CHAPITRE VINGTIÈME
Rérolte de Lyon en noYembre 1831 ; les ouvriers, mattres de la ville, déclarent être dévoués au roi et aux institutions. — Arrivée i Paris des généraux Ramorino el Langermann.
Je ne dois point passer sous silence un événement grave qui s'est accompli dans le mois de novembre 1 831 , et qui a momentanément compliqué d'une manière sérieuse les embarras du gouvernement.
Tandis que les factions républicaine, légitimiste et bonapartiste se livraient dans la capitale, comme on le verra bientôt, à des intrigues, à des manœuvres tendant au renversement du pouvoir, la ville de Lyon se trouvait dans une position bien affligeante.
Les classes ouvrières, dans la seconde ville du royaume, sont, relativement à la population totale, plus nombreuses que partout ailleurs; l'industrie spéciale et toute de luxe qui les occupe se ressentait plus vivement que toute autre branche de commerce du malaise général et de l'inquiétude que
causait l'état précaire des affaires politiques , tant à l'intérieur de la France qu'à l'extérieur.
L'absence de travail, la misère qui en est la suite, disposent toujours les populations à murmurer, relâchent les liens de la discipline et de la soumission aux lois.
Des difficultés s'étaient élevées entre les fabricans et les ouvriers en soie de Lyon y à l'occasion d*un tarif; Tautorité locale eut le tort d'intervenir dans ces débats , puisque par ce fait elle assumait sur elle la responsabilité des conséquences , et devenait bénévolement le but commun du mécontentement et des reproches des parties. Son intervention, ce me semble, n'aurait dû commencer qu'au moment où les discussions auraient pris un caractère inquiétant pour la tranquillité. Jusque là tout devait être considéré comme un débat à vider devant les prud'hommes ou devant les tribunaux.
Quoi qu'il en soit, une collision ne tarda pas à s'engager entre la force publique et les ouvriers; ceux-ci, en état de révolte, s'armèrent, firent des barricades, et attaquèrent sur plusieurs points les postes militaires et les autorités.
Le général commandant la place et le préfet *, cherchant à faire rentrer dans l'ordre, par la seule
^ Le lieutenant général Ito^uef commandait la division, le général ùrâonnêau commandait la place; et M. Bouvier-Dumolard éUit préfet du Rhône.
KiMOlRES DB M. CUSQUBT. SU
ime de k persuasion, ces hommes égarés, furent arrêtés et ret^ius par les ouvriers; a[Nrès une réastance de deux jours, à laquelle une faible partie seulement de la garde nationale concourut avec la troupe, la garnison se décida à évacuer la ville pour éviter une plus grande effusion de sang , et ae retira à Montessuy, le 24 novembre , pour se diriger ensuite sur Màcon.
Cette dernière ville fut désignée comme point de réunion des troupes que le gouvernement faisait marcher contre Lyon, et des gardes nationaux qui s'empressaient d'offrir leurs services.
M. le duc d'Orléans et M. le maréchal Soult y ministre de la guerre, se rendirent immédiatement sur les lieux pour se mettre à la tête des troupes et fidre rentrer les insurgés dans le devoir. Mais déjà, avant leur arrivée, les événemens offraient une physionomie plus rassurante : les hommes qui s'étaient rendus maîtres de la ville semblaient effrayés de leur criminelle audace ; tous n'avaient pas agi dans une intention politique ; beaucoup, entraînés par leur état de misère, s'étaient associés au mouvement sans but déterminé.
Quand la ville fut en leur pouvoir , la division éclata parmi les vainqueurs ; ceux des combattans qui avaient été guidés par des opinions hostiles à nos institutions, essayèrent de compléter l'œuvre de la révolte ; mais la grande majorité , soit qu'elle
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voulût rester attachée au gouvernement de juillet , soit qu'elle prévît une répression énergique , découragée d'ailleurs par le peu de sympathie que la révolte avait rencontrée dans les populations limitrophes, ne voulut pas se rendre tout-à-fait indigne d'indulgence et d'intérêt; elle refusa d'aggraver ses torts, et par une étrange anomalie, tandis qu'elle renversait les autorités locales, qu'elle secouait le joug des lois , qu'elle livrait bataille à nos braves soldats , cette foule d'hommes coupables de rébellion proclamaient des sentimens d'afTection, de dévouement au roi des Français et à la charte * .
Il y avait, certes , une contradiction choquante entre ce langage et leur conduite; mais il en résultait la preuve de leur volonté de se soumettre sans nouvelle résistance. En effet , le prince royal et le mî-
^ Cette lettre adressée par les ouvriers de Lyon au rédacteur du Précurseur en est la preuve :
« Lyon, le 24 novembre 1831.
« Monsieur le rédacteur, nous devons expliquer que dans les évé? p nemens qui viennent d'avoir lieu à Lyon» des insinuation» politi- » quef et séditieuses n*ont eu aucune influence. Nous sommes dé- » voués entièrement à Louis-Philippe, roi des Français, et à It » charte constitutionnelle ; nous sommes animés des sentimens lef » plus purs, les plus fervens pour la liberté publique, la prospérité » de la France, et nous délestons toutes les factions qui tenteraient » de leur porter atteinte.
» Nous vous prions d'insérer cette déclaration dans votre prochain » numéro. ^
» Les chefs de section des ouvriers en soie de Lyon. »
Suivent les signatures.
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nistre de la guerre entrèrent peu de jours après à Lyon à la tête des troupes, et n'y trouvèrent qu'une population entièrement soumise. La garde nationale fut à l'instant dissoute et désarmée, pour n'avoir pas prêté assez généralement son concours aux forces militaires.
Il faut rendre justice aux ouvriers de Lyon : malgré la gravité de leurs torts et leur état de misère, ils maintinrent jusqu'à un certain point le bon ordre dans la ville, et protégèrent les personnes et les propriétés. Cependant deux ou trois ateliers ou magasins, dont les chefs étaient regardés par les ouvriers comme en partie cause des malheurs survenus, avaient été livrés au pillage.
Le pouvoir judiciaire et le gouvernement montrèrent une égale indulgence , et le petit nombre d'accusés déférés à la justice se virent acquittés par le jury, à la cour royale de Riom, dans le courant du mois de juin 1 832.
Casimir Périer ayant appris par le télégraphe le soulèvement de Lyon, me communiqua sur-lechamp cette nouvelle, et me recommanda de prendre, avant que les faits ne devinssent publics, les mesures réclamées par la prudence, pour que Tévénement ne réagît pas sur la ti^anquillitéde la capitale.
On comprend que de semblables communicartions devaient être faites promptcment au préfet de police, à l'occasion de tous les événemens de quel-
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que importance susceptibles de produire une ccmhmotion dans Paris.
Les derniers mois de 1 831 sont aussi l'époque où les malheurs de la Pologne avaient encore au^ mente l'aigreur des partis et le nombre des causes d'agitation déjà existantes.
L'arrivée à Paris des généraux Ramorino et Langermann devint le prétexte de quelque tentative de trouble : on voulait leur faire une brillante ovation; mais l'on se contenta de convoquer toutes les fractions de la population hostile au pouvoir, de les envoyer successivement en députation auprès d'eux; les étudians s'y rendirent un jour au nombre de mille à douze cents.
Tout ce qu'il y avait dans la garde nationale d'hommes professant les doctrines républicaines, auxquels se joignaient des citoyens dévoués au pour voir^ mais qui portaient une affection généreuse i la nation polonaise , allait grossir la masse des visiteurs.
Ces manifestations, inspirées par de nobles sen-^ timens, se sont prolongées pendant plusieurs mois; elles n'ont produit aucim désordre remarquable; mais elles nourrissaient un levain de mécontentement et des dispositions à blâmer le gouvernement , qui, d'après la polémique des journaux et les discours de certains députés, était responsable du désastre de la Pologne.