‹ Mémoires de M. Dupin (volume 2)Chapitre 91 sur 122 · TRISTES {^RESSENTIMENTS · texte numérisé non relu

TRISTES {^RESSENTIMENTS

cepte plus les observations. Il est habitué à gouverner, et il aime à montrer que t'est lui qui gouverne. Son immense expérience^ son courage et ses grandes qualités font qu*il affronte le danger audacieusement ; mais le danger n*en existe pas moins. On rdè» vera, je crois, cette année, cette fausse position; on dira qae le Gouvernement constitutionnel est particulièrement établi pour éviter cette alternative : de voir le trône occupé par un bomme trop jeune ou trop vieux, pour calmer ce que les souverains oui de trop ardent ou suppléer à ce qui leur manque.

» Dans le cas actuel, nous aurions besoin de deox choses ; mais ces deux choses nous manquent. Notre situation n^est pas bonne à Tintérieur; Tétat de nos finances, après dix-sept ans de paix, n^est pas brillant. A Textérieur, où nous aurions pu chercher quelques-unes de ces satisfactions si chères à notre pays, avec lesquelles on détourne son attention de maux plus sérieux, nous ne briUons pas non plus. L* avènement de Palmerston , en éveil* lant les défiances passionnées du Roi, nous a fait faire la cam» pagne espagnole, et nous a revêtus d*une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de TAngleterre, au moment où les affaires d*Italie arrivaient, nous n* avons pu y prendre une part ao> tive qui aurait séduit notre pays, et eût été d*accord avec des principes que nous n'aurions pas dû abandonner, car c'est par eux que nous sommes. Nous n*avons pas osé nous tourner contre TAutriche, de peur de voir FAngleterre reconstituer une sainte alliance.

» Nous arrivons devant la Chambre avec une déplorable situation extérieure, et à Tintérieur avec une situation qui n'est pas^ meilleure. Tout cela est Tœuvre du Roi seul, le résultat de la vieillesse d*un Roi qui vent gouverner, mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile. Le pis est que je ne vois pas de remède. Ches nous, que dire et que faire, lorsqu*on montrera notre mauvaise situation financière; au dehors, que faire pour relever notre position et suivre une ligne de oon» duite qui soit du goût de notre pays? Ce n'est pas, certes,- eo faisant en Suisse une intervention austro-française, ce qui serait pour nous ce que les campagnes de 1823 ont été pour la Restauration. J*avaîs espéré que fltalie pourrait nous offrir ce dérivatif, ce réi-ulsif dont nous avons tant besoin; mais il est trop tard , la bataille est perdue.

388 ÉVÉNEIIENTS DIVERS EN DEHORS DE lA SESSION.

» Ici, nous ne pouvons rien faire sans le concours des Anglais, et chaque jour, en leur faisant gagner du terrain, nous rejette forcément dans le camp opposé. Nous ne pouvons plus faire autre chose maintenant que de nous en aller, parce que, en restant, nous serions forcément conduits à faire cause commune avec le parti rétrograde, ce qui serait en France d'un effet désastreux. Ces malheureux mariages espagnols, nous n'avons pas encore épuisé le réservoir d'amertumes qu'ils contiennent. Je me résume : En France, les finances délabrées ; au dehors, placés entre une amende honorable à Palmerston au sujet de l'Espagne, ou cause commune avec l'Autriche pour faire le gendarme en Suisse , et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels : tout cela rapporté au Roi, au Roi seul qui a faussé nos institutions constitua tionnelUs,

9 Je trouve tout cela très-sérieux , parce que je crains que les questions de ministres et de portefeuilles ne soient laissées de côté ; et c'est un grand danger quand, en face d'une mauvaise situation, se trouvent des questions de principes. — Si du moins on pouvait trouver quelque événement , quelque affaire à conduire vivement et qui pût, par son succès, rallier un peu notre monde, il y aurait «ncore des chances de gagner la bataille ; mais je ne vois rien. Tu me pardonneras cette épître; nous avons besoin de nous sentir les coudes. Tu me pardonneras ce que je dis du père, c*est à toi seul que je le dis; tu connais mon respect et mon affection pour lui ; mais il m'est impossible de ne pas regarder dans l'avenir, et il m'effraie un peu. »

Camplément de 1^ année 1847.

Au milieu de cette agitation fébrile qui commençait à tourmenter la société et à pénétrer dans les campagnes; pendant ce temps des vacances qu'il m'était donné de passer au sein des populations agricoles et ouvrières; j'eus plusieurs occasions de me trouver eu contact avec elles, et de les haranguer. J'en profitai pour essayer de contre-balancer, autant qu'il était en moi, par quelques sages conseils, les mauvaises im-

pressions que d'autres s'efforçaient de jeter dans leurs esprits :

Undique totis usquë adeô turbatur agris !

Tels furent les toasts portés et les discours prononcés aux trois comices agricoles de Seine-et-Oise, de Clamecy et de la grande usine de Fourchambault; — et le prixMontyon, décerné par l'Académie française à la veuve Loriot , à qui je fus chargé d'en faire la remise dans une cérémonie champêtre.

L'inauguration des crèches y comme œuvre de bienfaisance au profit des classes laborieuses et pauvres, m'avait déjà fourni, au commencement de l'année, un texte pour rappeler à un nombreux auditoire parisien tout ce que, sous cent formes différentes, les classes aisées avaient entrepris pour le soulagement des classes pauvres.

On trouvera ces discours dans les Annexes; j'invite le lecteur à vouloir bien s'y reporter, parce qu'ils offrent un reflet de la situation des esprits à cette époque. Les réflexions qu'ils renferment sont les tristes avant-coureurs de ce qui devait bientôt éclater!

Retour à Paris. — Octobre 1847.

J'étais revenu à Paris le 29 octobre. —Visite aux Tuileries. Je transmets au Roi mes impressions sur l'état de l'esprit public. Je signale cette circonstance qui m'avait surtout frappé : — Pour la première fois depuis 1789, les agitateurs sont parvenus à séparer le peuple de la bourgeoisie ; on s'efforce par tous les moyens de l'animer contre elle... — Bientôt, si cela continue, on dira : A bas les bourgeois I comme en 93 on a dit : A bas les nobles ! à bas les prêtres !

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