TROISIEME PROCLAMATION
« Au peuple français !
>i Le choléra est un fléau moins cruel que » le gouvernement de Louis-Philippe; mais c'est » encore le peuple qui soufire. Que fait-on pour » lui? Le voici : la police choisit exprès ce mo- » ment pour ^enlever à une classe nombreuse de » travailleurs une chétive ressource, et cependant }> ce n'est pas du choléra que meurent les pauvres, » c'est de faim !
» Les riches courent à peine quelque dangery ils )) fuient; c'est encore du travail et du pain de » moins pour les malheureux. On empêche les pa- » rens, les amis des mourans de passer le seuil des » hôpitaux. Pourquoi laisse-t-on les poltrons, les )) égoïstes sortir des barrières, emportant avec eux » les moyens d'existence que leur présence à Paris » laisserait au peuple?
» La maladie désole les quartiers populeux, » parce qu'ils sont malsains et encombrés d'indi- )) gens; on abandonne des maisons salubres et » spacieuses où le mal ne pénètre pas ; elles restent » vides, tandis que les hôpitaux s'emplissent et » que les misérables et étroites demeures des pau- » vres regorgent de mourans.
» Eh bien ! que ces hôtels inutiles reçoivent les
MÉMOIEES DE M. 6ISQUBT. tSS
M malheureux qui n'ont d'autre asile que des rues » infectes!
M Leurs maîtres opulens les désertent, c'est au » peuple de s'y loger!
» A quoi servent donc ces palais de la liste cin vile? ces milliers de lits qui s'y trouvent ? A quoi n sert ce Palais-Royal, où tu n'as laissé que quel- » ques valets, Philippe? A quoi sert ce château I) que tu habites, où tu ne resteras pas?
» Il envoie son fils à l'Hôtel-Dieu, comme il l'a- » vait envoyé à Lyon, pour voir de plus près la » misère du peuple. Le peuple vous rendra vos M visites; il ira vous voir à son tour, comme au 7) 1 0 août, comme au 29 juillet.
» Au peuple qui a froid et faim, des coups de B baïonnette; aux soldats qui les donnent, du pain, }) du vin, du riz, des bas de laine, des ceintures M de flanelle; et s'ils tuent, double ration encore. » Oui, enivrez les soldats, sinon^ comment frap- Jt peraient-ils sur leurs frères?
» Le gouvernement daigne conseiller au peuple » de se bien couvrir, et avec quoi? Tous les alin mens, toutes les boissons, ne sontrils pas hors de » prix? Ne paient-ils pas un droit aux barrières ?
» Ne le payez pas ce droit; et si les barrières » vous affament, qu'elles soient détruites!
» Que le peuple se montre, qu'il aille, lui qui M n'a rien, lever son impôt sur ceux qui ont tout.
kSh MÉMOIRES DE M. GISQUET.
» Il est fort, pourquoi meurt-il de faim aux pieds )) de tant de riches sans pitié?
» Tout cela est-il juste? tout cela peut-il durer? » Non.
» Le peuple mérite son sort, s'il le souffre ; la » patience est une lâcheté. Parisiens! il serait beau » pour vous de faire sortir la liberté du fléau qui )) désole l'Europe ! Ah ! peuple, si tu voulais VA )»
En même temps que des fanatiques excitaient de cette manière le peuple au meurtre et au pillage, ils formaient des combinaisons bien plus atroces encore, s'il est possible. Au gré de leurs désirs, les débordemens de la populace n'allaient pas assez loin ; les agitateurs se portaient à des actes de violence contre les agens de la force publique ; mais la fureur des masses n'était pas assez hostile aux dépositaires de l'autorité : c'était là un sujet de mécontentement pour les factieux; ils voulaient à toute force voir assaillir, sinon massacrer, les sergens de ville, la troupe, la garde nationale, et sans exception, tous ceux qui défendaient l'ordre. C'est pour cela qu'ils s'efforçaient de stimuler les hommes d'action, de leur inspirer un désir de ven-
geance.
A cet effet, on avait besoin d'inventer des scènes horribles, des crimes imaginaires, et de les attribuer à la police. Tout se coordonnait dans le système hideux des instigateurs. Désespérés de voir
MÉMOIRES DE M. GISQUET. h9&
l'impuissance de leurs efforts, ils conçurent un projet dont Texécution devait prouver aux yeux de la multitude que les empoisonnemens existaient réellement, et qu'ils agissaient d'après les ordres de l'autorité.
Des hommes que je ne connais pas, et dont je ne voudrais point dans tous les cas révéler les noms, avaient projeté de parcourir en groupes de cinquante à cent individus quelques quartiers de la capitale.
Un de leurs affidés, détaché des groupes, et comme s'il y é tait étranger, devait les précéder de quelques pas, s'introduire furtivement dans une boutique, jeter des matières vénéneuses sur des comestibles. Dans le cas probable où son action eût été remarquée, l'attroupement qui aurait encombré la rue devait s'emparer de lui avec toutes les apparences de l'indignation, crier qu'on le reconnaissait pour un agent de police, et l'entraîner sous prétexte de le livrer à la justice. On devine le reste. L'évasion du coupable n'était pas douteuse ; et les conjectures, les récriminations contre l'autorité, que ces hommes voulaient rendre odieuse, suivaient naturellement; de là une extrême irritation dans le public. Dieu sait quelles pouvaient en être les suites !
Ai-je besoin de dire tout l'empressement qu'on eût mis à exagérer le fait ? avec quelle habileté les
486 MÉMOIRES DB M. GISQDET.
complices de rempoisonnement auraient recueilli les témoignages et se seraient eux-mêmes offerts comme témoins pour attester la vérité ! U eût été difficile de mettre en doute les déclarations d'une centaine d'individus, conGrmées par les honnêtes citoyens chez qui ou dans le voisinage desquels l'événement se serait passé.
La multiplicité des rapports qui me révélèrent cette infernale conception ne me permettait pas de la mettre en doute. D'ailleurs, des faits nombreux démontraient jusqu'à l'évidence qu'elle était en voie d'exécution.
Cependant, et malgré les précautions prises pour assurer leur impunité, les auteurs de cet abomina» Ue projet n'osèrent pas commettre des crimes d'empoisonnement; ib en faisaient seulement le si* mulacre, ce qui suffisait pour alimenter l'inquiétude de la population; leurs émissaires, circulant dans toutes les directions, se trouvant dans tous les groupes, avaient soin de semer des nouvelles tou«* jours alarmantes. Les mensonges débités par eux permettaient de croire à la réalité de ces crimes, qu'ils attribuaient au gouvernement.
Rappelons quelques-uns des moyens employés par ces misérables, pour donner le change à la po* pulation :
1 "" Un enfant est accosté sur le pont Neuf par un individu qui lui remet une fiole pleine d'un liquide,
et lui donne vingt sous pour aller la verser dans la fontaine de la place de TÉcole, en lui recommandant beaucoup de précautions. L'enfant, au lieu de rem[dir sa commission, va conter le fait à sa mère. Aussitôt le quartier est en émoi : des rassemble* mens se forment; mais quelques bons citoyens par^ viennent à calmer Tirritation. On apporte la fiole à la Préfecture de police, et il est constaté qu'elle ne contient que de l'eau de mélisse;
2* Dans le faubourg Saint-Victor, un homme circulait, déclarant partout qu'il venait de voir deux sergens de ville saupoudrer de poison un morceau de pain que mangeait une petite fille;
3* D'autres individus, faubourg Saint-Jacques, feignent de jeter quelque chose dans un puits, et disparaissent au milieu d'un groupe où des com* plices leur font changer de costume ;
V Nombreux morceaux de pain et des boules semés dans la rue du Fetit-Yaugirard : le pain était sain, les boules blanches étaient des biscuits de porcelaine ;
5* Des dragées colorées sont répandues engrande quantité dans beaucoup de rues ;
6^ Petits morceaux de viande jetés pendant la nuit sous des portes cochéres ;
7* Des hommes traversent les quartiers excentriques, versant du vin ou du vinaigre sur leur passage;
hSS MÉMOIRES DE M. GISQCET.
8** D'autres hommes se roulent sur le pave avec d'horribles contorsions, se disant empoisonnés;
9® Nombreux paquets de tabac mélangé de poudre blanche trouvés sur plusieurs points de la ville;
1 0® Des hommes distribuent le soir des pastilles aux enfans, faubourg du Temple et faubourg Saint- Antoine;
iV Petite fille rencontrée rue Charonne par deux personnes, qui lui donnent des fruits chargés de poudre ;
1 2® Pastilles et bonbons ramassés sur le pavé, dans Paris et dans beaucoup de communes rurales;
1 3® On trouve sur le port de Bercy trois pièces de vin couvertes de poudre rougeatre, reconnue pour être delà poudre de savon.
Je pourrais faire beaucoup d'autres citations; niais celles qui précédent suffisent pour constater les machinations dont j'ai parlé.
Qu'on juge de l'impression que devaient produire sur une population soulevée et atteinte du terrible fléau, ces apparentes tentatives d'empoisonnement! mais pour mesurer le degré de sa colère, il faut encore admettre l'exagération des récits au milieu d'.ime foule ignorante, égarée par la méchanceté de qmelques perturbateurs. N'oublions pas qu'alors le peuple manquait encore souvent de travail; ajou-
tons la publicité, les commentaires des journaux, et convenons que jamais autant de circonstances n'étaient venues concourir à préparer une épouvantable commotion.
Veut-on maintenant la preuve que les carlistes étaient ceux qui jouaient le rôle le plus actif? qu'on lise les quelques lignes suivantes extraites d'un journal de ce parti, en date du 2 avril 1832; elles me confirment dans la pensée que cette faction est la principale cause des malheurs que nous avons eus à déplorer.
ce Outre l'émeute qui avait pris racine à la place >^Maubert, il s'y passait une étrange scène... Un » canon, s'il vous plait, dit à un marchand de vin » la pratique en habit de dimanche. — Non, je ne M-vcux pas du reste de ce broc; allez en chercher » du frais à la cave. — Sitôt dit, sitôt fait. Lors la » pratique, en l'absence du marchand de vin, est » surprise jetant dans le broc resté sur le comptoir » quelque chose, on ne sait quoi. Tous les assis- » tans, dont il ne croyait pas avoir été vu, tom- »-bent sur lui, et l'auraient assommé, si les bons » sergens de ville n'étaient accourus à son secours. » Grande rumeur dans tout le quartier, comme on » peut le penser, et surtout présomption sommaire » de tous les habitans de ce faubourg, que la po* » lice fait par ses agens ainsi jeter quelque sub- » stance morbifique dans leur breuvage, afin de
490 MÉMOIRBS DB M. GISQUST.
» faire croire au choléra, et par là tenir le peuple » dans Téchec de la peur. »
Voilà un échantillon des mensonges à l'aide de^ quels on égarait la population ameutée.
Aussitôt que j'eus connaissance de ces manoen* vres, j'ordonnai aux agens de l'administration d'œ rechercher et arrêter les auteurs. J'écrivis confidentiellement à cet effet aux commissaires de pcK lice, pour qu'ils concourussent à paralyser les mau-vais desseins des ennemis de la paix publique, et, cherchant par tous les moyens à prémunir les ha*» bîtans contre les pièges tendus à leur crédulité, j'adressai aux douze maires de Paris la lettre ci-
après :
(( Monsieur le maire,
}} Les ennemis étemels de l'ordre social von- » draient trouver jusque dans le fléau qui toui^ » mente en ce moment notre population un affreux » prétexte de donner cours à leurs machinations » constamment méditées.
n Us voudraient exploiter même nos infortunes » et spéculer sur la douleur des familles pour éga- » rer la population; ils ont répandu que les mal- » heureux que l'on présentait comme victimes de » la maladie ne l'étaient que de crimes particuliers, » notamment d'empoisonnement.
X Us s'efforcent de persuader à la classe la moins » éclairée de la population que le choléra n'existe
MÉMOIBES 0E M. GISOVBT. 491
n pas, et veulent ainsi paralyser les secours que les n soins de l'administration unis à ceux de la mén decine s'empressent de porter à l'humanité n soufirante; malheureusement, ces infâmes man chinations n'ont que trop réussi jusqu'à présent* Ji Des actes violens d'atrocité ont été déjà le ré- A» sultat de l'égarement funeste où ils ont jeté une n partie de la population.
» C'est dans des circonstances aussi dignes de » toute votre sollicitude, qu'il importe d'éclairer » les citoyens qui pourraient être abusés; de leur H donner les sages conseils dont ils peuvent avoir ji besoin, pour que, dans leur intérêt personndi j» aussi bien que dans l'intérêt général, ils ferment » l'oreille aux perfides insinuations, aux infâmes n ealonmies, que des hommes 'pervers répandent n pour alarmer la population, et pour retarder M l'époque où nous serons délivrés du fléau qui » afflige encore la capitale.
» Veuillez, monsieur le maire, employer toute H votre influence pour arriver à ce double but. » Multipliez vos démarches et les avis; employez m même les proclamations pour éclairer les incré- >i dules.
n Vos administrés, trompés un moment, ne M pourront résister long-temps aux avertissement » de l'expérience et à la voix patemeUe de leurs >i magistrats. »
ilOk MÉMOIRES DE M. GISQUET.
loppé en lui les germes de la maladie dont il fut frappé quatre jours plus tard.
Un journal à la date du 4 avril rendit compte de la visite du prince à THôtel-Dieu, dans les termes suivans : « Le duc d'Orléans, accompagné de » plusieurs officiers d'état-major, a parcouru les >i quartiers de la Cité, du pont au Change, du » palais de justice, et a été accueilli sur son pas- » sage par les cris répétés de A bas les ministres t » aucune autre clameur n'a été entendue. »
Ainsi une démarche qui n'était pas sans danger, une preuve de sollicitude pour les malheureux, dans laquelle il fallait au moins surmonter beaucoup de répugnance, n'a pas pu arracher un mot d'approbation, ni désarmer la haine d'écrivains passionnés ! ils n'ont tous trouvé sous leur plume que des expressions dictées par le dépit. Au surplus, il est complètement faux que le prince ait été accueilli par des clameurs inconvenantes.
Plusieurs articles publiés par les journaux, et notamment celui qui parut dans la Tribune du 6 avril 1 832, m'obligent à revenir, en peu de mots et avec le sentiment qu'inspirent d'ignobles calomnies, sur l'affaire du nettoiement de Paris. Cet article contient en substance ce qui suit : « Un sieur » Andelle, ami particulier de M. Gisquet, est as- M socié de M. Savalette, entrepreneur du nettoie- » ment de Paris. C'est pour favoriser cette associa-
HÉMOIBES DE M. 61SQUBT. U5
» don que d'abord on a vexé et ruiné le sieur ji Jacob, qui, dans le principe, avait eu cette entre- Ji prise par adjudication sans publication ; et c'est JI aussi dans le même but du favoritisme que » M. Gisquet a pris les mesiœes qui ruinent les n <^iffonniers. »
Autant de mots, autant de mensonges, autant d'injurieuses insinuations.
U est faux que M. Andelle ait été associé ou intéressé à aucun libre dans l'entreprise du nettoiement; et ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que M. Andelle m'a reproché, à moi, et avec amertume, de n'avoir pas usé de mon influence pour forcer M. Savalette à lui céder un intérêt dans son affiiire. Il prétendait en avoir le droit parce que, disait-il, c'était lui, Andelle, qui avait été le conseil de M. Savalette. J'ai refusé d'intervenir dans leurs démêlés, et M. Andelle m'en a conservé jusqu'à présent la plus vive rancune. U m'a écrit une lettre que j'ai encore, et dans laquelle il récrimine avec aigreur, à propos du refus positif que j'ai fait de parler de ses prétentions à M. Savalette ; il rappelle dans sa lettre, qu'en présence de ce dernier je lui ai déclaré que je ne connaissais pas d'amis en matière d'administration. Ce fut là un tort grave aux yeuxde M. Andelle, et ce tort,8ic'enestun,n'a pas empêché, comme on le voit, les assertions calomnieuses d'une autre nature faites par la Tribune.
t96 MÉMOIJKES DE H. GISQUET.
11 est faux cjue M. Jacob ait été vexé, ruitié à cette occasion; il a au contiairc cédé son entreprise à M. Savalette avec un hémfice de plus de deux cetU mille francs ; et lui-même écrivit à la Tribune, en réponse à Tarticle dont je m'occupe, pour déclarer que, « loin d'avoir à se plaindre de mon adminis- » tration, il n'a eu qu'à se louer de ma bienveil- » lance. »
Il est faux que l'adjudication ait eu lieu sans publication ; les détails que j'ai donnés précédemment réfutent cette allégation mensongère. D'ailleurs on a vu que l'adjudication était faite avant ma nomination aux fonctions de préfet de police.
Il est faux qu'aucune mesure ait été prise contre les chiffonniers pour favoriser l'entreprise de M. Savalette; la mesure à laquelle on veut sans doute faire allusion, est celle relative à la marche des tombereaux pendant la soirée. Or, j'ai déjà expliqué que c'était une des clauses du cahier des charges voté par le conseil municipal sans mon concours, et une des conditions de V adjudication faite avec concurrence et publicité à M. Jacob, antérieurement à mon arrivée à la Préfecture.
Ainsi, pour que la chose soit clairement établie, je répète que tout était consommé à cet égard avant quej'eusseaucun droit dem'en mêler; etsi la clause du tour de roucj le soir, portait préjudice aux chif-
MiMOIRES DE M. GISQUET. UT
fonnier^ ce n'était certainement pas à moi qu'on pouvait en faire le reproche.
Voyons au surplus comment j'ai favorisé M. Savalette, et ruiné les chiiTonniers. Aussitôt que la marche des tombereaux de M. Savalette, dans l'après-midi du 31 mars, devint un motif de mécontentement et de collision, je pris sur moi, malgré les stipulations formelles de l'adjudication^ de défendre pour l'avenir la circulation des tombereaux pendant la soirée. Depuis lors, le service du nettoiement ne s'est plus opéré que le matin, et, par le fait, M. Savalette n'a pu essayer qu'une seule fois (le 31 mars) le service partiel qui devait avoir lieu dans l'après-midi. Ainsi c'est moi qui, de mon propre mouvement, dans l'intérêt de la tranquillité publique, ai conservé aux chiffonniers les avantages que l'ancien ordre de choses leur assurait.
Mais ce n'est pas sans avoir soulevé de vives réclamations de la part de M. Savalette; il comprenait parfaitement l'importance des bénéfices dont il se voyait dépouillé; il manifestait Fintention de demander à la ville de Paris une forte indemnité, à laquelle son contrat et l'équité pouvaient lui donner droit. Mais cet entrepreneur, craignant de se mettre mal avec l'administration, a renoncé à ce projet, et n'a obtenu de ma part, pour tout dédommagement, que la faculté de faire circuler ses tombereaux le matin, et seulement dans les quartiers
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excentriques, une heure plus tard que celle indiquée. C'était là une bien iaible compensation du sacrifice énome qu'on lui imposait.
L'émeute des chiffonniers a donc eu pour M«Sft- Valette des conséquences très-préjudiciahles; on lui a détruit ou brûlé environ êoixaaU tombereaux, et il s'est trouvé dépouillé de la condition la plus avantageuse de son traité.
Comprend-on, d'après cet exposé, qu'on ait pu m'accuser dans certains journaux d'avoir favorisé ]VL Savalette et ruiné les chiffi)nniers! ! !
Enfin il est faux tpie M. Jacob ait eu soixantequinze mille firancs d'amende dans un seul mois, comme l'affirmait la Tribune du 9 avril; les amendes ne se sont jamais élevées mensuellement à deux mille francs.
Un dernier incident, qui se rattache aux malheurs causés par le choléra, est l'offre faite par M. de Chateaubriand, au nom de la duchesse de Berri, d'une somme de mille francs à chacun des douze maires de Paris, destinée au soulagement des diolériques.
Déjà l'on avait le pressentiment des projets de la duchesse, et l'on vit avec raison un calcul politique dans ce prétenduacte debienfaisance. M. de Bondy, alors préfet de la Seine, refusa énergiquement, au nom de la ville, un tel secours, et déjà la plupart des maires avaient pris l'initiative de ce refus.
M. de Chateaubriand a publié sur cet incident une brochure que je regrette de n'avoir pas sous les yeux ; elle fut pour une feuille démagogique le sujet d'un rapprochement curieux entre le langage du célèbre écrivain et celui du parti radical. L'artkle publié à cette occasion, le 3 mai 1 833, se terminait par cette réflexion : «Il y avait dans ce qu'il » a dit (M. de Chateaubriand) un je ne sais quoi » qui ressemble à la franchise et au courage rëpu- » blicains. n
Je ne saurais terminer ce chapitre sans rappeler que Casimir Périer fut la plus illustre victime du choléra. J'ai dit que quatre jours après la visite de l'Hotel-Dieu, il ressentit les premières atteintes de l'épidémie. La fatigue des affaires, les émotions pénibles, avaient donné plus de prise au mal, qui ^misa rapidement ses forces, et réagit accidentellement sur ses facultés. Le 5 avril 1 832, resté seul avec lui après la réception de la soirée, j'éprouvais quelque inquiétude en remarquant l'altération de ses traits. U me dit qu'il ressentait un malaise, une lassitude extraordinaires; qu'il aurait un grand besoin de repos, et qu'il soupirait après le moment où il pourrait secouer les ennuis de sa position.
Jetant alors un coup d'œil rapide sur l'état du pays, sur les intrigues des brouillons politiques, sur l'inexpérience présomptueuse de tant de gens
500 MÉHGIRES DE M. GISQUET.
qui censurent tout avec amertume, qui égarent et corrompent Tesprit public, il exprimait une sorte de dégoût pour les hommes et pour les affaires. Puis, donnant à cette métaphore tant rebattue (le char de l'État) les proportions d'une conversation familière, il ajouta: « Mon cher ami, nous sommes attelés à une maudite charrette ! » A quoi je répondis : w Vraiment oui, et les chemins sont bien mauvais ! »
Le lendemain dans la matinée, j'appris que Casimir Périer était gravement malade du choléra ; depuis ce moment il fut mort pour les affair es
Le 14 mai 1832, il succomba après quarante jours de souffrances non interrompues; la France perdit un de ses plus grands citoyens. Si la haine des partis ne permit pas que tous les hommes de bien s'associassent à des regrets trop légitimes, ils se réuniront un jour dans un sentiment commun de respect et de vénération pour un beau caractère. La mémoire de Casimir Périer ne pourra que grandir en s'éloignant de l'époque orageuse où le prisme des passions ne permet pas de voir les choses sous leur véritable aspect; l'avenir lui rendra justice; on dira qu'il a arrêté par son courage le débordement de l'anarchie, qu'il raffermit sur ses bases notre édifice social, lorsqu'il semblait près de s'écrouler.
Les funérailles de Casimir Périer eurent lieu le 19 mai; un immense concours de citoyens Font accompagné à sa dernière demeure. Ceux-là, du moins, comprenaient toute Tétendue de la perte que le pays venait de faire.
Les factions, pour qui rien n'est sacré, se réjouirent de ce deuil national ; elles avaient outragé, diffamé le ministre ; elles avaient prodigué au malade les brutalités d'un langage grossier et cruel; elles ont voulu épancher leur joie sauvage devant son cercueil ! Une feuille républicaine annonçait le 26 avril, dans une forme triviale, que Casimir Périer était frappé d'aliénation mentale ; et le i" mai, 2a Tribune publiait ces lignes : « Nous annonçâmes » les premiers, il y a cinq jours, que M. Périer » était en démence; les feuilles salariées répon- » daient en chœur que la santé de M. le président » du conseil était telle, que, sous peu de jours, il » reprendrait la signature; et le malheureux se