Egj'pte seule. — Tel était, dit M. Thiers, l'état de la question à l'avénement du 1" mars. En arrivant au pouvoir, il avait trouvé, non pas un traité signé, non pas un ultimatum signiBé à la France , mais la France séparée du reste de l'Europe; les puissances qui d'ahord avaient semblé être de son avis, se ralliant autour de l'Angleterre; la France seule en présence de l'Angleterre , et l'Angleterre croyant qu'elle nous ferait céder....
Les dernières instructions données, le 19 février, à M. Guizot, nouvel ambassadeur, étaient a de proposer une troisième fois l'Egypte et la Syrie héréditaires... » Le Cabinet du 1^ mars, survenant, n'avait voulu rien changer à cette politique. Mais il. avait cru qu'il était bon de temporiser et de gagner du temps. ... En cela , M. Thiers avait trouvé M. Guizot de son avis ; car ce dernier lui avait répondu : a Le temps est pour nous; y ai » gagné du terrain, j'en gagnerai encore davantage... rr M. Thiers avait donc dû croire de plus en plus que la politique de temporisation était la bonne.
Quant au reproche grave d'avoir voulu négocier à Pinsu de l'Angleterre un arrangement direct, et d'avoir ainsi provoqué la conclusion du traité du 15 juillet, — M. Thiers convenait qu'il aurait désiré qu'un tel arran-
DISCUSSION DE L'ADRESSE. iii
gement pût avoir lieu ; il l'avait même conseillé; mais il avait interdit à ses agents toute négociation qui aurait pu être imputée à la France, et qui eût fait dire qu'elle voulait soustraire la négociation aux plénipotentiaires réunis à Londres;... et si, plus tard, le Sultan et le Pacha avaient paru près de s'entendre entre eux, ce rapprochement entre les deux parties n'était point une comhinaison de la France.
u On le croyait, » interrompit M. Guizot.
ce Cette défiance était impossible, reprit assez durement M. Thiers. Je suis convaincu que lorsque M. Guizot disait au Cahinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la proposition faite à Constantinople , il le disait de manière à être cru ; — s'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son cabinet : i| en était incapable. — ^ Je crois aussi que lorsqu'il exprimait sa profonde conviction , il aurait tenu à insulte de n'être pas cru. » — - Mais on l'avait cru ; et M. Thiers en donnait pour preuve quelques lignes d'une dépêche de son ambassadeur, datée du 5 mai.
Ainsi , la France n'a pas trompé ; c'est elle qui a été indignement trompée*. .. La France a senti cet affront.... M. Thiers l'a senti... De toutes parts on est venu lui dire : Soutenez la dignité de la Finance.... Il l'a voulu et n'a pas cessé de le vouloir....
Dans cette situation , il ne voulait pas une guerre immédiate, mais seulement s'y préparer à tout événement. De là les mesures prises en vue d'obtenir une modification du Traité : proposition faite au Roi d'un armement de 639,000 hommes, et de la mobilisation de 300,000 gardes nationaux ; la fortification de Paris , etc.
Sur ces entrefaitee , loin d'accéder aux demandes
lis SESSION DE 1841.
formulées parle Pacha, le Sultan ayant tout à coup prononcé sa déchéance , M. Thiers publia sa Note du 8 octobre, où il déclare que a il est aussi essentiel de 9) garantir Tindépendance de TEgypte et de la Syrie , » que l'indépendance des Dardanelles et du Bos-
» phore, et que la déposition du Vice-Roi , si on
p y donnait suite, serait, dans son opinion , un coup » porté à l'équilibre européen. » — En conséquence, la Note déclarait, quant à présent, u qu'elle ne saurait » consentir à la mise à exécution du décret de dé- » chéance rendu à Constîqitinople. »
Cette Note plut généralement en France; ce n'était pas la guerre, mais c'était de la 6erté !...
M. Thiers aurait voulu davantage : envoyer une escadre sur les côtes de Syrie, convoquer les Chambres, les associer aux déterminations du ministère. — Mais là éclata entre le Roi et son ministre tine dissidence d'opinions qui amena la démission de celui-ci.
Après ce double exposé (genre dans lequel il a toujours excellé), M. Thiers, prenant l'offensive, rentra dans la thèse de l'opposition, et reprocha au ministère de vouloir la paix à tout prix, de vouloir tout au plus la guerre si le territoire était menacé, ^ouv parler, disaitil, le langage de V Adresse.
C'est alors que je l'interrompis , ainsi qu'on l'a vu précédemment, pour venger l'Adresse et la Commission d'un reproche aussi injuste qu'odieux.
Cet incident était vidé. Mais M. Thiers avait piqué au vif M. Guizot, et celui-ci, devenu ministre, avait à se défendre comme ex-ambassadeur.
Il prit^une première fois la parole , mais avec peu de succès. — Il fut fréquemment et violemment interrompu , et par une voix qui lui cria i ^ Et la coali-
DISCUSSION DE LADRëSSE. lia
Hon, dont vous faisiez partie? » — et par l'âpre Taschereau qui lui dit : « Nous n'avons pas été à Gand. » Séance du 26 novembre. M. Hippolyte Passy s'interposa doucement pour expliquer la partie des négociations suivies sous le ministère du 12 mai, dont il était membre.
M. Guizot reparut ensuite à la tribune. Il soutint que, dans l'origine de la question, sa politique s'était trouvée d'accord avec celle du 12 mai et celle de M. Thiers; qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour faire triompher cette politique , en même temps qu'il avait averti à toutes les époques M. Thiers des obstacles que cette politique rencontrait, et l'avait prévenu à diverses reprises qu'à défaut par nous de nous entendre avec l'Angleterre , il pourrait bien arriver que l'affaire se terminât par un arrangement à quatre. A l'appui de cette assertion , l'orateur cita ^différentes dépêches.... Il ajouta que, plus tard, il ne s'était séparé de \L Thiers que lorsqu'il avait vu l'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national et poussant à la guerre sans motifs légitimes.
M. Thiers répliqua. Il contestait formellement que AI. Guizot, ambassadeur de France, lui eût donné assez clairement ses avis sur la question. D'ailleurs, il avait entretenu les espérances du cabinet jusqu'au 14 juillet (veille du Traité). Il écrivait en effet à cette date : tt On prépare des propositions , soit sur le fond de » l'affaire, soit sur le mode d'action , que l'on nous n communiquera quand on aura tout arrangé , si on » arrange tout , pour avoir notre adhésion ou notre lï refus. » — Or, le Trailé à quatre a été signé le lendemain , sans que rien eût été communiqué. — \I. Thiers en tirait la conséquence a que l'ambassa- IV. 8
il4 SESSIOX DE 1841.
n deur de France avait donc été trompé , et lui B aussi, n
Le général Bugeaud, dans la Chambre, comme il l'avait fait dans le sein de la Commission , se prononça pour la paix :
u La France , dit-il , doit se retrancher dans Tisolen ment, pour être libre ensuite de choisir ses alliances n et de faire pencher la fortune par le poids de sa f) puissante épée. )>
Dans les séances suivantes, d'autres orateurs furent encore entendus, et parmi les plus éloquents M. Ber^ ryer , auquel répondit M. de Lamartine. Ce dernier conclut ainsi :
a S'il y a plus d'action , de mouvement , de popuy> larité dans la guerre, permettez-moi de vous le dire, » il y a cent fois plus de vrai patriotisme dans la ti paix. i>
Pendant ces débats , auxquels la Commission avait prêté la plus sérieuse attention , elle se réunit plusieurs fois ; elle reconnut qu'elle n'avait rien à changer au fond de ses résolutions , mais qu'il convenait d'en modifier les termes et d'adopter une rédaction plus rapide , plus concise et qui parût plus énergique. Nous mimes tous la main à l'œuvre, et le 4 décembre, je vins présenter à la Chambre la nouvelle rédaction.
u Messieurs, dis-je à la Chambre, le rédacteur de l'adresse et la majorité de la Commission n'ont pas changé d'opinion ; mais, arec ces sentiments français qui étaient dans nos cœurs, nous avons été amenés à recueillir les impressions , non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner satisfaction à la Chambre, twn en changeant Ut sentimentê, mais en leur donnant plus de relief et de saillie. Nous n'avons pas changé le fond, mais seulement la forme. Voici la nouvelle rédaction que nous vous proposons :
a Sîre, la France s'est vivement émue des événements qaî viennent de s'accomplir en Orient. Votre iMajesté a dû armer. Ces armements seront maintenus. Des crédits extraordinaires ont été ouverts pour y faire face. Nous en apprécierons Temploî. La France, à Tétat de paix armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté atteinte; elle le doit au rang qu'elle occupe parmi les nations , et le repos du monde n'y est pas moins intéressé que sa propre dignité. Si la défense de ses duoits on de son influence le demande, parlez, Sire, les Français se lèveront à votre voix. Le pays tout entier n'hésitera devant aucun sacrifice. Le concours national vous est assuré, n
L'opposition n'avait garde de se tenir pour satisfaite. Divers amendements furent proposés par \M. Piscatory, Odilon Barrot, etc., mais ils furent tous écartés, et le paragraphe de la Commission fut ensuite adopté à une très-grande majorité.
Quant aux antres paragraphes de l'Adresse, ils ne furent critiqués que par des adversaires du second ordre. — L'honorable M. Piscatory (enchanté de continuer avec moi la lutte doctrinaire dont il avait souvent été l'émissaire quand j'étais président de la Chambre et qu'il était membre du bureau en qualité de secrétaire), M. Piscatory, avec l'ardeur de son âge, s'était attaché personnellement à combattre pied à pied tous les paragraphes de l'Adresse. Dans ce dessein, il n'avait pas seulement proposé des amendements, mais il avait rédigé un contre-projet. Or, sur chaque article , malgré ses efforts persévérants , il n'avait pu faire passer un seul de ses amendements y ni empêcher l'adoption d'aucun des paragraphes du projet de la Commission. Et c'est en constatant ce résultat à la tribune , dans la séance du 5 décembre y après lui avoir répondu , que je terminai par ce»
mots : a Maintenant , dites partout , si vous voulez ,
» que vous êles victorieux ! Voilà le fait. » (Rire ap-
probalif.)
Nous étions arrivés ainsi au paragraphe final de l'Adresse. Ce paragraphe contenait de pures généralités, parce qu'il était d'usage, dans toutes les Adresses, de terminer ainsi. La Couronne elle-même nous y conviait en les énonçant à la fin de son discours, et presque toujours la Chambre y avait répondu par des considérations appropriées à l'état de la société et du gouvernement au moment ou elle parlait.
Cette fois, le paragraphe final de l'Adresse était ainsi conçu :
u l'eillez, Sire, à ce que votre trône soit toujours entouré de conseillers éclairés et fidèles! Dépositaires de votre autorité, ils sont responsables de son exercice; sur eux repose tout entière la garantie de votre inviolabilité personnelle. Qu'ils s'appliquent, comme vous le désirez, à confier les emplois au vrai mérite. Que la probité soit honorée! que la relijjion soit respectée! Prétons force à la morale et aux lois! On a trop recommandé aux hommes le culte exclusif de leurs intérêts matériels! Ranimons dans les cœurs cet anfour désintéressé du pays qui inspire les grands dévouements et commande les généreux sacrifices. Honneur et patrie! là se trouve le germe de ces vertus civiques qui font la force des peuples et la durée des États! »
Ce paragraphe avait été adopté à Funanimité par la Commission. Mais bientôt, par suite de l'aigreur qui s'était manifestée entre les divers orateurs des deux ministères dans la discussion sur la question d'Orient, les amis du 1*' mars crurent voir dans le paragraphe final une attaque personnelle contre les ex-membres de ce Cabinet; et, pour leur plaire, ou du moins ne pas les effaroucher, la majorité de la Commission, rentrée en séance, avait voté malgré moi la suppression de
cette phrase : a Veillez, Sire, à ce que votre trône soit toujours entouré de conseillers éclairés etjîdèles! »
On voulut encore retrancher ces mots : a Que la probité soit honorée !n — Et les faits de corruption pratiqués et révélés depuis ont bien prouvé que la recommandation n'était point inutile I...
Enfin, pour ne pas choquer les gens de bourse, d'affaires, d'agio et de spéculation, qui s'en étaient montrés fort blessés , et sur l'observation qu'en fit pour eux, au point de vue économiste, M. Passy, ancien ministre des finances, la majorité de la Commission eut la condescendance de retrancher cette phrase : a On a trop recommandé aux hœnmes le culte exclusif » de leurs intérêts matériels^, » — 0 pudeur I
Après tous ces changements apportés par la Commission à sa rédaction primitive , je vins présenter à la Chambre le paragraphe ainsi amendé, mais sans me départir pour mon compte de ce qu'il y avait, selon moi, d'opportun et d'utile dans les expressions dont la pusillanimité de quelques membres avait entraîné le sacrifice, et en déclarant au contraire à la tribune que je les retenais dans mes opinions particulières *.
Malgré les mutilations qu'il avait subies, le paragraphe n'en exprimait pas moins au fond les principes politiques et moraux que nous avions voulu proclamer. En voici le texte :
» Sire, vos ministres sont les dépositaires de votre autorité; ils sont responsables de son exercice ; sur eux repose tout entière la garantie de votre inviolabilité personnelle. Qu'ils s*appliqucnt, comme vous le désirez , à confier les emplois publics au vrai mé-
* Chacun se rappelle le mot fameux : Enrichissez-vous! ^ Voir cette partie de mon exposé (séance du 5 décembre 1840) dans la seconde partie des Annexes,
rite. Honorons la religion et* la morale! Prêtons force aux lois! Ranimons dans les cteurs cet amour desintéresse du pays qui inspire les {jrands dévouements et commande les généreux sacri- Gces. Honneur et patrie! là se trouve le germe de ces vertus civiques qui font la force des peuples et la durée des États ! n
Cette rédaction a été mise aux voix et adoptée ; et l'Adresse entière a ensuite été votée par 247 voix contre 161.
M. Lesur ', après avoir rendu compte des débats de cette mémorable Adresse, en a porté le jugement suivant : — « Ainsi se termina cette longue et émouvante discussion , où rien ne resta secret des négociations, des actes de la diplomatie dans la question d'Orient, depuis le 12 mai jusqu'au 29 octobre. Le Cabinet actuel, tout en gardant la réserve que lui imposait la situation, avait pu cependant proclamer que, •d'une part, il ferait respecter la note du 8 octobre; et <[ue, de l'autre, sur le pied de paix armée, il saurait tenir la France dans un isolement digne et ferme, tant que de nouvelles conditions plus favorables n'auraient pas été proposées. C'est là du moins ce qui paraît résulter des paroles prononcées par les différents membres du Cabinet et par les orateurs qui lui prêtèrent leur •concours; et c'est là le sens du vote de la Chambre, vote significatif, qui révélait en faveur du ministère une majorité de 86 voix (247 boules blanches, 161 ooires). »
La presse porta aussi son jugement sur ces longs •débats avec l'accent plus ou moins aigre que chaque parti prenait avec ses adversaires. Le Jaumal des Débats prit ma défense contre l'opposition, surtout à l'occasion des violences qui éclatèrent au début de la
• Lesur, année 1841, p. 383.