‹ Mémoires de M. Dupin (volume 2)Chapitre 94 sur 122 · Prologue · texte numérisé non relu

Prologue

Nous arrivons à l'année 1848, année fatale à la dynastie et au Gouvernement de 18301

Tout dort, disait naguère le Ministre de l'intérieur.

Oui , tout dort ; et Parmée , et les vents , et Neptune !

L'équipage du navire est assoupi , mais tout va se réveiller !

Dans le calme, on ne songe pas à la tempête !

C'est ainsi qu'un de nos plus hardis navigateurs politiques avait, en 1846 % employé cette métaphore : tt Je placerai mon vaisseau sur le promontoire le plus n élevé du rivage, et j'attendrai que la mer soit assez » haute pour le faire flotter. — Il est vrai, ajoutait-il, » que je place mon vaisseau bien haut, mais je ne crois n pas l'avoir placé dans une position inaccessible. )'

La marée est venue en effet, mais si haute et si rapide, qu'elle a tout emporté.

Illusion du Roi et de ses Ministres,

Pour la Cour et pour le Cabinet, tout se réduisait à une question de majorité dans les Chambres.

C'est en effet la principale condition du Gouvernement constitutionnel.

Mais ce gouvernement est aussi un gouvernement représentatif.

Il faut donc que la majorité dans la chambre élective représente réellement la majorité nationale. —

* Dans la discussion sur la proposition de M. de Rémusat relative aux incompatibilités.

ILLUSION DU ROI ET DE SES MINISTRES. 307 Alors y en effet, en marchaDt avec cette majorité, on marche avec le pays ; et par conséquent avec une force à laquelle tout doit céder '.

Mais si la majorité dans la chambre élective ne représente qu'une petite minorité dans la nation ; en ce cas, h force n'est plus que théoriquement dans le gouvernement qui s'appuie sur cette majorité; et cette force peut, dans un cas donné, se trouver avec ceux qui lui font opposition.

Or, en France, de quoi se composait le corps électoral? — Sur une population de trente-cinq millions d'hommes, il y avait deux cent mille électeurs I — C'est là ce qu'on appelait le pays légal, à l'exclusion de tout le reste.

Les doctrinaires avaient adopté le nom de classe moyenne, pour désigner celle qui prenait part au pouvoir. Mais, avec ce mot malheureux, ils mettaient contre eux la tête et la queue de la société ; — en désignant ainsi la bourgeoisie, comme la classe appelée exclusivement à influer sur le Gouvernement, ils irritaient à la fois et Tancienne aristocratie et les masses démocratiques; — ils se préparaient (je l'ai déjà dit) à entendre crier : A bas les bourgeois! comme on avait crié jadis : A bas les nobles I à bas les privilégiés/

A la vérité , les Ministres et leurs amis les plus intimes formés en coterie, se regardaient bien eux-mêmes

* Pascal, Pensées, !'• partie, art. 5. u Pourquoi suit-on la pluralité? Est-ce à cause qu'ils ont plus de raison? — Non, mais plus de force. » — Cest déjà quelque chose , en fait de gouvernement, d^axoir plus de force. Mais ajoutons, qu*en général il y a plus de raison dans Topinion universelle, et dans ce qu^on appelle le sens commun, qu'il n'y en a dans Torgueil individuel de quelques Narcisses qui se croient et se proclament infaillibles.

comme une aristocratie véritable, une aristocratie noovelle qui tenait la place de l'ancienne ; hommes (TinteU ligencCy ainsi qu'ils se nommaient eux-mêmes (et ils l'étaient en effet), mandarins de la science, philosophes, lettrés, écrivains, orateurs, ils se regardaient avec orgueil comme l'état-major de la nation. — Cela était vrai en 1789, lorsque marchant avec le Tiers, épousant ses intérêts, défendant ses droits, stipulant pour lui, sans distinction de ce qu'ils stipulaient pour eux-mêmes, les hommes les plus éclairés du Tiers-État faisaient réellement corps avec la masse de la nation. Cela n'était plus vrai au même degré, s'ils n'étaient plus placés qu'à la tête d'une partie de ces forces, et si, par ce nom de classe moyenne, ils se séparaient de tous ceux qu'ils invitaient par là à s'unir contre eux.

C'est ainsi qu'à côté et en dehors des Chambres , et du concours que leur majorité donnait au Gouvernement ^ s'organisaient des forces avec lesquelles il faudrait compter.

Déjà, plus d'un effort avait été tenté en faveur de différents ordres de citoyens qu'on avait réunis sous le titre commun de capacités. La loi en vigueur n'accordait l'électôrat qu'à ceux qui payaient un certain cens, c'està-dire un impôt d'une certaine quotité pour leur propriété ou leur industrie. Ce cens , d'abord trop élevé (300 francs), avait été ensuite abaissé à 200 francs \ mais pas assez encore pour satisfaire la masse des propriétaires, dans un pays où la propriété était extrêmement divisée , et où l'on regardait cette division même comme une garantie du nouvel ordre social.

En dehors de la propriété foncière ou industrielle ,

« Le cens a été réduit à 200 fr. par la loi do 19 avril 1831 ; et à 100 fr. combinés avec certaines professions.

ILLUSION DU ROI ET DE SES MINISTRES. 399 il y avait des professions libérales, comme celles de médecin, avocat, notaire, exercées par des hommes d'étude et d'intelligence; des positions honorables, comme celle d'o£Bcier jouissant d'une solde de retraite, à qui la législation n'accordait aucun droit électoral. Si cette satisfaction leur avait été accordée , cela n'aurait donné que douze mille électeurs de plus I Cela valait-il la peine de les repousser?

Cette exclusion leur semblait d'autant plus injuste, d'autant plus humiliante , que la même loi admettait ces mêmes individus à exercer les fonctions de jurés, qui, dans un grand nombre d'affaires (par exemple, les questions de faux , de presse , certains délits politiques), exigent plus de discernement qu'il n'en faut pour voter en faveur d'un candidat dont les titres sont en général plus faciles à apprécier. — Et ces fonctions de jurés, ces mêmes hommes étaient obligés, pour les remplir, de se déplacer, non pour un jour ou deux comme en fait d'élection, mais pour quinze jours, à leurs frais, au chef-lieu du département.

Cette exclusion dédaigneuse était rendue plus poignante par la manière dont se distribuaient en général les faveurs et les emplois^ — S'agissait-il de députés? Les Ministres n'accordaient rien à l'opposition ' , mais tout aux membres de la majorité qui les avait portés et qui les soutenait au pouvoir. — S'agissait-il d'emplois dans les départements? — Chaque député de la majorité, pour y maintenir son influence et assurer sa réé-

* Excepté à Topposition sournoise de certains députés qui servaient les Ministres en dessous, tout en se donnant au dehors tous les airs de Topposition. — Tel de ces députés se serait bien gardé d'accepter pour lui le moindre emploi, qui en procurait k ses collatéraux et alliés le plus qu*il pouvait , et des meilleurs.

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lection , sollicitait et obtenait tout pour ses électeurs, et rien pour ceux dont on n'attendait rien en retour.

Ces hommes ainsi rebutés, froissés, voyant que toutes les propositions de réforme électorale avaient échoué depuis plusieurs années, n'espérant plus rien d'en haut , se retournèrent en bas :

FlecUre si nequeo Superos, Ackeronta moveho.

Ne pouvant espérer des patrons au sommet de la société, ils cherchèrent à se faire des clients et des appuis dans les classes inférieures ; ils se firent les centurions de la démocratie , et se mirent à recruter et à enrôler des partisans, en mettant en commun tous les griefs, toutes les jalousies, tous les mécontentements.

Déjà, la coalition formée en 1839 au sein même de la Chambre des Députés, avait révélé le secret machiavélique de réunir les opinions les plus disparates pour les conduire à un même but, celui du renversement d'un ministère. On ne savait qui le remplacerait! Ni si le nouveau conviendrait mieux que le précédent! N'importe! il fallait, avant tout et à tout prix, renverser le ministère existant.

Bientôt, on voulut appliquer le même procédé sur une plus grande échelle. Une partie de ceux qui n'avaient pas recueilli de la coalition parlementaire l'avantage personnel qu'ils en avaient attendu, reportèrent leurs espérances vers ce qu'ils appelaient la reforme. Us imaginèrent d'employer, en dehors du parlement, le même procédé dont ils avaient usé au dedans; et, pour cela, ils résolurent de faire un appel aux masses, de préparer , de fomenter ce qu'ils ont eux-mêmes appelé ragitation électorale. Leurs coryphées en tracèrent d'abord le programme dans quelques brochures.

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