‹ Mémoires de M. Dupin (volume 2)Chapitre 22 sur 122 · RÉCEPTION DE M. MOLE A LAGADÉMIE · texte numérisé non relu

RÉCEPTION DE M. MOLE A LAGADÉMIE

Devant la Commission , les deux discours furent lus et approuvés.

On proposa à M. Mole quelques corrections de style, notamment sur Tesprit humain qui décrit sa parabole. Il ne jugea pas à propos de sacrifier cette métaphore.

On me fit deux objections : l'une , d'Etienne , sur une phrase que j'aimai mieux eflacer entièrement que de la mal corriger; l'autre , de M. Lebrun , relativement aux inductions qu'on pourrait, suivant lui, tirer de ce que je disais sur la révélation du secret de rÉtat.

Je lui répondis que l'éloge que je faisais de M. Mole à ce sujet avait un double fondement : — dans la manière dont il s'était défendu relativement à l'exécution du traité d'Ancône , qu'il n'avait pas fait , mais au sujet duquel il n'avait adressé aucun reproche à ses prédécesseurs ; — et dans la discrétion dont il avait usé sur l'article de l'Espagne. (En effet , tandis qu'un ancien ministre et ses amis accusaient M. Mole de ne point faire assez pour la révolution espagnole , on eût pu répondre à l'ex-ministre qu'il avait bien fait pis contre cette révolution , puisqu'il avait (sans l'aveu du Roi) écrit à M. de Metlernich pour lui offrir de laisser rétablir don Carlos sur le trône d'Espagne , si l'Autriche consentait à donner une archiduchesse en mariage au duc d'Orléans.) Mais révéler tout cela, c'eût été sacrifier le secret de lEtat au besoin de sa défense person^ nelle : c'est ce que n'avait pas voulu faire M. Mole, et c'est aussi ce dont je le félicitais hautement. — J'ajoutai que, mon éloge ayant un fondement aussi réel ^ peu m'importaient des applications qui ne seraient pas de mon fait, et que la crainte de déplaire aux ivrognes ne m empêcherait jamais de louer la sobriété. (On rit. ) IV. 9

130 IXTëRSëSSIOX de 1841.

— Je dis encore à M. Lebrun : Mais, Monsieur , remarquez que certains hommes deviennent fort gênants pour les écrivains : ils veulent se voir partout. Si l'on parle d'un vice, ils y voient un fait personnel ; si Ton vante une vertu , ils y voient une allusion par Teifet contraire : on sera désormais fort embarrassé pour écrire '.

La Commission était composée d'hommes fort distingués : MM. BrilTault , l'abbé de Féletz , Roger , Etienne, Eugène Scribe, Jay, Lebrun. Personne ne soutint l'observation de ce dernier. Seulement , M. de Féletz proposa de mettre les secrets de VEtat au pluriel. Suivant lui, le singulier impliquait une révélation précise , tandis que le pluriel caractérisait seulement une indiscrétion. J'adhérai à l'instant à la correction , et la séance fut levée au milieu des plus vifs compliments des membres de la Commission à M. Mole et à moi.

Au sortir de la Commission , on entra en séance générale : les Commissaires répétèrent en téte-à-téte l'éloge des deux discours. Le Directeur fit rapport à l'Académie , et promit u une belle séance pour le lendemain ».

Le lendemain y les deux discours furent en effet fort applaudis, — et surtout le passage relatif aux secrets detEtat, qui fut l'objet d'une double salve, à laquelle (chose fort remarquée) M. de Salvandy prit une part très-active.

M. Mole , d'accord avec moi (lettre du 29 au soir), donna son discours an petit Moniteur parisien et au grand Moniteur.

' Voyez à la page suivante le passage de Tacite cité dans la note.

RÉCEPTIOM DE M. MOLE A LAGADÉMIE. 131 Le lendemain , grande clameur des journaux de l'opposition. Il semblait que mon discours entier n'était qu allusion 1 Les uns , par malice , je crois (comme le National)^ maltraitaient horriblement II. Thiers, en lui appliquant ouvertement tout ce que j'avais dit du cardinal de Retz , le grand agitateur^ le héros de V anarchie I Tout cela, à les entendre, ressemblait si fort à Tex-ministre du V^ mars , qu'il n'y avait pas moyen de s'y méprendre ^ — Quant aux secrets de tEtat..., c'était, disait-on, rappeler la lutte où M. Guizot et ses amis étaient loin d'avoir usé de la réserve dont on louait M. Mole.

Ce débordement ne m'étonna nullement : c'était un moyen pour ces journaux de ne pas s'expliquer sur le mérite intrinsèque du discours et pour ne pas répéter les éloges qu'il contenait sur M. Mole. Au fond, cela lui préjudiciait plus qu'à moi.

J'eus donc lieu d'être surpris de voir , dans le compte rendu de la séance académique dans le Jour^ nal des Débats, que le rédacteur donnait aussi dans ce panneau des allusions. — Mais cet étonncment dut cesser en remarquant que cet article était signé par un ex-député qui avait gardé rancune à l'ex-président de la Chambre de ce que celui-ci l'avait une fois rappelé à l'ordre.... Par le fait, il ne rendit compte que du discours de M. Mole , et ne cita que lui. —

^ Et cela, parce que Talleinant des Réaux, dans son portrait du cardinal de Retz que j^avais cite, dit : u C'était un petit homme noir, etc. ») — Mocquard m'écrit à cette occasion : u Qu'auraienti!s donc dit, si Taliemant des Réaux avait ajouté que le cardinal portait des lunettes? n — Et il continue, en me citant Tacite : « Attaquez le vice, reperies qw, ob iimilitudinem morum, aliéna ma^ lefacta sibi objectari putent. — Louez une vertu , etiam gloria et virtus infensoi habet, ui nimire ex propinquo diversa arguens. n

132 SESSIOX DE 1841.

Mais un autre rédacteur , qui avait assisté à la séance de réception , reproduisit au vrai l'impression de l'assemblée dans un autre article qui suivait immédiatement; — il y rapportait avec éloge les passages incriminés par l'esprit de parti * , et constatait le succès qu'ils avaient obtenu. — C'est ainsi que s'écrit l'histoire. Tout cela n'est rien en comparaison du projet que semblaient avoir conçu quelques prétendus amis des ex-ministres, de m* inier^QWer en j^leine Académie Aovs de la lecture du procès-verbal du 30 qui devait avoir lieu à la séance du 7 janvier, indiquée pour la nomination de deux membres a la place de MM. Lemercier et Pastoret. L'assemblée était fort nombreuse ; on venait de distribuer mon discours et celui de M. Mole : à cet aspect , toutes les colères devaient se rallumer. J'attendais ces messieurs de pied ferme, car on m'avait prévenu dans la matinée ; mais après la lecture du procès- verbal , ils s'enlre-regardèrent , personne ne demanda la parole, et il fut adopté sans réclamation.

Reprise de la session (1841).

Cette session a été moins animée que la précédente. Les Chambres , en acceptant les actes et en votant les dépenses extraordinaires du précédent ministère, n'ont voulu que terminer la question d'Orient. Elles ont laissé dans l'avenir la politique intérieure.

Les partis auraient voulu autre chose ; mais la Chambre, déjà fatiguée, ne s'y fût pas prêtée ; et la session a été consacrée à des matières purement législatives : — par exemple, la loi sur la simplification des formes de Texpropriation forcée ; — une autre loi

* Voyei Journal des Débats du 1*' janvier 1841 .

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