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CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

Parti légitimiste.— Désordres qu*il eicite dans le midi et dans UYendée.— Complot de la rue des ProuTaires.— Agens qui enrôlaient.—

— Comité supérieur. — Faui billets de lianque. — Arrestations préTenti?es. — Plan des conjurés. — Us se réunissent sur quatre points.— Ce qal se passe rue des ProuTaires.— Poncelet. — Clef ouTrant les grilles des Tuileries. — Thomassin sous le nom de René. — Lettre à lui adressée par un des eonjurés. — Procès» eondamnationf • — Article de la Tribune.'^ Discussion à ce sujet.

— Article de la Quotidienne sur le dépôt de la Préfecture de police. — M. Laurent de Saint-Julien.

•Tai donné précédemment un aperçu fort abr^ de la situation du parti carliste, et j'ai promis de faire connaître plus en détail les actes postérieurs au mois de juillet 1 831 .

Autant le parti républicain s'agitait partout où il avait des adhérens, autant les légitimistes prévenaient à tache d'entraver la marche du gouvernement.

Le midi était souvent le théâtre de désordres et de rixes, provoqués par des hommes de ce parti :

Toulouse, Pamiers, Nîmes, Montpellier, Marseille, Avignon, etc., ont été, dans les six derniers mois de 1831 , témoins de collisions violentes qu'ils avaient suscitées avec l'audace et la confiance que leur donnait la certitude d'être en majorité sur ces points.

L'intolérance de quelques prêtres venait encore augmenter l'irritation des esprits; on a vu à Marseille, le 1 7 août 1 831 , une émeute provoquée par eux, au sujet de la procession du vœu de Louis XŒ, et je rapporte avec regret , qu'oubliant leur mission de conciliation et de paix , ils encourageaient les voies de fait des légitimistes contre des spectateurs inofFensifs, sous prétexte que leur attitude n^était pas assez respectueuse.

Le langage des journaux de la faction disputait de violence avec celui des feuilles démagogiques.

On sait que les légitimistes avaient créé dans la plupart de nos départemens des feuilles publiques consacrées à la défense de leurs principes; et, par ime maladresse inexplicable, afin qu^on ne pût se méprendre apparemment sur leur arrière-pensée, dhiacun de ces organes avait pris le nom de l'ancienne province où la publication avait lieu; ainsi, nous avions pour auxiliaires de la Gazette de France, la Gazette de Normandie, la Gazette du Nivernais^ la Gazette du Poitou j la Gazette du Languedoc, la Gor zette de la Franche-Comté, la Gazette du Cher y enfin.

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4ks gazettes de toutes les parties du royaume où l'on pouvait trouver des lecteurs attachés à Tancien régime'.

Mais c'était eu Vendée que leurs doctrines se résumaient en actes de rébellion et de brigandage : des bandes de chouans parcouraient les campagnes, attaquaient y assassinaient et dépouillaient les citoyens connus par leurs opinions libérales, surtout ceux qui avaient accepté des fonctions publiques. Le danger était assez grave pour qu'une certaine <piantité de communes, dans les départemens de rOuest, restassent longtemps privées d'administrateurs, personne n'osant accepter la mis^on ostensible de faire exécuter les lois.

Lorsque les bandes étaient assez fortes pour attaquer des détachemens militaires ou pour surprendre quelque poste isolé, nos soldats étaient massacrés impitoyablement par ces hommes féroces. Un sentiment de dégoût m'empêchera de fouil^ kr dans ces archives de brigandage, et de rappeler les noms de tant d'hommes qui ont acquis par d'infimes exploits une triste célébrité.

Je ne prétends pas dire que ces horreurs fussent autorisées par les chefs du parti , mais ils ne les

^ Un des .journaux de Paris, du Î5 février 1832, rëpéuit coomie un an dit, que la société organisée en France pour la fondation daa Itiettes légitimistes, aralt reçu de la duchesse de Berry une somme da iMis cent mSUe francs.

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ignoraient pas; mais les journau>; gitimistes osaient prôner le dévouement de ces agens sanguinaires; mais ces agens étaient avoués et soudoyés par les partisans de Henri V.

Tandis que ces guérillas de la Vendée continuaient leurs expéditions de grand chemin, des personnages considérables s'efforçaient de réunir des corps de Vendéens disciplinés, assez nombreux pour livrer combat à nos troupes; mais leurs forces principales, commandées par madame de la Rochejacquelein, furent anéanties ou dispersées à l'af&ire de la Gobletière, le 1 9 novembre 1 831 ; madame de laRochejacquelein y fut prise, et parvint à s'évader le même jour.

D'autres rencontres eurent lieu entre les Vendéens et nos troupes, et toujours de nouveaux échecs faisaient disparaître en quelques heures les rassemblemens armés que les légitimistes étaient parvenus difficilement à mettre en campagne.

Les collisions n'étaient que l'acheminement aux luttes plus sérieuses qu'on voulait engager. Dès lors on faisait pressentir l'arrivée de la duchesse de Berry, dont la présence, selon l'espoir des sommités légitimistes, devait, comme une étincelle électrique, embraser à la fois toutes les parties de ces contrées, et opérer un soulèvement général. En attendant, il était nécessaire d'entretenir l'esprit de révolte parmi ces populations, pour qu'elles ne pus-

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sent pas s'accoutumer , dans un état de repos j à obéir au gouvernement de juillet.

Les choses se sont maintenues à peu près dans cette situation, sans autre importance que celle des malheurs privés qui en résultaient Jusqu'au mois de mai 1 832, époque où la mère de Henri V vint donner momentanément aux événemens une physionomie plus caractérisée , comme on le verra par la suite.

Afin de ne pas trop m'éloigner de Tordre chronologique, je reviendrai sur mes pas pour raconter les manœuvres auxquelles se livraient les hommes du même parti, au sein de la capitale.

Avant la fin d'octobre 1 831 , un sieur Magnant, qui depuis a paru mainte fois en justice comme auteur d'écrits séditieux, et comme gérant du journal le Légitimiste , cherchait à corrompre et enrôlait des ouvriers, des domestiques, et tous ceux que pouvaientséduire ses promesses et de faibles secours pécuniaires; je le fis arrêter avec quelques-uns des hommes qu'il avait embauchés. Ce fut là le premier épisode de la conspiration de la rue des Prouvaires.

Peu de jours s'étaient écoulés lorsque de nouveaux indices me mirent sur la voie d'intrigues de même nature ; je reconnus alors qu'il ne s'agissait pas de faits isolés, mais bien de machinations ourdies dans un but commun, qui, par leur ensemble, constituaient un assez vaste complot.

La prudence me commandait , dès ce moment,

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beaucoup de réserve^ pour ne pas donner l'éveil avant d'avoir acquis la connaissance de toutes les ramifications et des moyens d'exécution. Chaque jour m'apportait de nouvelles lumières; plus le personnel des conjurés m'était connu, moins les investigations devenaient difficiles et douteuses , et moins aussi il était possible aux chefs du complot de me cacher leurs projets.

Il est de la nature de tous les partis politiques, et principalement du parti carliste, de se faire illur sion sur leurs forces et leurs chances de succès; les apparences favorables sont à leurs yeux des réalités; tout ce qui n'est pas ennemi prononcé de leur cause est regardé par eux, sinon conune auxiliaire , au moins comme neutre. Cette prédisposition les rend peu sévères dans le choix de leurs affiliés; ils accueillent légèrement tous ceux qui paraissent vouloir les seconder, et admettent quelquefois dans leur intime confidence des hommes sans conviction et sans foi politique.

Les organisateurs du complot ne furent pas à l'abri de ces imprudences : ils recrutèrent ime foule d'individus 9 sur la seule confiance qu'inspiraient leurs antécédens ; il suffisait d'avoir été , sous la restauration, attaché d'une manière quelconque au gouvernement d'alors et d'avoir perdu sa position, pour être admis dans les rangs des défenseurs de la légitimité.

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Je pus m'en convaincre à Tinspection de quelques listes qui me furent communiquées.

Les enrôlés recevaient presque tous, au moment de leur inscription , une somme proportionnée à l'importance du service qu'on en attendait; l'appât de cette prime attirait infailliblement une foule d'hommes dont le seul but était de kp recevoir, et Ton comprend que plusieurs d'entre eux soient venus auprès de moi me vendi'e les secrets pour lesquels on avait, d'un autre côté, payé leur discrétion.

A la fin de décembre i 831 , croyant avoir acquis une connaissance complète du plan des conspirateurs et de leur nombre, je communiquai à Casimir Périer tous les renseignemens recueillis. Les principaux chefs, d'après les indications reçues, étaient au nombre de quarante, dont une vingtaine^ choisis dans les rangs secondaires, devaient commander des détachemens ; douze personnages d'un ordre plus élevé constituaient un comité supérieur : MM. le comte de Florac , le baron de Rivière , le baron de Maistre, étaient indiqués comme faisant partie de ce comité; enfin d'autres, tels que M. le comte Brulard, M. de Fourmont, aide de camp du maréchal duc de Bellune, M. Charbonnier de la Guénerie, M. Bacquier, M. CoUin, madame la comtesse deSerionne, M. Garcias, M. Thomassin, etc., m'avaient été signalés comme distribuant des fonds

et transmettant des ordres supérieurs; on allait même jusqu'à prétendre que le maréchal duc de Bellune recevait directement des instructions de la duchesse de Berry, en qualité de chef suprême du complot ' .

Ce n'était pas la première fois que je conférais avec le président du conseil sur ces machinations, et c'est d'après ses intentions que j'avais dû m'ahstenir jusque là de prendre des mesures répressives. Casimir Périer n'attachait d'abord que peu d'importance aux manœuvres du parti légitimiste. C'était, selon moi, un tort de sa part, et le seul point en matière politique sur lequel son opinion n'était pas encore formée. Il regardait ce parti sinon comme éteint, du moins comme réduit à l'impuissance, et présumait qu'il y avait plus de jactance^ de commérage que de faits réels dans les révélations qu'on m'avait faites.

Malgré les actes nombreux qui ne décelaient que trop, dans le midi et dans l'ouest de la France, les projets de ce parti, on semblait encore douter de son existence : on ne voulait pas croire aux carlistes. Je me souviens même que, peu de jours avant l'affaire des Prouvaires, une grande dame, attachée

^ Le journal le Loiret a publié plusûurs articles, en 1832, où le duc de Bellune était représenté comme ragent le plus ictif de la légitimité ; et déjà, dès le 4 février, des journaux de Paris avaieiit parlé comme d'un bruit public de Tarrestaiion du maréchal.

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service de la reine, me traitait, sur le ton de la plaisanterie, à peu près comme si j'eusse été un viaknnaire, parce que je soutenais que le parti légitimiste était plus dangereux que les autres; qu'il conspirait aussi bien que le parti républicain et les bonapartistes.

Au surplus, les £sdts n ont pas tardé à dissiper les doutes qui pouvaient encore exister dans certains esfprits.

Quelles que fussent les imjn^essions personnelles de Casimir Périer, il me recommanda néanmoins d'agir avec fermeté, et de procéder à des arrestations, pour empêcher l'exécution du complot.

Dés le lendemain, 2 janvier 1832, quarante mandats étaient lancés contre les hommes les plus dangereux parmi ceux dont j'avais la liste. Une vingtaine furent arrêtés immédiatement, et quelques autres dans le courant du mois. M. Charbonnier de la Guéneriey ex-capitaine de la garde royale, et le iieur Valérius, qui avait joué un rôle dans l'afTaire de Saint-Germain-!' Auxerrois, faisaient partie des personnes arrêtées.

Ces mesures toutefois ne purent atteiadre la totalité des chefs ; beaucoup parvinrent à se soustraire aux recherches; d'autres m'étaient restés inconnus; d'autres enfin étaient successivement aj|[^lés à remplir les vides que les arrestations avaient laissés dans les cadres.

En moins de quinze jours la réorganisation était opérée, et il devenait difficile de suivre le fil des intrigues, parce que les meneurs, avertis du péril par les actes de l'autorité, se cachaient soigneusement et ne communiquaient plus qu'avec des hommes dont ils étaient parfaitement sûrs.

Dès les premiers jours de décembre, j'avais appris que les conjurés faisaient fabriquer clandestinement de la poudre à Belleville. Une petite maison, louée à cet effet par un sieur Grenet, employé dans un des services extérieurs de la préfecture de police, contenait les matières premières destinées à cette fabrication. Le tout fut promptement saisi et les ouvriers arrêtés. C'était un sieur Laurent de Saint-JuUien, attaché à l'ancien gouvernement par ses affections, qu'on représentait comme le bailleur de fonds et comme l'agent supérieur de cette entreprise. Il fut également arrêté.

De plus, un grand nombre de faux billets de banque, que je crois avoir été fabriqués à Birmingham, étaient répandus pendant la nuit dans plusieurs quartiers de Paris, et j'ai acquis la certitude qu'ils avaient été en la possession de légitimistes. Quel but se proposait-on? Était-ce d'employer ces fausses valeurs, au lieu d'espèces, pour solder ou pour corrompre les instrumens du complot? ou bien n'était-ce qu'un moyen de discréditer les billets de la l^anque de France, poiu* amener une

perturbation dans les affaires et une réaction dans l'esprit public?

Quoi qu'il en soit, la fabrication et la distribution de ces billets faux étaient des actes politiques et non pas une simple spéculation de malfaiteurs. La quantité devait en être considérable, puisque les agens de police en ramassèrent plusieurs centaines, et la ressemblance était telle, qu'il fallait un œil exercé pour les distinguer des autres.

Je continuai à suivre attentivement la marche de cette conspiration ; mais jusqu'au 1 *' février, rien ne m'avait encore donné l'assurance que les conjurés fussent en mesure d'agir, et qu'ils eussent fixé l'époque du soulèvement. Eux-mêmes paraissaient attendre des ordres supérieurs, de l'argent et des armes. Je savais que les sommes déjà considérables mises à leur disposition étaient absorbées ; enfin il paraissait encore douteux qu'ils osassent tenter un mouvement en faveur de la branche aînée dans une cité qui s'était levée en masse pour renverser le trône de Charles X; c'était réellement une extravagance dont il était bien permis de croire incapables des hommes doués de quelque pénétration. Quand, par impossible, ils auraient réussi le premier jour à planter le drapeau blanc sur les monumens de la capitale, la population parisienne, même sans le concours de l'autorité, les aurait honteusement expulsés de nouveau.

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Malgré tant de raisons de douter, j'appris d'unis manière certaine, le 1" février, que les conjurés Tenaient de conclure un marché pour des fusils; qu'une somme de six mille francs était payée à titre d'à-compte. Dans la matinée du 2, j'obtins des renseignemens complets.

La nuit du 2 au 3 était décidément choisie pour tenter le coup de main : quinze cents conjurée devaient y prendre part. Ces forces, divisées en quatre colonnes, avaient ordre de se réunir sur quatre points principaux : au canal Saint - Martin, à la barrière d'Enfer, au Boulevart Mont-Parnasse, et dans une maison de la rue des Prouvaires, où se préparait un repas de deux cents couverts, pour donner le change sur le but de la réunion. On avait désigné la place du Louvre comme point central de jonction des quatre colonnes. L'une d'elles dé» vait s'introduire dans les Tuileries par la galerie du Louvre, comptant sur la coopération d'un des concierges, qui fut arrêté ; la seconde colonne avait pour mission d'attaquer les Tuileries du côté du jardin; les deux autres devaient se porter, par un mouvement rapide et simultané avec les deux premières, sur le château par la grille du Carrousel.

En même temps, plusieurs complices faisant partie de la dcmiesticité du château s'étaient, disait-on, chargés de mettre le feu à la salle de spectacle.

Le roi donnait un bal ce même soir, et les con-

jures regardaient cette circonstance comme favora- Ue à leur dessein, par la confusion et le désordre qm leur attaque devait produire. Us calculaient que l'arrivée des secours, difficiles à obtenir promplenient à deux heures de la nuit, serait encore entravée par la multitude d'équipages et de personnes fuyant par toutes les issues.

Je sais très-bien que dans une pareille conception l'absurde le dispute à l'atroce; mais elle n'en était pas moins réelle; et dans leur fascination, ces hommes regardaient le succès comme infaillible.

De nombreuses démarches avaient été faites pour embaucher des militaires de la garnison ; et quelques soldats isolés ayant peut-être accepté un peu d'argent, les conjurés s'imaginaient avoir gagné les régimens. C'était encore là une déception bien vulgaire; mais les légitimistes comptaient avec plus de raison sur la sympathie d'une fraction assez notable des compagnies de vétérans, composées à cette époque de militaires ayant servi pendant la restauration. Il existe quatre de ces compagnies; elles étaient toutes en résidence à Paris. Mais depuis Pafiaire des Prouvaires, le gouvernement en a envoyé plusieurs dans des garnisons éloignées.

Tous les avis reçus dans la journée du 2 confirmaient ceux de la veille; il ne pouvait plus rester de doute sur l'événement qui se préparait.

Invité à la fête des Tuileries, je m'excusai de ne

pouvoir m'y rendre; mais j'allai dîner avec Casimir Périer, à qui je racontai les renseignemens venus à ma connaissance, et les dispositions faites pour réprimer les séditieux.

L'incrédulité de Casimir Périer n'était pas encore dissipée; il penchait à croire qu'il y avait dans les rapports de mes agens plus de choses imaginaires que de réalité, ou, pour le moins, beaucoup d'eMgératîon.

Mais je lui donnai des détails précis accompagnés de circonstances tellement caractéristiques, que le doute n'était guère possible. Il approuva les mesures de précaution, me prédit le succès qu'elles ont obtenu, et se rendit chez le roi tandis que je retournais à la Préfecture.

Il n'était pas encore minuit lorsqu'on vint m'annoncer que les conjurés commençaient à se rendre à la rue des Prouvaires, et qu'on venait leur apporter dans des fiacres un certain nombre de fusils.

Le colonel Feisthamel et le chef de la pohce municipale se trouvaient dans mon cabinet; ils étaient d'avis d'envoyer de suite la troupe et les agens pour opérer l'arrestation. Je m'y opposai, et les retins auprès de moi jusqu'au moment où je devais apprendre l'arrivée à destination des forces que j'avais dirigées sur les points de rassemblement, à l'effet d'enlever ou de disperser simultanément les quatre colonnes d'insurgés.

Une demi-heure plus lard, j'appris que tous les' moyens disposés par moi étaient prêts, et que la réunion de la rue des Prouvaires avait reçu une notable augmentation.

Alors je donnai Tordre d'agir avec vigueur et célérité. La garde municipale et les agens se rendir«it au pas de course rue des Prouvaires ; ils pénétrèrent dans la maison occupée par les conjurés, qui opposèrent quelque résistance. Des coups de pistolet furent tirés, un sergent de ville tué, quatre agens ou gardes municipaux blessés. Mais bientôt on se rendit maître des factieux, et tous ceux qui ne purent pas s'échapper pendant la lutte furent saisis et amenés à la Préfecture de police.

Un des hommes les plus énergiques du rassemblement, le nommé Poncelet, celui-là même qui avait tué le sergent de ville, profitant du désordre et de l'obscurité, s'était d'abord soustrait aux recherches; on le trouva caché dans une cheminée. Lorsqu'on le fouilla à son arrivée au dépôt, on découvrit une somme de treize mille francs en billets de banque sous la doublure de ses bottes; c'était im garçon cordonnier, décoré de juillet *.

^ Poncelet, condamné pour ce fait à la déportation, avait été en- Ibnné au Mont Saint-Michel, Lors de l'incendie de ce vieux châteaufort (en 1834), il fut un de ceux qui travaillèrent avec un remarquable dévouement à éteindre le feu. Gracié à cette occasion, ainsi que plusieurs de ses co-détenus, Poncelet, en traversant Paris pour ie rendre dans son département, vint me voir et me témoigner sa

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On trouva dans la maison des armes, des munitions de guerre, et même de la charpie, ainsi qu'une clef avec laquelle on pouvait ouvrir sept grilles du jardin des Tuileries,

Le même succès était obtenu sur les trois autres points. Une colonne forte de trois à quatre cents factieux qui longeait le canal Saint-Martin se di&« persa, et les hommes s'enfuirent dans toutes les directions à la vue des détachemens de troupes qui manœuvraient pour les cerner. On ne put faire par conséquent qu'un petit nombre d'arrestations sur ce point.

Les rassemblemens de la barrière d'Enfer et du boulevartMont-Parnasseétaient fort incomplets : ils devaient se composer principalement d'hommes de la banlieue, et surtout d'ouvriers travaillantaux carrières, qu'on avait enrôlés; mais , soit qu'ils n'eussent pas eu le temps d'arriver, soit qu'ils eussent renoncé à courir les chances de l'événement, on n'en vit paraître qu'un petit nomlwre. *

Ces deux rassemblemens, à l'exemple du précédent, n'osèrent pas même attendre l'arrivée de la force publique. Aussitôt qu'ils aperçurent deux ' compagnies de troupe de ligne, que j'avais fait placer pour barrer les issues, ils se sauvèrent avec

neoiniifnanee des bontés que le gouTernement avait eues pour lui. n eiprima des regrets de sa conduite passée, et me promit de viTrt àrraroriren homme paisible et en l>on citojeo.

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précipitation en escaladant des murs de jardin. Une quarantaine de ces fuyards, égarés dans des quartiers déserts par une nuit très-sombrei rencontrèrent une ronde de nuit. Us se hasardèrent à demander quelle direction il fallait suivre pour gagn^ li barrière en évitant la troupe : les trois agens ne doutant pas que ce ne fut une fraction des conjuréSy consentirent aies guider, et au lieu de les conduire à la barrière, ils les dirigèrent vers un poste qui en captura la moitié.

Cette grande conspiration s'était donc évanouie en peu d'instans, sans que j'eusse fait appel ni à la garde nationale ni aux troupes de la garnison , sauf les deux compagnies dont j'ai parlé , et sans que les habitans se doutassent de ce qui se passait.

A trois heures du matin, deux cent quatre prisonniers se trouvaient dans le dépôt de la Préfecture.

Casimir Périer venait d'arriver avec plusieurs ministres, pour me féliciter et pour apprendre les incidens d'un drame dont le dénouement avait été aussi heiux^ux que rapide.

Je crois utile d'expliquer comment cinq ou six personnes honorables ont eu à souffrir des événemens de la nuit. Chacun doit comprendre qu'au milieu de la confusion, et par suite de l'état d'exaspération de quelques agens maltraités par les

belles, des méprises fâcheuses aient pu être commises.

Instruit que plusieurs des chefs de la révolte, après leur dispersion , s'étaient jetés dans des fiacres pour gagner d'autres quartiers avec moins de chances d'être arrêtés, je fis poster dans certaines directions , et notamment sur le pont Neuf , des sergens de ville chargés de visiter les voitures publiques : ce moyen eut pour résultat l'arrestation de quelques-uns des coupables. U y avait beaucoup de bals cette nuit dans Paris, et la circulation des voitures était fort active; les agens eurent le tort de considérer comme suspects cinq ou six jeunes gens, entre autres les deux fils de M. le baron de Mandelle, maître des requêtes au conseil d'État; mais, sur leur réclamation immédiate, je m'empressai de les faire relaxer, non sans leur exprimer mes regrets du désagrément qu'ils venaient d'éprouver.

Je n'aurais point parlé de cet incident, si, dès le lendemain, quelques journaux n'eussent accueilli les réclamations acerbes de personnes que cette mesure avait, à ce qu'il parait, vivement contrariées.

Dans cette même nuit, on arrêta sur la voie publique M. Kersosie, qu'on trouva armé d'une paire de pistolets, et MM. Lebon, Delaunay et Lambert , répubUcains, membres de la société des Amis du peuple ; mais, après une courte détention, ils furent mis en Uberté , la justice n'ayant obtenu aucune

preuve de leur complicité avec les lëgitimistes.

Au nombre des personnes arrêtées dans les rassemblemens, on reconnut deux commis de la Préfecture de police , et Ton découvrit un autre complice dans un des hommes de peine attachés à l'administration .

Des Suisses de la garde royale, d'anciens domestiques delà duchesse de Berry, de Charles X et du duc d'Ângoulême, et d'autres employés de la police congédiés en 1 830 , formaient la majeure partie des individus qui avaient trempé dans cette affaire.

Malgré l'activité de mes agens , quelques sommités du parti, ceux qui avaient donné l'impulsion au soulèvement , parvinrent à s'échapper; de ce nombre étaient M. le comte Brulard, M. de Fourmont, aide de camp du duc de Bellune, M. Gardas, le sieur Édeline, le sieur Cochery, M. Gecther, avocat; M. Lebrun, secrétaire de M. de Bourmont; la demoiselle Cossard et la femme Fitzanne.

MM. Gecter et Lebrun avaient quitté précipitamment la capitale dans la nuit du 2 février; plus tard^ ils furent arrêtés dans le département de la Manche.

J'ajouterai à cette liste M. Thomassîn , que je considérais comme ayant été l'un des agens les plus influens du complot, et qui, changeant de nom et

S9B MÉMOIRES DE M. GISQUBT.

de domicile tontes les fois qu'il se croyait l'objet d'un soupçon, n'a jamais pu être surpris; je dois déclarer aussi que si ma conviction reste entière sur son concours persévérant à cette conspiration légitimiste, aucune preuve n'a pu être acquise contre lui.

Je tenais d'une voie sûre que M. Thomassin avait habité, sous le nom de René, l'hôtel Britannique, rue Louis le Grand. Si cette indication est exacte, c'est à lui qu'aurait appartenu la lettre suivante , écrite au moment de la révolte , par un homme qui commandait une section d'insurgés, et qui fut, comme an le verra plus tard, condamné à la déportation.

Cette lettre, tombée en mon pouvoir, est ainsi conçue :

À M. Rmnif à Thôtel Britannique, rue Louis le Grand,

à Paris*

a Paris, le 2 février 1832.

» Monsieur,

}) La présente est pour vous prier, si je succombe » à mon dévouement , ou si je suis arrêté , de ne » pas abandonner ma femme, car je suis sans for- » tune; mais, malgré cela, je suis son seul sou- » tien. Ainsi, Monsieur, daignez lui accorder et lui ja continuer vos bontés ; c'est la chose que je vous » recommande le plus au monde.

D J'ai l'honneur de vous saluer bien cordiale- » ment.

» Votre serviteur,

» Signé : Du Tillet. ii

ce P. S. Et toujours vive Henri V et la famille n des Bourbons, quand même! C'est ma devise jus- » qu'au dernier soupir. »

L'instruction judiciaire de ce procès dura plus de cinq mois. Le 1 5 juillet, les accusés parurent devant la cour d'assises, au nombre de soixantesix; les autres avaient été mis en liberté. Sur les soixante-six, il y en eut vingt-six d'acquittés. Voici les principales condamnations prononcées contre les coupables :

Poncelet, Marliat, Dutertre, Du Tillet, Patriarche et Fitzanne^ condamnés à la déportation.

CoUin fils, à dix ans de détention.

Piégard Sainte-Croix, Portier, Toutain, Guérin, Fargues , Descloux , Chéry , Couderc , Roger , Léchât, Daxelhofer et Bacquier, à cinq années de détention, et à la surveillance de la haute police pendant toute leur vie; Charbonnier de la Guénerie, Gecther , Lebrun et Collet , à deux années de prison et deux ans de surveillance.

Et tous solidairement aux frais.

A l'égard des contumaces, le sieur Garcias et la femme Fitzanne ont été condamnés à mort; le

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comte Brulard, de Founnont, Édeline, Cochery, et la demoiselle Cossard, à la déportation.

Aussitôt que le jury eut prononcé son verdict de culpabilité, et avant que la cour statuât sur l'application de la peine, MM. Charbonnier de la Guénerie et Bacquier s'écrièrent : Point d'indulgence , point de grâce ! et ils ne permirent pas à leurs avocats de présenter des observations en leur faveur. Un des hommes compris dans les arrestations faites avant le 2 février, le nonuné Jacobéus, faisait partie des détenus de Sainte-Pélagie au 1** avril 1832, époque d'une révolte grave qui exigea l'intervention de la force armée, et qui mit les soldats dans la nécessité de faire usage de leurs armes ; un coup de feu atteignit Jacobéus et le blessa mortellement.

Une ordonnance de non-lieu fut rendue à l'égard de MM. de Maistre, de Florac et de Rivière , à la suite d'une détention de quatre à cinq mois.

Après tout ce qu'on vient de lire, concevra-t-on que les journaux légitimistes et républicains aient osé , dans une foule d'articles , présenter comme une œuvre de police le complot de la rue des Prou» vaires? On a peine à comprendre tant de mauvaise foi : quelque latitude qui puisse être accordée au droit de censurer les actes du pouvoir, peut-il être permis de recourir au mensonge et à la calomnie pour satisfaire des passions haineuses?

C'était alors la tactique des factions : non con-

MÉMOIRES DE M. 6ISQUBT. tOl

tentes d'allumer le fanatisme de quelques malheureux dont elles se faisaient des instrumens, de les pousser à la révolte , au crime, elles avaient l'impudence d'attribuer à l'autorité les actes coupables consommés ou tentés à leur propre instigation.

La différence d'opinions disparaissait entre ces ennemis de l'ordre, quand il s'agissait d'attaquer, d'outrager le pouvoir. . • Républicains et légitimistes tenaient alors le même langage; unis pour détruire, sauf à se déchirer ensuite s'ils avaient pu renverser le gouvernement de juillet, tous les moyens leur semblaient excusables pour atteindre ce but.

Mais leur système d'impostures ne pouvait obtenir qu'un succès momentané, car eux-mêmes ils prenaient soin d'enregistrer les faits qui, dans un avenir prochain , devaient assurer le triomphe de la vérité.

Les organes des partis se sont donné une libre carrière; ils ont accusé,^ accusé sans cesse; ils ont distribué le blâme à leurs adversaires comme ils distribuaient l'éloge à leurs amis , sans discernement, sans mesure et presque toujours sans équité; flétrissant ce qui était honorable, travestissant en vices les vertus civiques, en spéculations cupides un noble désintéressement, en servilité et en bassesse l'indépendance du caractère, en actes de

us MEMOIRES DB M. «ISQUBT.

trahison les services r^idus au pays; attribuant aTec une même partialité à leurs protégés ou protecteurS) le courage , les talens , la probité politir- 4iue, la pureté du patriotisme, etc.

Mon intention n'est pas d'obscurcir l'éclat des ré^ putations usurpées ; mais je veux repousser, en ce qui me concerne, les accusations calomnieuses dirigées contre mes actes, et revendiquer la part, quelque &ible qu'elle soit, du bien que j'ai pu faire, des services que j 'ai pu rendre. Quand je ne mettrais dans la balance que le mal dont j'ai préservé mes concitoyens, il est d'un poids assez grand pour qu'ils m'en tiennent compte; je ne réclame, après tout, que justice au nom de la vérité.

Que serait-ce si j'osais me prévaloir des ennuis, 4es outrages qu'il m'a fallu dévorer en silence, et des mouvemens d'indignation que je devais étouffer en moi, quand je voyais chaque jour dénaturer mes intentions et ma conduite, et reporter sur moi les accusations qui pesaient sur les hommes dont j'avais paralysé les projets anarchiques !

La reproduction des critiques envenimées s'ap* pliquait à tous les cas, à toutes les afiaires; je se^ rai obligé malgré moi d'en faire souvent la remarque; et, dés ce moment, il me faut démontrer qu'elle est commune aux articles puUiés par faeau- 4X>up de journaux , à l'occasion du complot des Prouvaires.

MiMOntES DE H. «ISQUBT. (OS

D'après le journal la Révolution : « Il ne $*agi$^ M sait que d'un repas d'amie dans lequel Tinterventùm m inetmeenanie des agene de police avait excité une D rixe où Vun d^eux avait été tué. C était {à (toujours i> d'après ces fidèles narrateurs) ce que Tan voudrait M appeler un complot ! >i

Le journal la Trikune renchérit encore sur la loyauté de son confrère, et termine ses réflexions en disant : c< Que M. Casimir Périw aurait donné , » $*il avait pu , des explications satisfaisantes à la » chambre, d

Ces feuilles ont souT^it parlé de cette affaire dans le même sens, en la qualifiant de prétendu complot. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le langage des journaux de même couleur et des feuilles légitimistes était en harmonie avec celui de la Tribune et de la Révolution.

Quelque puérile qu'il puisse paraître de discuter des publications de ce genre, il me faut donner un exemple de leur incohérence : on a tu précédemment que M. Charbonnier de la Guénerie fut arrêté avant la nuit du 2 février; on a vu qu'une condamnation a été prononcée contre lui, ce qui ne permet plus de mettre en doute sa coopération au complot, et je m'en rapf)orterais au besoin à la loyauté bien connue de cet ancien officier. Eh Ihcu ! qui le croirait? dans son numéro du 1* février, la Tribune déclame contre moi à cause de cette arres-

hOk MÉMOIRES DE M. GISQUET.

talion préventive , et dans son numéro du 4 elle publie im ai^ticle ainsi conçu :

(c Puisque la police était prévenue, pourquoi ne » prévenait-elle pas aussi les bons citoyens ? Pour- »» quoi même ne pas prévenir les imprudens contre » leur entraînement? On voulait donc des coupa- » blés? Si Ton n'a pas excité, on a du moins laissé » faire ; ceci poiu^rait s'appeler le juste^milieu de » la bienveillance et du guel-^pens. Une proclama- » tion de police aurait déjoué tous les projets. »

Admirablement raisonné ! mais je demanderai à mon tour pourquoi on blâmait, le 1 " février, ce que le 4 février on me reproche de n'avoir pas fait?

On récriminait d'abord à cause des arrestations préventives, et l'on veut absolument que l'autorité donne des avertissemens aux hommes qui conspirent ! Eh bien I est-ce que des arrestations comme celle de M. Charbonnier de la Guénerie , faites avant Vexécutian du complot, ne sont pas des avertissemens assez explicites? ne sont- elles pas la preuve que l'autorité est instruite, qu'elle veille et qu'elle sévira , si l'on persiste dans un projet coupable?

Je suis presque honteux de discuter sérieusement avec des logiciens de cette force ; mais comme les argumentations niaises publiées à cette occasion étaient inspirées par le même esprit de vertige qui

dicta celles faites dans toutes les circonstances analogues I je m'attacherai à en démontrer cette fois le vide, pour qu'on les apprécie à leur juste valeur.

Examinons et analysons cet article de la Tribune:

u Puisque la police était prévenue, pourquoi ne » prévenait-elle pas aussi les bons citoyens? »

J'embarrasserais beaucoup les habiles politiques de la Tribune, si je les priais de me dire quelle est la ligne de démarcation entre les bons et les mauvais citoyens. Ils ne peuvent pas être tous bons ou tous mauvais au même point : il y a des milliers de degrés intermédiaires. A quel numéro devra-t-on s'arrêter pour fixer la limite?

Entendez-vous, par hasard, que les bons citoyens, comme c'est mon opinion, sont les amis de la paix publique et de nos institutions, et que les mauvais sont ceux-là même qui cherchent à troubler l'ordre établi? Une telle définition vous gênerait quelque peu, vous graves publicistes, car vous avez sans doute la prétention d'être de bons citoyens; et pourtant, vous l'avez dit si haut et tant de fois , que je puis bien le rappeler, vous étiez les ennemis déclarés de la monarchie de juillet; et ce titre de bon citoyen, tous les hommes de votre parti, de même que les légitimistes, de même que les bonapartistes, se croyaient en droit de le revendiquer.

M6 MÉMOIRES BB M. 6ISQUBT.

* Lorsque 2e Moniteur parle de bims ciloyens^ char Clin sait ce que cela veutdire; mais dans le journal la Tribune, et dans le cas dont il est question, cette épithète est un non-sens.

J'admets cependant, pour faciliter la discussion, qu'il m'eût été possible d'être d'accord avec vous sur la manière de distinguer les bons et les mauvais citoyens. Dans ce cas, veuillez me dire comr ment j'aurais dû m'y prendre pour avertir les uns sans éclairer les autres? Fallait-il, par exemple, envoyer un avertissement individuel à tous les bons citoyens? Fallait-il leur dire : Un complot a été formé par MM. tels et teb, dans tel but, avec tels et tels moyens; teneat-vous sur vos gardes^ etc., etc«?

Mais ici, indépendamment de l'impossibilité mSH térielle, il s'élève un danger sérieux auquel sans doute vous-mêmes ne voudriez pas vous exposar plus que moi : c'est celui d'être attaqué comme calomniateur par tous ceux qu'on aurait signalés à Tanimadversion publique; et si j'ai bonne mémoire, vous avez jeté feu et flamme contre moi parce que, dans une occaskm où la nécessité m'y contraignait| j'avais désigné un de vos amis conune anarchiste. Fourriez-vous trouver convenable de £sdre à l'égard d'un grand nombre ce que vous ne permettiez pas pour un seul ? Et ne seriez-vous pas les premiers à crier à l'immoralité, si les dépositaires du pou» voir adoptaient un pareil système, qui flétrirait des

MiMOnSS OE M. OISOUBT. MT

milliers de citoyens, <kmt beaucoup pourraient être innocens? Car enfin, dans ces sortes d'affaires, Ift police ne sait jamais qu'une partie de la yérité; ka vrais coupables ne peuvent être distingués que parles investigations delà justice.

liais c'est trop m'occuper d'une phrase, que audntenant vous n'oseriei sans doute pas essayer de justifier. Je vous entends déjà l'attribuer à un moment de distraction. Passons donc à la phrase qui suit :

fc Pourquoi même ne pas prévenir les impru- I» dens contre leur entraînement ? »

Voici la partie vraiment logique, vraiment pfiH fondé de l'admonition que m'adressait la Tribune.

Le moyen indiqué est si simple, si commode pour les conspirateurs, quels qu'ils soient, que je m'éloime en conscience de n'avoir pas encore vu un seul gouvernement assez habile pour le mettre en pratique.

Au lieu de faire maltraiter, assassiner les agens de l'autorité ; au lieu de donner aux factions un prétexte d'outrager les magistrats; au lieu enfin de voir son pays exposé à un bouleversement, on de* vrait, ainsi que le conseille la Tribune, se contenter de dire aux conjurés : <c Messieurs, soyez raison- » nables, demeurez tranquilles; vos projets me sont n connus, et comme je ne veux pas que vous éproun viez le moindre désagrément, je ne prendrai au*

» cune mesure de précaution. Je suis persuadé que » vous serez dociles à ma voix, et pas assez impru* )) dens pour persévérer dans vos mauvais desseins. »

Voilà donc qui est convenu ; la recette pour empêcher tous les complots, pour prévenir tous les soulévemens est trouvée! et c'est la Tribune qui a le mérite de cette immense découverte ! Je dois me repentir de n'en avoir point fait usage. Combien de soins, de travaux et de dangers je me serais épargnés!

Mais, en y réfléchissant, comment aurais-je pu prévenir les imprudens, sans donner à mes avis débonnaires une certaine pubUcité ? Et comment alors me serais-je soustrait à l'inconvénient d'être poursuivi comme diffamateur?

 tort ou à raison, chacun des conjurés ne m'aurait-il pas répondu : ce Vous vous trompez , je ne » conspire pas, et votre allégation calomnieuse me » porte un énorme préjudice; elleapppelle sur moi » la haine des honnêtes gens; elle me brouille avec » mes meilleurs amis; elle me fait chasser de la » maison où l'on m'employait, ou elle m'enlève les » diens, les pratiques qui me faisaient travailler; » elle tue mon crédit, ma considération; ainsi vous » me ravissez à la fois mon honneur et le gagne- » pain de mes enfans . »

L'objection eût été quelque peu grave; et, tout bien considéré, je crains que la fameuse recette de

la Tribune ne soit encore qu'un remède d'empirique. D'ailleurs j'y vois une autre difficulté : non seulement il faudrait ne faire parvenir Yavertiê^ sèment débonnaire qu'à des conjurés, mais encore il serait nécessaire de le donner à lotis les conjurés. £h! comment les connaître tous, à moins d'avoir fidt un pacte avec Asmodée ?

Ne pouvait-il pas se présenter des cas où je n'aurais connu qu'un petit nombre de complices? Ceux-ci prévenus, les autres ne Tétant pas, ne serait-<^ pas un motif d'encouragement pour les derniers !... Et s'ils se croyaient en force suffisante, ne pourraient* ils pas agir tandis que l'autorité sommeillerait, tandis qu'elle se reposerait sur l'effet moral de son paternel avertissement?

La Tribune répondrait peut-être, si elle n'était pas morte : Que les conspirateurs sont trop scru* puleux, qu'ils ont trop de loyauté, pour profiter de leurs avantages, pour ne pas imiter la courtoisie du pouvoir ; que plus l'autorité mettrait de zèle et d'empressement à leur communiquer les avis parvenus à sa connaissance, plus les ennemis de Tordre et les malfaiteurs, qui deviennent souvent leurs auxiliaires, useraientde procédés nonmoinsdélicats; qu'ils ne manqueraient pas de faire connaître à la police leur plan, leur organisation, leurs moyens, et la date précise où ils se proposent de se révolter. Ainsi une lutte de déférence, d'égards réciproques,

i^O MÉMOIRES DE M. GI8QUET.

s'établirait entre le gouyemement et les artisans de trouUes, et désormais les agens de police se* raient tout-àr-fait inutiles.

Mais si, chose peu probable, il se rencontrait des conspirateurs moins galans, moins consciencieux, et capables d'agir sans avoir prévenu le pouvoir^ comment celui-ci ferait-il pour se défendre? Il est vrai qu'il aurait la ressource de dire aux agresseurs : t< Messieurs, doucement! vous ne m'avez » pas averti. Retirez-vous , je vous prie; ce sera n pour un autre jour. »

Passons à la suite de l'article :

(f On voulait donc des coupables? Si Ton n'a pas » excité, on a laissé faire : ceci pourrait s'appeler » le juste-milieu de la bienveillance et du guet*- 9 apens. »

Je r^;rette de ne pouvoir discuter ce passage sur le ton de la plaisanterie; mais la Tribune ne se borne plus à ccniseiller, elle accuse. Je répondrai sérieusement :

Mon, Van ne voulait pas de coupables. Ce n'est pas le gouvernement qui leur a dit de conspirer; il' sont devenus coupables par leur seule volonté. L'action de l'autorité ne peut jamais s'étendre jusqu'à empêcher des hommes d'avoir une mauvaise pensée, de se communiqué, de concerter ensem- Ue un projet criminel. Eh bien! dès lors la culpabilité existe; le devoir de la répression ne peut

MÉMOIEES DB M. GISQUST. Ul

oommencer que là, c'est-à-dire à une époque, je le vépèU^j où il y a déjà crime ou délit.

La mission du pouvoir consiste alors à s'opposer autant que possible à ce que le crime ou délit prenne un caractère plus grave; à ce que les complots se convertissent en révolte, et, en général, à ee que des conceptions dangereuses deviennent des actes. C'est dans cette intention que la police arrête préventivement*

Mais la Tribune ne veut pas d'arrestations [Nré-> yentives. Comment donc, d'après son système^ empécheraf-t-on que des conjurés traversent tous les degrés de la culpabilité et arrivent jusqu'à l'at* tentât?

Non, non, l'on n'a pas laissé faire; ce qui le prouve, ce sont les arrestations préalables, arrestations qui auraient atteint tous les conjurés, si la chose eut été possible. Ce qui le prouve, c'est que j'ai fait enlever ou disperser les rassemblemens avant qu'ils aient eu le temps d'accomplir leur dessein.

n n'y avait là, de la part de la police, ni bien^ têUlance ni guel-apens ; ce qu'il y avait, c'était l'imrpossibilité d'empêcher la conjuration d'arriver jusqu'à ce point; c'était le devoir de la réduire dans ce moment à l'impuissance, et ce devoir je l'ai rempli.

La Tribune termine en disant : « Une procla-

kii MÉMOIRES DE M. GISQUET.

» mation de police aurait déjoué tous les projets. >i

Cette réflexion couronne dignement un article dont chaque mot est un outrage à la raison. Si Técrivain n'a pas voulu se moquer du bon sens de ses lecteurs, il faut déplorer la lâcheuse manie de ceux qui, dans les langes de l'ignorance, s'avisent de donner des leçons au gouvernement d'un grand pays.

On voulait une proclamation pour paralyser la marche du complot? Mais si l'on suivait ce conseil bouffon, il deviendrait alors par trop facile de conspirer; on en serait quitte pour un avertissement charitable toutes les fois qu'on serait découvert. Quand l'avertissement n'arriverait pas, on aurait la certitude de surprendre l'autorité sans défiance et d'agir avec des chances de succès.

Ce n'est pas tout : l'art de conspirer se perfectionnerait infailliblement. On saurait par qui ou comment la police a été informée; l'on recommencerait sur d'autres bases, avec d'autres précautions; et si on était encore découvert, on changerait de batteries, on épurerait le personnel jusqu'à ce qu'enfin on trouvât une combinaison qui restât ignorée du pouvoir.

Mais ne peut-il pas advenir que la publicité donnée ainsi à l'existence d'une conspiration formée par une seule faction, ne fasse naître l'idée dans les autres partis politiques de conspirer simultané-

MKMOIBES DB M. GISQUET. 418

ment, afin d'augmenter les embarras du pouvoir, <lele mettre dans l'impossibilité de repousser toutes les attaques faites à la fois?

Supposons un moment que le 2 février au matin on eût affiché dans Paris la proclamation que la Tribune conseille comme un moyen victorieux. De deux choses Tune : ou le gouvernement aurait jugé cet avertissement assez efficace pour le dispenser de toute autre précaution, et dans ce cas il serait resté désarmé en présence d'une faction ennemie prête à l'attaquer; ou bien il aurait douté de l'effet moral de la proclamation, et alors il aurait fallu tenir constamment la force publique sous les armes.

Dans tous les cas, on aurait alarmé la population, froissé beaucoup d'intérêts, et donné le droit à tout le monde d'attribuer au pouvoir la cause de ces préjudices; on aurait douté de la vérité du fait proclamé, si, comme il est probable, les conjurés avertis avaient attendu une meilleure occasion. La Tribune eût été certainement la première à déblatérer contre l'autorité, et l'aurait accusée de mensonge. C'eût été à ses yeux une odieuse manœuvre de police pour favoriser quelque spéculation de bourse ; elle ne se serait pas fait faute de rendre le gouvernement responsable des dommages causés aux intérêts privés. .. Quelle bonne fortune pour elle et pour toutes les feuilles habituées à une violente opposition !

klk MÉMOIEES DE M. GISQUET.

On dira peut-être avec raison que je m'occupe trop longuement de quelques misérables arguties; mais j'ai pris en quelque sorte au hasard les phrases dont je viens de démontrer Td^surdité ; on peut les accepter comme exemple, comme type des critiques dont mes actes ont presque toujours été l'objet. Mes réponses s'appliquent donc naturellement aux publications journalières qui remplissaient les colonnes de tant de prétendus organes de l'opinicm.

C'était un parti pris de blâmer toutes les mesures de mon administration , et j'ai saisi cette circonstance pour offrir au lecteur un échantillon de la bonne foi de mes critiques , et de leur habileté dans les affaires d'administration publique.

La Tribune n'était pas le seul journal qui publilit des articles de cette force , et si je l'ai nommée de préférence , c'est que j'avais sous les yeux le numéro dans lequel a paru le morceau que je viens d'analyser. Les publications contenues dans les autres feuilles radicales ou légitimistes ont été faites ^tvec autant d'incohérence ou d'irréflexion. Je vais rapporter deux preuves à l'appui.

La Quotidienne du U février 1 832 disait que « le n dépôt des femmes de la préfecture avait été vidé » le 1 ** février, et qu'on en donnait pour motif le » besoin de disposer du local pour y loger bientôt n de nouveaux hôtes. »

Les lecteurs de la Quotidienne ont dû supposer,

MÉMOULES DB M. 0I8QUET. 416

d'après une telle affirmation, qu'il y a^ait à la préfecture une prison spéciale pour les femmes , ou du noins un local quelconque où elles subissent une détention de quelque durée; pourtant il n'en est lien, et jamais un pareil état de choses n'a existé*

La prison nommée le dépôt de la Préfecture est im bâtiment où sont momenianément déposées les personnes, de tout sexe et de tout âge, mises en état d'arrestation. Elles n'y séjournent jamais plus d'un jour, sans un motif d'exception, puisqu'aux termes du code d'instruction criminelle, elles doivent être relaxées, ou mises dans les vingt-quatre heures à la disposition du procureur du roi. Ce dé^ pAi est donc nécessairemimt vidé tous les matins, pour obéir aux prescriptions de la loi : conséquemment, il n'a pu se passer, le 1~ février, autre chose que œ qui a lien tous les jours.

L'intention malveillante de la Quotidienne, en racontant sa petite nouvdk, était de fidre entendre 4|iie la police avait fabriqué le complot des Prou* vaires; elle en donnait conune {ureuve les prétendus préparatifs qu'elle disait avoir ébé fidts- le i *' février pour recevoir les nouveaux hôles que la police devait arrêter le 2. Ainsi ce journal inventait un mensonge sur des dispositions locales, pour Kndre plus ^Taisemblable son insinuation calomnieuse*

Le second fait n'est pas moins imaginaire; et voir que l'esprit de coterie politique n'est

U6 MÉMOIBXiS DE M, GISQUET.

pas renfermé dans renceinte de la capitale, qu'il s'étend comme un réseau sur toute la France, et que les feuilles de province reçoivent le mot d'ordre pour épouser les préventions et les rancunes de celles de Faris^ c'est au journal de la Guyenne que cette fois je vais faire un emprunt.

M. Laurent de Saint-Jullien avait été arrêté à l'occasion d'une fabrique de poudre établie clandes* tinement à Belletille. M. de Saint-Jullien était souffrant : la justice, à sa demande, le fit transférer dans une maison de santé, où malheureusement il expira quelques jours plus tard. C'est à propos de ce triste événement que le journal de la Guyenne raconta comme quoi madame de Saint-Jullien serait venue me demander la translation de son mari dans une maison de santé, conune quoi j'aurais refusé en termes injurieux , et comme quoi j'aurais fait cette réponse barbare : Eh ! qu'importe, madame, qu'il meure en prison ou ailleurs !

L'histoire, on le voit, n'est pas mal arrangée pour jeter de l'odieux sur mon caractère, et toutes les bonnes âmes du parti ont du me vouer à l'exécration.

Cependant je n'ai jamais vu madame de Saint- Jullien ; elle n'a pas même pu s'adresser à moi pour réclamer la translation de son mari.

M. de Saint-Jullien se trouvait en état de prévenr tien, et conséquemment il était à la disposition e^-

eïtuive du juge d'instruction. Je n'avais pas plus de droit que le dernier des citoyens à donner ou à refliser la permission qui le concernait. Ainsi^ dans le cas où madame de Saint-JuUien serait venue me voir à ce sujet, ma réponse eût été toute simple ; « Cela ne me regarde pas, madame ; je donnerais » des ordres, personne ne les exécuterait, parce }} que mes agens deviendraient, ainsi que moi, res- « ponsables envers la justice pour un excès de pou- » voir. Adressez-vous à l'autorité judiciaire, seule » compétente. »

Mais je n'ai pas été dans le cas de donner cette courte explication , puisque , je le répète , je n'ai pas vu madame Laurent de Saint- JuUien. Il est faux qu'elle se soit adressée à moi , et la preuve , c'est qu'elle a eu recours à qui de droit, c'est-à-dire au magistrat instructeur qui a ordonné la translation demandée.

Je repousse donc comme un tissu d'impostures tout ce qu'on a publié à cet égard.

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