‹ Mémoires de M. Dupin (volume 2)Chapitre 4 sur 122 · CRISE MINISTÉRIELLE · texte numérisé non relu

CRISE MINISTÉRIELLE

7> de ma personne I et Y, rennemi de ma maison! — Si » je les subis, ajouta le Roi, certainement je ne les sou- ^ tiendrai pas. » — M. Thiers et le Maréchal insistèrent, ainsi que moi ; mais nous ne pûmes rien obtenir pour le moment : on s'ajourna au lendemain.

Le lendemain samedi 16, le Roi déclara accepter X et Y.

On était fort pressé. Le Maréchal et M. Thiers auraient voulu que, dès le lendemain, on fit déjà quelques nominations en attendant qu'on fût d'accord sur le reste ; mais cela parut trop précipité. — M. Humann n'étaii pas arrivé ; on l'altendait d'un instant à l'autre.

Ce même jour, il y eut un grand diner chez M. Thiers (diner centre gauche). Odilon Barrot s'y trouva, ce qui présageait sa candidature à la Présidence déjà mise en avant par M. Thiers.

Le 18, à dix heures du soir, le Maréchal m'écrivit pour m'annoncer que M. Humann était arrivé; qu'il était disposé à répondre à la confiance de Sa Mojesté, mais qu'il voulait se rendre compte de la situation. Le Maréchal proposait de se réunir chez lui le lendemain 19, à neuf heures du matin.

Le 19, à l'heure dite, nous nous trouvâmes chez M. le Maréchal avec quelques-uns des ministres pro* jetés. On parla de la composition du ministère. Quant aux personnes, on était d'accord que ce devait être un ministère centre gauche. Quant au système à suivre, il devait aussi être d'accord avec cette opinion, et renfermer des conditions qu'on croyait utile de faire accepter à Sa Majesté.

Le Maréchal répondit qu'il avait fait pressentir cela au Roi, et que Sa Majesté avait exprimé le désir que ces conditions fussenl fijcées par écrit.

8 AWEE 1839.

On s'ajourna, en conséquence, pour le même jour à deux heures chez M. Thiers, pour rédiger ces conditions.

A l'heure indiquée , nous nous Irouvàmes chez M. Thiers; l'amiral Duperré y vint aussi. Là, M. Thiers tenant la plume, rédigea le programme que chacun ensuite corrigea et amenda. Une clause portait qu'on donnerait à notre flotte les mêmes instructions qui seraient données à la flotte anglaise. Mais nous nous écriâmes tous que ce serait nous mettre à la remorque de l'Angleterre et qu'on ne pouvait pas s'en faire une obligation. La clause fut effacée et remplacée par deux ou trois mots de ma main, qui ont imprimé à la minute de cet écrit un caractère synallagmatique.

La rédaction ainsi arrêtée, chacun en flt une copie sous la dictée de M. Thiers. Le maréchal Soult pril celle que j'avais écrite, aCn de la remettre au Roi qui, connaissant mon écriture^ pourrait la mieux lire. Depuis, Sa Majesté en a fait faire une contre-expédition qu'Ëlle m'a envoyée, et qui forme minute dans mes mains. En voici le texte :

u ]<* Le Ministère nouveau, représentant les opinions du centre gauche, ne se proclamera pas le continuateur du Minislère sortant.

n 2** Maintien des lois de septembre» sauf une définition précise de V attentat , dans la loi qui devra être présentée plus tard sur la compétence de la Cour des Pairs.

n 3" Pas de proposition actuelle de loi sur la réfot^ne électorale, celle question étant laissée à Tavenir.

T 4" Déclaration dans le discours de la Couronne, qu*il sera présenté un projet de loi sur le remboursement des rentes, dh que les circonstances seront favorables '.

n iV Loi sur r état-major de Tarmée.

< Sor cet article, je réfervâi mon opinioo. (Vojex t. III, p. 197, note 2.)

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r (>'* Liberté pour les ministres de nommer ou rhan<][er les agents qui relèvent de leurs départements.

n Délibération en conseil pour les ageuls supérieurs.

T^ 7° Aucune nouvelle détermination relativement ù lu question beljje, si le traité proposé est accepté par lu Belgique.

r 8° Pas d'intervention armée dons Tétut présont de TEspagne.

r Dans les cas d'incidents graves, le cabinet se réserve lu liberté de ses résolutions.

» En attendant, politique amicale et secourable. — Instruction en ce sens aux forces navales françaises. — Secours de munitions et armes , sauf compte entre les trésors français et espagnol. — Pimpôchcment de la contrebande maritime des armes de guerre. «

Le Maréchal porta de suite cette copie au RoL Peu d'instants après, je reçus un billet daté de cinq heures, par lequel Sa Majesté me mandait aux Tuileries. Je m'y rendis le soir à huit heures ; j'y trouvai M. le maréchal Soult.

Le Roi se récria sur les articles du programme; cependant il ne les repoussait pas : il demandait seulement le temps de les examiner, et promit de répondre le lendemain malin.

Le lendemain 20, à une heure, conférence chez M. le maréchal Soult entre tous les futurs ministres. — Une difficulté sérieuse s'éleva entre M. Thiers et M. Humann au sujet de la Présidence de la Chambre. M. Thiers proposait Odilon Rarrot, disant qu'il y avait des engagements pris de sa part et de celle de ses amis. La dispute s'animait. Je rappelai le principe que j'avais posé pour moi-même en novembre 1838 : a qu'il ne rt doit pas y avoir de candidature ministérielle à b Préyy sideoce de la Chambre ; que la Chambre ne doit pas yy être traitée comme un collège électoral ; qu'il fallait » la laisser faire. » Cela paraissait concilier les esprits ; mais M. Thiers annonça que lui et ses amis pousse-

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raient chaudement la candidature de Barrot M. Hu-

mann en conçut de la défiance : pour lui, c'était une question de majorité; et ce qui l'inquiétait surtout, c'était la couleur de cette majorité.... Toutefois rien ne se rompit, et l'on s'ajourna au lendemain 21.

Le 21, le Maréchal nous adressa circulairement un billet, pour nous rappeler qu'il avait été convenu de se réunir ce jour-là à midi chez lui, pour ensuite aller à une heure chez le Roi.

A midi, tous s'y trouvaient, moins M. Thiers, qui avait écrit au Maréchal que, « puisque le Roi avait rcnfusé le programme, il croyait devoir rester en de- » hors. » Cependant on l'envoya chercher ; il arriva, et on lui dit que sa lettre était basée sur une fausse supposition, puisque, loin de refuser, le Roi avait déclaré au Maréchal a qu'il acceptait les personnes et les » choses. »

11 fut question alors d'aller aux Tuileries ; M. Humann revenait sur ses objections ; cependant elles ne nous arrêtèrent pas. Nous partîmes, mais nous fûmes tous frappés de ces mots prononcés par M. Thiers au moment de sortir : u Soyez tranquilles y mes chers » amisy nous ne reviendrons pas ministres, »

Il était deux heures quand nous fûmes introduits chez le Roi : il nous reçut dans la salle du Conseil ; chacun prit séance, comme si le Cabinet eût été tout formé. Les ordonnances de nomination étaient devant le Roi ; celle qui nommait le maréchal Soult ministre de la ^^uerre et président du Conseil était signée : Barthe; les autres devaient être contre-signées par le Maréchal. J'allais être ministre de la justice et des cultfift^ ^t l'on devait en même temps, sur ma présentation, nommer M. Laplagne-Barris pour mon succès-

CRISE MINISTÉRIELLE. il

seur comme procureur général : j'avais insisté sur ce point.

A cet instant M. Tbiers prit la parole , et afin , dit-il y qu'on s'entendit bien et qu'il n'y eût pas de surprise, il entama sur cbacun des articles du programme un commentaire qu'il poussa aussi loin que possible. Néanmoins rien ne lui fut contesté. — 11 arriva au paragraphe relatif à l'Espagne. Sur ce chef, je fus obligé de lui répondre et de lui objecter qu'il allait fort au delà du programme ; que, pour mon compte, je n'étais pas interventionniste, et que, sans exclure aucune des résolutions qui pourraient être prises ultérieurement par le Cabinet, je ne voulais pas qu'un ministre pût, seul, par des instructions non délibérées en Conseil, préparer ou occasionner un conflit. J'ajoutais que ce penchant à l'intervention était peu goûté du pays et des Chambres qui, dans plusieurs Adresses successives, tout en témoignant de la bienveillance et de la sympathie pour la cause de la reine Isabelle, n'avaient voulu ni engager ni pousser le Gouvernement.

M. Tbiers avait parlé d'envoyer des armes en Espagne : le maréchal Soult lui répondit qu'il le ferait bien volontiers, si cela était voté par la Chambre. AI. Tbiers répondit qu'il le pouvait sans cela. Mais M Humann et M. Passy lui dirent qu'il en était des crédits en matières comme des crédits en argent, qu'ils devaient également être votés. — M. Tbiers voulait qu'on empêchât la contrebande par mer, et il proposait de suivre et de visiter les vaisseaux qui se dirigeraient sur l'Espagne. L'amiral Puperré lui objecta qu'on pouvait bien empêcher la contrebande dans nos ports d'embarquement et au moment du départ, mais qu'on ne pouvait pas arrêter les bâtiments en mer ; que cela surtout

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ne pouvait pas être pratiqué à l'égard des neutres. — Le Roi accordait tout ce qu'on voudrait dans le sens d'une politique a amicale et secourable n -^ mais il excluait seulement les actes qui pourraient amener une compromission : ce sont les termes mêmes dont se servit S» Majesté.

M. Thiers vit ainsi qu'il n'aurait pas la majorité dans le Cabinet pour ses projets sur l'Espagne.

Il rappela alors la question de présidence d'Odilon* Barrot. Mais h peine fut-elle posée, le Roi exprima le désir qu'elle ne fût pas traitée en sa présence : « Cela, y> dit-il, peut vous regarder ainsi que la Chambre; » mais je ne puis voir traiter cette question ; et s'il doif w en résulter entre vous une rupture, que ce ne soit yy pas devant moi. «

Nous nous retirâmes pour aller chez le Maréchal.

Là, MM. Humann et Thiers se débattirent vivement au sujet de la présidence de M. Barrot. M. Humann ht repou^sa'ii péremptoirement j et s'en Ci un motif pour sortir : aucune inslance ne put le retenir, quoiqu'il fut invité à diner chez le Maréchal.

Il y avait un couvert de trente personnes prises^ parmi les amis des divers membres du ministère projeté. Après dîner, et malgré leurs efforts, MM. Passy, Dufaure et moi , nous dîmes que la retraite de M. Humann était un fait grave qui compromettait éventuellement la majorité dans la Chambre, et nous déclarâmesaussi nous retirer.

Le Roi croyait si bien que la combinaison préparée parle Maréchal allait réussir le 21^ que ce même jour, Sa Majesté m'envoya le projet d'un paragraphe (celur relatif à l'Espagne) qu'Elle désirait faire entrer dans le discours de la Couronne ; et la lettre par laquelle le*

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Roi m^envoyait celle rédaction commençait par ces mots : Mon cher garde des sceaua:.

Le 22 mars, un billet du Maréchal m'invitait à passer chez lui à neuf heures du malin. J'étais déjà sorti, et je ne le vis qu'à quatre heures et demie du soir. M. Humann était chez lui. Ils me demandèrent si je consentirais à entrer dans une combinaison satis M. Thiers, a auquel il serait peut-être facile de faire occepter une ambassade, comme il en avait lui-même exprimé le désir. )? — Je répondis à l'instant, qu'en J'ctat des choses, l'ayant accepté pour collègue dans la première combinaison, je ne pouvais le repousser ni l'exclure; qu'en effet je le trouvciis tellement indiqué, que je ne croyais pas quun ministère pût se constituer solidement sans lui; que j'avais jugé la retraite de M. Humann comme nous laissant à découvert du côté des 221 ; que celle de M. Thiers nous y laisserait visà-vis de la coalition ; que son absence du cabinet la <;ontinucrait probablement, au lieu qu'elle ne survivrait ^)as à son entrée aux affaires.

Je les quittai, et je n'ai pas su ce qu'on a essayé hors de ma présence, ]u%(\\\' au 24, que je reçus du Maréchal une lettre qui m'annonçait lajin de sa mission.

Xouvelle phase de la crise. — Le duc de Broglie et les Doctrinaires combinés avec le Centre gauche.

Le même jour, 24 mars, le Roi m'écrivit le billet -suivant :

a Dimanche, à deux heures, 24 mars 1839. — Au » moment où tout semblait prêt à se conclure, tout se » rompt tout à coup, et j'ai grand besoin de vous voir Ti et de causer avec vous. Venez chez moi le plus tôt

H AWÉE 1839.

i> que vous pourrez. Je vous attcods avec une vive » impatience, w

Je me rendis aux Tuileries. Grand était l'embarras de Sa Afajesté. Toutes les combinaisons rompues, et rien à la place. Je déplore l'isolement où je vois Sa Majesté, et je répète en cette occasion ce que j'ai souvent dit d'un Conseil privé \ J'insiste sur ce que les conversations (Vlmmme à homme ne valaient jamais une délibération en commun. — Mais on va voir que le Roi ne renonçait pas à son mode favori.

J'achevais à peine, quand M. Humann entra; mais au lieu de nous entendre tous deux ensemble , Sa Majesté propose de nous entendre séparément. Nous répondons que nous n'avons rien à dire à Sa Majesté qui ne puisse être dit en présence l'un de l'autre ; que nous ne sommes venus que parce que Sa Majesté nous a fait appeler, et que nous attendons ce qu'Elle voudra bien nous communiquer.

Sa Majesté voulait nous sonder sur le projet de faire un nouveau cabinet dont M. de Broglie (qui était dans une pièce voisine) serait chargé comme médiateur.

Refus précis de ma part : je dis que, sans m'opposer à ce que le Roi prit des doctrinaires, s'il ne pouvait pas faire autrement, je ne pouvais pas entrer avec eux sans donner un démenti à tous mes antécédents politiques; qu'il en était autrement de M. de Broglie, réputé leur chef; qu'il pouvait fort bien s'adresser à eux, et notamment à MM. Guizot et Duchàtel. Le Roi sortit un instant, et nous dit qu'il venait d'écrire à M. Guizot nn billet que M. de Broglie s'était chargé de lui remettre. On nous fit sortir, M. Humann et moi, par

* Voyez tome 111, page 180.

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la galerie de Diane , pour ne pas rencontrer le duc de Broglie.

En nous retirant, nous ne pûmes nous empêcher de sourire de cette manière de procéder : isoler les gens ainsi n'était pas le moyen de les réunir.

J'ai été étranger à tout ce qui s'est essayé sous le patronage du noble duc. Il parait, à ce que j'ai ouï dire, qu'il aurait voulu combiner de nouveau les éléments Guizot et Thiers, dont il acceptait non-seulement le programme, mais le commentaire en ce qui touche l'Espagne.

Troisième phase. — A/. Thiers,

D'autres efforts furent d'abord tentés pour renouer la combinaison qui avait échoué le 21 mars par le fait de M. Thiers, mais ce fut en vain....

Alors (c'était le 27) le Roi fit appeler M. Thiers, et le chargea de former un cabinet. M. Thiers éleva des difficultés. Le Roi lui demanda de donner ses raisons par écrit ' ; et M. Thiers traça sur le bureau du Roi une note qu'il lui laissa, avec une liste des noms qu'il proposait.

Nanti de cette pièce, le Roi fait appeler le maréchal Soult et la lui communique. Le Maréchal refuse d'entrer avec M. Thiers, disant : a qu'il y avait un abîme entre lui et ce petit homme-là^ d. Puis il demanda à se retirer chez lui pour adresser au Roi une réponse écrite : j'élais présent.

^ Déjà la veille (le â6 au soir), M. Thiers avait donné une note écrite et signée de sa main y contenant ses explications sur rarticle 8 du programme. Il allait moins loin dans cette note que dans le commentaire verbal qu^il en avait donné devant le Roi dans la réunion du 21. (V. ci-dcv., p. 11.)

^ Carpore parvus erat, dit Quinte Gurce de son héros.

16 A\*i\ÊE 1839.

Dans celle conférence entre le Roi, le Maréchal et moi, on pada pour la première fois de faire ouvrir la session par un ministère intérimaire.

Le soir de ce même jour 27, à sept heures et demie, je reçus un billet qui m'appelait aux Tuileries; je m'y trouvai à huit heures. Le Maréchal arriva en même temps; il apporlait lui-même au Roi la lellre contenant son refus d'accéder à la proposition de M. Thiers. Le Roi y désira un léger changement : au lieu d'un déport absolu de la part du Maréchal, le Roi voulait qu'il exprimât seulement qu'il s' Vibsiennii quant à présent j ou quelque chose d'équivalent.

Le Maréchal, retourné chez lui pour refaire sa lellre en ce sens, avait promis de la renvoyer de snile; et le Roi consigna M. Fain, son secrétaire du Cabinet, avec ordre d'expédier celte lellre à M. Thiers, dès qu'il l'aurait reçue du Maréchal.

Cependant Thiers, après avoir remis sa Note au Roi, prévoyant le refus du Maréchal, se préoccupait de ridée de chercher un autre président du Conseil. Il me parla de Gérard ou Duperrc. Mais je lui répondis : u qu'il était lié par son écrit remis au Roi, et qu'ayant » tout reporté au maréchal Soult par cet écrit, il ne » pouvait rien faire avant d'avoir reçu sa réponse. »

Il parait que M. Thiers avait été plus loin, et que, dans une conférence qui cul lieu chez lui dans la soirée avec ses amis du Centre gauche (où étaient notamment MM. Passy, Dufauro, Dubois, Roger, Mathieu de la Redorte), il s'était proposé éventuellement comme président du futur Conseil : ce qui avait été repoussé en termes assez vifs, surtout par Dufaure et Passy. Je n'ai su ce fait avec précision que longtemps après. C'est, je crois, le 1"^ mai, mais certainement c'est après le

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28 avril, jour de la conférence chez M. Passy : car si je Teusse su ce jour-là, cela m'aurait éclairé sur les tergiverstitions pour la présidence des délibérations, que ces messieurs étaient si empressés de déférer au garde des sceaux, pour masquer leur rivalité, ainsi que nous le verrons bientôt. (V. p. 34 et 36. )

Intervention des députés.

Cependant les députés étaient fort agités. Beaucoup d'entre eux qui tenaient à M. Thiers, imputaient au Roi d'avoir brouillé le Maréchal avec lui et d'être le seul obstacle à leur réconciliation. Plusieurs vinrent ches moi et me prièrent d'en donner avis au Roi. J'en fis part à Sa Majesté par un billet que M. de Mornay (gendre du Maréchal) se chargea de remettre aux Tuileries, et dont Boudet, qui alors travaillait dans mon cabinet, retint copie en ces termes :

tt Un très-grand nombre de députés a exprimé au- 7) jourd'hui Topinion que si le Roi faisait venir en sa n présence le maréchal Soult et M. Thiers, il pourrait n tout accorder. — On exploite cette division contre le » Roi ; on la lui impute avec une amertume qui a son » danger, et qui produit beaucoup d'irritation. — Ce « 29 mars 1839, à six heures. — Dlpiy. >>

30 mars, — Antoine Passy m'avait écrit la veille pour m'annoncer la visite de son frère avec Dufaure pour le lendemain.

Ils vinrent, en effet, à huit heures du matin, avec Sauzet, qui ne les quittait pas. On persista, au nom du centre gauche, à repousser la proposition d'entrer avec MM. de Broglie et Ducliàtel.

A midi, je reçus une députation des 221 , composée de MM. Jacqueminot, Bugeaud, Fulchiron, Marmieret IV. t

Dessaoret, chargé de porter la parole au nom de leur réunion. — Je les remerciai de Thonneur qu'ils me faisaient, et je leur répétai mes motifs de i*efus, en ajoutant toutefois que les Centres devraient peu me regretter, parce que je ne me laisserais pas forcer la main par leurs sollicitations, et qu'avec moi lespluees judiciaires ne seraient pas une monnaie politique ni électorale. (J'ai depuis redit la même chose à la tribune.)— Ces messieurs répondirent : u que c'était bien, et qu'ils en seraient charmés. »

A peine étaient-ils sortis que survint une députation do parti doctrinaire : c^étaient MM. Piscatory et Dumon. Gelle-ci, je l'avoue, me surprit encore plus que l'autre. Je ne m'attendais pas à ce qu'ils me feraient des instances pour entrer au pouvoir. Mais pour eux, c'était le moyen d'y faire arriver MM. Duchâtel et Broglie. Je m'expliquai sur le compte de ceux-ci en termes qui exprimaient la haute considération que je leur porte : mafs je déclarai que je n'en jugeais pas moins le gros de leur parti comme incompatible avec les hoinmes de mon opinion, et que je refusais; les assurant cependant que si un tel ministère se formait sans moi , je n'y ferais pas d'opposition, à moins qu'on n'en vint à des lois ou à des mesures comme celles de 1837. — Ils se retirèrent.

Véritable imbroglio.

Les journées des 28, 29 et 30 furent extrêmement agitées et compliquées de beaucoup d'allées et venues. Triple était la négociation : — soit avec les doctrinaires; — soit avec M. Thiers, pour lui faire accepter une ambassade;— soit, dans cette hypothèse, avec le maréchal Soull et le triwnvirat Dufanre, Passy et Sauzet.

MINISTÈRE INTÉRIMAIRE. if

C'est en vae'de cette dernière combînaîsoD que le 30, à une heure, je reçus une lettre du* Maréchal qui me convoquait chez loi avec MM. Passy, Dufaure et Saaxet. — Nouveau refus de Dufaure, et par suite de Passy et de Sauzet : car si Dufaure eût accepté, ils acceptaient aussi ; et , en sortant , Sauzet dit à Passy en ma présence, lorsque déjà Dufaure était parti ^ u Mais il est bon de 0 constater que nous éiions préis, nous, à etUrer mm V M. Thiers. » — Passy, en mettant son doigt sur sa bouche, lui fit signe et lui dit que cela n'était pas pressé.

Mais il n'en était pas de même de Dufaure : il ne partageait pas les hésitations de ses deux amis, et dans la soirée il m'écrivit : a Ma situation est telle, que je ne » puis honorablement entrer que dans un cabinet qui » réunira M. le maréchal Soult et M. Thiers. » — Je me hâtai de transmettre copie de cette lettre a M. le maréchal Soult, en ajoutant que cette lettre était une raison de plus pour moi de persister dans le refus que j'avais déjà fait d'entrer dans la combinaison proposée.

M. Dufaore envoya également copie de sa lettre à M. Thiers (le 30).

Ministère intérimaire.

30 mars, à huit heures du soir. — Billet du Roi. Petit conseil privé en présenee de Sa Majeslé, où étaient le Chancelier, M. Humann et moi. (Le maréchal Soult n'y était pas. ) — On constate ces trois points :

1* L'ancien ministère ne peut pas, et, en tout cas, ne veut pas se présenter devant la Chambre ;

2"* Aucun ministère sérieux n'a été possible, cl toutes les combinaisons raisonnables sont épuisées;

3"* On ne peut que choisir des ministres provisoires

tO AX\ë£ 1839.

pour exonérer les anciens, ouvrir la session, et mettre la Chambre à même de se constituer et d'indiquer la majorité.

De là le ministère qu'on a appelé ministère intérimaire (ministère du P** avril).

Ce ministère était ainsi composé :

Affaires étrangères, duc de Montebello. — /n/eri^fir^ Gasparin. — Gu&rre,\e général Despans-Cubières. — Finances, Gautier. — Marine, Tupinier. — Justice . Girod de l'Ain. — Instruction publique , Parant.

A peine l'ordonnance contenant ces nominations était-elle signée, que le même jour 1" avril, le Roi m'écrivit. C'était pour m'engagcr à seconder de mon acceptation la reprise des combinaisons ministérielles de la part du maréchal Soult. — Je répondis qu'il fallait laisser au ministère intérimaire le temps de produire son effet ; c'est-à-dire, d'établir une rémittence entre l'ancien ministère et le futur cabinet, de hisser un peu respirer tout le monde, et de marquer un temps d*arrét pendant lequel chacun pût se reconnaître.

i Avril. — Ouverture de la session. — Election du Trésident.

Les Chambres avaient été convoquées pour le 26 mars (lettre close du 20).

La crise ministérielle ne permit pas d'ouvrir la session ce jour-là. Les ministres démissionnaires, quoique non remplacés, ne voulaient pas absolument se présenter devant cette Chambre. Il n'y avait réellement plus de Gouvernement.

L'expédient d'un ministère intérimaire ayant été adopté, l'ouverture eut lieu le 4 avril, non par le Roi en personne, mais par commission.

Quanta ces honnêtes, mais bien infortunés ministres, personne ne les prenait au sérieux : ils le savaient parfaitement ; ils faisaient acte de dévouement ; et, à ce litre au moins, on aurait dû leur en savoir gré. Mais l'esprit de parti est sans pitié.

Le premier devoir de la Chambre était de se constituer.

Le 16 avril, M. Passy est élu président par une majorité formée des 221 et de quelques défectionnaires du centre gauche. — En acceptant, M. Passy donne clairement à entendre, que sa nomiaation a eu pour but d'indiquer où était la majorité, mais qu'il se regarde comme destiné à une autre position.

Le 17, il m'aborde à la Chambre d'un air quelque peu embarrassé, et me parle ministère. Je lui demande s'il est chargé d'en composer un? — Il me répond que non. — u Alors, lui dis-je, attendez et laissez faire » ccw\ qui auront mission expresse. »*

Le 18 avril, à neuf heures du matin, l'infatigable Maréchal vient chez moi. II renouvelle toutes ses in-

stances pour aie décider à entrer dans le Cabinet, a qu'il continue, dit-il, à être chargé de former, avec w MM. Duchàtel, de Broglie, Humann, Passy, et d'antres T) nomsquMI souhaite, maisqu'iln'apas encore conquis.))

Je refuse, me fondant sur ce que, dans la nouvelle combinaison, je vois deux doctrinaires fort honorables sans doute, et peut-être bienveillants pour moi, mais derrière eux toute la coterie qui m'est hostile.

tt Dans la première combinaison, lui dis-je (celle du j) 21 mars , j'aurais été la garde de Tépée (cela me cony) venait) : ici j'en serais la pointe (cela ne me convient » pas). »

Le lendemain, 19 avril, Hippolyte Passy vient chez moi avec Dufaure; il me parle d'un ministère jw/r centre gauche; il se dit chargé d'aider le Maréchal. A quoi je réponds que je n'y comprends plus rien, puisque le Maréchal poursuit, de son côté, une combinaison mipartie centre droit et centre gauche.

20 avril. Vivien et Dufaure passent chez moi. J'étais absent. J'apprends par les journaux qu'ils étaient les plénipotentiaires de Af. Thiers.

21 avril. Sur une lettre du Roi, conférence avec Sa Majesté de quatre à cinq heures. Son embarras était extrême. Je conviens avec le Roi que si tout espoir de former un ministère centre gauche était perdu , le Roi sera bien obligé de se replier sur les doctrinaires (c'était probablement ce qu'on voulait). Mais je répète énergiquement que je ne puis ni ne veux entrer avec eux.

Le Roi écrit à M. le duc de Broglie

19 ^/ 22 avril. — Interpellations.

Pendant ces perplexités de la Couronne et de la majorité, l'opposition n'avait garde de rester en repos.

INTEIPELLATIOXS. tS

liauguÎD trouvait la une occasion, qu'il ne voulait pas perdre, de niettre ea relief tout ce que la sitviation avait d'embarrassé. Le 19, il avait demandé à faire des interpellations : la Chambre décida qu'elles auraient lieu le 22.

Au jour indiqué, Mauguin monte à la tribune : il ré^ sume avec habileté toutes les phases de la crise, et met en demeure de s^expiiqoer ceux qui ont eu la plus grande part aces combinaisons. » Leur position, dit-il, » ne leur permet pas de garder le silence. Us ont une n responsabilité morale : le pouvoir leur a été offert» 3> pourquoi ne l'oot-ils pas accepté ? »

M. Girod de l'Ain, garde des sceaux du ministère intérimaire, prend la parole; il expose modestement et en peu de mots : « que le ministère n'a point à répondre i> à ces interpellations. La situation du Cabinet actuel est » exceptionnelle. (On rit. ) Notre mission consistait à ier- 9 miner eoostitutionnellement l'existence du Cabinet i> démissionnaire, à donner les moyens de résoudre 7> par les voies régulières les difficultés du moment, et » à pourvoir à l'expédition des affaires les plus urgentes. 3) — Persuadés que le terme de celte mission s'est déjà * trop fait attendre, nous le hâtons de tous nos vœux. >>

M. Dupin : Je demande la parole. (Sensation, dit le Moniteur.)

En effet, ces explications étaient impatiemment attendues ; moi-même j'allais éprouver quelque soulagement à les donner, pour exposer mes motifs au grand jour et me soustraire à la rumeur des partis et aux fausses interprétations de la presse.

. . . Quia non intettigor illis. . . Telle est l'épigraphe que je plaçai en tcte, lorsque je fis réimprimer mon discours pour l'envoyer à mes électeurs. — Je le reproduis

24 SESSIOX DE 1830.

ici, parce qu'il expriùae avec sincérité me» opinions, et qu'il 6%e la position que j'avais prise alors et que j'entendais garder vis-à-vis de tout le monde.

M. Dupin à la tribune. (Vif uiouvenicnt d*allenlion.)

Après ma réélection, j'avais pris mon parti de

passer la session sur mon banc, et je m*en expliquai en ces termes devant mes électeurs :

uPour moi, leur disais-je, je retournerai sur les bancs de la Chambre pour y occuper an centre gauche la place que j'y ai prise dès le premier jour où j'y suis entré, et que j*ai toujours gardée depuis. Je professerai les mêmes principes , je défendrai les mêmes opinions. »

Mon intention était de rester plus longtemps dans la Xièvrc ; mais je reçus plusieurs messages qui pressaient mon retour, et j'avoue que j'en fus surpris!

La première combinaison ministérielle, celle qu'on avait commencée en mon absence , me paraissait naturelle. Il y avait eu une coalition, on annonçait qu'elle revenait en majorité; un ministère de coalition qui eût admis différents éléments, semblait (de la part du moins de ceux qui avaient fait partie de la coalition) une chose toute simple; ils n'avaient pas à s'étonner lorsqu'ils se retrouveraient ensemble au ministère. Mais j'avoue que« pour mon compte , j'avais peine à m'expliqucr pourquoi on s'^adrcssait à moi. En effet, je ne pouvais compter sur la majorité d'aucun côté (On rit.) ; — ili avec la coalition , parce que je n'avais pas voulu y entrer; je le dis franchement, je l'avais désapprouvée : — ni avec les partisans du 15 avril, parce qu'après avoir h)ngtcmps conseillé la modification du ministère, j'avais iHé finaleinent d'avis de sa retraite, et j'avais été réduit àla fin à formuler comme opinion ce /|ue je n'avais pas pu faire goûter comme conseil.

Cependant si je m^étais séparé , par ma conduite , de mes amis politiques, c'est ainsi qu'on est convenu de k's appeler (Hilarité <;énérulc.), je ne m'en étais pas séparé par les opinions, et j'ai lu avec plaisir qu'après m'avotr quelque temps méconnu, ils m'ont à la fin rendu cette justice, qu'ils m'avaient retrouvé au même point. Il s*agissait de composer un ministère qui fût d'accord avec ces opinions.

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