INTERPELLATIONS
Il y avait une responsabilité h encourir si, par un refus, j'empêchais la formation* d'un cabinet qui aurait pu donner cours à ces mêmes opinions. Je cédai. Je cédai malgré mes répugnances pour la vie ministérielle, et j*espère que nous sommes arrivés à une époque où Ton croira facilement ceux qui disent que ce n'est pas être sur un lit de roses que d'être sur les bancs ministériels. (Assentiment.) U est bon que le public sache qu'il fait lui-même une des grandes difBcultés de la situation. Indépendamment des embarras qui s'attachent toujours à la conduite des affaires de la part d'un cabinet, et de la responsabilité qui pèse sur lui , il y a des difQcultés qui naissent aussi des rapports avec cette Chambre. J'en appelle aux souvenirs des dernières sessions, à la difficulté pour les ministres de se faire entendre avec quelque silence, avec quelque attention, lorsqu'ils parlent, cependant, non pas seulement comme exerçant une faculté, mais encore comme exerçant un droit, puisqu'ils parlent au nom d'un des pouvoirs de l'Ëtal. 11 y a encore des difficultés énormes en présence d'une presse qui, en général, ne consent à soutenir que ceux qu'elle domine, et, comme on le disait dernièrement dans un journal , à ne reconnaître pour maîtres que ceux qui promettent de lui obéir à quelques égards. (Très-bien ! très-bien!)
Enfin il y a beaucoup d'ingratitude envers ceux qui se dévouent. Soyons sincères à cet égard ! Nous sommes arrivés à une époque déplorable, h ce point qu'on ne veut plus croire à un dévouement {généreux. Cherchez-moi la conduite qui ne soit incriminée sur un point quelconque ! Nous ne voulons plus croire que ce soit avec abnégation et par patriotisme que les hommes se conduissent. Tantôt on suppose que c'est un intérêt de cupidité, parce qu'il y a un traitement attaché à la fonction; tantôt que ce sont des vues particulières et personnelles qui dirigent les hommes publics ; jamais on n'admet que ce soit pour la gloire , ni par amour du pays , ni par dévouement à un sentiment généreux. (Très-bien ! )
Encore une réflexion avant d'arriver à la question de formation du cabinet.
n y a une crise parlementaire ; le public s'en émeut , c'est vrai ; mais que le public réfléchisse donc , précisément pendant que cette crise existe , pendant qu'elle se prolonge , qu'il réfléchisse aux causes, et qu'il voie s'il n'y a pas ici quelque chose
26 SKSSJOX DE 18^9.
dans régoïsmc de chacun qui contribue à amener ces sortes de situations. — Ainsi, en appeile-t-on aut élections? il y a tel« électeurs que Ton ne ferait pas renoncer à «ne foire poar aller voler, (C'est vrai! ) Et oepefidant une élection peut dépendre d'une voix ; et d'un député, de plusienra députés peut dépendre la majorité d'une Chambre plus ou moins nette , plus ou moins fenoc , plus ou moins compacte. Et puis! l'on se récrie dans l'intérêt d« commerce si les affaires sont arrêtées ! — Enfin , dans cette vie mÎMistérieUe , à laquelle vous appelei des hommes dévoués à l'inlérôt du pays, qu'est-ce qui les attend? Des attaques pendant qu'ils y sont , l'ingratitude et le dédain quand ils n'y sont plus. (Sensation.)
Venons maintenant à la formation du cabinet.
J'en avais pris mou parti , et je m'étais résolu à y entrer et à accepter. Le choix qu'avait fait sa Majesté de M. le maréchal Soult , pour composer le cabinet , était une de mes raisons déterminantes : aa gloire est une des plus grandes de l'armée française ; elle avait cet avantage que n'ont pas toutes les gloires, c'est d'être populaire; elle avait cet avantage que n'ont pas toutes les gloires, c'est de n'être pas seulement nationale, mais d'avoir obtenu des acclamations jusque chei l'étranger; enûn elle était célébrée également et par les majorités et par l'opposition.
J'avoue aussi que ie choix des autres personnes était pour moi une raison décisive.
La Couronne avait procédé constitutionnellement ; le Roi avait choisi use persoane chargée de former mi cabinet, afin qu'il n'y eût de débats qu'avec cette personne, et, par conséquent, un débat libre, un débat dont on peut rendre compte en toute liberté, parce qu'on traite alors d'-égal à égal. M. le Maréchal avait réuni avec lui sept personnes, M. Humann, M. Duperré, M. Thiers, If. Dufaure, M. Passy, avec M. Sauzet et moi.
Il y avait de l'avantage dans les individualités , comme dans la réunion , de la valeur dans les spécialités , et de la valeur par la juxtaposition des personnes, par leur contre-poids, par leur équilibre , par leur ensemble ; les plus vifs pouvant être contenus par ceux qui l'étaient moins , et tous ensemble étant animés du même esprit et de la même opinion politique.
Un programme avait dû préoccuper les membres du cabinet : on l'avait demandé, il avait été rédigé, il fut remis à celui qui
INTKRPELLATipXS. 17
éUiit chargé de composer rodaiinislralion ^ et qui s'éUtit aussi chargé de le communiquer à la Couronne iV^éUit la première fois qu'on agissait ainsi , et c'est baaiicoap. Du reste , et sans vouloir ea lire tout le texte, je déclare n^ue pour moi j'attachais la plus grande importance k Tarticle l*'; c'était ma doctrine, paa foi politique; c'était ma justification en entrant dans le cahinet; c'était la preuve que j'y entrais sans diminution de mes principes , sans capitulation , et qu'enfin j'y arrivais pour faire triompher ce po«r quoi j'avais combattu. (Approbation.)
Voici le texte de la clause : « l^e ministère nouveau, représentant les opinions du centre gauche ; Il ne se proclamera pas le continuateur du cabinet sortant. » (Très-bien ! ) Ainsi point de glorification des ministères passés I affranchissement total de cette responsabilité solidaire qui n'était qu'un contre-sens ! Que signifient en effet des ministres qui viennent en remplacer d'autres, et qui disent : Nous arrivons pour faire exactement la même chose que nos prédécesseurs? Pourquoi alors renvoyer les autres? pourquoi ne pas les garder , ne pas les reprendre , au lieu d'appeler à leur place des hommes nouveaux, qu'on n'appelle apparemment que parce qu'ils ont quelque valeur personnelle, quelque dignité, quelque indépendance? (Approbation.)
Messieurs, avant de continuer ee récit, qu'il me soit permis de placer encore ici quelques réflexions que j'emprunte à mon for intérieur , k ma résolution , à ma conscience , aux sentiments dont je me sentais animé , une fois que mon sacriiice était fait et qoe j'étais décidé à obanger ma vie pour une vie si différente et si redoute par moi ! Ce que j'attendais le plus du cabinet , c'était sa manière de faire, c'était la marche à suivre. Quant à présent , disais-je , pas de graves questions ni de conflits au deliors, si ce n'est à titre de prévision; pas de lois politiques ni d'exigences à l'intérieur; mais cependant il existe un certain malaise, certain mécontentement, certains tiraillements qui ne peuvent être calmés que par un bon mode d'administration et de conduite.
Et d'abord pour le cabinet, il y avait bien quelques garanties qu'il serait parlementaire , dans k présence , je ne dirai pas de celui qui, en 1834, vous parlait de l'indépendance des cabinets (on ne se souvient guère de si loin) , mais dans la présence de l'konocabk M. Passy dont les paroles étaient plus récentes, et
28 SRSSIO\ DK 1839.
qui se trouvait appelé, comme ministre de rintéricur, à pratiquer ses principes.
Vn autre point, c'était le choix des fonctionnaires. Le choix des fonctionnaires est de la plus haute importance. HooHnes publics, souvenez-vous bien, lorsque vous arrivez aux affaires, quand vous approchez du pouvoir, qu'il ne s'agit pas de caser vos pro-' ches , vos parents , vos amis , vos camarades ! ( Marques nombreuses d'adhésion.) ; — qu'il ne s'agit pas de donner des places aux hommes , mais de mettre des hommes aux places ( Même mouvement.); — qu'il ne s'agit pas de procurer un revenu à un homme que vous affectionnez , mais de déléguer une partie de la puissance publique à un homme qui ne doit l'exercer q«ic dans l'intérêt général. (Vive approbation.)
Il y a un goût que je ne puis m'expliquer, un goût indicible depuis quelque temps pour tout ce qu'on peut appeler médiocrité. Ëh bien ! Messieurs , à mon avis, il faut toujours rechercher les hommes capables ; il faut aussi que les hommes soient considérés, estimés ; car le pouvoir matériel est bien peu de chose , s'il n'est soutenu par le pouvoir moral , par la considéra lion des fonctionnaires. (C'est vrai! c'est vrai!) U faut donc s*appliquer à bien les choisir; et quand ils sont choisis, ne rien leur demander surtout qui puisse compromettre cet honneur que l'on a exigé d'eux en les prenant, afm que si vous les^levez par la fonction, ils ne soient pas dépréciés par son exercice. (Très-bien!)
Surtout pas de corruption ! Je sais que dans un langage facile, dans un langage flexible, on a appelé cela un abus des moyens de gouvernement , ce qui suppose qu'on s'en permettrait l'usage, et que ce n'est que l'abus qu'on voudrait retrancher : — eh bien! moi, je retranche l'un et l'autre. (Bravo! )
Je refuse mon assentiment, non pas seulement & ceux qui auraient poussé trop loin la chose h titre de perfectionnement ( On rit.) , mais surtout à ceux qui en seraient les inventeurs et qur ont pratiqué ce moyen les premiers. (Sensation.) Même au ministère j'opinerais pour qu'il y eût moins de fonds secrets, et je voudrais qu'ils fussent mieux employés ; qu'ils pussent solder des services qu'on ne peut pas déclarer , mais non pas des turpitudes dont on rougit en particulier. ( Très-bien ! ) Je voudrais ,
non pas qu'on en rendit compte au ministre , mais que
ce fût le ministre lui-même qui en rendit compte au Conseil après les avoir employés ! ( Mouvement. )
l\TKKPELLATiO\S. S9
ËnGo j'espérais que ce cabinet aurait fait le désespoir de deux classes de personnes : les agioteurs qui frémissent autour de cette enceinte , et qui déjà à la fin de la dernière Chambre , semblaient se préparer , parce qu'ils avaient mal spéculé , parce qu*ils s'étaient lancés dans des entreprises [gigantesques ou inconsidérées, à demander à l'impôt, c'est-à-^lire à la sueur des contribuables, de quoi boniûer des spéculation quiavaient échoué. J'espère bien qu'on ne leur aurait pas livré la fortune de l'Etat en leur donnant les moyens de réparer par l'impôt les vices de leurs spéculations. (Moui^emcnt approbatif. )
Knfin les solliciteurs aussi , je l'espérais, auraient été quelque peu désappointés si les fonctions n'avaient été données qu'aux conditions que j'ai indiquées. Pour mon compte, le* fonction* judi'' claires n'auraient pas été une monnaie politique , ni une monnaie électorale, (Très-bien ! )
Et quant aux cultes*, je n'ai qu'un mot ù dire : je n'aurais pas voulu que l'Etat eût à se plaindre de l'Eglise,, pas plus que je n'aurais voulu que l'Église eût à se plaindre de l'administration. (C'est cela!)
Le Maréchal, après avoir composé le personnel de son administration et avoir communiqué son programme, nous déclara, le :21 mars, que les personnes et les choses étaient acceptées, et nous invita à nous rendre de chez lui chez Sa Majesté pour voir siguer les commissions et installer le cabinet. (Ecoutez! écoutez !j Nous nous y rendîmes , et , en effet , on pouvait regarder la négociation comme étant sur le point d'être conclue. Les commissions étaient prêtes, celle de M. le marériuil éUit signée, les autres étaient préparées. Quelques discussions sur le programme , afin qu'il n'y eût pas de surprise, afin que l'on connût bien l'étendue de ses termes, n'amenèrent pas de dissidences réelles. Celle sur l'Espagne même n'amena qu'une explication ; le seul cas de guerre était excepté ; j'entends le cas de guerre non délibérée en conseil, car le programme réservait expressément le droit de la faire si le conseil le jugeait à propos. 11 n'y avait , à cet égard, aucune limite, il n'y avail rien dans le passé qui pût enchaîner l'avenir. C'était un point que nous avions pris soin de constater.
l.'ne autre question seulement était de nature à diviser le ca-
^ Lm CullM étticat ilort réaoit à la Jotlice.
binet , eC je le dis parce que , en effet , c*est là-dessus plus tard que le cabinet sVst dissous. (T était une question toute piirlenieih>taire, qui n*étaït pas susceptible d'être traitée dans le Heu oi^ nous étions, qui ne dut pas Fétre, et qui fut renvoyée à Mtt traitée ailleurs, mais avec le désir, et je Fentendrs exprimer avec Taccent de la sensibilité , que cette question n'amenât pas de division , qu'on pût s'étendre comme sur le reste , et qu'enfin Taflaire pût se terminer.
Nous nous retirâmes chez M. le maréchal. Sans doute cette question était majeure, mais elle n'^était pas telle, que le cabinet dût y attacher son existence. C'était une question toute parlementaire, qui n'intéressart que la Chambre, et que je croyais, pour mon compte , avoir résolue en amenant tout le monde à recon^ naître que la Chambre ne devait pas être traitée comme un collège électoral ; que la Chambre devait choisir ses chefs librement, par des motifs pris de son intérêt, de ses convictions, et non sur findication ou la poursuite d'une autorité qui peut bien agir individuellement, mais non collectii'ement et comme pouvoir, quand il ne s'agit que du droit de lu Chambre ; et cette conchiite me paraissait convenir surtout à un ministère qui se disait et serait plus que tout antre parlementaire.
M. Bmrroi : Pas plus qu'au candidat \
M. Dupin : Je disais cela avec autorité, car je l'avais pratiqué moi-même en repoussant quelque temps auparavant une candi^ dature ministérielle' qu'on voulait m'infliger à ce litre.
Mais cette question était surtout grave en ce qu'elle couvrait une question de majorité. (M. Humann pensait que par le choix de M. Odilon Barrot, c'eût, été trop incliner vers la gauche.)
Et remarquez, Messieurs, que ces questions sont éminemment de bonne foi. Ceux qui veulent être ministres à-tout prix, ne font pas de ces difficultés, ils ne s^avertissent pas mutuellement, ils ne se disent pas ce qu'ils étendent faire. Il vaut mieux rompre on s' avertissant , que d'entrer pour se trahir et pour se diviser. (Très-bien !) Ainsi honneur à ceux qui voulaient teile nuance de majorité, honneur à ceux qui voulaient une majorité colorée différemment ! Il y a eu sincérité, franchise, loyauté de toutes parts. ( Vive approbation î )
Toujours est-iï que la combinaison a été rompue.
Eh bien ! moi je l'ai regretté patriotîquemeni , non pat per-
IIVTERPBLLATIONS. .M
sonniellement. Je Taî regretté dans rintérèt [fénéral , parce que je voyais que cette combinaison avait obtenu Tassentîment pubKc. Je croyais qa*il y aurait une majorité probable pour la combinaison, et une durée peut-être qui avait manqué aux autres ministères.
La combinaison a manqué. Qu' est-il arrivé? c*est que d*autres lui ont succédé , et j'ai encore eu cet honneur toujours inespéré « que , quoique la couleur de la combinaison eftt cluin<|é , Ton m'a fait r honneur de s'adresser à moi. (On rit. )
J'en prends acte sans vanité , mais je diç avec sincérité que ne trouvant plus des hommes qui fussent exactement de ma couleur, des hommes qui pussent accepter liltéraletnent le programme , ni surtout le paragraphe premier que je viens de lire ; des hommes, du reste , que j'honore à tous égards , des hommes à qui certainement je ne déclarerais pas une guerre inconsidérée et irréfléchie s'ils entraient aux affaires, mais des hommes qui ont derrière eux d'autres hommes à qui j'ai fait une guerre franche , des hommes qui ont été mes adversaires politiques , en termes souvent tres-animés ; il eût été peu sûr pour moi, quand je n'aurais pas eu d'autres raisons, d'entrer dans une pareille combinaison. Je ne pouvais changer arbitrairement -de programme et de compagnons ; — je déclarai : Non ! (Vive approbation.)
Eb bien ! Messieurs , j'en suis revenu à ma première résolution. Je suis désormais en dehors de toute combinaison. Je désire surtout qu'on ne me mêle plus et que mon nom ne soit mêlé dans aucune intrigue.
Je retourne sur mon banc pour y défendra mes principes et mes opinions ; et peut-être serai-je asses heureux quelquefois pour rallier à ma voix la majorité, si vous daignez reconnaître en moi le même homme. (Très-bien ! très-bien !)
Ce discours, parfaitement accueilli par la Chambre, fut également bien reçu par la presse. — Voici le jugement qu'en a porté le ComtittUionnel du 23 avril :
tt Les explications données ensuite par M. Dupin ont été toutes personnelles. L'ancien Président de la Chambre a apporté dans toutes ces négociations un esprit de suite, des allures conciliantes et fermes qui n*ont pas laissé de prise & la critique, et qui ont mérité restîme même de ses adversatres. 11 a accepté le mims-
tëre sans le déstcer; il Va accepté à cette condition , qu*il n'en- * trerait qu'avec ses aniis politiques, et que le Cabinet nouveau ne serait pas la continuation du 15 avril. M. Dupin ne voulait pas faire partie d*un ministère de coalition; il a pour les doctrinaires une répugnance à peu près invincible, et nous avons été trop longtemps de son avis, pour ne pas trouver ses scrupules parfaitement bonorables. Xotr^ point de vue a été peutêtre plus politique, celui de M. Dupin a été éminemment moral, et son discours d'aujourd'hui , en exposant les incontestables avantages que le pays eUt retirés d'une administration prise dans le centre gauche et dirigée d'après ses principes, ajoutera encore aux regrets qu'a fait naitre l'avortement de la combinaison à laquelle M. Dupin devait prendre part, r
Ministère Passy.
Passons sous silence les allées ei venues, les pourparlers, les convocations aux Tuileries et «ailleurs pour essayer des noms et combiner des listes, depuis le 22 avril jusqu'au 28;
A cette date, tout avait abouti à reconnaître que la Chambre ayant choisi son président dans le centrr gauche y c'est là aussi qu'il fallait prendre le futur ministère.
En effet, le 28 à deux heures, j'étais aux Tuileries,, et le Roi 9 sans plus songer au maréchal Soult ni au duc de Broglîe, me dit : « J'ai envoyé chercher Passy, et je y) vais le charger de me présenter une lisle. »
Le même jour, Passy, que j'avais revu aux Tuileries à cinq heures, me dit qu'il venait effectivement d'être cBargé, et il m'invita à me trouver le soir à huit heures au palais Bourbon, dtins le cabinet de la Présidence.
A celle conférence se trouvaient MM. Passy, Duperré, Thiers, Dufaure, Vivien et moi.
D'autres personnages, qui avaient également été convoqués, ne s'y rendirent pas : c'étaient MM. Teste ^
MIXISTKRK PASSY. 33
Cupin-Gridaine, Pelet de la Lozère. En effet, Passy nous dit.:
l* Que M. Teste refusait. (Il était retenu par le maréchal Soult. )
2'' Que M. Cunin-Gridaine avait aussi refuse, disant qu'il ne voulait entrer qu'avec le maréchal Soult, et que c'était également Favis de quelques amis qu'il avait consultés.
S"" M. Pelet, ajouta-t-il, est fort incertain; « mais je -) verrai madame Pelet qui, je l'espère, le décidera. »
Il fallait aussi choisir un ministre de la guerre. Celui qu'on avait mis en avant, recommandable à plusieurs titres, mais qui n'avait pas le même prestige que le maréchal Soult, avait soulevé plusieurs sortes d'objections—
Sur tout cela, M. Thicrs, avec une facilité merveilleuse, prit la parole et dit : a Nous serions bien bons -» de nous arrêter devant de tels récits ! Le centre *) gauche à bout parce que Cunin refuse! Eh! mon *> Dieu! prenons Sauzet, qui certes ne refusera pas. " M. Teste refuse : voilà Vivien, nommons-le à sa place. »
Quant à celui qu*on avait d'abord désigné pour mini.stre de la guerre, M. Thiers, qui était plus touché de ses qualités militaires que du reste, entreprit aussi de répondre... mais sans trop insister. Au surplus, dit-il, tt voyons d'autres noms » .
Il prit alors , dans l'Almanach royal qui se trouvait sur le bureau, la liste des lieutenants généraux de cette époque, et, par un jugement rapide de chacun d'eux, en raison de l'âge, de la santé, de l'aptitude ; leur biographie, qui souvent nous Gt éclater de rire, les constitua à peu près dans un état complet d'incapacité politique. J'ai songé depuis que si un tel discours eut pu être pro- IV. * 3
4% SKSSIO.V DE 1839.
ûoncé dans la discussion de la loi sur rétat-majqr, tous eussent été mis dans la réserve : — vrai chapitre militaire de Saint-Denis !
Il revint donc à son candidat et vanta ses qualités. On le laissa dire : le candidat n'était pas présent, et il devait nécessairement y avoir une seconde conférence où il serait appelé
M. Passy avait aussi vu quelque inconvénient... à mettre M. Teste à l'intérieur *...
Une autre difficulté nous occupa. M. Passy, chargé de composer le Cabinet, ne se portait pas comme président du Conseil: il n'en désignait aucun, et l'on jeta en avant que le garde des sceaux présiderait ks délibérations du Conseil.
Je réclamai contre ce que j'appelais une nouveauté : une présidence qui n'en était pas une I Je déclarai hautement, que je ne voudrais à aucun prix de la présidence réelle du Conseil ; que je laissais cet honneur à d'autres; mais que je ne voulais pas davantage d'un simulacre qui ne servirait qu'à abuser le public et me mettre dans une fausse position : u Choisissez, disais-je, » qui vous voudrez parmi xoxxs^je n exclus que moi, V mais choisissez un président. »
On répliqua que j'étais dans l'erreur : que la présidence des délibérations, du tapis vert du Conseil, était dévolue de droit au garde des sceaux, qui siégeait à droite de Sa Majesté; que, sans doute, ce n'était pas la présidence politique du Conseil , qu'on y pourvoirait j)lus tard; mais que ce n'était pas une raison pour ne pas en user ici comme avec les autres Gardes des sceaux. — J'insistai. — Cela dura même assez longtemps; mais, finalement, personne ne voulut dire le mot de
• Voyez la noie p. 40.
MIMSTKRK PASSY. 35
l'énigme, et nous nous séparâmes sans que je pusse pénétrer la véritable intention de ces messieurs '.
Il fut convenu que M. Passy irait rendre compte au Roi de la conférence ; qu'il verrait madame Pelet, afin de décider son mari à accepter, non plus seulement le ministère de l'instruction publique, mais celui de l'intérieur. Il se chargea de voir Sauzet , disant qu'il en répondait; et enfin l'on convint que les présents et les absents seraient convoqués pour le lendemain à l'heure qu'indiquerait M. Passy, afin de conférer de nouveau et d'aller ensuite chez le Roi.
Voici maintenant ce qui me fut révélé dans l'intervalle :
l"" En rentrant chez moi, j'appris par M. Delamarre, préfet du Cantal, ancien sous-préfet de Clamecy, qui le tenait de Dessaurct, député de son département et l'un des organes des 221, que le refus de M. Cunin- Gridaine n'était pas un fait indifférent, comme nous l'avait dit assez nonchalamment M. Passy, ni même un refus simplement individuel ; mais que ce refus et le motif du refus (celui de préférer la combinaison Soult) avaient reçu l'approbation, non pas seulement de quelques amis isolés, mais l'approbation unanime de la Commission des 221. Cette commission, réunie chez Jacqueminot, avait les pleins pouvoirs de la réunion des 221, dont M. Cunin était le président et le candidat éventuel ; de sorte que nous étions en présence — d'une combinaison rivale (celle du maréchal Soult, qui n'était pas abandonnée), — et d'une majorité éventuelle pour cette combinaison (savoir celle des 221, à laquelle pourraient bien se rallier encore quelques défectionnaires).
* Voyez ci-dessus, p. I(>, 17 et ci-après, p. 36.
36 SESSIOX DE 1839.
2"" Le fait de la combinaison Soult en regai*d de la combinaispn Passy était rendu palpable, non-seulement par son refus de venir avec nous, mais par un article très-significatif du petit Moniteur parisien. Dans son numéro du 29, qui avait paru le 28 au soir, ce journal, qui avait un caractère semi-officiel, contenait en saillie et entre deux filets Tarticle suivant :
I\TËRi£(jR. — a M. le maréchal duc de Dalmatie ayant 5) prié le Roi de le dispenser de présenter à Sa Majesié î5 la formation du ministère dans les circonstances acyy tuclles, le Roi a appelé M. Hippolyte Passy, Prési- » dent de la Chambre des députés, qui s'est chargé de îî cette mission. »
3' J'appris, le lendemain malin, que, dans une conférence tenue en mon absence quelque temps auparavant, il y avait eu une altercation assez vive entre MM. Thiers, Passy et Dufauro, au sujet de la présidence du Conseil par M. Thiers, contre laquelle ils s'étaient fortement prononcés. Et cela m'expliqua pourquoi, à loute force, et en vue de sauver cet inconvénient, ces Messieurs avaient voulu déférer au garde des sceaux nnc présidence bâtarde, qui n'eût été qu'un séquestre provisoire, jusqu'à ce que la dispute se reproduisit plus forte et plus vive au sein même du Conseil une fois constitué ! — C'était évidemment un germe de rupture.
4"" Je voulus vérifier le fait relatif au futur ministre de la guerre, et savoir si M. Passy avait dit vrai, ou
s'il s'était trompé. Je remontai à la source * , et le
fait me fut expressément confirmé.
Je consultai mes frères; je vis plusieurs hommes graves, enlre autres M. Le Peletior d'Aunay; je leur
* AI. le duc de Broglie cl le Roi.
MIXISTÈRE PASSY. 3T
exposai ces faits et la résolution où j'étais de me retirer d'une situation qui me semblait ne préparer que des mécomptes et des déceptions. — On fut de mon avis.
Je me rendis alors chez M. Passy, une demi-heure avant le moment du rendez-vous général. Je lui reprochai vivement de ne m'avoir pas soutenu la veille , quand j'avais mis en avant les faits qu'il m'avait révélés sur le compte de l'un des candidats, puisque ce fait était vrai, et que je venais d'en avoir h confirmation. H affirma de nouveau que le fait était exact, en me donnant ainsi la mesure de sa faiblesse, mœrens ac probans.
Je lui demandai aussi pourquoi il nous avait dit que Teste refusait, sans nous faire connaître qu'il eût accepté un autre ministère que le commervey par exemple, Vtntérieur, et pourquoi il n'avait pas dit tout haut le motif pour lequel il s'y opposait, quand ce motif prouvait qu'il n'estimait ni l'un ni l'autre des deux candidats qui étaient en jeu dans son objection.
Je lui dis ensuite d'un ton très-résolu : u Eh bien! T) les deux faits qui précèdent suffiraient pour décider » ma retraite d'une combinaison avec des hommes y> dont vous avez cette opinion. Mais, pour ne blesser r> personne, je ne ferai valoir que deux raisons parle- » mentaires : V l'absence d'un Président du Conseil ; » 2'' le défaut de majorité rendu probable par les cir- « constances qui ont accompagné le refus de M. Cuninn Gridaine ; » — circonstances dont je lui rendis compte, telles qu'on me les avait rapportées.
Ces Messieurs arrivèrent, et je leur exposai mes motifs. J'avoue que le chagrin de plusieurs fut grand : on désirait arriver au ministère. Mais mon parti était pris. J'eusse mieux fait de refuser dès la veille ; mais les choses étaient encore entières. Même devant le Roi,
38 SESSIOX DE 1839.
j'aurais pu rompre et me retirer, eofiime avait fait M. Thiers le 21 mars; car il vaut mieux, jusqu'au pied des autels, dire non, et rompre un mariage prêt à se faire, que de consommer une union funeste. — Je tins bon, et je me relirid.
Il est à remarquer toutefois que je laissais chez M. Passy trois avocats tous propres à fairç des gardes des sceaux, Sauzet, Dufaure et Vivien I — Pourquoi n'ont-ils pas désigné parmi eux celui qui serait ministre à ma place? — Us aimèrent mieux se séparer, et déclarer la combinaison rompue.
On peut voir, à la date du 30 avril, dans quels termes les journaux de la coalition ont rendu compte de cet événement. Quelques-uns ont approuvé mes motifs de refus; d'autres s'en sont montrés mécontents. Mais l'irritation s'est surtout produite parmi les ambitions collatérales qui flanquaient le ministère projeté, et qui voyaient leurs espérances détruites ou ajournées par celte rupture!...
J'aurais dû m'en soucier fort peu; laisser pénétrer mes motifs dans l'opinion, et attendre les interpellations qu'on aurait jugé à propos de renouveler; je pouvais m'en rapporter là-dessus à M. Mauguin. Mais le Roi était violemment attaqué; on imputait la rupture à son influence. On était au 30 avril; le lendemain , c'était le jour de sa fête; quel triste bouquet que ce concert d'accusations et de reproches! — Trèsrésolu à tout braver pour ce qui me regardait, mon respect pour la Couronne et mon attachement pour le Roi ne me permettaient pas de le laisser calomnier à mon occasion , et je me devais à moi-même de ne pas accepter la position qu'un journal avait voulu me faire, a d'un courtisan qui avait accédé au secret désir du
MIXISTKRE PASSY. 99
» maître n. Pour rendre la chose plus croyable contre le Roi et contre moi, le Courrier français avait affirmé, quoique le fait fût entièrement controuvé, a que j'étais Ti allé au château quatre fois dans la matinée du 29 » .
Ces raisons me décidèrent, et, le lendemain, à l'ouverture de la séance du 30, je demandai la parole, et je donnai de mon propre mouvement des explications sur la rupture de la combinaison ministérielle confiée à M. Passy.
Ce discours ne devait plaire à aucune des deux moitiés de la Chambre. 11 devait déplaire à la coalition, qui voyait ses espérances déçues; déplaire au centre (les 221), dont j'accusais les manœuvres et les secrètes dispositions; enfin, déplaire au public de U Bourse, qui, peu soucieux de la réputation de tel ou tel homme politique, ne désirait qu'une chose : la^n quelconque de la crise ministérielle qui entravait les affaires!
Aussi mon discours, je l'avoue sans peine, fut assee souvent accueilli par des murmures et des interruptions. U eût mieux valu me réduire à ce peu de mots, et dire sèchement : — u Messieurs , je prends sur moi » seul la responsabilité de la rupture , parce que je ne » m'y suis décidé que par ma propre impulsion. — V J'ai reconnu que je ne pouvais entrer dans le Ca- » binet :'V parce qu'il n'avait pas de Président du Ti Conseil; 2*" parce qu'il n'avait pas de chance cern taine de majorité en présence de l'attitude qu'avait » prise et que gardait l'ancienne majorité; 3"* parce » que des faits particuliers^ qui m'avaient été révélés, n élevaient des objections personnelles que ma con- T» science ne pouvait surmonter. »
Tout était là dedans , et l'effet en ma faveur eût été certain.
40 SESSIOX DE 1839.
Mais il suffit pour moi que j'aie agi en conscience et avec conviction, et je n'ai pas eu à m'en repentir; la suite l'a prouvé.
On me croyait mécontent, parce que j'avais été blessé de ce mauvais accueil, et l'on s'attendait à me trouver plus flexible. — Dès le même soir, à onze heures, un de mes amis, Leyraud, député de la Creuse, me fut dépéché pour m'oiïrir d'entrer dans la combi* naison du maréchal Soult, avec Teste, Sauzet etPassy, qui avaient déjà passé de ce côté. » Non, mon ami, lui » dis-je, car on alléguerait, à tort, mais avec quelque » apparence, que je n'avais fait manquer une combi- » naison que pour faire réussir l'autre. »
Le 8 mai, à midi, Cunin-Gridaine vint me voir en sortant de chez le Roi, et me pressa également d'entrer dans le ministère Soult, dont il ferait partie, lui, ainsi que Ducbàtel, Teste, Passy, etc. — Je refusai encore , disant que j'avais rompu l'autre combinaison par honneur -et par conscience, mais que je ne voulais ni déserter ni trahir l'opiuion à laquelle appartenaient des hommes même dont les réticences m'avaient déplu.
Le même jour, à deux heures, séance publique; discours de Lamartine, Un passage de ce discours m'autorise à jeler au milieu, cette exclamation dont l'effet fut prodigieux : — « Oui, j'ai dit la vérité, et je » n'ai pas tout dit M... «
Une courte explication donnée à mes voisins, sur mes motifs tenus secrets dans le principe, mais ré-
• En effet, si sur certains poinfs j'avais clé un peu énignialîque , cVst qu'il s'a<jissait d'objections personnelles. Or, c'est surtout quand il s'agit des personnes, qu'on doit reconnaître la vérité de ce mot aUribué à sir Robert Peel : a On peut tout faire, mais on ne peut pas tout dire. »
MIXJSTKRE PASSY. 41
vélos successivement dans les conversations particulières , circula sur les bancs et produisit le meilleur effet. — Depuis ce temps, Topinion dans la Chambre s^est de plus en plus éclairée et rectiGée sur ce point; on a compris et approuvé mes refus.
Pendant la séance, on me remit une lettre du Roi, qui me mandait aux Tuileries, dans la soirée. J^étais si fatigué de tous ces tiraillements, et si peu jaloux de me rembarquer dans cette galère, que je m'en excusai, et je chargeai Valout de dire à Sa Majesté qu'en l'état des choses, il valait mieux différer ma visite; que j'allais partir pour Nogcnt; que j'en reviendrais le surlendemain, 10, et que j'irais chez le Roi.
Le 10, j'y allai à huit heures du soir. Le Roi me pressa avec de vives inslances d'entrer dans le ministère avec Duchàlel. Je répondis en ces termes : a Sire, » j'ai quitté les autres par trois motifs : V un motif » constitutionnel, le manque de Président réel; 2^ un » moiif parlementaire j le manque probable de majo- » rite ; 3" un motif moral, fondé sur quelques objec- » lions personnelles. — Je les ai quittés, mais je ne » les ai point trahis; et je n'entrerai pas dans une com- » binaison qui exclurait des hommes de mon opinion » pour les remplacer par des hommes d'une nuance » contraire. »
Le 3 mai, le Roi reçut les dames à l'occasion de sa fête. II s'arrêta devant madame Dupin, lui fit des compliments , et lui dit qu'il savait qu'elle était très-opposée à mon entrée au ministère; — qu'au surplus, j'avais bienfait de ne pas entrer dans ce guêpier; que cela n aurait pas duré longtemps, . .
J'avais donc eu raison de m'en retirer tout à fait.
Fin de la crise. — Ministère du VI mai 1839.
Cependant Topinion publique était aussi fatiguée de la crise que la Chambre des députés. — Les factions en profitèrent; elles crurent le moment favorable pour se produire en tumulte : une émeute éclata le 12 mai.
La crainte qu'elle inspira détermina, le jour même, dans la soirée, la soudaine formation d^m cabinet, «qui fut plutôt, dit un écrivain, l'expression d'un » dévouement de personnes, que la représentation » d'une majorité quelconque, ou l'expression d'un » principe parlementaire. »
Personnel du ministère :
Affaires étrangères, maréchal Soult. — Intérieur, comte Duchâtel. — Guerre, général Schneider. — Finances, Passy. — Marine, Duperré. — Justice, Teste. — Instruction publique, Villemain. — Agriculture et Cœmnerce y Cunin-Gridaine. — Travaux jmblics, Dufaure.
14 mai. — M. Sauzet, Président.
M. Passy étant devenu ministre, il fallut nommer un autre président à sa place. La lutte s'établit entre M. Sauzet, candidat du ministère, et M. Thiers, resté en dehors, et à qui, de ce moment, ses amis décer* nèrent le tilre a d'illustre chef du centre gauche ».
Le scrutin révéla la division des opinions. Au premier tour, M. Thiers obtint 201 voix, et M Saucet 199; 21 voix perdues. Au second tour, sur 424 voûtants, M. Sauzet obtint juste la majorité de 213 voix, et M. Thiers seulement 206. — M. Sauzet fut proclamé président.
Ganneron et Jacqueminot furent nommés vice-présidents par 201 voix.
QUESTION DOBIEMT. 43
Travaux de la Session de 1839.
Certainement, le Miûistère renfermait des spécialités recommandables parleur mérite personnel ; mais ce n'en était pas moins un amalgame fort discordant. Ses intentions étaient excellentes ; ses tentatives pouvaient être louables, mais elles devaient naturellement échouer devant les éléments épars d'une Chambre aussi divisée.
Parmi les projets de loi soumis à la Chambre des Députés, il en est deux auxquels j'ai pris une part sérieuse: la loi relative à la question d'Orient; celle concernant les chemins de fer.
Question d'Orient. — 2 juillet.
Depuis le traité de Kutaya en 1833, entre l'Egypte et la Porte Ottomane, !a Russie avait conclu en 1838 le traité d'alliance défensive signé à Unkiar-Skélessi, et ne s'était éloignée du Bosphore qu'à la demande de la France et de l'Angleterre. Jusqu'alors la paix avait été maintenue ; mais les événements récents annonçaient des hostilités prochaines, et Méhémet-Ali avait fait marcher ses troupes contre l'armée du Sultan qui se disposait à envahir ses frontières de Syrie.
Ainsi la Russie, sous couleur de protectorat, devenait un péril pour Constantinople ; — le Sultan , en attaquant Méhémet-AIi^ menaçait d'affaiblir l'Egypte. L'Angleterre voulait bien que nous l'aidassions à empêcher la Russie de dominer sur le Bosphore ; mais ellemême avait la secrète pensée de dominer du côté de l'isthme de Suez. La politique de la France était d'accord avec la politique anglaise sur la première question ; il n'en était pas de même de la seconde.
Dans tous les cas, ces faits menaçants nécessitaient l'accroissement de nos forces navales dans la Méditer-
ranée. Un crédit de 10 millions éiait demandé à cet eflel.
La discussion fut vive et animée. — On avait entendu le duc de Valmy, MM. de Carné, Auguis, Denis, Lamartine , Villemain , Alexandre de Laborde y de Tocqueville, Pages de l'Ariége, Guizot, Berryer. Je pris la parole le dernier, immédiatement avant AL Jouffroj, rapporteur , qui devait résumer et fermer le débat.
Voici quelques passages de ce discours, qui, encore aujourd'hui, conserve un intérêt d'actualité :
« Cette question est plus vaste que les autres, parce
qu'elle inlércsse toutes les puissances; elle est plus compliquée, parce qu'elle les intéresse h divers dejjrés et sous des rapports qui ne sont pas les mômes. On peut la poser, on peut la discuter, la débattre, en suivre toutes les phases; et cette carrière a été brillamment parcourue, à tel point, qu'il s'agit bien moins aujourd'hui de rentrer dans les détails, que de préciser la ques^ lion et de la ramener au véritable point de vue sous lequel elle doit élrc considérée et appréciée dans cette Chambre.
» La situation de la France, sa position dans la question d'Orient, est plus noble que celle d'aucune autre puissance, parce qu'elle est plus désintéressée. Ce qui la conduit n'est pas un intérêt égoïste i un intérêt où elle veuille prévaloir contre l'intérêt général des autres puissances : elle ne veut défendre que Tintérél de tous, satisfaite qu'elle sera d'y trouver sa part, la grande pari qui lui appartient.
r? Ainsi, ce que nous voulons, si Méhémet-Ali se maintient en Egypte, lui et sa postérité, c'est que l'Egypte ne soit pas asservie à l'Angleterre ; de même que du côté de la Porle , si nous désirons que cet État se mainlienne, au moins dans ce qui en resic, c*est qu'elle soit affranchie d'un protectorat du côté d'une autre puissance qui la tiendrait dans une espèce de servitude.
T) Nous voulons un libre passage pour tous , au profil de tous les peuples commerçants, par ce que j'appellerai les deux Bosphor€S, le passage des Dardanelles et le passage de l'isthme de Stiez, C'est là ce que nous voulons dans l'intérêt général, dont nous pouvons être les glorieux organes. Nous devons vouloir que le passage des Dardanelles ne soit pas plus interdit aux vai»-
QLESTIOM DORIEX'T. 45
seaux des autres puissances, que le passage de Tisthme de Suez ne soiL interdit aux voyageurs et aux commerçants de tous les pays. Nous ne voulons pas que Tua ou l'autre devienne le monopole d'aucune des puissances, parce que cela ne pourrait pas être accordé à Tune d'elles sans que ce fût au détriment de toutes, et sans qu'il en résultât, au prolit d'une seule, un avantage qui alarmerait justement les autres peuples.
Il La paix sera-t-elle troublée? Y auro-t-il un vaste conflit? Ou verra-t-on consacrer ce qu'on appelle le statu quo? Dans mon opinion, la paix sera probablement maintenue; tout le monde est trop bien averti , cbacun s'observe , et j'ai peine à croire que les choses dégénèrent quant à présent en un conflit sérieux.
n Mais quelles seront les bases de cette pacification ? Se conlentcra-t-on de s'abstenir? Sera-ce un statu quo qui laissera le relourde la même question imminent? Ou, au contraire, proGtera-1-on de la situation où l'on est pour régler l'avenir, pour empêcher le conflit de renaître, pour prévoir les éventualités qui se présentent le plus naturellement à l'esprit? — Certainement, si toutes les puissances étaient animées du même esprit que la France, si toutes ne voulaient que la liberté des mers, la liberté (les passages, des avantages commerciaux qui pussent être également répartis entre les difXérents peuples qui parcourent la Méditerranée, ce serait une cbose magnifique qu'un traité dans lequel les puissances s'accorderaient pour consacrer un tel résultat! — Mais c'est ici que se présentent les difficultés.
» Le conflit commence par l' approche de deux puissances qui sont en présence, la Turquie et le Pacba d'Egypte. Mais il faut savoir d'abord si la Turquie et le Pacba sont disposés à accepter votre médiation
» Pour qu'un traité eût lieu, il faudrait aussi l'accession de la Russie, de l'Autriche, de l'Angleterre, comme celle de la France. Eh bien ! la Russie, j'en suis convaincu, veut le statu quo; elle ne veut pas hi guerre ; elle ne veut rien prendre au Sultan quant à présent; elle le secourrait volontiers, elle lui enverrait des armes, des vaisseaux, des munitions; elte se retirerait même avec celte bonne foi des traités dont on a parlé , mais en laissant la Turquie dans un état encore plus faible que la position où elle l'a placée, et qui, de protectorat en protectorat, finirait par rendre sa situation désespérée. La Russie ne travaillera pas à
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détruire Tcmpire olloman, elle ne lui prendra pas un arpent de terre; elle travaillera contre ceux qui se déclareraient ses ennemis. Mais si la Russie veut le statu qtio, ne vous y troinpei pas, elle le veut parce qu'il lui est avantageux et qu'elle a c<mquis par ses conventions particulières d'immenses avantages,
n 11 n'y a que la Russie réellement intéressée à ce statu qno qui lient la Turquie dans sa dépendance, et qui lui permet, à toute occasion, d'accomplir ses desseins, qu'elle n'est pas tenue de nous révéler, mais qu'il nous est permis de pressentir et de pénétrer. (Mouvement d'approbation.)
r Cela expliquerait certaine politique qui n'accède pas a la nôtre, qui hésite à se prononcer pour notre Gouvernement; ces prétentions qui cherchent à donner de la force aux divisions qui nous affaiblissent et qui tendent à détruire notre Gouvernement; car, soyez>en sûrs, si jamais la Russie marche sur Gonstanlinople (et, comme le disait M. Guizot, u quand la Providence le voudra, ces destinées pourront s'accomplir»), ce ne sera jamais quand l'Europe sera calme, quand elle sera sur ses gardes; mais au premier conflit qu'on parviendrait à allumer, ce sera alors que la Russie profitera de vos querelles pour assouvir son ambition. (Très-bien! très-bien!)
}' Ainsi , il est certain que la Russie n'entrerait pas dans le projet d'une négociation, qu'elle n'abdiquerait pas son protectorat. Une chose non moins certaine, c'est que la Turquie n'aurait pas la force de se soustraire au danger de ce protectorat , si vous ne lui en offriez pas «n supérieur auquel elle pût se fier, et qui la rassurât contre la protection toujours imminente de la Russie,
» On a fait sur la Turquie de singuliers tableaux, Messieurs, et je ne nrarrôlcrai qu'à ce qu'a dit M. Guizot. Pour nous montrer que la Turquie n'était pas si faible, et qu'elle était encore passablement forte , il nous a dit que depuis longtemps on n'avait rien conquis sur elle; ce qui ne l'a pas empêché de convenir qu'elle avait prodigieusement perdu, parce que plusieurs provinces s'étaient séparées d'elle. — Eh bien, cetle manière d'affaiblissement est, à mon avis, plus grave que l'autre : car si on perd quelque territoire après s'être vaillamment battu, il reste la preuve de la vigueur qu'on a montrée dans la lutte, il peut y avoir encore de la gloire à succomber devant un ennemi on plus habile ou plus fort.
QLESTIOX D'ORIEXT. 47
» Mais quand dos provinces se démembrent d'clles-mômes, en se séparant d'an empire ; quand cet empire n'a plus la force de les retenir sous son obéissance; quand ce sont des États qui, en face du reste de TEmpire, se constituent en Etats indépendants ; vous en prenez argument pour dire que cet empire a encore uiM grande vic^ueur! C'est conune si vous disiez qu'un bomme est plus sain, parce qu'au lieu. de perdre un bras d'un coup de sabre, il l'a perdu par la gangr^nc. (On rit.)
T Les provinces qui se détachent sont pires que la conquête. Ou peut perdre et puis ressaisir; mais quand il y a décomposition, la réorganisation est impossible.
r . . . *. . C'est parce que l'empire turc est dans cette situation, qu'il est obligé de subir des protectorats. Ce n'est pas de son plein gré ; il en voit tout le péril ; c'est malgré lui qu'il a subi le protectorat de la Russie; et il ne s'y soustraira pas, si vous ne lui en offrez pas un qui puisse le rassurer complètement contre celui qu'il s'agirait de quitter. (C'est vrai.)
r Je passe à une autre réflexion . — Si la Russie ne veut pas entrer dans les négociations, les trois autres puissances aurontelles assez d'énergie et de résolution pour comprendre qu'il est de leur intérêt de s'allier ensemble pour régler l'avenir de l'empire turc? I^a France, l'Autriche, l'Angleterre, feront-elles un traité où l'on promettra une protection efficace à la Turquie, et la Turquie l'acceptera-t-elle? Feront-elles un traité où elles j^nrantiront rintègrité du territoire turc, où elles stipuleront le libre passage des Dardanelles au profit de toutes les puissances, In libre entrée de la mer Noire , non-seulement aux vaisseaux marchands, mais, s'il était besoin, aux vaisseaux de guerre? C'est ici que vous rencontrez de nouvelles difBcultés, quoique vous ne soyez plus que trois.
n Je commeace par la puissance qui, en apparence, a le plus d'intérêt. Si la Russie a un intérêt d'ambition, l'Autriche a un intérêt de conservation ; le seul ilcuvo qui la traverse dans toute sa longueur, c'est le Danube; elle a lu un intérêt analogue à celui de la Russie. Conkme elle, la Russie a intérêt à ce que le passage soit libre, mais pour elle seule : elle veut pouvoir l'ouvrir et le fermer. L'Autriche n'a pas la ^irélention de le fermer aux autres, mais elle voudrait la liberté pour l'aller et le retour: Elle est voisine par son territoire de lu Turquie et 9e la Russie ;
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die a un inlcrét immense à te que la Russie ne s^cmparc pas de Conslanlinople , et ne fasse pas la loi aux Dardanelles. Mais, Messieurs, rAutriche est la puissance qui s* aventure le moins; c'est celle qui, dans Toccasion, fait plutôt usage de l'habileté que que de la force prématurément déployée * . L'Autriche probablement, si Tévénement était proche, se prononcerait bien accompajjnée de ses alliés ; mais , d'avance , conclurait-elle un traité sans la Russie, un traité qui, par là même, deviendrait hostile à la Russie, en ce sens qu'il serait en opposition avec ses prétentions et ses intérêts et en opposition avec l'attitude qu'elle a prise vis-à-vis de la Turquie?
» L'Angleterre sera d'accord avec nous pour Conslhntijiople. Si la question n'était que là, elle serait constamment, et en tous points, d'accord avec nous pour les Dardanelles et la mer Noire.
n Mais il y a une autre partie de la question; il y a un autre point de la Méditerranée où V Angleterre devient Russie à son tour; où elle est, pour Visthnie de Suez, vis-à-vis de Méhémet- Ali, ce que la Russie est aux Dardanelles vis-à-vis du Sultan.
n Dans un cas donné, si, par exemple, la Russie s'emparait
des Dardanelles, l'Angleterre ne voudrait-elle pas s'assurer aussi
des avantages particuliers? C'est-à-dire ce que nous redoutons le
• plus, une puissance qui jouirait d'un avantage immense à l'ex'-
clusion des autres.
^ Consentirait-elle à moti(/re d'avance la question de V isthme de Suez, comme la question du Bosphore? Et admettrait-elle pour la mer Rouge la même liberté qu'on stipulerait pour la mer Noire?
î) Voilù, Messieurs, les difficultés. On peut les voir; on peut, on doit les pressentir pour montrer qu'avec toute la grandeur de la France, toute son énergie, toute sa puissance, ce ne sont pas néanmoins des questions que nous puissions résoudre ici; car ce ne sont pas des questions de droit , mais des questions de politique, d'événements.
^ On l'a bien xu dans la guerre de Crimée en 1855 et 1856. Qaoiqae la plus rapprochée da champ de bataille, et la plai intéreitée certainement à empêcher un accroissement démesuré de feropire de Russie, déjà si vaste et si paissant, l'Autriche, tint qu'a duré le combat, est restée Varmc au Irai; — et aassitôt après la paix signée , elle aurait roula en recueillir tout la frkitt sur le Danube , en empêchant les principautés de Moldavie et de Valachie da . s'unir et de se dQnslituer, etc.
QLËSTIOX D ORIËXT. 49
^ Supposons enfin , ce qui peut arriver, que vous n'aurez pas de traités avec les quatre puissances; que vous n*en aurez même pas avec trois, qu*il y aura un statu quo qui fera cesser le conflit pour Tinstant, mais qui le réservera seulement pour Tavenir : en ce cas , la France peut rester seule ; je ne m*en effraye en aucune manière. Quand elle sera réduite à cet isolement, avec sa liberté comme avec sa puissance, si elle ne peut pas décider les événements, il lui appartient de les surveiller.
» Ainsi, le jour où ce qu'on redoute éclatera, où il y aura une agression déclarée sur la Méditerranée, où ce ne serait pas seulement le sultan qui se battrait avec un de ses pachas , mais où Tune des puissances européennes voudrait s'attribuer un avantage exclusif au détriment des autres, non-seulement la France aurait droit de s'opposer à cette tentative, mais eUe devra inter^ venir, elle devra le faire avec énergie, avec toute la force de résolution qui appartient à une grande nation qui sait vouloir, ( Bravo ! )
n Mais demander quant à présent au ministère un plan de campagne, ce serait la même chose que si on répondait à un général chargé de vous mener au combat : — u Je le veux bien , n mais vous n'avez pas mis votre plan d'attaque à l'ordre du n jour de l'armée ! Vous n'avez pas dit par quel côté vous vous r^ proposez d'attaquer l'ennemi. » — Certes, ce ne serait pas le
moyen de le vaincre
n La discussion ne peut pas aller plus loin. J'approuve la diligence du cabinet à demander un crédit éventuel : je désire qu'il ait une politique ferme, suivie avec constance, déclarée à propos à ceux à qui il doit parler
» Pour nous , la seule chose qu'il y ait à faire en ce moment est d'accorder au Gouvernement la somme qu'il demande, et de s'en rapporter à sa sagesse, en lui souhaitant de la résolution, r. (Mouvement prolongé d'adhésion.)
Le crédit de 10 millions a été voté à la majorité de 287 boules blanches contre 26 boules noires.
Ce discours a été réimprimé dans le temps avec cette épigraphe qui en exprime la pensée dominante : Liberté des deux Bosphores.
50 S£SS10\ DE ÎBZ^.
Dans la discussion générale sur les Chetnins de fer. (4juiiieil839.)
L'Anglelerre et la Belgique se couvraient de chemins de fer, et la France n'en avaîi encore que fort peu. On hésitait sur le meilleur mode à employer pour réussir. — L'Etat, dans le principe, avait voulu fi'eo charger; mais il n'y avait pas mis assez de détermination. Ainsi, au lieu de proposer d'abord une grande ligne : celle de Marseille à Paris avec prolongement sur Boulogne ou sur iuâlais d'une part, et de l'autre par Valencîennes «mr ia Belgique ; d'y appliquer ions les fonds disponibles , d'y travailler d^ urgence , et d'obtenir immédiatement un grand résultat ; au lieu de pourvoir ainsi par une forte initiative à ce qui était de l'intérêt le plus général; — le Gouvernement, voulant contenter tout le monde à la fois, avait conçu uo projet gigantesque qui embrassait des chemins de fer dans toutes les directions: on évaluait Texécution à trois milliards, et elle en eût coûté six ; car la suite a prouvé que, dans ces premiers temps, où l'on manquait d'expérience , les évaluations étaient toujours au moins de moitié au-dessous du vrai.
Alors se présentèrent les Compagnies. — Mais si quelques-unes offraient des noms solides, capables d'une sérieuse exécution, bientôt d'avides spéculateurs voulurent exploiter la mine à leur profit. Ils s'annonçaient comme Inventeurs d'un chemin de fer de tel lieu à tel autre ; et puis, sans études préalables su£Bsante8 pour s'éclairer sur le mérite de leur projet , sans aucuns capitaux pour le réaliser, ils sollicitaient du Gouvernement une concession, pour en faire un sujet d'agiotage.
OHKIIIIVS DE FER. M
Dès qu'on en avait obtenu la permission , on se constituait en société anom/me; on créait une administration àvBS laquelle les inventeurs s'attribuaient les premières places avec de gros appointements ; on recrutait parmi les netabiUtés poUtiqnes Ae^ nonis de personnages qui devaient composer un conseil d'administration et leurrer le public en lui donnant comme perspective la garantie attachée à l'illustration de leurs titres. On eiBployait encore un autre moyen. Sur la totalilé des actions au porteur qu'il s'agissait d'émettre et de négocier dans le public y les chefs de l'entreprise s'en réservaient un assez grand nombre : les unes pour euxmêmes en toute propriété, à titre de préciput, comme formant le prix de leur ifwention; les autres pour en gratifier çà et là certains individus dont Vinjluence pouvait être utile à la société afin d'obtenir les meilleures condilieiis possibles.
Et puis, ces conditions o(>tenues, f agiotage s'emparait de la chose ; les actions étaient cotées à la Bourse ; on eiBployait miHe moyens pour produire la hausse ; et quand les actî#ns domestiques, les actions des meneurs, étaient écoulées, le but des inventeurs était atteint. Le chemin ne se faisait pas, et, après avoir payé quelque temps des dividendes trompeurs, pris sur le capital à défaut de profits, il fallait ou déclarer une faillite, ou recourir au Gouvernement et à la législature pour obtenir des conditions plus favorables, capables de ranimer l'entreprise et de la remettre à flot.
Ce mode d'opérer une fois trouvé, on le vit pratiquer non-seulement pour les chemins de fer, mais pour beaucoup d'autres spéculations commerciales imaginées par des chevaliers d'industrie, qui pendant longtemps ont ainsi leurré et trompé le public.
52 SKSSIOX DK 1839.
Bornons-nous aux chemins de fer.
Plusieurs entreprises déçues dans leurs espérances , arrêtées dans leurs moyens d'exécution, réclamèrent auprès du Gouvernement. Au lieu d'accuser leur propre imprévoyance et l'incertitude de leurs calculs, elles poussaient la hardiesse jusqu'à accuser les ingénieurs de les avoir trompées dans leurs évaluations, et les Chambres elles-mêmes d'avoir trop légèrement donné la sanction législative à des projets qui n'avaient pas été su£Bsamment étudiés !
Le Gouvernement, au lieu de leur répondre qu'il y avait tout à la fois loi et contrat, et qu'elles devaient exécuter leurs engagements, ou subir la conséquence de leur inexécution avec perte de leur cautionnement, s'était montré disposé à leur venir en aide, lorsqu'elles s'avisèrent de demander : les unes, la simple résiliation de leurs contrats ; les autres, des modifications à leur avantage ; d'autres encore, des subventions pécuniaires.
Trois projets de loi qui avaient plus ou moins ce caractère furent présentés simultanément dans la session de 1839 par le ministère du 12 mai. — On avait agité une question de priorité entre ces divers projets; mais, avant de statuer, il fut convenu qu'il y aurait d'abord a une discussion générale dans laquelle » les différentes opinions pourraient se présenter, w dégagées de toute application directe, sans cesser n pourtant d'avoir leur influence sur les déterminations » qui pourraient être prises. »
MM. Laffitle, Barbet, Vivien, Pascalis, Galos^ Valry, le Ministre des travaux publics, MM. Motlet et de Laborde s'étaient fait entendre dans les premières séances.
GHEMIXS DK FËR. 53
Dans celle du 4 juillel, je pris la parole à mon tour, et je prononçai un discours dans lequel, m'attachant aux principes, j'invoquai d'abord les règles sur Texécuiion des contrats et des engagements qui en résultent ; j'insistai sur l'inconvénient d'accorder après coup à des concessionnaires imprudents des conditions qu'on avait refusées à des concurrents sérieux qui s'en seraient sans doute accommodés. — Enfin je m'élevai contre l'abus des sociétés anonymes, telles qu'elles étaient alors constituées, et sur la déplorable facilité qu'elles donnaient aux hommes politiques, et en général aux fonctionnaires publics, de prendre des actions dans les entreprises qu'ils sont chargés de contrôler, et de se placer ainsi entre leur intérêt personnel et leur devoir, au grand détriment de la chose publique '.
C'est là ce que M. de Lamartine , parlant aussi sur la même question , a appelé a lu parole mde, mais » véridique de M. Dupin. » — C'est aussi par ce motif, et comme expression des sentiments dont j'étais animé en le prononçant, que, faisant réimprimer ce discours, j'ai mis en tête cette réflexion de Guy Coquille au sujet des États de Blois dont il était membre : a Je crains » bien, disait-il, que chacun, au lieu de faire les » affaires du peuple , ne cherche uniquement à faire » les siennes propres. »
Vercinur
Ne pro re populi rem sibl quisque gerat.
On n'a pas oublié ce mot de Vatry à ceux qui Fin terrompaient : a Et s'il y avait ici moins d'intéressés , ^ il n'y aurait pas tant de murmures I »
' Voyez aux Annexes des extraits de ce discours.
Les enfants trouvés. — Les tours. — Les nourrices. (15 juillet 1839.)
Les révolutionnaires onl toujours montré une prédi* lection infinie pour les bâtards, ils oot changé leur nom en celui plus gracieux d'enfauts naturels, ou sim]^ Rient etfants nés hors mariage.
La Convention avait accordé une prime hmiJiUes^ mères ; une autre loi avait, en matière de succession, mis les enfants naturels sur le pied à! égalité avec les enfants nés en mariage légitime /... .
La législation subséquente^ le Code civil sortoul, ont replacé la successibiiité dans un ordre plus moral
Quant aux enfants abandonnés, appelé» aussi enfants trouvés ( parce qu'cm les rencontrait nus et délaissés sur la voie publique, où Vincent de Paul avait su les ramasser pour les réchaufler dans son sein ^ les eslourer de son zèle et les léguer à la charité publique emcilée par les accents pathétiques de ses prédications) ; — la société) continuant et soutenant Tœuvre dn saint bomm«, leur avait ouvert des asiles m ils étaient nourris et élevés aux frais de TElat.
Pour prévenir les infanticides et ménager la pudeur des mèi*es, on avait institué des Umrs, oit^ sans être vues y elles pouvaient déposer leurs enfants.
Mais bientôt ce procédé était devenu une spéculation, A Paris surtout, on vit beaucoup de femmes apporter leufs enfants à Thospicc ; puis se présenter tout à coup comme nourrices, et, moyennant salaire , demander à en être chargées. On accédait facilement à leurs vœux ; et sans qu'elles reconnussent ouvertement l'enfant, sans lui assigner un clat civil, elles remplaçaient par l'ofidce de mercenaires l'office de la mater-
LES ËXKANTS TROUVES. 55
nité. D'autres, plus opulentes, se contentaient de visiter leurs enfants , et venaient de temps en temps à l'hospice, quelquefois même en équipage, pour les voir. La généralisation de ce procédé avait causé une surcharge intolérable à la caisse des hospices ; les secours destinés aux vrais pauvres étaient absorbés en grande partie par des gens qui pouvaient se suffire à euxmêmes. On vit tout à coup d'une année à l'autre le nombre des enfants ainsi déposés aux tours augmenter d^un tien I
L'administration des hospices chercha un remède à cette situation ; elle De trouva pas de nteilleur moyen que la transpiantaiiau^ c'est-à-dire l'envoi des enfants dans un lieu plus ou moins éloigné de celui où ils avaient été déposés. — iUors la naénre parlait ; la vraie mère, menacée de se voir privée de son enfant, se révélait, et l'enfant recouvrait ainsi sa famille et son état.
Cette mesure ne produisit ainsi que de très-bons effets ; et la chariié,, sagement comprise et appliquée, n'y perdit rien.
Mais ia philanihropie ne voulut pas s'en contenter : elle jela les hauts cris ; elle plaignit les femmes qui se voyaient akm obligées de redevenir de véritables mères; etfe pfaignit les enfants auxquels, disait-on, ces transplantations pouvaient causer des nostalgies (des nostalgies à un âge où ils n'ont souvent encore aucune coanaiâaance ! ).
€es elamevr», élevées d'abord parla presse, furent bientôt transportées dans les Chambres: la tribune politique en retentit. Déjà, dans la session de 1838, séance da 3& mai, une discussion s'était élevée à ce sujet entre AL Benjamin Delessert et M. de Lamartine.
56 SESSIOX DE 1839.
Collègue de M. Delessert ' dans le Conseil général des hospices, je répliquai dans le même sens au grand orateur; et, comme aucun article n'était proposé, la question n'alla pas plus loin ^. L'année suivante, M. de Lamartine rengagea le combat. A l'occasion du budget de l'intérieur, il proposa cette fois un retranchement insignifiant quant à la somme, mais dont la portée , dirigée contre l'administration des hospices , impliquait un blâme.
Je lui répondis de nouveau dans la séance du 13 juillet 1839, en termes moins brillamment colorés que les siens, mais avec des arguments, je crois, plus solides. Je citai les faits. La Chambre fut de mon avis , et, après avoir donné à mes paroles de nombreuses marques d'approbation (Moniteur), la réduction proposée par forme d'amendement fut rejetée à la presque unanimité {ibid.).
Séance du 19 juillet 1839.
Réponse à M. Mermilliod, député du Havre, qui se plaignait de ce que le Gouvernement françnis n'avait pas suffisamment appuyé la revendication de sept esclaves fugitifs qui s'étaient retirés dans les colonies anglaises,
AT. Dupin: — u Peu importerait que les faits soient tels que les a racontés M. Mermilliod, ou tels que les a exposés M. de Tracy. C'est la question de droit qu'il faut voir, parce qu'elle a une très-grande importance.
» Je conçois que vous soyez touchés de l'intérêt du colon qui revendique son esclave, lui reprochant de s'être volé lui-même (Mouvement.); car voilà le délit! On sait comment ce délit était
* M. B. Delessert était un grand homme de bien, expert en toutes sortes de bonnes œuvres. (Voy. t. Ill, page 332.)
* Ce discours a été réimprimé dans l'Appendice du t. IX des liéquisitoireSy page 26iî.
REVEN'DICATIOX DK SEPT ESCLAVES FUGITIFS. 57
pani avant 1830 : on coupait le jarret à Tesclave pour qu'il ne se saavAt pas une seconde fois. (Sensation.) C'est plus tard, après les réclamations de la presse et de la tribune , que cette loi barbare a été abrogée. La loi civile et coloniale reconnaît la propriété des esclaves; mais le droit naturel reste pour Fesclave de se sauver quand il peut et comme il peut.
» Ignore-t-on quelle a élé Torigine de Tesclavage des noirs ? Comment Tesclavc a-t-il élé mis en captivité? Par une appréhension violente de sa personne, par la conquête et la capture qui en a été faite alors. (Oui ! oui!)
» £h bien ! vous ne voulez pas qu'on raisonne à l'égard des liommes comme la législation clle-môme raisonne au sujet des animaux. Ouvrez les livres élémentaires du droit, vous y verrez que la capture des animaux sauvages est un moyen d'en acquérir la propriété; mais que, s'ils parviennent à s'échapper, ciwi in laxitate naiurali se recepcrint , ils sont tellement affranchis du domaine de leur premier maître, que, s'ils sont ensuite repris par d'autres, ceux-ci en deviennent Icgilimes propriétaires. — Et quand un esclave parvient à s'échapper du joug de son maître , quand il se sauve même avec un esquif ou un canot qui lui ait appartenu , cet esclave, vous allez le réclamer?
» Ah ! s'il y avait des conventions réciproques qui vous obligeassent à rendre les esclaves fugitifs, de colonie à colonie, comme on vous rendrait les vôtres ; — en un mot, s'il y avait une loi d'échange, il faudrait bien en subir les conséquences; mais, en l'absence de toute convention de ce genre, il faut bénir la législation anglaise, comme nous bénissons la nôtre, de ce qu'il n'y a pas lieu k extradition. (TnVs-bien!)
" Je vais plus loin : je suppose que ces sept esclaves aient abordé au Havre, dans votre arrondissement (On rit.) ; eh bien! le procureur du Roi dirait qu'ils sont libres; il pourrait bien les arrêter pour un délit , mais il ne pourrait pas les renvoyer ù leurs maîtres, parce que la terre française ne comporte pas d'esclaves. (Bravo !)
A/. Mermilliod. u Mais ils étaient des incendiaires ; ce n'étaient pas des esclaves fugitifs , c'étaient des coupables de vol et d'incendie. »
M, Dupln. u J'ajoute une dernière considération. Je reconnais que notre Gouvernement doit protéger nos nationaux sur tous les
58 AXXEE 1839.
point» du terrilMne'; notre marine a cette mission, eHe sVn acquitte awec zèle: mais recofinais2H)ns anssk que, s'il fallait céder ainsi ans plaintes et aox doléances êe toute espèce d'individus, négoriaflita, arranieiirs, habillants du Harre on de tout antre port qm a ^ucWfnc réclamBtion à faire , nous aurions i chaque instant à entreprendre des expéditions aussi ruineuses qu'inconsidérées, r (Marques noofebrcnses et prolon<jces d'approbation.)
Présidence dm Conseil du Domaine privé dis Roi.
La Présidence du CoDscil du Domaine privé du Roi étaii devenue vacante par la mort du respectable Borel de Brétizel ^ Sa Majesté daigna me choisir à sa phrce, et voulut me l'annoncer elle-même en ces termes pleins de bonté :
» Toileries, mardi 16 joilltt 1K39.
j» Mon cher Procureur crénéral , j'éprouve trop de plaisir à vous nommer Chef du Conseil de mon Domaine priré, pour ne |>as me donner celui de vous Tannoncer moi-même. Je regrette seulement d'être privé d'y siéger à côté de vous , comme je l'ai fait pendant tant d'années, et à des époques où vous m'avez donné des marques d'attachement dont je conserverai toujours le souvenir avec les sentiments que vous me connaisse» pour vous. ^
Je répondis le même jour à Sa Majesté :
u Sire, je remercie Votre Majesté non-seulement de ce qu'elle a bien voulu me nommer Chef du Conseil de son Domaine privé , mais aussi de la bonté qu'elle a eue de me Fannoncer elle-même, et surtout des motifs si honorables pour moi qu'elle rattache â cette nomination.
») Il y a près de vingt-deux ans , Sire , que pour la première fois je fus appelé & prendre part aux affaires du duc d'Orléans comme Conseil, et à défendre ses droits comme avocat. La lutte n'existait alors que sur des intérêts privés, et pourtant elle recevait un certain reflet politique par les attaques d'une portion de la presse, par l'animositc du parti ultra ^ et par le travers d'une
1 in fait ion clojyt à k rantrte dt la CDwr de cmation en luwenihrt ] 839.
DOMAINE PRIVÉ Dr ROI. 59
opposition dont il a fallu faire l'éducation sur la queslion de Tapanage d'Orléans ^ sorti victorieux de toutes les attaques.
T Depuis, le cercle s'est agrandi; one nouvelle carrière s'est ouverte en présence des agressions dirigées contre rétablissement de Juillet, auquel le dévouement du Roi a si heureusement donné nn chef.
r* Dans cette période de neuf années , le Roi a donné à tous rexeiiiple de la comUinee et du coura<^e , et n'a laissé aa\ antres qut rbonneur de seconder et de servir la Couronne, qui restera victorieuse aussi !
s Je suis heureux, Sire, que le Roi veuille bien me compter parmi ceux qui lui ont donné de sincères marques d'attachement; et je prie Votre Majesté de recevoir l'assurance inaltérable des sentiments de dévouement et de profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d' être. Sire, de Votre Majesté le très-obéissant et trèsfidèle serviteur : — Dupin. n
8w A. R. Madame la princesse Adélaïde, dont les biens étaient, quant à leur administration, également placés sous la haute surveillance et la direction du Conseil, vouliU aussi m'écrire à ce sujet et donner son approbation au choix du Roi son frère.
- Neuilly, IS jaillei 1839.
> Il y a quelque temps que mon frère était convenu avec moi de vous appeler & remplacer M. Borel comme chef de notre Conseil; mais il m'avait dit que, quand il vous en avait parlé, vous aviez pam désirer que cette nomination n'eût pas lieu immédiatement ; et quand vous êtes venu hier soir, j'ignorais encore qu'il l'avait signée avant-hier avant de quitter Paris; car il lui était échappé de me dire que la chose était faite , et qu'il vous avait écrit lui-même pour vous l'annoncer. J'ai eu bien des regrets de cette distraction de sa part , puisque cela m'a privée du plaisir de vous témoigner moi-même combien j'éprouve de satisfaction du nouveau lien qui vous attache encore plus à nous. Mon frère m'a fait lira k lettre que voua lui avei écrite, et qu'il n'avait pas «acora lue quand il vous a vu. 11 me charge de vous dire qu'il y est très-sensible, et j'y ajoute bien sincèrement l'assurance des sentiments que je vous garderai toujours. — Adki.aïdk
n'OftLÉAXS.r
60 AAXKE 1839.
Prix remportés au Collège par les enfants de la Reine.
(Août 1839.)
J'étais à RafBgny en vacances lorsque je vis dans les journaux Tannonce des prix remportés par deux des fils de la Reine dans la distribution solennelle des lycées de Paris. Je connaissais son cœur de mère, et la joie dont il devait être rempli; je m'empressai de lui adresser mes félicitations.
- Raffigny, 21 août 1839.
I) Madame , c*est la Reine comme mère que je viens féliciter des succès de ses enfants. Les prix obtenus par les deux plus jeunes, à Fexemple de leurs aines, sont un heureux augure qu'ils marcheront sur leurs traces , non-seulement dans leurs études , mais aussi dans la carrière des services qu'ils sont appelés A rendre à la patrie. Anvers, Conslantine , Saint- Jean d'Ulloa, nobles palmes déjà cueillies par le Prince royal, le duc de Nemours et le prince de Joinville, seront bientôt Fobjet d'une haute émulation pour les ducs d'Aumale et de Montpensier ; et, sans cesser de souhaiter la paix, si désirable en tout temps et si nécessaire aujourd'hui surtout , j'ai la confiance du moins que rien de glorieux ne se fera par nos armes sans que nos Princes y attachent aussi leurs noms. — Ainsi, le Roi n'aura pas seulement servi la France en lui consacrant ses veilles , et en appliquant aux soins du gouvernement les immenses facultés de son esprit; mais il aura doté l'avenir de. la patrie de cinq princes qui, par leurs talents, développés par une heureuse éducation, seront les appuis du trône et les défenseurs de l'État.
« Ma femme, pénétrée du souvenir des bontés de la Reine, joint ses humbles félicitations aux miennes et s'empresse de mettre ses respects aux pieds de Votre Majesté.
n J'ai l'honneur d'être , avec le plus profond respect , Madame , de Votre Majesté le très-obéissant et très-fidèle serviteur. — Dlpix. «
Sa Majesté voulut bien me répondre :
• Ea, ce 27 août 1839.
n J'ai été bien toucbée, Monsieur, de la part que vous avez prise à mes joies maternelles pour les succès universitaires de
VOYAGK A UAXDAX. 61
mon fils le duc d'Aumalc , et je vous remercie de tout mon cœur de ce que vous me dites à cette occasion d'aimable pour tous mes enfants : j'attache un grand prix à votre suffrage, et j'espère que mes enfants, en suivant les nobles exemples de leur excellent père, se rendront toujours dignes de lui et de la France, qui les trouvera toujours prêts à la servir. — Je vous prie d'être l'interprète de mon amitié auprès de madame Dupin, et recevez vous-même l'assurance de tous mes sentiments pour vous. Votre bien afTectionnéc. — Marik-Amélir. »
On sail que la Reine avait consacré dans le château de Neuilly une petite pièce uniquement destinée à recevoir, comme dans un Musée ^ les couronnes et les livres obtenus en prix par tous ses enfants , princes et princesses. On y voyait aussi leurs dessins, leurs pièces d'écriture encadrées. C'était un lieu de délices, un véritable oratoire pour cette sainte mère. — Les Vandales de février 1848 ont tout détruit.
Voyez tome V\ page 41 4.
Voyage à Randan. — Septembre 1 839.
Déjà à plusieurs reprises Madame la princesse Adélaïde m'avait fait l'honneur de m'inviter à aller la visiter pendant les courtes excursions qu'elle faisait à son beau château de Randan ; et je n'avais pas encore pu m'y rendre. — Enfin , lorsque j'étais en vacances à Raffigny, presque à moitié chemin de Randan , je reçus un petit billet de Saint-Cloud dans lequel Son Altesse Royale me disait :
« Je vais quitter le Roi après-demain matin (ce qui me coûte toujours) pour me rendre à Randan , où je serai le 18 au soir. Hélène doit y arriver le 2i ou le 25 au soir; j'ignore encore le temps qu'elle y restera. Si vos occupations vous permettent de me faire une petite visite , je serai charmée de vous recevoir dans mon vieux castel. En attendant, je vous renouvelle, etc. — Adélaïde d'Orlkaxs. »
62 AWÉE 1839.
Je me trouvais libre; je partis presque aussitôt, et j'arrivai à Randan le 20 au soir. J'y passai les journées du 21 et du 22 (dimaoche et lundi).
Son Altesse Royale me fit le plus bienveillant accueil. Je fus installé au premier étage de la grande tour, dont les fenêtres, dirigées sur divers aspects, offraient les vues les plus ravissantes. L'une embrassait tout le demi-cercle des hautes montagnes qui entourent le bassin de Randan et viennent se rattacher au Puy-de-Dôme ; une autre s'ouvrait sur le parc et permettait à l'oeil d'en juger l'ensemble et d'en mesurer l'étendue.
Le dimanche, on alla à la messe dans la chapelle, fraîchement restaurée depuis l'acquisition de Madame, dont la piété sincère et sans ostentation ni grimaces, fortifiait son caractère, au lieu de l'affaiblir et de la placer dans la dépendance d'autrui. Après le déjeuner, on monta en calèche découverte pour parcourir les allées et les fabriques du parc. Madame était toute fière de l'étang, qui était de sa création, et dans lequel elle avait réuni le plus d'eaux qu'elle avait pu ; car Randan n'est pas riche de ce côté. Son Altesse avait voulu suppléer à ce défaut d'abondance d'eau, et elle me fit voir l'appareil d'un puits artésien commencé par ses ordres sur la hauteur près du château. Mais, malgré la profondeur où l'on était déjà parvenu, on n'avait encore obtenu aucun résultat.
A diner se trouvèrent plusieurs magistrats de Riom et de Clermont, invités pour se rencontrer avec moi, et le général Decker, avec lequel j'étais lié et dont la campagne était peu élaignée de Randan.
Le lendemain^ dès le matin, je continuai avec le comte de Chastellux, chevalier d'honneur de la Prîn-
VOYAGE A JKAàDAX. 63
cesse, k mker toules les parties dn ohâieati et les coostriKftieiis accessmres tfvte Madame y avait récemment ajoutées. On me montra comme une curiosité les caves à voules ogivales dont les arceaux, marqués par de fortes nervures, venaient jusqu'en bas dessiner les cafies où phis de vingt mille Jbouleillesde vins de choix éUîa[it rattjées dans l'ordre le plus parfait.
Après le déjeuner, Madame voulut me conduire elle-même à son école de Gllcs et à une petite fabrique de tulle qu'elle y avait annexée pour leur créer un mode d'a{>pr en tissage et d'industrie. Rien n'égalait sa bonté et la douceur affectueuse de sa parole on parlant à ces enfants.
Au milieu de ces soins, de ces attentions, de ce désir de me faire trouver agréable le séjour que je faisais sur sa terre, je ne pouvais m'empêcher de dire en voyant une hospitalité si délicate unie à tant de dignité naturelle : a Combien de gens, qui ne valent pas les Princes, ne savent pas être aussi polis qu'eux I »
Le soir, au moment où les convives du jour allaient sortir, je pris congé de Madame, qui me donna sa main à baiser; et je me retirai, emportant avec moi le sentiment plus profond encore des bontés de cette excellente Princesse, et du dévouement affectueux que je lui devais en retour.
Parti le 25 à six heures du matin, j'allai coucher à Nevers, et je rentrai le 26 à Raffigny.
Le Roi, qui me croyait encore à Randan, m'écrivit :
> Saint-CIoad, mercredi 24 septembre 1839.
ji Mon cher Procureur «jénéral, ma sœur, qui est enchantée de votre visite à Randan , ni*envoie la note orientale que vous lui avei donnée pour moi. Je vois avec plaisir que là, comme en Espagne, nos opinions sont homogènes. Les événements ré-
64 AWKE 1839.
cents ont pleinement justifié , comme vous le dites si bien dans une autre note, la vigoureuse résistance quej*ai opposée à Tintervcntion sous tous les travestissements par lesquels on espérait en afflubler la France sans que la nation s*en aperçût. Les événements futurs nous justifieront de même dans la li|]ne de conduite politique que nous suivrons à Tégard de TOrient, et pour laquelle le franc et loyal concours du Maréchal m* est heureusement acquis. Votre support sera néanmoins une grande facilité de plus pour n'en pas dévier, et je vous en remercie de tout mon cœur.
» Je vais à Fontainebleau demain au soir , et j*y resterai , j*espëre, jusqu^au 7, 8 d'octobre & la clôture du camp; vous me feriez grand plaisir de venir m*y voir, si vous le pouviez, rt vous serez le bienvenu dans ce vaste et ancien palais des Rois quand vous y arriverez. Je ne veux pas avoir à ce voyage-ci le regret que j'ai eu à l'autre.
» Vous connaissez tous mes sentiments pour vous. — IiOiis- Philippe. «
Cette année encore, il me fut impossible de me rendre à cette invitation. Il n'y avait pas de chemins de fer alors, et je ne pouvais, à une époque aussi avancée des vacances judiciaires, aller à Fontainebleau pour revenir ensuite à RafBgny terminer mes affaires. Je m'excusai donc humblemenl, et je ne revins à Paris que le 31 octobre, pour la rentrée de la Cour de cassation.
Visite des Hospices.
(Novembre et décembre 1839.)
J'ai toujours tenu à grand honneur d'être membre du Conseil général des hospices de la ville de Paris et du département de la Seine ; et, pendant dix-huit ans, j'ai mis toute mon assiduité à en remplir les devoirs. A la fm de 1839, le Préfet du département et le Conseil avaient arrêté qu'il serait fait en commun une visite
VISITE ALîX HOSPICES. Ô5
des différents hospices. Le Messager du 3 décembre rend le compte suivant d'une de ces inspections :
tt L*hospice de la Vieillesse-Hommes (Bicélre) a été Tobjet d'une longue cl consciencieuse visite de la part de M. le Préfet de la Seine et des membres du Conseil général des bospices, parmi lesquels se trouvaient MM. Dupin aine, Benjamin Dclessert, Aube , Cocbin, Desporles. — Les divers services de ce vaste établissement, confié & la direction éclairée et paternelle de M. Mallon , ont subi depuis quelque temps de nombreuses améliorations qui ont mérité à Thonorable Directeur les témoignages de la satisfaction de ces bauls administrateurs. Les soins incessants dont les vieillards indigents sont Tobjet , la tenue remarquable de leurs dortoirs, leur excellent régime alimentaire, satisfont amplement à toutes les exigences du zèle philanthropique. La section des aliénés, qui à elle seule forme un hôpital considérable, prouve h ceux qui la parcourent aujourdMiui combien les droits de rhuuianité sont respectés maintenant dans cette partie de rhospice, où ils ont été si longtemps méconnus. La plus grande somme de liberté possible est accordée aux aliénés. Depuis quelques années, ils mangent en commun au réfectoire, où une même table réunit jusqu'à cent cinquante malades , qui doivent à Tespritde sociabilité qu'on leur inspire un plus prompt retour à la raison. Une salle d'étude, créée récemment par les soins du Conseil général des hospices , et où les aliénés sont appelés à des exercices scolaires , produit déjà d'assez bons résultats pour qu'on la regarde comme une des plus notables améliorations de cette maison modèle de bienfaisance. Enfin , un grand nombre de ces infortunés, à qui Bicétre n'accordait autrefois qu'un cachot, des chaînes, une nourriture insuffisante et souvent insalubre, beaucoup d'entre eux, disons-nous, trouvent dans les travaux des champs, auxquels on les emploie, dans l'exploitation de la ferme Sainte-Anne , où d'autres industries ont été réunies à la culture des terres , un moyen de santé et de bien-être qui ne contribue pas médiocrement à leur prompte convalescence. «
Le 2 décembre, nous fîmes une semblable visite à la
Salpêtrière, — Le Journal des Débats du 5 en a rendu
compte.