CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
Les Saint-simonîens : fermeture de leur salle, rue Taitbout ; leur retraite à Ménilmontant; leurs divisions intestines. — Procès eontre les chefs de la secte ; condamnation du père Enfantin, de Michel ChoTallier et autres ; leur séjour k la prison de Sainte-Pélagie. — Michel Cheraliier nommé conseiller d'État.
Au chapitre XV, on a déjà trouvé quelques lignes relatives aux saint-simoniens.
Les hommes qui dirigeaient cette secte continuèrent à propager leurs théories sans leur donner un caractère positivement hostile à nos institutions politiques , mais toujours en se plaçant en dehors de l'esprit de nos lois civiles.
Les chefs de la famille saint-simonienne, n'ayant pas voulu faire cause commune avec les ennemis déclarés du gouvernement, perdirent par cela même l'appui qu'ils auraient pu trouver dans le parti républicain, et le moyen le plus actif de propagande. Dès lors^ et puisqu'ils avaient repoussé ce
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qui pouvait agir sur l'imaginalion des masses, les exalter par l'énergie propre aux factions, ils ont dû rester dans les proportions d'une secte naissante.
Leiu*s dogmes n'étaient pas viables. Les saintsimoniens créaient une société bâtarde, intermédiaire entre la société actuelle et le radicalisme républicain : c'était trop pour la majorité du pays, en ce que ces dogmes attaquaient les idées reçues ; c'était trop peu pour les hommes passionnés qui veulent tout démolir, qui poursuivent la chimère de la liberté absolue et de Tégalité sociale»
Était-ce la résolution, le courage ou la confiance qui manquaient aux saint-simoniens? C'est ce que je ne hasarderai pas de décider. Mais, en étudiant autant qu'il m'a été possible leurs actes, j'ai cru
reconnaitre qu'ils n'étaient pas assez dépourvus de pénétration pour ne point apercevoir le vide de kur système. Les 8aint-sim<mieas n'avaient peut-être pas foi dans leur avenir ; entrevoyant la nécessité de rentrer un jour dans le sein de la société commune, ils eur^it du moins le bon esprit de ne pas rompre tout-à-fait avec elle.
Je me suis demandé souvent si eux-mêmes croyaient à la possibilité d'appliquer leurs doctrines à toute la population; et, en définitive, jepense^ à tort ou à raison, qu'engagés dans une voie mauvaise, ils y persistaient par un sentiment d'amouriMTopre plutôt que par conviction.
MÉMOIEES DB M. OISQUET. HT
Les disciples de Saint-Simon <mt subi la condition à laqoeUe sont assujétis tous les novateurs dans Tapplication de leurs utopies : à force de rester Gdèle à un principe immuable, à force d'être logique, on arrive à un point où l'on tombe dans l'absurde.
Je oompr«:ids qu'un petit nombre d'individus réunis proclament, conmie règle d'équité, de proportionner les biens, les distinctions sociales et les jouissances, au mérite individuel, et forment le vœu de voir les choses établies sur cette base : c'est peutêtre un bon thème à soutenir théoriquement dans tin livre ; mais la Providence pourrait seule juger des capacités, et dispenser les Inens dans un juste rapport avec les qualités de l'homme.
Les sectateurs du dogme saint-simonien, séduits par ses doctrines, ont décidé de les mettre en pra*tique. La première condition a été de faire une masse commune de ce qu'ils possédaient; puis d'instituer une espèce de magistrature suprême, diargée de fixer arbitrairement, sans appel, l'étendue et la spécialité de chaque intelligence, et la part des droits qu'elle donnait dans la hiérarchie et dans les lûens de famille.
Ainsi l'individualité disparaissait ; elle se fondait dans un tout où chaque membre puisait une somme de satisfaction égale à la portée de ses facultés intellectuelles et physiques. Jusque là, en les assimi-
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lant, par exemple^ à une institution religieuse renfermée dans Fenceinte d'un couventi les saintsimoniens n'auraient pu encourir ni le blàme des honnêtes gens, ni la répression des lois.
Mais ils n'ont pas fait la renonciation à certaines jouissances naturelles, incompatibles avec cette sorte d'état monastique ; ils n'ont pas abdiqué le droit de se perpétuer par l'union des sexes.
C'est ici que s'est rencontrée pour eux la difficulté insoluble : ils ont compris que, si l'union était contractée selon les règles de notre Code, elle aurait pour conséquences inévitables de reproduire les individualités, d'instituer des familles distinctes au sein de la grande famille, de faire renaître le besoin et le droit de la propriété.
En effet, les saint-simoniens, une fois mariés, devenus pères de famille, ne pouvaient plus se contenter de la part qui leur était attribuée dans k masse commune; il fallait songer à l'avenir de leur femme, de leurs enfans. Ainsi seraient nées des affections excentriques, des intérêts privés ; le lien social se serait rompu par la seule force des lois de la nature, sans même le secours de la loi écrite.
Pour échappera cet écueil, les saint-simoniens ont adopté un dogme dangereux et immoral : ils ont osé professer la doctrine delà communauté desfemmes^ seul moyen qui leur restât de concilier l'existence de leur secte avec leur aversion pour le célibat.
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Une telle subversion de principes a soulevé Tindignation générale, et pourtant elle était la conséquence obligée de leur position. N'est-ce pas là une preuve irréfragable que les systèmes les plus spécieux et en apparence les plus conformes à l'équité nous conduisent à l'absurde par des déductions logiques?
Non seulement la morale était outragée par l'adoption de ce dogme monstrueux, elle l'était encore par la hardiesse avec laquelle on osait le prêcher et le discuter publiquement, non pas dans un cercle d'adeptes, mais dans une chaire de propagande, au milieu de la capitale, en présence d'une foule que le prestige de Téloquence pouvait corrompre.
n était impossible que l'autorité tolérât ces prédications ; c'eût été s'en rendre complice.
Le 21 janvier 1832, le procureur du roi, accompagné de commissaires de police, de sergens de ville, et d'une force armée imposante, fit fermer le temple saint-simonien, rue Taitbout, saisit les registres, papiers, etc., de l'association.
Quoique réunis en grand nombre, les apôtres et les sectateurs se sont dispersés sans la moindre résistance; et le lendemain le Globe, en rendantcompte de ces mesures, rapportait les paroles de soumission et de respect pour les lois et pour l'autorité prononcées par le père suprême et par le père Rodri-
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gw, ajoutant qu'ils remerciaient cetAX qui maieni emtloyé cofUre eux ces moyens, car ils feront mieux coty^ naître au mondb la loyauté et la grandeur de la tnissùm que Dieu leur a donnée.
Après cet événement, les saintrsimoniens, paraissant avoir reconnu l'inutilité de leurs efiforts pour augmenter désormais le nombre de leurs prosélytes^ renoncèrent tout à la fois à la publication du Globe, à leur temple de la rue Tailbout, à leurs somptueux appartemens de la rue Monsigny. Us se retirèrent au nombre d'environ soixante dans la maison du père Enfantin, à Ménilmontant, où leur secte, réduite à ces proportions exiguës, opéra des réformes et des économies nécessaires dans ses habitudes.
L'épuisement des ressources pécuniaires fut h cause principale de ces déterminations.
Voici les détails recueillis à la fin de juin i 832 sur leur manière de vivre dans cette retraite^ et qui furent publiés par le Journal de Paris :
(c Les apôtres (c'est le nom qu'ils se donnent) » n'ont pas de domestiques, ils se servent eux- » mêmes ; les fonctions sont distribuées sans doute I) à chacun selon ses capacités, et remplies, à ce » qu'il parait, avec beaucoup de régularité.
» C'est le docteur Léon Simon, qui long-tempe » professa le saint-simonisme à la salle de l'A thé- M née, connu par la traduction d'un ouvrage de » médecine anglais et par quelques autres ouvnH
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» ges littéraires, qui, armé d'un tablier^ fait la cui- » sine pour la famille; il est assisté par M. Paul » Rochette, ancien professeur de rhétorique. Nous » n'avons pu savoir si ces messieurs se paraient de » la veste blancheet du bonnet de coton de rigueur.
» Le lavage de la vaisselle a été organisé avec » une rigoureuse précision par M« Léon Talabot, » ancien substitut du procureur du roi ; il a rempli » cette fonction (je veux dire celle de laver la vais- » selle ) d'une manière très-distinguée pendant les » premiers jours de la retraite des saint-simon niens : elle a passé successivement à M. Gustave » d'Eichtal le fils; à M. Lambert, ancien élève de n Fécole Polytechnique, qui s'en est occupé trés-sé- » rieusement durant quelques jours : elle est échue » ensuite à M. le baron Charles Duveyrier ; enfin, » aujourd'hui, M. Moyse Retoiuret, jeune élégant » dans le monde, et prédicateur distingué parmi les » saint-simoniens, s'en occupeavec une grâce toute » particulière.
» La division du travail existe chez les saintn timoniens : c'est M. Emile Barrauit, ancien pro- » fesseur à l'école de Sorrèze, auteur d'une assez M bonne comédie en vers, et prédicateur saint-simo- H nien^quis'occupeàcirerles bottes, aidédeM. Au- » guste Chevallier, ancien professeur de physique, » et de M. Duguet, ancien avocatà la cour royale.
D M. Bruneau, ancien élève à l'école Polytech-
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» nique et capitaine d'état-major, est chargé de » l'entretien du linge, des yètemens, de la polke )} générale, de la surveillance de la maison et du M service de propreté.
» Les appartemens sont frottés par MM. Rigaud, » 'docteur en médecine*; Holstein, fils d'un négo- » ciant distingué; le baron Charles [Duveyrier, » Pouijat et Broet, anciens étudians ; Charles Pe- » nuckére, prolétaire, ancien courtier en librairie, » et Michel Chevalier, ancien élève de l'école Po- » lythechnique, ingénieur des mines et directeur » du Globe. Ce dernier est chargé de l'administra- » tion générale de la maison ; il fait aussi le service » de la table conjointement avec MM. Rigaud et » Holstein ; c'est lui qui donne à M. Enfantin tout » ce dont il a besoin durant ses repas.
» Un spectacle assez singulier, c'est de voir les » maîtres servir ceux qui furent leurs serviteurs. » M. Desforges, prolétaire, ancien garçon boucher, » entré dans la famille comme homme de peine, et, » dans ce cas, chargé de la buanderie qu'il dirige, a » sous ses ordres M. Franconi, fils d'un riche co- » Ion américain, et M. Bertrand, ancien étudiant; » à table, il se trouve recevoir ses alimens des mains >j de M. Holstein, au service duquel il était précé- » demment.
» M. Henry Fournel, ancien élève de l'école Po- » lytechnique et directeur des forges et fonderies
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» du Creusot, est spécialement chargé du soin du » jardin, aidé de MM. Raymond Bonheure, ancieii » professeur de dessin et [de peinture; Roger, ar- » tiste de Torchestre de l'Opéra-Gomique ; Justus, >i peintre, et Maschereau, dessinateur.
» Le balayage des cours et de la rue est fait par » M. Gustave d'Eichtal, assisté de M. Maschereau; » M. Jean Terson, ancien prêtre catholique et pré- » dicateur, est chargé d'éplucher les légumes, de » ranger la vaisselle, de mettre le couvert, et, en » général, de tout le menu détail de la maison.
» M. Alexis Petit, fils d'un riche propriétaire, est » chargé de nettoyer tous les chandeliers, au nom- » hre de quarante, et de veiller à l'enlèvement des » ordures.
» Enfin les saint-simoniens remplissent chacun » une tache dans l'œuvre commune.
>i M. Enfantin, le père suprême, comme ils l'ap- » peUent, travaille parfois au jardin, et manie la » pioche, la bêche et le râteau avec une vigueur » peu ordinaire.
» Leur vie est très-régulière; le son du cor les
» éveille à cinq heures du matin ; il les appelle aux
n repas et aux divers services , les avertit également
n du repos et du sommeil ; à des heures fixes, ils
n chantent en chœur ; dans la journée, ils se li-
» vrent à des exercices gymnastiques, et tous leurs I. zz
ak MâMOI&ES PE M. GISQUET.
» mouvemenSi quand ils sont réunis^ ont quelque » diose de la précision des exercices militaires.
3) Nous croyions trouver chez les saint-simoniens » une austérité désagréable pour des yeux accoutu- » mes au spectacle du monde profane : nous avons » été détrompés; leur barbe, qu'ils laissent croître, » leur donne seule un air singulier ; du reste, leur » costume n'a rien que d'agréable à l'œil; il se çom- » pose d'une petite redingote bleue, très-courte et » fort juste, sans collet , d'un gilet agrafé par der- » rîère, et d'un pantalon blanc ; leur corps est serré » par une ceinture de cuir noir, attachée par une » boucle de cuivre. Leurs manières sont ceUes » d'hommes qui ne repoussent rien de la société. » On sait que depuis long-temps ils ont fait vœu de » célibat ; ce vœu n'est que temporaire; ils en sen ront relevés lorsque M. Enfantin sera marié. » Pour eux, je désire de tout mon cœur qu'il sema- » rie vite. «
On aurait probablement oublié les saint-simoniens^ si, par leur faute, le puMic n'avait pas été mis dans la confidence de leurs divisicms intestines. Le père EnfatUin, Michel Ckevalliir el Pereire intentèrent une action contre Olimde Rodrigue, relativement à l'usage que edui-ci avait fait d'une {ntocuration à lui donnée ( et ensuite révoquée ) pour gérer les biens de la communauté. La justice ordonna la liquidatioBL, attendu que^ ht société n'ayant
MÉMOIRES DE M. GISQUBT. 515
pas d'existence légale, nul n'avait qualité pour agir en son nom.
Cet incident fut un nouvel échec pour la famille saint-^imonienne , et en diminua encore le personnel.
Dans ces entrefaites ^ plusieurs parens de ceux qui, parmi les saint-simoniens^ avaient versé à la masse sociale des capitaux considérables au détriment de leurs familles, saisirent les tribunaux d'une plainte en capta tion. Un procès s'engagea, par suite duquel le père Enfantin , Michel Chevallier et Honoré Duveyrier ont été condamnés chacun à un an de prison, le 28 août 1 832.
Les débats révélèrent toute Timmoralité de leurs doctrines écrites; et l'on se souvient sans doute que le père suprême, par la bizarre incohérence de ses paroles, par l'extrême lenteur aveic laquelle il cherchait ses inspirations , abusant de la patience des magistrats, se flattant de fasciner l'auditoire par la puissance du regard, acheva de livrer sa secte à la risée publique.
Des journaux d'opposition, suivant leur louable hdntude, m'avaient imputé toutes les poursuites cbnt les saint-^imcniens^ étaient l'objet, et mainte fois ils avaient publié des article» fort acrimonieux afu sujet de ces prétendues persécutions. Comme c^était à mon administration et à moi que ces reproches étaient adressés, M. Mîehel Chevallier,
pour rendre hommage à la vérité , a spontanément écrit une lettre, insérée dans la Tribune du 8 septembre 1 832 , par laquelle il déclare « que toutes » les vexations qu'ils éprouvent leur sont suscitées » et sont ordonnées par M. Desmortiers, procureur » du roi. » M. Chevallier ajoute : « L'administra- » tion de la police, au contraire, est jusqu'à ce jour » restée étrangère à toutes ces vexations ; et dans » plusieurs circonstances où les gardes munici- » paux , sei^ens de ville et officiers de paix sont » intervenus, nous n'avons eu qu'à nous louer de » leur conduite. »
Écroués à Sainte-Pélagie, par suite de leur condamnation, MM. Enfantin et Chevallier se posaient encore, l'un comme la loi vivante d'une religion prête à régénérer l'espèce humaine, l'autre comme un apôtre fervent dont la foi et l'éloquence semblaient destinées à convertir le monde. Voici en quels termes le Journal de Sainie-Pélagie racontait leur manière de vivre en prison : « Le père Enfan- » tin porte un manteau de velours noir, garni de » riches fourrures blanches et vertes, une toque en » velours rouge, un pantalon noir et des sandales » jaunes ; sur son gilet blanc , on voit écrit : Le » Père. Il a la barbe longue et épaisse.
» Michel Chevallier a aussi une toque rouge et » la barbe fort longue ; son manteau est violet et » garni d'hermine. Il a un pantalon d'un rouge
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» vif, comme en portent nos troupes de ligne.
w Le père suprême vit retiré dans sa chambre; » l'apôtre Michel Chevallier, au contraire, se montre » assez souvent dans la prison; il reçoit en passant » les salutations des détenus politiques.
» Quand le père fait une apparition, on voit les » calottes rouges des républicains s'incliner respec- » tueusement devant la sienne.
» On assure que la prison des saint-simoniens » est richement meublée. Us reçoivent tous les soirs » les détenus politiques, sans distinction d'opi- » nions, et versent du punch au droit divin et à la I) souveraineté populaire, à chacun suivant sa ca- » pacité. »
Ainsi fut dissoute la secte saint-simonienne. Les adeptes se dispersèrent, et quelques-uns d'eux, dont le foi survécut même à celle du père suprême, parcoururent nos départemens en costume , le sac sur le dos; partout ils furent assez mal accueillis, quelquefois maltraités; et le ridicule qui les atteignit fut le seul prix de leur persévérance.
Quant aux grands dignitaires , on sait qu'après leur détention, réduite à six mois par décision royale , ils allèrent en Orient, où , heureusement pour eux et pour les sciences, ils trouvèrent un plus digne emploi de leurs talens.
M. Michel Chevallier, actuellement l'un de nos pubUcistes distingués, a bien voulu aussi descendre
des régions métaphysiques pour devenir un des principaux écrivains du Journal des Débals : il a échangé la tunique et le sacerdoce saint-sinioniens^ le manteau violet et le pantalon garam^e, contre riiabit de conseiller d'État.