‹ Mémoires de M. Dupin (volume 2)Chapitre 8 sur 122 · APANAGE DU DUC DE BJEMOURS · texte numérisé non relu

APANAGE DU DUC DE BJEMOURS

cela, au lieu d'user de son propre jugement, entrait avec trop d'ardeur dans les idées du Roi. Elle prit feu, et parla en termes de reproche des amis qui cèdent: tt C'est cette faiblesse qui gâte tout, disait-elle; on a » peur!.... î) — J'essuyai la bordée, et me tins ferme à ceci : a Que je ne proposais rien; que j'exposais seulement les faits;,,, que ce serait vouloir être trompé que de se montrer importuné de la vérité^ etc. »

Madame m'exhorta à combattre... , en me disant que cela me ferait un honneur iîi/ini! Je n'en croyais rien ; je me bornai à répondre que lorsque le Roi ou son pouvoir seraient attaqués, je les défendrais résolument;

— mais que la question présente n'avait point ce caractère; que c'était une question d'argent, et que je ne me sentais pas en disposition de la soutenir.

L'heure seule (six heures un quart) mit (in à l'entretien. Vatout était de mon avis. Nous sortîmes ensemble. Sébastiani resta : il devait diner au château.

Tout faisait présager une ardente discussion. Un grand nombre d'orateurs (dix-huit) s'étaient fait inscrire. — Mais au moment d'ouvrir le feu , un seul (M. Couturier) monta à la tribune malgré les efforts qu'on fit pour l'en empêcher. — 11 y avait évidemment un concert pour renoncer à la parole et se contenter de voter.

La Chambre, d'après le règlement, devait être préalablement consultée sur la question de savoir « si l'on passerait à la discussion des articles y». — La négative sur cette question emportait le rejet du projet de loi.

— On alla aux voix : le nombre des volants était de 426, majorité absolue 214. — Il y eut 200 boules

. blanches et 226 boules noires. — C'était 26 voix de majorité contre le projet; le minislèi*e en fut atterré.

A celte occasion, M. Villemain dit : « C'est comme !9 à CoDstaotinople : nous avons été étranglés par des y* muets entre deux guicbets. y> Ces messieurs donnèrent immédiatement leur démission , voulant, disaientils généreusement, montrer par là qu'ils prenaient l'échec pour eux, et non pour la Couronne. — Il était pour elle et pour eux.

Encore une crise. — Ministère du 1" mars (1840).

Le ministère avait donné sa démission le 20 février.

Le 21, le roi me fit appeler pour me demander conseil Je lui dis qu'en l'état des choses aucun ministère ne serait possible sans M. Thiers; que celui-ci même aurait de la peine à en composer un , s'il n'avait avec lui M. Mole, ou le duc de Broglie. Le roi me dit alors : « Maïs y entrerez - vous ? » — Je répondis : tt Abl Sire, il y a assez longtemps que l'on commence » par moi , et qu'on finit par d'autres : je demande en V grâce de n'être plus mêlé à tous ces préliminaires. »

Le 23 février, je vais aux Tuileries comme Directeur de l'Académie française, afin de soumettre à Sa Majesté les derniers choix de l'Académie (M. Flourens et M. Mole). J'y vais en costume de l'Institut, pour constater que c'est en cette qualité que j'y allais, et non pour autre cause.

Cependant, le Roi me prend à part et me parle de la mission qu'il a d'abord donnée à M. Mole , qui a vu M. Thiers et n'a pu s'entendre avec lui...; — de la mission qu'il avait ensuite donnée au duc de Broglie de voir le maréchal Soult , qu'il n'avait pas pu décider;— quant à moi, le Roi revient encore à la charge, mais je reste dans les mêmes termes.

Pendant ce temps, les doctrinaires ne demeurent

MIXISTÉRE Dl i'r MARS. 79

pas oisifs; ils s'agitent; mais leur moment n'était pas venu ; aucune chance de majorité ne s'offrait pour eux ; — le vent était toujours au centre gauche, et par conséquent à M. Thiers y qui en était l'organe le plus éminent.

Le Roi s'élait en6n décidé à le charger.

Le 25 au matin, Thiers vient chez moi, me raconte son entrevue avec le Roi et sa conversation avec M. Xlolé; j'exprime le regret qu'ils n'aient pas pu s'entendre.

Le 27, je reçois un billet fort amical de Thiers. Il réclame de moi une contre>visite pour celle qu'il m'a rendue l'avant-veille. — J'y vais à onze heures du malin : j'y trouve Calmon ; l'un et l'autre font effort • pour me décider , et ne peuvent y parvenir. — a Mais » je veux, dit Thiers, en causer avec vos frères.» Il les voit en effet, Philippe d'abord, Charles ensuite ; mais il les trouve dans les mêmes sentiments que moi.

Le Roi, qui m'avait déjà mandé le 27, me fait encore appeler le 28. J'y vais à deux heures ; j'explique les motifs de mon refus et j'y persiste.

Le 29, à midi et demi, Calmon revient à la charge, et me demande mon dernier mot « Certainement, lui » dis-je, en l'état actuel des choses, Thiers me con- » vient mieux que tout autre ; j'ai pour lui une véri- » table amitié. Mais mon dernier mot est conforme au V premier; très-décidément , je neveux pas être mi- » nistre et je ne veux plus en entendre parler ; — que 9) Thiers prenne avec lui Vivien, il en sera content, et

» moi aussi ^»

Calmon rend compte de cette entrevue à Thiers, qui alors arrête sa liste et la soumet au Roi. * Voy. l« Jûurna! des Débats du 2 mars.

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Le même jour 29, je vais à la Chambre à deux heures; à mon arrivée, on m'entoure, on me dit : tf Eh! bien, êles-vous garde des sceaux? — Nondis-je, n mais je garde mon cachet yy

Le V mars (date belliqueuse), une ordonnance royale constituait le ministère ainsi qu'il suit :

Affaires étrangères, Thiers; intérieur, de Rémusat; guerre, général Despans-Cubières ; finances, Pelet de la Lozère; marine, amiral Coussin \ justice y Vivien; instruction publique. Cousin; agriculture et conunercc, Gouin ; travaux publics, Jaubert.

Mariage du duc de Nemours, (Mais cl avril 1840.) *

La dotation n'avait pas été accordée, mais le mariage du jeune Prince avec la belle et aimable duchesse Victoire de Saxe-Cobourg-Gotha ne s'en poursuivit pas moins.

Le 13 mars, Thiers, ministre des affaires étrangères, m'écrivit : a Mon cher Dupin, je vous envoie une copie du contrat [de mariage]. Veuillez le lire, le méditer, et en dire votre avis au Roi. Tout à vous. A. Thiers. Vendredi 13 mars. »

C'est ce que je fis.

Le mariage fut célébré au palais de Saint-Cloud le lundi 27 avril, à huit heures et demie du soir. J'y ai assisté, et j'ai signé l'acte de l'état civil comme chef du conseil privé.

Réponse à cette question de M. de Carné : Qu'est-ce que le centre gauche ?

(Séance du 25 mars 1840.) Afpeine le ministère du V mars était-il installé^ qu'il

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fut l'objet de diverses attaques. La couleur du ministère éi^xi centre gauche. M. de Carné, député du centre droite poursuivant en cela la marche précédemment suivie par les doctrinaires contre ce qu'ils avaient nommé le tiers partie vint, à propos des fonds secrets j demander ironiquement a ce que c'était que le centre gauche? »

J'avais répondu d'avance à cette question en disant, le 3 mars 1839, après ma réélection : u L'opinion qu'on est convenu d'appeler centre gauche est celle que je crois la plus vraie, la plus nationale, la plus généralement répandue, parce qu'elle satisfait et rassure les amis raisonnables de la liberté^ sans ifujuiéter les amis de l'ordre. »

A cette séance du 25 mars, en répondant à M. de Carné, je développai la même idée.

Projet de loi sur la conversion des rentes 5 pour 100. (21 avril 18i0.)

Ce projet avait pris naissance dans la télé de M. Humann, ministre des finances; et l'on a vu, tome III, page 102, qu'il avait eu pour conséquence immédiate la retraite de ce ministre. La même proposition avait été ensuite reprise en mai 1838 par M. Gouin; elle avait causé un grand embarras au ministère Mole, qui n'avait pu l'empêcher de réussir dans la Chambre des Députés. (Voy. t. III, p. 328.)

Je m'étais prononcé contre.

Lors des pourparlers pour la formation du ministère dans la crise d'avril 1839, j'avais déclaré réserver mon opinionsur cette question. (Voy. ci-dessus, p. Syin^ne.)

Cette fois, le ministère lui-même présenta un projet de loi qui offrait aux rentiers Voption entre le rem- IV. 6

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boursement et la conversion en rentes nouvelles de 4 1/2 ou 3 1/2 pour cent, ceUes-ci avec augmentation de capital.

Je parlai contre le projet Je n'entrai point dans la discussion de principe sur le Idroit que le Gouvernement avait ou non de rembourser ; je voulus m'en tenir aux faits. L'offre de remboursement était un leurre: comment le Gouvernement, qui venait d'emprunter 140 millions, pourrait-il rembourser un capital de trois milliards? — La réduction de l'intérêt, en diminuant le revenu des petits rentiers (et c'était le plus grand nombre), allait déranger une foule de petites existences. — Il en serait de même des communes, des hospices, de tous les établissements de mainmorte, qui, par cette diminution de leurs ressources, verraient renverser tous les calculs de leurs budgets. — Et pourquoi tant de dérangements? — pour arriver à une réduction de 12 à 15 millions au plus.

Or, quel serait le résultat de celle réduction? «Pensez-vous, disais-je, que ce qu'on appelle une économie sur la rente amènera un dégrèvement quelconque de l'impôt? — N'y comptez pas. Messieurs : cela n'est dans la pensée de personne, dans la possibilité de personne. On dépensera plus, on dépensera 15 millions de plus, voilà tout, souvenez-vous-en bien. — Messieurs, on a raison de dépenser l'argent qu'on a, mais non pas celui qu'on prend, que l'on obtient au moyen de la gêne qu'on impose; car se procurer un moyen de dépense en créant une cause de détresse, ce n'est pas là de la bonne administration \ » (Sensation.)

On présentait avec emphase et comme argument

^ Le discours entier a été inséré dans V Appendice du t. IX des RéquisiloireSy p. 281 et sqiv.

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que cette opération ferait refluer les capitaux vers Tagriculturel -^ Mais on n'y réfléchissait pas. La réduction pouvait bien diminuer ]a confiance du public dans ]a rente , et décider quelques porteurs à vendre ; mais comme ils ne pouvaient pas sortir de la rente sans que d^autres capitalistes vinssent y prendre leur place, il est évident qu'il y avait toujours autant de capitaux engagés!...

Le projet passa néanmoins dans la Chambre des Députés , à la majorité de 208 voix contre une minorité de 163. — Mais dans la Chambre des Pairs, les ministres ne purent réunir que 46 boules blanches en faveur de leur projet, qui fut rejeté par 101 boules noires.

Douze années plus tard, et dans d'autres circonstances, la réduction passera sans difficulté.

Sur la prise en considération de la proposition de M. Rémilly, sur la réforme électorale.

(Séance du 24 avril 1840.) Je ne rapporterai pas ici le texte de ce discours ; il ne fait que reproduire une partie des arguments que j'avais déjà employés dans les précédentes discussions sur le même sujet. Mais je prends occasion de celui-ci, qui est le dernier, pour rappeler les diflerentes phases qu'ont subies dans la Chambre des Députés les propositions relatives à la réforme électorale.

Cette réforme a toujours été mal présentée dans la Chambre des Députés. Au lieu de proposer simplement d'étendre le cercle électoral , et , par exemple, de faire entrer la seconde liste du jury dans la première, ce qui eàt été très-juste et sans danger, on a, en refusant obstinément d'accorder le droit d'élection aux notabilités

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portées sur celte seconde liste, excité parmi elles un vif ressentiment. Ne pouvant fléchir les Dieux, les mécontents se sont adressés aux Démons : ils ont fait un appel aux masses; ils sont devenus ce que j'ai souvent appelé les sous-officiers de la réforme, et ils ont fini par avoir pour soldats la multitude qu'embrasse aujourd'hui le suffrage universel !

Cédant à sa passion, l'opposition a mieux aimé s'attacher, dans la Chambre même, aux députés fonctionnaires; leurs places étaient enviées par ceux qui n'en avaient pas. On voulut les exclure, première proposition. — Ensuite , on prétendit les priver d'avancement ! deuxième phase ; — ou tout du moins encore , les priver de leurs traitements pour les rendre égaux aux Députés qui n'en avaient point I troisième phase. — On accusait les fonctionnaires d'être s^m/es^ quatrième phase. — Et puis, en sens inverse, on les a accusc's d'être parfois trop résistants , cinquième phase. — Plus tard, on a dit, sans rien préciser : Ily a quelque chose à faire, alors qu'on était résolu à ne rien faire du tout.

Enfin , dans cette session , est venue la proposition assez insignifiante de M. de Rémilly, lors de laquelle j'ai dit, le 24 avril 1840 : ((Proposez donc franchement n une réforme complète de la loi électorale, et nous V verrons, n Au lieu de cela, le ministère a seulement désiré qu'elle fût prise en considération, décidé qu'il était à ne rien faire. Et cependant il était tenu de donner à cette question une sérieuse attention.

En effet, on était arrivé à ce point que le nombre des électeurs était évidemment trop petit, eu égard à la population, à la richesse, à l'intelligence d'un plus grand nombre de citoyens. Les Députés ne représen-

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