CHAPITRE VINGT HUITIÈME
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PissertitioD sur la mauvaise foi de quel(iues journaux. — Article de la Tribune au sujet de deux bals donnés par moi.
Ce qui m'a toujours révolté dans la polémique de quelques journaux, c'est l'aplomb imperturbable qu'ils mettaient à parler de choses dont ils n'avaient pas la moindre connaissance ; c'est Teflronterie avec laquelle ils soutenaient sciemment un fait matériellement faux; et l'incroyable légèreté qui leur faisait accueillir et publier les bavardages de ces individus sans consistance, sans moralité, qui ramassaient dans les cabarets les nouvelles les plus fausses, les plus grossières, et qui les portaient ensuite comme des faits avérés aux écrivains de la Tribune, du Ban Sens, du Populaire, du Réformateur, du Mouvement, de la Révolution, du Pilori, etc.
Une allégation de la part de ces écrivains, quelque inexacte qu'elle fût, par cela même que d'au-
très feuilles la répétaient, devenait aux yeux du parti un fait positif, incontestable.
Les éclaircissemens, les démentis, les preuves matérielles qui constataient Terreur, ne pouvaient rien changer à leur langage. Ils se faisaient un point d'honneur de ne jamais revenir sur ce qu'ils avaient affirmé une première fois; de ne jamais reculer devant la crainte d'être les échos d'une inposture. Souvent même ils ne daignaient pas écouter les plaintes de la victime de lueurs diffamations, et, au lieu de se rectifier comme des hommes loyaux devraient le faire, ils affectaient de reproduire à satiété leurs diffamations erronées, jusqu'à ce que le public, à force de l'entendre, regardât comme vrai le fait inventé.
Citons un exemple à l'appui de ces réflexioiis :
Si l'on en croyait ces publicistes, eux et leurs amis auraient constamment peuplé les cabanons mfecis de Sainte-Pélagie, de la Conciergerie et du dépôt de la Préfecture ; ils y seraient venus mille fois porter des consolations aux malheureuses vie-^ times de la brutalité du pouvoir. En conséqu«[ice, les localités doivent leur être parfaitement connues.
D'un autre côté, si l'on s'en rapportait à leun a ssertions, ils sauraient tous les secrets de Tadministration , ce qui se passe dans chaque bureau , tout ce qui se dit, même dans les conversations les
plus intimes, et jusqu'aux projets que j'aurais formés seul dans le silence de mon cabinet.
U est donc impossible que les rédacteurs de la Tribune n'aient pas connu la distribution, la destination et la position relative desbatimens de la Préfecture de police, et surtout celles des prisons de la Conciergerie et du dépôt. Cette impossibilité est d'autant plus évidente, que la préfecture est une administration publique où tout le monde a le droit de pénétrer. Peu de personnes dans Paris ignorent où sont situés les bureaux et les appartemens du préfet, et la grande distance qui les sépare des deux prisons que je viens de citer. Dans tous les cas, si quelqu'un peut ignorer ces distributions locales, ce ne doit pas être les journalistes républicains, puis qu'ils en parlaient sans cesse.
C^est donc avec une parfaite connaissance de l'état des choses, et poiur le seul plaisir de composer des phrases sonores, capables d'exciter l'émotion de ses lecteurs, que la Tribune du 3 mars 1 832 a fait de l'indignation à froid, et débité quelques mensonges à propos d'un bal que j'ai donné à cette époque.
Voici ce qu'elle dit en substance : ce Les somp- >i tueux appartemens de la Préfecture sont pré- » cisément placés au-dessus des cachots dans M lesquels sont entassés les malheureux que les D sbires n'arrêtent ordinairement qu'après les avoir
» assommés à coups de bâton, s'ils n'aiment mieux » les blesser à coups d'épée. Les voûtes des cachots » retentissent des cris des fêtes et des cris de dés- » espoir! C'est affreux à penser... Quelle joie inso- » lente envers le malheur ! »
C'était un parti tellement pris, tellement arrêté par ces messieurs, de dénaturer toutes choses, de m'adresser des injures à propos de tout, que l'année suivante, à l'occasion d'un nouveau bal^ la Tribune du 3 avril 1 833 a publié l'article suivant : « M. Gisquet donnera un bal le lundi de Pâques; » les danseurs auront la Conciergerie à leur droite » et la salle Saint-Martin sous leurs pieds. Avec cet » honnête préfet, on est assuré de trouver le ridî- » cule à côté de l'atroce : n'a-t-il pas eu l'idée » inconcevable d'envoyer des invitations à des ci- » toyens que sa police a souillés et dévalisés en juin » 1 832, lors des visites domiciliaires ? »
Il m'eût été difficile d'échapper, quoi que j'eusse pu faire, aux censures de ces honnêtes publicistes. En faisant même abstraction de la forme de leur langage, il resterait encore la partialité obstinée de leur jugement. J'ai été blâmé par eux pour avoir donné quelques bals ; ils m'auraient blâmé bien d'avantage si je m'en étais abstenu. N'a-t-on pas lu dans ces feuilles de vives attaques contre les fonctionnaires qu'onaccusait de thésauriser, d'amasser en égoïstes les deniers publics, sans venir en aide
aux souffrances du commerce, au malheur de la classe ouvrière, par des dépenses de luxe ?
Je ne pouvais donc pas manquer d'échauffer la bile de la Tribune.
On a pu remarquer, du reste, que ce jourjaal n'a fait subir qu'une légère variante à son premier article, et que les rédacteurs, en nous parlant de la salle Saint-Martin et de la Conciergerie , n'ont pas montré plus de bonne foi le 3 avril 1 833 que le 3 mars 1 832 ; mais ils auraient dû au moins se rappeler que la salle Saint-Martin n'existe plus depuis vingt ans, et que la Conciergerie est située sur le quai de l'Horloge, tandis que les appartemens de la Préfecture sont sur le quai des Orfèvres; mais le scrupuleux journaliste ne voulait pas y regarder de si près.
C'est avec la même fidélité , avec la même délicatesse d'expressions, que les journaux violens des factions carlistes et républicaines ont toujours parlé des choses qui me concernaient.