CHAPITRE ONZIÈME
Bmeate à Tocctsioii du procès des ministres, en décembre 1830. -^ Le général Lafa jette. —Le ministère du 13 mars, présidé par Casimir Périer. — Fondation du journal de Paris, soit la France ffouvelle. — Casimir Périer se pose comme l'organe de la loi. — Motifs qui ne permettaient pas d*adopter un autre système de gouyemement.
Reportons-nous maintenant de plusieurs mois en arriére, pour mentionner quelques faits accomplis depuis la révolution de juillet.
Nous avons tu de quelle manière les opposans avaient manifesté leurs mauvaises dispositions à roecasion de la nouvelle monarchie.
Leur opposition devint de plus en plus hostile; et, dès le mois de novembre dernier, l'autorité fit fermer le local où se réunissait la Société des Àtnis du Peuple. Le émeutes commencèrent ; elles se bornaient alors à des rassemblemens non armés, qui ne se portaient encore qu'à des actes rares d'agrès-
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sion, mais qui avaient l'inconvénient d'obstruer la voie publique, d'inquiéter les habitans, et de paralyser les affaires.
Au mois de décembre eut lieu le procès des ministres. On se souvient des alarmes suscitées par les hommes passionnés qui voulaient du sang ; on sait qu'une partie de l'artillerie de la garde nationale avait projeté un coup de main; que des compagnies, sous l'influence de plusieurs chauds républicains, voulaient, dit-on, enlever leurs canons pour en faire usage ; et que, dans cette occasion encore, la contenance ferme de la majorité de notre milice citoyenne, jointe à Lafayette, préserva la capitale des dangers qui la menaçaient.
Le 2 janvier 1 831 , le général Lafayette donna sa démission de commandant-général des gardes nationales de France.
Dès le 1 4 février, le parti l^itimiste, oubliant la cruelle leçon qu'il avait reçue en juillet, osa provoquer, par une imprudente manifestation, l'irritation populaire. Un service funèbre, pour l'anniversaire de la mort du duc de Berry, célébré à SaifU-Germain VAuxerrùiSy devint la cause d'excès coupables. L'église fut «ivahie, mutilée, et le palais de Tardievéché dévasté et démoli.
Le 13 mars, M. Casimir Périer fut nonuné mi- BÎstre de l'intérieur et président du conseil. Le ministère dont il était le dief se composait de
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MM. le maréchal Soult, à la guerre ; — Sébastiani, aux af&ires étrangères; — baron Louis, aux finances ; — comte d*Argout, au commerce ; — de Rigny, à la marine; — Barthe, à la justice; — et Montalivet) aux cultes.
Ce ministère entra au pouvoir dans des circonstances difficiles, et la France n'a pas oublié que la fermeté et le courage^ de Casimir Périer ont commencé à opposer ime digue salutaire aux débordemens de Tanarchie.
Jusque là l'autorité avait montré une irrésolution craintive, plus propre à encourager qu'à prévenir ou réprimer le désordre. On avait été réduit trop souvent à faire une sorte de transaction avec les fauteurs de troubles, et une telle condescendance ne pouvait qu'af&iblir et déconsidérer l'action gouvernementale.
Si cet état de choses se fût prolongé, les partis auraient acquis tant de force, et l'impuissance des organes de la loi eût été démontrée à tel point, que le mal serait devenu sans remède.
Casimir Périer comprit cette situation. Les takns et l'énergie de ce généreux citoyen se dévouèrent au salut de tous. En acceptant cette tâche ^orieuse, il en connaissait les dangers ; il pressentait qu'elle lui coûterait la vie. Mais ces considérations se turent devant la pensée d'être utile, et l'espoir d'en laisser après lui d'éclatans témoignages.
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Aussi a-t-il pleinement justifié ces belles paroles, qui résiunent toute sa carrière politique : Je suis entré au pouvoir en homme de cœur, j'en sortirai en homme d^hmneur.
Quand des intervalles entre mes voyages me permettaient quelque séjour à Paris, je voyais presque journellement Casimir Périer, et, même avant l'époque où je fus préfet de police, il voulait bien quelquefois s'entretenir avec moi des grands intérêts qui le préoccupaient, des ennuis que lui causait sa position, et de la satisfaction qu'il éprouverait à déposer le fardeau des affaires quand il aurait accompli sa tache.
L'injustice des hommes révoltait son caractère droit et fier. Les attaques insidieuses, les agressions obstinées des journaux , traduites dans les luttes parlementaires sous des formes moins acerbes, dévoilaient à ses yeux une tactique déloyale dont il était profondément blessé; il souffrait de voir la malveillante interprétation de ses actes. De là vient qu'il professait pour le journalisme un dédain exprimé souvent avec amertume.
Sa brusque franchise considérait comme un abus le droit que tout écrivain s'arrogeait de critiquer à tort et à travers des choses qu'il ignorait, dont il ne pouvait sentir la portée, par défaut d'intelligence ou de connaissances spéciales. Il s'indignait surtout quand des hommes peu scrupuleux , mus
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par la cupidité , et sous Tinfluence de l'esprit de parti, lui prêtaient leurs pensées mesquines, et, ne pouvant s'élever à la hauteur de ses vues, le ravalaient au niveau de leurs combinaisons.
Soutenu par la pureté de ses intentions, par la conscience du bien qu'il voulait faire, Casimir Përier puisait toute sa force morale dans la seule ambition de servir le pays; mais sa volonté était plus forte que son organisation physique, et chaque jour le délabrement de sa santé devenait un sujet d'in*quiétude pour sa famille et pour ses amis.
Il s'affectait encore de certaines contrariétés venues de régions où l'intrigue s'accommode difficilement de l'indépendance d'un caractère élevé ; de ces régions où le langage ferme d'un homme d'État, parlant toujours des intérêts de la nation, et non pas des intérêts personnels, semblait trop irrévérencieux à des gens accoutumés à des formes adulatrices. Casimir Périer voulait être et il était en effet le véritable chef de son ministère; les courtisans lui en savaient mauvais gré, et c'était à leurs yeux un tort qui dispensait de toute reconnaissance pour les grands services rendus ali pays.
D'un autre côté, l'animosité infatigable de ses détracteurs contribuait à aigrir son humeur : Ils me tueront ! disait-il lorsque trop de fiel se mêlait à leurs censures.
Et cependant sa répugnance à employer la voie I. " li
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des journaux pour combattre ses ennemis paraisrsait invincible ; il répondait à ceux qui lui proposaient ce moyen : a Tûi h Moniteur jNmr enregiê^ y> trer mes ofiies, la tribune des chambres pour les ex- }) pliquer^ et l'avenir pour les juger. »
Il fallait tout le cynisme des haines politiques pour attribuer à Casimir Périer des calculs personnels , des projets ambitieux. Jamais homme d'État ne fit une abnégation plus absolue de lui-même, ne fut animé d'un plus sincère attachement à ses devoirs Lui, ambitieux! mais
qu'avait-il à désirer comme position sociale ? que lui manquait-il sous le rapport de la considération et de la fortime ? L'ambition à laquelle il a sacrifié la jouissance de cette fortune, ses intérêts privés, son repos, sa vie, est noble et grande : il voulait assurer la tranquillité et le bonheur de la France.
La postérité, qui a commencé pour Casimir Périer , lui rendra justice ; elle dira qu'il est mort victime de son patriotique dévouement.
On concevra, d'après ce que je viens d'exposer, que Casimir Périer ait secondé faiblement le zèle de ses amis pour l'établissement d'un journal; mais plusieurs députés et des notabilités financières qui ])artageaient ses vues politiques ayant formé, par souscription , un capital suflisant pour cet objet , on décida la formation d'une société pour confier
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au Jaumàt de Paris le soin d'expliquer et de défeudre les mesures du gouvernement.
A la prière de Casimir Périer, je rédigeai moimême l'acte d'association, d accord avec M. Lëon KMet. L'adjonction de deux autres gérans, désignés par moi, et sans la participation desquels cette feuille ne pouvait changer ni de couleur politique ni de propriétaire, offrait toute garantie contre les chances d'une mutation prohibée ; mais je ne connaissais pas alors M. Léon Pillet, et je me hâte <le déclarer que son caractère honorable était la meilleure des garanties ; auissi est-il juste de faire observer que ceux dont j'avais fait choix pour ses collègues n'ont jamais figuré dans la gérance que nominativement.
Casimir Périer était indépendant plus encore par son caractère que par sa position ; il n'entendait porter le joug ni du pouvoir suprême ni des passions populaires : il n'obéissait qu'à ses conviofions ; il ne voulait servir que la cause n&tionale , que les véritables intérêts du pays : c'était l'homme de la loi et non pas l'homme d'une coterie. Les questions de personnes, les considérations d'intérêt particulier, s'effaçaient à ses yeux devant la grande question d'intérêt général.
Aussi la loi, comme étant l'expression de la volonté de tous , était-elle la seule bannière à laquelle il s'efforçât de rallier tous les citoyens : Ww-
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pect, obéissance à la loi , telle était sa devise ; et cette belle théorie, si elle était mise universellement en pratique, réaliserait en effet tous les perfectionnemens désirés dans les mœurs nationales.
Les lois, telles que l'empire nous les a léguées, avec les améliorations que Texpérience et la philanthropie y ont introduites, suffisent aux besoins de l'époque actuelle, et, jusqu'à ce que le contraire soit démontré, c'est-à-dire jusqu'à ce que la France, légalement représentée, reconnaisse qu'il y a de nouveaux besoins à satisfaire , il sera vrai de dire que ces lois satisfont aux vœux du pays.
Soumettre tous les individus au joug de la loi , c'est accomplir la mission du pouvoir ; et, en définitive, si tous les membres de notre grande famille ne faisaient pas ce que la loi défend et faisaient ce qu'elle commande, nous aurions l'état social le plus heureux, le plus parfait, dont aucune société humaine ait jamais joui.
Casimir Périer se posait donc comme l'organe intelligent de la volonté publique lorsqu'il professait lui-même et demandait qu'on professât une espèce de culte pour la loi ; il comprenait que la loi écrite est la seule autorité capable d'agir sur une ]K)pulation éclairée et jalouse de ses droits.
Pour analyser les considérations qui avaient fixé invariablement sa conduite politique comme ministre; je vais retracer le tableau de la situation où
se trouvait la nouvelle dynastie après son avènement, tel que j'ai eu occasion de le mettre sous les yeux de Casimir Périer, dans une de mes communications.
Mon but, en lui soumettant mes idées pour définir notre situation, était d'arriver à c^te conclusion que, désonnais , il fallait donner plus d'autorité à la loi, seul moyen d'augmenter la force morale du pouvoir , et d'obtenir l'obéissance facile des cir toyens.
C'était, en d'autres termes, l'engager à persév^ rer dans la ligne qu'il avait adoptée.
i( Nous ne sommes plus, lui disais-je, au temps où les peuples se laissaient guider comme un trour peau docile; où la volonté du chef de l'État faisait la règle commune ; où les dépositaires du pouvoir ne voyaient pas discuter sans cesse la nature et la limite de leur autorité.
)) Notre civilisation est trop avancée pour qu'il soit permis d'exhumer les pratiques de l'ancien temps.
» On ne peut plus invoquer un prétendu droit divin, objet de la risée publique pendant les quinze années de la restauration , et qui a disparu , d'ailleurs.
i> On ne peut pas exciper du droit de naissance, car le trône a été dévolu au duc d'Orléans , sans égard à l'ordre de successibilité.
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» On ne peut pas s'appuyer sur la force d'une noblesse militaire, conuneau temps de François I" ou de Henri IV.
» Le nouveau pouvoir qui préside aux destinées de la France ne peut p&s davantage puiser sa force xlans le prestige de la gloire et dans la poissance matérielle d'une armée, comme Napoléon.
M L'influence des idées religieuses, dans un pays où la philosophie a détruit la superstition et ébranlé toutes les croyances, ne peut pas non plus venir em aide au pouvoir ; et d'ailleurs , cette influence , si elle existait encore , serait plus nuisible qu'utile à nos institutions actuelles , par l'antipathie qu'elles Inspirent à la plupart des membres du der^.
w Le gouvernement de Louis-Philippe, ayant sagement repoussé les secours dangereux d*une propagande révolutionnaire , a perdu aussi , par cela même , la popularité et la puissance qu^il y aurait momentanément trouvées.
» Enfin , les sympathies et les alliances de l'étranger, loin de suppléer aux inconvéniens de la position, tendraient, au contraire, à Tafiaiblir, puisqu'on général , l'Europe n'est pas favorable à ce nouveau gouvernement.
n Privé de tous ces moyens de coosolidalbn , le tc&ne de juillet est placé dans une situation exceptionnelle : il lui manque prédséiMeiH tout oe qui p
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j«6qirà nos joorty a soutenu et fortiûé les monarchies.
M Où Irouverfr-i-il ua ëléaient de force pour remplacer ceux qu'il n'a pas?
A) £h bieo ! ai l'oa ne peut plus se faire obéir au uom du droit divin, au nom d'un droit quelconrgue^ ni au nom d'un seul homme, il faut parler au nom de la loi; cesera parler au nom de tous, puisqu'elle émane de la volonté générale.
» En faisant ainsi. Ton étendra Tinfluence okh raie des dépositaires du pouvoir ; leur autorité sera respectée et obéie, quand les citoyens verront en eux, non les inslrumens d^nne volonté supérieure, mais les organes de la loi. »
Je reproduis d'autant plus volontiers ces réflexions, qu'elles sont Texplication du système suîv par Casimir Pérîer, et que je les ai prises moi* même pour base de ma conduite administrative.
Quoique mon intention ne soit pas de raconter eti détail les incîdens survenus sous le ministère Pêrier avant mon arrivée à la préfecture de police, et nMamment les (rèquented émentes qni venaient périodiquement occuper les turieux et les oisifs , je ne dois pas cependant passer sous sîlence quatre faits principaux y savoir : la démonstration faîte par kis fépuUioaittS te U juiU6t183i ; la présentation MK fkfmt 4ANmAres 4n j^jet de loi sur la pairré; hreiptOM 4e UtkMb et ém Migadi pMr l'aitteînle
portée à la liberté de deux Français arrêtés à Lisbonne sans le concours de notre consul; et l'entrée d'une armée française en Belgique pour repousser rinvasion des Hollandais.
Ces deux derniers faits, et plus tard loccupation d'Ancône, ont fait voir que le désir de conserver la paix n'allait pas, dans la pensée de Casimir Périer, jusqu'à négliger lé soin des intérêts, de la dignité de la France, en même temps qu'ils ont fortifié la haute opinion qu'on avait déjà de son caractère.
Après ces actes de vigueur, il n'était plus permis, sans mauvaise foi , de méconnaître en lui la réunion des grandes qualités qui constituent l'homme d*État : profondeur et justesse dans la conception des mesures ; énergie et promptitude dans l'exécution ; appréciation intelligente de ce qu'exige l'honneur national.
Une telle résolution dans le chef de notre cabinet a imposé à l'Europe et nous a conservé les avantages d'une paix honorable ; c'est en montrant ce que la France savait faire que Casimir Périer a peut-être comprimé ou paralysé les dispositions hostiles des puissances étrangères.
Autant on le vit scrupuleux dans l'observation des traités, autant il était jaloux de conserver intactes la position et la prépondérance de notre pays.
Telle fut rimpulsion que Casimir Périer donna à son ministère, et tels devraient être, dans tous les temps, les principes et la marche de nos hommes d'État.