‹ Mémoires de M. Dupin (volume 2)Chapitre 42 sur 122 · LE PREIIIER PRÉSIDENT SÉGUIER ET LES AVOCATS · texte numérisé non relu

LE PREIIIER PRÉSIDENT SÉGUIER ET LES AVOCATS

La Gazette des Tribunaux du 7 novembre 1 843 rend ainsi compte d'une de ces audiences :

a Au commencement de Taudience de la première chambre de la Cour Royale, M*" Dupin (Philippe) a présenté au serment d'avocat vingt-quatre licenciés en droit, entre lesquels fif^urait son fils. Parmi les récipiendaires, on rencontrait aussi les noms de Renouard et ChampolUon-Figeac. Après le serment, M. le Premier Président Séguier a dit : u Parmi les noms qui viennent d'être prononcés, plusieurs sont trop remarquables pour que le premier magistrat du ressort les entende silencieusement. D'abord, celui de Champollion-Figeac, savant estimable et profond, qui a écrit son nom sur le granit de TÉgypte, où il traversera les Ages. Puis celui de Renouard, qui, depuis plusieurs générations, a acquis une légitime illustration dans les lettres et les beauxarts, rivalisant avec les Aide, les Henri Estienne, les EIzevir, et qui n'a pas moins d'éclat dans la personne d'un magistrat auteur d'ouvrages importants de jurisprudence, et que nous avons longtemps entendu avec plaisir comme avocat dans cette enceinte.

r. Quant au troisième nom , celui de Dupin , je puis dire qu'il va droit à mon cœur. 11 appartient à la haute magistrature, à la science et au talent ; autour de lui le jeune avocat trouvera les plus nol)les encouragements, les exemples les plus élevés, et non-seulement l'instruction, toujours si utile, mais aussi l'éducation, qui rend toutes les relations heureuses et fécondes. Aidé de telles lumières, il lira Domat, Pothicr; il les trouvera religieux, chrétiens, remplis de foi et de vénération (montrant le tableau du Christ) pour Celui qui est au-dessus de ma tête. C'est un embarras pour votre fils, M« Dupin, qu'une telle parenté; mais vous lui screx en aide , et c'est la garantie de son avenir.

r A l'égard des autres jeunes avocats auxquels manquent de semblables avantages , ils devront à leurs travaux leur propre renommée, et je forme le vœu que nos successeurs applaudissent à leurs talents. »

r La Cour donne acte du serment qui vient d'être prêté. — M* Philippe Dupin , d'une voix émue : « Pour ce qui me concerne. Monsieur le Premier Président, je vous prie de croire à toute ma reconnaissance. »

208 INTERSESSIOX DE 1843.

Mort de Charles-André Dupin.

(21 novembre 1843.)

La mort de mon père, arrivée le 21 novembre 1843, lorsqu'il était près d'atteindre sa quatre-vingt-sixième année, me causa le plus grand chagrin. Nous avions, mes frères et moi, passé auprès de lui une partie de nos vacances. Revenus à Paris pour la rentrée des tribunaux, nous l'avions quitté dans un état de santé qui était loin de nous faire pressentir sa fin prochaine.

A la première annonce de sa maladie, nous partîmes tous les trois de Paris. Les chemins de fer n'existaient pas; nous arrivâmes trop tard, et ne pûmes recevoir sa sainte bénédiction...

Ce fut pour moi une impression indéfinissable de me trouver le chef de la famille, çt de ne plus me sentir couvert et protégé par l'affection, les exemples et les conseils de cet homme vertueux, dont le cœur était aussi affectueux que sa science était profonde et son esprit distingué.

J'écrivis de Clamecy même au Roi, pour lui annoncer cette triste nouvelle. Les affections de famille exerçaient une telle puissance dans la maison royale, que j'étais bien sûr de trouver auprès de Sa Majesté une bienveillante sympathie. Mais il fallait toute la bonté du Roi pour lui inspirer les termes dans lesquels il daigna, ainsi que la Reine et Madame Adélaïde, prendre part au malheur qui venait de nous frapper. J'en fus profondément touché , et j'en ai conservé une vive reclbnnaissance.

Lettre du Roi, — « Saint-Cloud, 24 novembre 1843. — Mon cher Président , je suis bien touché de la lettre que vous venés de m^écrire, et je partage bien sincèrement votre trop juste dou-

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leur. Elle a dû san% doute êlrc aggravée qtinnd vous n^avés pas eu la consolation de recevoir encore une fois la bénédiction paternelle : mais je ne sais que trop que rien ne remplace , ni ne console de ces pertes cruelles, et qu'il faut les supporter, en attendant que nous fassions nous-mêmes éprouver à eeux qui nous sont chers les douleurs dont la vie n'est que trop parsemée. — Tous les miens se joignent à moi dans la pai*t que nous prenons à la perte que vous avés faite. — Vous connaisses depuis longtemps tous mes sentiments pour vous. L.-P. r

Lettre de la Reine. — « St-Cloud, ce 26 novembre 1843. — J'ai toujours admiré votre piété filiale, Monsieur, et je comprends tout ce que votre cœur doit souffrir de la perte de votre respectable père, et surtout de n'avoir pas assiste à ses derniers moments. Je partage vos regrets et votre douleur avec tout l'intérêt que j'ai, et que j'aurai toujours pour tout ce qui vous concerne. La soumission à la divine volonté , le souvenir des vertus de celui que vous pleurez , et les consolations que vous retrouvez dans l'intérieur de votre famille, peuvent seuls adoucir votre douleur. Mais si de la voir partagée peut y apporter aussi quelque adoucissement, je vous prie de croire qu'elle l'est bien sincèrement par votre bien affectionnée, Marie-Amélie.

n Je vous prie d'être mon interprète auprès de Madame Dupîn et de vos frères, n

Lettre de Madame Adélaïde. — « St-Gloud, 25 novembre 1843. — Mon cher Monsieur Dupin , notre excellent Roi vient de recevoir votre touchante lettre de Clamecy, il conopto vous écrire lui-mên»e. Mais moi, je désire au^si vous dire combien je vous plains, et partage de tout mon cœur votre trop juste douleur, que je puis apprécier mieux que personne, connaissant votre bon cœur et votre profond attachement pour votre regrettable père dont vous m'avez si souvent parlé. Je fais des vœux pour que ce cruel coup n'altère pas de nouveau votre santé , en vous renouvelant l'expression des constants sentiments que vous me connaissez pour vous. A. d'O. «

Ouverture de la session. — 27 déccuibre 18i3.

Les secousses données à la majorité occasionnèrent quelque agitation au scrutin de la présidence. Une division marquée dans la majorité conservatrice empêcha M. Sauzct de passer au premier tour de scrutin. Il ne fut élu qu'au second, grâce au concours de tous les ministres, des cinq aides de camp du Roi et des légitimistes qui votèrent pour lui. MM. Bignon, de Salvandy, de Belleyme et Le Peletier d'Aulnay (ces deux derniers appartenant au centre gauche) furent nommés vice-présidents. .

On s'occupa immédiatement de la rédaction de l'Adresse, et, dès le 15 janvier, on put commencer la discussion. La Chambre des Pairs avait déjà voté la sienne.

Adresse. — Janvier 1844.

— Paragraphe de f entente cordiale.

Dans le discours de la Couronne de cette année , le ministère ne s'applaudissait plus seulement d'avoir fait rentrer la France dans le concert européetij mais d'avoir assuré la paix par la bonne intelligence qui s'était établie entre la France et la Grande-Bretagne. Il parut à la Chambre que le Roi en parlait d'une manière un peu trop personnelle, lorsqu'on lui faisait dire : a La sincère amitié qui m'unit à la Reine de la i> Grande-Bretagne, et la cordiale entente qui existe » entre mon gouvernement et le sien, etc., etc. » — Les événements ne semblaient pas justifier l'allégation d'une aussi grande intimité.

Aussi la coramission , au lieu de parler de cette entente cordiale d'une manière générale et absolue, n'avait admis cet accord de sentiments que relativement aux affaires (P Espagne et de Grèce.

C'est ce que je fis ressortir (séance du 22 janvier), en rappelant qu'il y avait d'autres points sur lesquels nous n'étions pas du tout d'accord avec le gouvernement anglais. M. Saint-Marc Girardin , rapporteur de l'Adresse, confirma le sens que je irenais d'attacher à sa rédaction.

Paragraphe concernant le Droit de visite.

(23 janvier 1844.)

Devant la Chambre des Pairs, dans la discussion de l'Adresse, M. Guizot, ayant à s'expliquer sur les traités de 1831 et 1833, et sur les négociations y relatives, déclara que le gouvernement anglais a admettait "• rexamen des modifications que les traités pourraient » subir. » — Il n'était donc pas vrai qu'en l'obligeant à proposer ces négociations, la Chambre avait placé le 3ilini8tre entre une faiblesse et une folie.

Restait à savoir quelles étaient ces modifications. Allaient-elles, comme le désirait la Chambre des Députés, jusqu'au rappel du droit de visite? J'interpellai à ce sujet \L le Ministre des affaires étrangères, à la séance du 23 janvier 1844, en lui demandant si les négociations avaient pour but, ainsi que le portait le paragraphe de l'Adresse, « de replacer notre commerce 9 sous la surveillance exclusive de notre pavillon? y)

Pressé par M. Billault, qui avait présenté, par amendement, une phrase encore plus poignante, le Ministre, qui jusque-là avait tergiversé, y échappa en

déclarant qu'il acceptait la rédaction de la commission. — Et c'est à cette occasion que je dis à la Chambre (dans la séance du 28 janvier) : u Le cabinet est insé- » parable de la majorité ; quand elle ne sera pas avec » lui, il sera avec elle. « (Rire général et prolongé.)

Adresse. — Liberté d'enseignement — 25 janvier 1844.

Le discours de la Couronne en avait parlé en ces termes : « Un projet de loi sur Tinstruction secondaire » satisfera au vœu de la Charte pour la liberté d'ensei- » gnement, en maintenant l'autorité et Faction de l'Etat » sur l'instruction publique, >? (Sensation vive et prolongée. Interruptions et marques universelles d'assentiment , dirent les journaux ).

Le projet d'Adresse reproduisait les mêmes expressions, mais en leur donnant un tour qui mettait plus en relief l'opinion de l'Assemblée.

La question d'enseignement ne pouvait pas être traitée complètement à propos de l'Adresse.

Mais ce paragraphe ayant fourni à d'autres orateurs l'occasion d'effleurer la question et de parler des attaques dirigées contre l'Université, une sorte de discussion préalable s'engagea par le fait. Cette matière^était de mon ressort, je ne craignis point de m'y engager. (Séance du 25 janvier.) Je commençai par poser ainsi la question ':

tt Messieurs, je le dis sans détour : sous une ques- » tion de liberté s'agite une question de domination, » (C'est celai)

Je remontai dans le passé, je fis voir que l'ancienne Université avait eu ses ennemis aussi bien qu€ l'Université nouvelle; que les Jésuites alors, comme les Jésuites encore aujourd'hui, soutenus par une foule de

DISCUSSIOX DE LADRESSE. Îi3

congrégations y et n'étant eux-mêmes qu'à l'état de congrégation non autorisée, s'efforçaient par toutes sortes de moyens de s'emparer de l'éducation de la jeunesse pour arriver à la domination de la société. Je rappelai comment, en 1828 , sous Charles X, roi pourtant si dévot, on était parvenu à combattre cette invasion. — « En effet, l'État, à moins de s'abdiquer lui-même, ne pouvait pas se laisser envahir ainsi. La société civile est une société laïque ; elle doit se réserver une grande part et toujours la haute main sur l'éducation publique; et, en laissant aux séminaires et aux écoles ecclésiastiques leur spécialité , protéger et défendre l'Université et les établissements destinés à élever les citoyens, en les rendant capables de servir leur pays dans toutes les carrières civiles, militaires, administratives, diplomatiques, commerciales , littéraires, en un mot tout ce qui fait la puissance, la gloire et l'honneur du pays \ »

Je terminai en disant :

^ Le clergé , sans doute , est aussi une partie essentielle de la puissance, de la gloire et de Thonneur du pays , quand il marche franchement au sein de la société; mais elle ne veut pas être opprimée par lui; le clergé a une part très-large dans la société, mais il ne faut pas permettre qu'il la domine.

» La France n'a jamais voulu plier sous le joug clérical , elle le voudrait aujourd'hui moins que jamais ; la France est religieuse , mais , je le répète , elle ne veut pas de la domination du clergé.

n Que vient-il de se passer? D'étranges manifestations se sont produites au sein de la société. On a élevé contre rUnivernté d'insultantes clameurs ; des' prétentions exagérées se sont manifestées; on a voulu par ce moyen influer sur la loi qui est an-

* Ce discours a été réimprimé en entier dans le Manuel du droit public ecclésiastique, 5« édit., p. 312 et suiv.

214 SESSIOX DE 1844.

Doncée par rarticlc 69 de la Charte. Messieurs, cette loi a certainement une très-grande importance: elle sera bonne, si, en donnant la mesure de liberté nécessaire; si, en opérant certaines réformes reconnues utiles, elle impose aussi des barrières infranchissables à de danf^ereux empiétements , et si , comme le disait hier M. le Ministre en finissant, elle ne permet pas à la contrerévolution de pénétrer par l'éducation dans les fissures du projet de loi.

» Mais jusque-là, et dès à présent, qu'attend de vous la France, qui s* est émue de toute cette levée de boucliers ? La France veut être rassurée contre ces démonstrations. Nous devons lui donner Tassurancc que nous saurons concilier les principes de la liberté avec les conditions d'un bon gouvernement.

9 Nous défendons Tlniversité comme institution; si le clergé était attaqué, nous défendrions aussi le clergé, parce que chacun dans sa sphère est également respectable, et doit être protégé. Xous ne permettrions pas à IT^niversité d'attaquer le clergé; nous ne devons ni permettre, ni approuver qu'au nom du clergé on attaque l'Université. Il y a dans nos lois une discipline pour toutes les professions ; il y a la discipline militaire pour Y armée, la discipline judiciaire pour les magistrats; il y a enfin la discipline ecclésiastique , dont une bonne partie a toujours été dans les mains du pouvoir politique; — ne l'oublions pas.

n Messieurs , le paragraphe de votre Adresse est sage , car il exprime à la fois la ligne gouvernementale et la ligne parlementaire aussi bien que la liberté de renseignement. Je vote pour le paragraphe, n (Aux voix ! aux voix ! — Mouvement d'approbation prolongé.)

Le paragraphe est mis aux voix el adopté. Il était ainsi conçu :

u Xous accueillons avec empressement l'assurance que le proh jet de loi qui nous sera présenté sur l'instruction secondaire , n en satisfaisant au vœu de la Charte pour la liberté d'cnseigne- » ment, maintiendra l'autorité et Vatlioti de tÉtat sur tinstruc- » tion publique. »

DISCUSSION DE LADRËSSE. 215

Adresse. — Paragraphe de l'Adresse relatif au pèlerinage à Belgrave-Sqiiare.

Dans l'intervalle des sessions , M. le duc d'Angoulème était mort \ et M. le duc de Bordeaux, aux yeBx des légitimistes , était dès lors h prétendant à la Couronne de France. Le jeune Prince était venu en Angleterre comme simple particulier (car il ne fut pas reçu par la reine d'Angleterre) ; un grand nombre de légitimistes, et parmi eux quelques députés et pairs de France , passèrent le détroit pour aller lui faire leur' cour dans la résidence de Belgrave-Square. La cour de France en avait été blessée , et le discours de la Couronne en parlait avec amertume. On y faisait dire au Roi : tt La conscience publique flétrit de coupables y> manifestations : notre révolution de Juillet , en pu- V nissant la violation de la foi jurée , a consacré chet 9 nous la sainteté du serment. »

Les pèlerins se révoltèrent contre ces expressions du discours du Trône. Ils prétendaient, en l'expliquant d'une certaine façon, qu'ils n'avaient pas violé leur serment. La discussion devint fort vive; une fraction même de l'opposition de gauche prit parti contre le Gouvernement en faveur de Fextréme droite. Le projet d'Adresse condamnait hautement cette manifestation.

Voici quelques-uns des traits les plus saillants de la discussion à laquelle ce paragraphe donna lieu '.

Les débats s'ouvrirent le 15 janvier par un discours de M. Berryer, qui demanda la parole pour un fait personnel. 11 dit qu'il était impossible aux députés désignés dans le dernier paragraphe de l'Adresse de

« AGorilr, le 11 juin 18i4.

' Annuaire, p. H.

rester plus longtemps sans donner des explications à la Chambre. Il essaya de prouver que sa conduite et celle de ses collègues légitimistes avait eu pour but de substituer dans les événements politiques les moyens légaux d'opposition aux moyens violents , et que c'était dans ce dessein qu'ils étaient allés à Londres. Mais fréquemment interrompu par des mouvements d'improbation et d'hilarité , trop peu maître de lui-même dans cette circonstance pour trouver ses habituels et puissants moyens d'éloquence, qui l'avaient tant de •fois tiré d'embarras, Berryer balbutia, renonça à la parole et descendit de la tribune.

J'eus à me reprocher moi-même d'avoir contribué à le déconcerter, par quelques mots qui ne me semblaient pas de nature à produire cet effet '.

M. Guizot monta aussitôt à la tribune ; il invita courtoisement M. Berryer à croire que les mouvements qui l'avaient frappé ne s'adressaient ni à lui, ni à ses paroles , ni à la situation dans laquelle il s'était placé, a La Chambre, ajouta le Ministre, écoutait l'orateur avec un sentiment vif, impatient peut-être, mais attentif et sérieux; et celui qui était accoutumé à lutter même contre les impressions les plus défavorables , ne pouvait rien trouver dans les sentiments de la Chambre qui l'appelât à descendre de la tribune. »

M. Berryer se rendit à cette invitation, et, rentrant dans le fond de la question, il déclara que ses collègues et lui étaient allés à Londres pour dire la vérité tout entière, la vérité sur l'état du pays, la vérité sur

* Berryer, dans son discours, déplorait l'abandon des gloires de la France. Je lui dis brusquement : « Et nous venons aujourd'hui même d'inaugurer un monument à Molière! r* — Il resta interdit. — (Voyez ci-après, p. 221.)

DISCUSSION DE LADRESSE. 217

la ruine de tout ce qui dans le passé n'e^t que pou^ sière et ne peut plus se ranimer; la vérité sur la nécessité de n'admettre rien en France , de ne rien entreprendre désormais que par la volonté nationale ' ; la vérité sur le droit qu'a tout homme qui vit en France, qui s'y sent de l'intelligence et du cœur, de diriger les affaires et de défendre les intérêts de son pays. Aucune pensée de désordre ne s'était mêlée aux hommages que les légitimistes étaient allés porter à M. le duc de Bordeaux. M. Berrycr ajoutait, en terminant, quelques mots sur le serment :

u Vous nous parlez, disait-il, de la sainteté du serment. Nous y croyons, nous la comprenons comme vous; mais nous mesurons, avant de prêter un serment, l'étendue de l'engagement que nous allons coatracter. Nous avons vu un changement de principe ' ; sous ce principe nouveau , nous avons compris notre liberté. Ajoutez à vos lois, placez-nous en dehors des garanties et des principes fondamentaux de la déclaration de 1830, et nous aviserons. »

M. Guizot reparut à la tribune. — 11 exposa et caractérisa ce qui s'était passé à Londres : a C'avait été comme les États-Généraux d'une nouvelle émigration d'un moment. On avait même tenu à y avoir les trois Ordres. Contre les auteurs de ce mouvement allait-on provoquer des rigueurs, des mesures violentes? Nullement. La Chambre ne faisait que témoigner son sentiment et exprimer sa réprobation. — Vous parlez de

* Exprimée apparemment par le suffrage universel. — Us Tont vu opérer en 1851 : Tont-ils compris alors?... Et nunc, Reges, intelligite!

* Le principe de la souveraineté du peuple à la place de Tinféodathn monarchique.

218 SESSIOX DE 1844.

liberté, disait ensuite le Ministre ; eh I n'avez-vous pas toutes celles que nous avons conquises? N'en avez- V0U6 pas usé et abusé ? Notre Gouvernement est fondé sur la réciprocité des droits, fondé sur le principe du contrat entre le Prince et le pays. Nous avons inscrit sur nos bannières : Liberté ^ Ordre public. y>

Venant ensuite au principe bien différent sur lequel s'appuyaient M. Berryer et ses amis , M. Guizot ajoutait :

0 On a parlé et agi an nom d'un droit qui se prétend mpérîettr à tous les droits; au nom d'un droit qui prétend demeurer entier, imprescriptible, inviolable, quand tous les autres droits sont violés; au nom d'un pouvoir qui n'accepte aucune limite, aucun contrôle complet ct-défmilif; au nom d'un pouvoir qui ne peut point se perdre lui-même, quelque insensé, et quelque incapable qyfil soit; de qui les peuples, quoi qu'il fasse, doivent tout supporter. C'est là ce qu'on appelle la légitimité! Voilà le principe de Belgrave-Square ! Voilà le drapeau qu'on a opposé, là, à notre dr^eau de 18%. — Messieurs, on le sait, je suis profondément

monarchique, et la monarchie, je le sais, c'est l'hérédité du

trône consacrée par le temps. Mais toutes les hérédités de races royales ont commencé un certain jour, et il y en a qui ont fini. La nôtre commence , la vôtre finit ! Quant à la légitimité dont vous vous prévalez, que vous invoquez, ce droit supérieur à tous les droits, ce pouvoir qui ne peut pas se perdre luinméme, de qui les peuples doivent tout supporter; — ah! je tiens ces maximes4à poor absurdes, honteuses, dégradantes pour l'humanité. Et quand on prétend les mettre en pratique , et les pousser jusqu'à leurs dernières extrémités, une nation fait bien de se revendiquer ellemême , et de rétablir à ses risques et périls, par un acte héroïque et puissant, ses droits méconnus et son honneur offensé. C'est là ce que nous avons fait en 1830; c'est là ce qu'on voudrait défaire aujourd'hui. Belgrave- Square n'a pas d'autre but, ni d'autre sens, n

A ce discours énergique, qui fit sur la Chambre une impression profonde , M. Berryer répliqua qu'il n'avait

prétendu que justifier la position prise par le parti légitimiste depuis 1830, et non discuter la valeur des principes; il n'y avait pas eu de droits mis en évidence, ni de drapean arboré, rien de pareil n'avait été fait, rien de pareil n'avait été dit.

Et cependant M. de la Rochejaquelein lui-même en fit l'aveu : un mot avait été prononcé à Belgrave- Square , en présence de M. de Chateaubriand : o Après avoir salué le Roi de France, nous venons saluer le Roi de Inintelligence. »

J'éprouvai alors le besoin de monter à la tribune , de lever les équivoques, et de dire résolument quelques vérités au parti de la contre-révolution ; et , puisque ce parti se mettait en face de nous, je voulus lui montrer que c'est aussi ce parti dont nous entendions démasquer les intentions et réprouver la conduite :

u Messieurs , je ne veux pas qu'on puisse prendre le change sur les questions. Je ne crois pas que la Chambre, dans les sentiments qu^clle veut exprimer, ait entendu se borner k improuver seulement la conduite de trois ou quatre de ses membres; je crois qu'elle a voulu signaler les manoeuvres d'un parti (C'est cela! très-bien!), d'un parti et d' un système ; montrer son aversion pour un passé qu'elle a renversé , et pour un avenir qu'elle ne veut pas voir reparaître. (Très-bien !)

n C'est contre ce parti et contre ce système que le sentiment national s'est soulevé en 1789 et en 1830; c'est ce parti quia été vaincu h, Vaimy. (Tous les regards se tournent vers M. le duc de Valmy. Rire général.) Voilà notre gloire! (Mouvement prolongé ! )

M, de Valmy. n Je demande la parole '.

M, Dupin. n C'est ce parti qui a profilé de la victoire de

^ M. le àme &• Valmy a en effet pris la parole. Dane ta répoote, le noble doc a déinilé par eea mota : • L'honorable H. Dnpin a prononcé mon nom.» — M. Dnpin ffiTement) : «C'est le nom de la bataille.* (Vif mouvement c rassemblée.)

220 SESSIOX DE 1844.

Waterloo. Voila la honte! (Rires approbatifs. — Agitation prolongée.)

n Cest ce parti qui est entré sur le sol français k la suite de rétranger, en foulant le champ de bataille jonché des cadavres de nos bravas. (Cest cela?)

n On fait appel aux sentiments populaires ; on se dit converti depuis 1830; on invoque la souveraineté nationale! et ce que nous venons de voir en dernier lieu nVst encore qu^un mouvement d*une aristocratie trop fidèle k ses antécédents. Ces hommages des nobles de France à Théritier d'une dynastie trois fois rejetée par le sentiment national, voilà ce qui caractérise les démarches de Londres, malgré les promesses du parti, malgré son programme à mots couverts et toutefois si transparent. (On rit.)

n Ce parti serait, la quatrième fois, ce qu*il a toujours été. Il serait le même et avec les mêmes. (Rires et approbation.) Une conduite plus ou moins prudente tendrait toujours à ce but auquel on ne peut pas arriver de haute lutte, car on n'a pas même osé le tenter en 1830; mais on voudrait y revenir par nn détour.

n Le serment apparemment devrait être un obstacle à ces tentatives et à ces pensées , car ce n'est pas à Théritier de tant de rois qu'on l'a prêté. (Approbation nouvelle.) — Mais, vous a-l-on dit, avant de le prêter, j'en ai mesuré l'étendue (rire prolongé); je ne l'ai prêté qu'avec la réserve de ma liberté. Eh ! quelle liberté, 8*il vous plait? — De le violer, ou de lui rester fidèle? — Est-ce avec la réserve de défaire 1830, pour cet avenir qu'on nous annonce et qu'on nous promet?....

D S'y prendre un peu mieux à l'avenir, c'est là la difficulté pour ce qu'on appelle le parti constitué en minorité.

n Messieurs, un parti peut être loyal à découvert, et fidèle à ses serments quoique constitué en minorité. Qu'il reste dans le giron de la Constitution, qu'il soit fidèle au sentiment national, qu'il veuille à la fois la dynastie, la Constitution et l'œuvre de 1830, il peut rester en minorité, se produire, traiter ouvertement toutes les questions ; il n'a pas besoin de sortir de France pour révéler son programme. (Vive approbation.) Voilà les conditions que peut accepter une opposition loyale avec laquelle on peut différer

D1SCISSI0\ DE L'ADRESSK. 221

sur certaines questions, mais dont on ne se défie, quant aux sentiments, sur aucune. (Approbation nouvelle.)

D On a déploré un appel aux passions populaires, on a craint de les voir se réveiller contre ceux qui, en effet, ont donné tant *de griefs aux sentiments nationaux.

» Je rappellerai, Messieurs, que ce n'est pas nous qui avons pactisé avec Fanarchie, que ce n'est pas nous qui avons fait on appel à tous ceux qui voulaient d'une manière quelconque troubler Tordre; nous ne sommes pas de ceux qui ont vu là des atuciliaires à qui on promettait le concours à titre de réciprocité.

« Au contraire, la révolution de 18*^, et c'est en cela qu'elle est noble et belle, la révolution a voulu consacrer toutes les libertés ; elle en a laissé beaucoup à ses adversaires , pour ne pas dire & ses ennemis ; partout et toujours elle a prêcbé Tordre, Tordre public à côté de la liberté, refoulé Tanarchie, et fait briller davantage le droit et la légitimité de son établissement.

t Cependant ce mouvement est un avertissement à la nation sur Ta venir qu'on lui prépare.

n Non, non, la nation n'est ni infidèle, ni insensible aux gloires du passé. Tout à Theure je vous en citais un notable exemple, qui a pu exciter un mouvement d'hilarité \ mais c'est avec des mouvements d'hilarité que les plus grands vices et les plus révoltantes hypocrisies ont été châtiés par le poète immortel à qui nous venons d'élever un monument. (De toutes parts : Très-bien !)

n La nation s'enorgueillit de toutes les gloires du passé, et c'est le chef de notre nouvelle dynastie qui a élevé un monument à toutes les gloires natiojiaies! Mais si nous tenons aux gloires anciennes, nous tenons aussi aux gloires nouvelles. La nation en est justement fière, car ces gloires ont été conquises sur le parti que je combats, et ce parti, ne Toublions pas, en a été le sanglant persécuteur. » (Mouvement prolongé d'approbation.)

Tout cela fut dit dans la discussion générale de l'Adresse. — Cette discussion se porta ensuite sur d'autres objets. Mais quelques jours après, quand il s'agit de voter sur le texte même du paragraphe que la com-

^ C*cflt ce mouvement qui aviit interloqué Berryer. Suprà, p. Si 6.

222 SESSIOX DE 1844.

mission avait retouché , et dans lequel elle disait : a La » conscience publique ^VnV de coupables manifesta- K) tions : notre révolution de Juillet, en punissant la vio- ». lation de la foi jurée, a consacré chez nous la sain-* » teté du serment ;n — le combat se rengagea avec plus de vigueur que la première fois.

A la séance du 26 janvier, M. Béchard monta le premier à la tribune , et dit qu'il n'était pas allé à Londres, mais qu'il acceptait la solidarité de l'action avec tous les membres de la droite.

u On veut frapper tin parti, dit-il ; et cependant , j^ai peine à comprendre coounent la Commission peut lui adresser un rcprocbe de parjure politique, puisque oc parti, en donnant sa démission des emplois salariés, avait réservé sa liberté S action, et qu^ainsî il avait pu en profiter pour aller déposer aux pieds du descendant de soixante-douze rois, Texpression de son inaltérable fidélité. »

Sur quoi un membre s'écria :

u 11 m'est impossible de ne pas protester contre les paroles que nous venons d'entendre, surtout lorsque je les rapproche de ce que Ton disait Faulre jour à l'occasion du serment prêté par chacun de nous en entrant dans cette enceinte. On prétendait se renfermer alors dans l'obéissance aux lois du royaume, et quand il s'agit de l'héritier de soixante-douze rois, on n'hésite pas k prononcer le mot de fidélité, n (Très-bien ! très-bien !)

Berryer avait à cœur de se relever de sa défaite ; il revint à la charge , et fut soutenu par le marquis de la Rochejaquelein. — M. Hébert répondit à ce dernier ; M. Guizot se chargea de répliquer à Berryer. Poussé à bout, celui-ci remonta à la tribune, et pour passionner la gauche en cherchant des auxiliaires là où il n'aurait dû rencontrer que des adversaires y — aux manifestations de Belgrave-Square , l'orateur légitimiste ne crai-

DISCUSSIOX DE L'ADRESSE. Î23

gnit point d'opposer les souvenirs de 1815, et, au vojfage de Londres , le voyage de Gand I !

A ces mots, la gauche éclata : ses cianieurs redoublèrent quand le Ministre remonté à la tribune , s'appuyant sur son coude et les regardant fixement, dit avec fermeté: a Oui, j'ai été à Gand I» et répéta cette phrase à plusieurs reprises, malgré le tonnerre d'imprécations qui, chaque fois, assaillit ses paroles.

Au milieu du tumulte, M. Guizot avait jeté à la face de ses adversaires ces remarquables paroles : a On pourra épuiser mes forces, on n'épuisera pas mon courage. Quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on pourra les multiplier, les entasser tant qu'on voudra : on ne les élèvera jamais à la hauteur de mon dédain, v — Et ce dédain, en effet, planait sur ses adversaires.

Certes, la fournaise de l'Assemblée était hideuse à contempler : mais c'était un bean spectacle de voir, pendant plus d'une heure, un seul homme, si violemment assailli, se montrer impassible, faire face à la plus rude tempête, défendre avec ténacité son caractère, maintenir avec dignité ses opinions, et laisser à l'histoire constitutionnelle le souvenir d'une scène dont, jusqu'alors, les fastes parlementaires n'avaient point offert l'exemple au même degré. —

Un des historiens de celte session ' porte sur cette séance un jugement exact en disant, que a ces récrimi- » nations injustes contre le passé n'étaient au fond » qu'une tactique peu digne du parti qui avait à se dé- TD fendre , et moins digne encore de l'opposition qui y » prêtait les mains ; « — et lorsqu'il ajoute : « Celle y* déplorable scène que n'airait pas su arrêter à temps ^

* Annuaire de IHii, p. 45.

224 SESSIOX DE 1844.

n par une heureuse fermeté, le Président de là Chamr> bre,» il a encore raison. — En pareil cas, et dès l'origine, l'ordre étant troublé par la violence, c'est TafTaire du Président; il doit s'en emparer immédiatement. Il ne doit pas laisser la Iqtte s'exaspérer entr€ l'orateur et l'Assemblée : principiis obsia; autrement, l'animation ne peut que croître de part et d'autre par un échange de paroles de plus en plus vives, les interrupteurs manquant d'autorité pour imposer silence à l'orateur, et l'orateur lui-même manquant de force pour surmonter le nombre. Le Président seul alors peut s'élever avec avantage au-dessus de tous, saisir du regard les plus turbulents, les châtier d'une parole acérée, et flétrir les partis en masse, en mettant leur tactique en relief, donnant à leurs passions les qualifications qu'elles méritent, et les plaçant ainsi au ban de l'opinion publique.

L'adresse fut enfin votée le 27 janvier, par 220 boules blanches contre 190 boules noires.

Le groupe des légitimistes n'a pas voté. Si l'on eut adopté (comme beaucoup de membres le voulaient, et j'étais du nombre) l'amendement qui remplaçait le mot flétrit (assurément trop fort), par le mot réprouve (qui certes était bien suffisant) , au lieu de 220 voix pour le paragraphe, on en aurait eu 400. Mais il y avait passion des deux côtés :

lliacos intra muros peccatur, et ultra.

Liberté d'enseignement. — Le Clergé et t Université. (Mars 1844.)

La question de liberté d'enseignement avait commencé à poindre lors de la discussion à^Y Adresse : la

LIBERTÉ D^ENSEIGNEMEMT. 225

controverse s'était propagée au dehors entre les journaux laïques et les journaux du parti ultracatholique : la querelle entre ce parti et l'Université devenait de plus en plus vive. L'abbé Combalot ayant dépassé toute mesure, avait été poursuivi et condamné par le jury. L'évéque de Chàlons avait voulu intervenir au profit de l'abbé, et son mandement avait été déclaré abusif par le Conseil d'Etat. La discussion sur les fonds secrets adr mettant toutes les discussions politiques, tous ces faits fureirt évoqués , et le débat fut porté de nouveau à la tribune.

M. Isambert ouvrit le feu. Il parla en général de l'attitude du gouvernement dans ses rapports avec le clergé, et il lui reprocha de marcher de concession en concession avec une effrayante rapidité. On était prêt, disait l'orateur, à livrer l'Université, ce dernier boulevard de la résistance.

H. le Garde des Sceaux (Martin du Nord) entreprit de repousser le reproche de faiblesse. Il convint qu'il y avait eu delà part de quelques membres du clergé des attaques indiscrètes ; mais il ajouta qu'il y avait eu répression. L'abbé Combalot avait été déféré aux tribunaux et condamné sur la déclaration du jury. Uo écrit de l'évéque de Chàlons avait appelé sur lui une déclaration d'abus. D'autres évéques s'étaient concertés entre eux pour présenter des observations collectives, il les en avait blâmés. Enfin., disait-il, le tort de quelques-uns n'était pas celui de tous.

Ainsi le débat portait sur ces divers points :

1^ La querelle soulevée contre l'Université ;

2"" La conduite tenue par quelques membres du clergé, même par des prélats, contre h corps enseignant;

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