‹ Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-mêmeChapitre 52 sur 67 · II · texte numérisé non relu

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9k MÉMOIRES DE M. GISQUET.

dont la femme est agonisante sur son grabat ; ayant déjà vendu ses vêtemens et son chétif mobilier. ••• £h bien ! si, dans une telle position, il se trouve par hasard instruit d'un fait qui intéresse Tordre piH blic, si la pensée lui vient de le communiquer à la police pour recevoir un secours qui sauvera sa malheureuse famille , ne doit-on pas trouver dans les circonstances qui ont motivé sa détermination des considérations d'humanité capables d'eu atténuer la honte? Valait-il mieux que cet homme s'associât à des voleurs, ou qu'il mît fin à l'existence de sa famille et à la sienne? Je n'aurai pas le courage de prononcer sur de telles qu estions ; mais si l'on ne veut pas excuser, l'on comprendra du moins la conduite d'un révélateur placé dans les conditions que je viens d'énumérer.

J'ai vu plus de cent personnes qui , en venant m'oflFrir de servir la police , étaient entraînées par des considérations non moins graves , non moins déterminantes. J'ai vu de pauvres femmes , ayant vendu jusqu'à leur anneau de mariage, et décidées à se détruire si je repoussais leurs propositions.

On dira peut-être que, dans de pareils cas, c^est la charité qu'il faut faire à ces malheureux ; c'est aussi la charité que je leur faisais ; mais quand 3s «raient épuisé un prenier secours^ un second , un troisième, le désir d'en obtenir la continuation on

de me témoigner leur reconnaissance devenait le véhicule qui stimulait leur zèle pour me fournir des renseignemens.

Beaucoup d'autres , sans être dans une extrémité aussi déplorable , deviennent agens faute d'emploi y faute de pouvoir exercer une industrie, une profession quelconque. D'autres réclament les profits attachés à ce genre de services pour acquérir une modeste aisance ; d'autres, plus mépri-* sables sous tous les rapports , hommes à passions violentes, joueurs criblés de dettes, déjà perdus de crédit et de réputation, se mettent aussi en assez grand nombre à la disposition de la préfecture de police ; d'autres encore^ dans une condition abjecte^ suppôts d'immoralité , regardent presque comme un titre d'honneur , en même temps que comme un avantage pécuniaire^ d'être compris au nombre des agens.

En outre, beaucoup d'hommes engagés, par suite de leurs opinions pc^tiques, dans les intrigues de quelque facti(Mi ; désenchantés après quelque temps d'expérience ; irrités contre des complices dont l'inr signe mauvaise foi, le langage aflreux, les projets sanguinaires les révoltaient; indignés encore par des actes d'escroquerie dont ils étaient victimes, trouvaient tout à la fois le moyen de satisfaire leur ressentiment et de faire une spéculation profitaUe en me transmettant leurs ccHifidences. C'est dans

cette classe d'hommes que j'ai rencontré, en général, mes agens les plus utiles.

La société des Droits de Vhomme m'en a fourni beaucoup : il me semblait quelquefois que l'on s'y faisait admettre , que l'on s'efForçait d'y acquérir du crédit, afin de rendre plus de services au préfet de police.

Le complot des Prouvaires m'a procuré aussi une trentaine d'agens légitimistes. Le désappointement d'avoir si mal réussi dans cette conjuration donnait à plusieurs des affiliés l'idée de servir le gouvernement qu'ils n'avaient pu renverser.

J'ai eu aussi en qualité d'agens secrets quelques personnes qui occupent dans le monde un rang distingué. Il est bon d'en avoir dans toutes les classes de la population. Mais ceux appartenant à la bonne société ne s'obtiennent que difficilement, et font souvent payer leur concours au-delà de son utilité.

J'ai vu des personnes qui servaient la police, qui me donnaient des avis importans, et qui voulaient, disaient-elles, en cela payer la dette de la reconnaissance pour des bienfaits reçus, soit de la famille royale, soit de quelque membre du gouvernement.

Je citerai encore, comme une variété remarquable et fort rare, les hommes qui deviennent agens de police par dévouement patriotique. Ce sont des

esprits un peu romanesques y qui ont soif d'émotions, pour lesquels la vie positive est trop uniforme, trop prosaïque.

Quand ces hommes ne sont pas en position de satisfaire leur besoin de renommée ; quand leur imagination ne trouve pas à se produire de manière à donner quelque célébrité à leur nom par des actions remarquables ; forcés de rabattre de leurs prétentions, ils veulent du moins se singulariser dans leur conduite.

J'ai eu parmi les meilleurs de mes agens un individu de cette espèce. Une suite d'incidens fort ordinaires lui avaient donné des relations telles, qu'il se trouva initié aux secrets de la correspondance des légitimistes avec la duchesse de Berry. Cet homme, ne pouvant ^ dégager sans péril de la position qu'il occupait, et ne voulant pas coopérer au succès d'un parti contraire à ses opinions, me demanda une audience ; il me fit connaître les particularités de sa situation, et développa tous les avantages que j'en pourrais tirer.

Je m'attendais à des prétentions élevées de sa part ; qu'on juge de ma surprise lorsque mon nouvel agent me déclara qu'il prétendait servir gratuitement son pays, préserver la France des malheurs de la guerre civile. Frappé par la lecture du roman de Cooper ayant pour titre VEspionj il ambitionnait l'espèce d'illustration attachée au héros

de cet ouvrage, et voulait jouer en France le rôle que Gooper a fait remplir par son Harvey Birsch pendant la guerre d'Amérique.

Seulement, il y mit pour condition la promesse de ne prendre aucune mesure de rigueur à Tégard de plusieurs personnes qu'il me désigna, et qui lui portaient de l'afTection.

La conduite dllarvey Birscb, car il adopta ce nom dans tous ses rapports, ne se démentit jamais. Il rendit des services qui auraient pu lui mériter d'assez fortes récompenses ; et quand arriva l'époque où la spécialité de ses soins eut un terme, il se borna à me demander un modeste emploi pour subvenir à ses besoins les plus indispensables.

En outre des éclaireurs, indicateurs ou révélateurs employés par la poUce, les chefs d'un gouvernement veulent quelquefois en avoir qui fréquentent les salons dorés, qui soient admis dans ces réunions brillantes où se mêlent toutes sortes de notabilités et d'illustrations. Cette classe d'auxiliaires constitue une sorte d'aristocratie parmi les agens de police.

Mais que de rares et heureuses conditions il faut réunir ! de combien de qualités précieuses doit être doué celui qui veut remplir cette mission épineuse!

Les hommes privilégiés, que leur esprit, leur goût, leur position sociale appellent à la hauteur de ce rôle, sont de véritables exceptions.

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Aussi, je désespérerais de tracer d'une manière satisfaisante le portrait de ces agens secrets du premier ordre, si je n'avais trouvé dans des mémoires encore inédits un modèle unique, un type, que probablement on ne rencontrera plus.

Cdui-là était de noble origine, porteur d'un titre que rehaussaient encore les agrémens de sa p^r^ Bonne ; car la nature ne lui avait refusé aucun avantage extérieur. Non moins prodigue envers lui sous les autres rapports, elle l'avait doté d'une imagination riche, féconde, d'une perspicacité remarquable; la finesse du tact, la vivacité des reparties, roriginalité des idées ie disaient distinguer même auprès des plus illustres jouteurs dans les combats 4'es(Mrit.

Il ne faut point perdre de vue qu'un but sérieux devait être atteint, et que, sous des formes séduisantes, des discours empreints de grâce et de frivolité se voilait une intention suivie, qu'un plan profondément conçu se cachait sous le laLsser-aller et les réticences habiles d'un invesUgaleur de bonne compagnie.

Mais on se tromperait fort si l'on faisait descendre l'ex-marquis de P.... aux moyens vulgaires ; si Ton s*imaginait, par exem(de, qu'il provoquât avec plus ou moins d'adresse une confidence, ou qu'il essayât d'amener la conversation sur un chapitre où il aurait pu surprendre la bonne foi. C'eût été

se traîner dans les routes battues; je dirai mieux, il y aurait eu de la duplicité et un manque de franchise qui ne convenaient pas à son caractère. M. le marquis de P.... voulait avoir tout l'avantage des bons procédés.

Ici, quelques-uns de ceux qui me liront, désappointés par mes dernières remarques, se demanderont peut-être si je n'ai pas voulu arranger une espèce d'énigme; je les prie de poursuivre jusqu'à la fin.

Les gens du monde savaient que M. de P...., tout bon gentilhomme qu'il était, ne possédait pas la moindre fortune ; et pourtant il avait une maison montée, des chevaux, un équipage, et tous les attributs du confortable et du luxe, entourage indispensable de l'homme comme il faut.

Nul mieux que lui n'entendait l'exquise galanterie, ne se connaissait en colifichets de mode, en pompeuses superfluités ; nul ne savait mieux ordonner une fête, commander un diner, prouver qu'en prescriptions gastronomiques il était digne de goûter Carême et de pressentir Brillai Savarin. Et quand sur un tapis vert la bouillote ou l'écarté faisaient circuler l'or abondamment, on ne voyait pas de joueur gagner avec moins d'apparente satisfaction ou perdre avec plus d'indifférence.

Comme d'ailleurs le marquis de P.... se montrait toujours bienveillant, serviable, causeur amusant,

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ne blessant Tamour-propre de personne, quoiqu'il sût manier à la perfection Tépigramme et le trait caustique, il se voyait constamment recherché, fêté, par de nombreux amphitryons.

Or ses amis, ses connaissances de tous les jours, car personne n'était plus répandu dans le grand monde, n'ignoraient pas sa position. Et c'est justement là qu'aurait échoué tout homme d'un esprit ordinaire; c'est là qu'était le mérite transcendant, le génie supérieur. Ne s'enquérir de rien et apprendre beaucoup ; ne pas heurter d'opinion afin qu'elle se trahit, et connaître l'opinion de chacun. .. ne stimuler la pensée de personne, et pénétrer dans les plus intimes pensées; savoir tout enfin sans avoir l'air de s'en occuper, et n'inspirer aucune défiance, même à ceux pour qui le rôle de M. de P.... n'était pas un secret; n'était-ce pas faire la police d'une manière accompUe, et se concilier la faveur universelle ?

Mais cette façon d'entendre, de pratiquer la police, tenait à un assemblage de facultés qu'on ne trouve que bien rarement dans le même individu. L'observation était chez M. le marquis une prédilection dominante; observation rapide, incisive. •• D'un coup d'œil il jugeait les rapports d'homme à homme. Versé dans la connaissance du cœur humain, la subtilité de son regard saisissait l'indice des moindres émotions : quelque embarras dans le

maintien, une légère altération delà voix, les nuances les plus fugitives se traduisaient immédiatement pour lui en traits caractéristiques. Un mot| une réponse faite avec tel ou tel accent à la question oiseuse jetée négligemment, avait sa portée dans son système de classification ; il possédait si bien Fart d'une prompte analyse, des rapprochemais instantanés, que tout revêtait subitement dans sa pensée une forme, prenait une valeur, répondait à un ton, et composait pour ainsi dire une gamme dont lui seul possédait la clef. Dans les choses qoi eussent passé inaperçues pour tout autre, le marquis de P.... savait lire des affections, des répugnances, des penchans politiques; il recueillait d'un air calme, en paraissant préoccupé de choses futiles, des notions exactes sur lesquelles se méfurenait rarement son active sagacité. C'est ainsi que, phénix des agens secrets, le manpiis de P. • . • gagnak les bonnes grâces de tous et quarante mille francs de rente.

Malheureusement im préfet de police qui n'occupe qu'un second rang dans la hiérarchie administrative, qui ne dispose que d'une très-minime fraction des fonds secrets, et qui, toujours absorbé par des affaires sérieuses, ne peut pas consacrer chaque jour une heure ou deux au plaisir d'entendre des bons mots, ne saurait élever ses prétentions jusqu'à avoir à ses ordres des observateurs de cette

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Tolëe. Un diplomate tel que M. le marquis, s'il en existait encore, ne croirait-il pas déroger d'ailleurs €n adressant ses rapports parfumés d'ambre et d'esprit à un préfet de police, et en venant recevoir sa rétribution mensuelle concurremment avec lessergens de ville ?

Remarquons au surplus qu'un petit nombre d'édaireursau tarif un peu cher de notre gentilbomme épuiserait bientôt la caisse du préfet, sans rien lui apprendre de ce qu'il lui importe de savoir. Il vaudrait donc mieux, lors même qu'un pareil phénix renaîtrait de ses cendres, le laisser conune autrefois voltiger dans les régions supérieures, et employer les émolumens de M. le marquis à récompenser une cinquantaine d'agens utiles.

Il est bon qu'on sache qu'au temps où vivait faimable investigateur, il tenait de haut lieu sa mission spéciale, et que son coup d œil scrutateur s'exerçait plus particulièrement sur les dépositaires du pouvoir. U mesurait dans la familiarité de ses relations la capacité, le dévouement de ceux-là mémeauxqueb le prince confiait ses intérêts les plus graves, et se trouvait chargé de surveiller les surveillans.

Moins son rôle était ignoré, plus on l'accueillait avec empressement pour captiver sa bienveillance. On aurait craint, en le désobligeant, de blesser une susceptibilité d'autant plus à ménager, qu'elle pour

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vait faire mouvoir des ressorts d'une puissance redoutable.

On a souvent parlé de l'existence simultanée de plusieurs polices, même sous le gouvernement actuel; mais en cela comme en beaucoup d'autres choses, on a raisonné sans connaître les faits, en les exagérant ou les dénaturant. Il est vrai pourtant que le préfet de police n'avait pas dans ses mains la totalité des agens secrets : on fait aussi de la police au ministère de l'intérieur; on en a fait un peu de tout temps dans une sphère plus élevée; enfin il est quelques administrations supérieures auxquelles on adresse accidentellement quelques rapports.

Cet état de choses offre un bon et un mauvais côté : l'avantage est dans l'augmentation qui en résulte des moyens d'éclairer le pouvoir; l'inconvénient est d'ouvrir plusieurs portes aux intrigans pour égarer quelques fractions du gouvernement sur les faits , au lieu de leur fournir une lumière certaine.

Des preuves de cette dernière allégation se sont produites par centaines pendant mon administration : tous les agens congédiés de la Préfecture, comme incapables, vicieux, menteurs, escrocs, ou comme se conduisant de manière à compromettre l'autoiîté, ne manquaient pas d'aller offrir leurs services aux autres branches du pouvoir qui s'oo-

cupaient de police. Leurs premiers rapports étaient naturellement destinés à me décrier : on les écoutait jusqu'au moment où leur turpitude , de nouveau reconnue, les faisait chasser de nouveau. Ils avaient encore deux ou trois degrés à parcourir avant d'avoir épuisé la série de leurs dupes ; puis, au bout d'une année, ils revenaient auprès de moi, humbles, repentans, me supplier de mettre leur zélé à l'épreuve , et, à force d'importunités, m'arracher encore quelques secours, jusqu'à un congé définitif, qui ne les empêchait pas de recommencer le cercle qu'ils avaient parcouru.

D'autres agcns^ non moins immoraux et plus effrontés , servaient en même temps plusieurs polices, et quelquefois, sous des noms ditférens, adressaient à quatre ou cinq administrations des rapports d'une même substance, variés dans la forme seulement, et par cette fraude recevaient un triple ou quadruple salaire. J'en ai pris quelques-uns sur le fait, parce que dans le temps où MM. d'Argout et Thiers ont été au ministère de l'intérieur ils voulaient bien me communiquer une partie des rapports secrets qui leur parvenaient, quand ils traitaient de choses intéressantes.

L'espèce de concurrence établie dans la direction de la police avait néanmoins un autre but : il s'agissait de surveiller les employés supérieurs de l'administration, dans des intérêts que je n'ai pas be-

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soin d'indiquer. J'ai reçu moi-même souvent la visite de personnes qui évidemment venaient m'entretenir de toute autre affaire que de celle qui les amenait.

Pour que de telles investigations pussent servir à déterminer le degré de considération et de confiance que mérite un fonctionnaire , il faudrait qu'elles fussent faites par des hommes assez capar Ues pour asseoir un jugement sain, exempt de toute partialité; mais les agens de police, quels que soie&t leur position et leurs moyens, parlent des homme» et des choses sous l'empire de leurs sentimens personnels ; et l'on comprend combien la prévention, la rancune ou l'affection peuvent exercer d'influence sur leur langage.

De [Jus, n'est-il pas à craindre que le pendbaml à la flatterie ne dispose les éelaireurs de ce genre à parler dans le sens qu'ils croiront le plus conforHie aux dispositions de celui qui les emploie?

Admettons que le pressentiment et certains indices fassent croire à la disgrâce prochaine d'us haut fonctionnaire : pense^4-on qu'on s'exprimera sur son compte , dans des rapports occultes, avee une juste mesure et sans altérer la vérité?

De tout ced je conclus que le fractionnement de la police en plusieurs centres de direction est un mode défdoraUe, et q«e l'espèce d'inquisition exei^ cée eoven les dépositaires da pouvoir atténue k

force d'unité et la confiance nécessaires entre les membres d'une même administration.

Pour ne rien omettre dans la collection des in- Brmités morales dont j'esquisse le tableau, je dois dire aussi qu'il est des gens auxquels j'hésite à donner le titre, peu flatteur cependant, d'agens de police.

Ces parasites pullulent autour du pouvoir, et ne sont guère occupés qu'à imaginer de nouvelles ruses pour extorquer quelques sommes d'argent. Les faits qu'on va lire pourront donner une idée générale de cette classe d'industriels.

Une certaine baronne , dont le mari avait été attaché au service de l'ancienne famille royale, aflSchai t le dévouement le plus sincère pour la nouvelle dynastie. Elle m'adressait périodiquement des rapports fort peu substantiels, remarquables seulement par la grâce de la narration , et recevait de temps en temps le mandat d'une somme modique sur la caisse des fonds secrets.

L'insignifiance de ses notes m'avait décidé à la congédier; mais la baronne était tenace : elle ne voulut pas renoncer aux avantages du rôle qu'elle avait essayé.

Indépendamment de ses visites importunes, elle m'accablait de renseignemens empruntés aux journaux, ou bien elle inventait quelque histoire innocente, et ne manquait pas de réclamer le salaire de

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ses prétendus services. Lorsqu'elle eut épuisé toute ma patience, elle imagina un nouveau prétexte de revenir encore à la chaîne.

C'était vers la fin d'octobre 1 832, époque où le gouvernement savait que la duchesse de Berry se cachait dans les environs de Nantes. Notre baronne m'affirma verbalement, et par écrit, qu'elle connaissait la retraite de Madame, mais qu'elle ne pouvait pas se décider à trahir un tel secret sans avoir la promesse d'une forte récompense, et une modique somme de mille francs payée de suite à titre d'acompte.

Quoique peu confiant dans sa véracité, les affirmations de la baronne étaient faites avec tant d'assurance, les noms de quelques personnages légitimistes, dont elle disait tenir cette confidence, étaient choisis avec tant d'habileté, et d'ailleurs son ancienne position lui donnait réellement tant de moyens de pénétrer les secrets du parti, que je ne dus pas repousser la chance éventuelle de rendre im important service au gouvernement.

La somme exigée fut donc remise à la baronne, et le lendemain elle m'annonça que la duchesse de Berry était cachée, sous le nom de madame Berlin, dans un château auprès d'Arpajon.

Je savais positivement que la mère de Henri V se cachait à Nantes, ou dans un rayon de quelques lieues de cette ville La nouvelle transmise par

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la baronne était donc tout simplement un mensonge fabriqué pour commettre une escroquerie.

Une vingtaine de mes agens légitimistes employèrent la même ruse pour arriver au même résultat avant l'arrestation de la duchesse.

A l'occasion de Tattentat du 1 9 novembre 1 832, dont je raconterai plus loin les détails^ un ancien agent, congédié parce qu'il n'écrivait que des rapports mensongers, m'envoya la lettre suivante :

« Monsieur le préfet,

» Depuis trois mois j'ai cessé de vous écrire

» vous n'avez pas su m'apprécier. Le manque de n confiance a fait dédaigner mes avis , et l'on n'a }) pas voulu me traiter comme le méritait un homme » placé de manière à servir mieux que tout autre.

» Malgré mon juste mécontentement, je puis en-

}) core vous éclairer Toute votre police est à la

» recherche du misérable qui, ce matin, a tiré sur » le roi. Vous ne le trouverez pas. Mais, moi, je le » connais parfaitement; j'ai passé hier une partie » de la journée avec lui; je puis vous dire qui il n est, où il est, vous donner toutes les preuves de » son crime. Mais l'injustice dont j'ai été l'objet >} me rend défiant à mon tour. Je ne veux plus at- » tendre en vain une récompense méritée.

>} Si vous remettez pour moi quinze cents francs

M au portenr, je parlerai ; autrement, vous ne sau- » rez rien.

» Signé ¥ »

Je communiquai celte lettre inunédiatemafit k M. Thiers, alors ministre de rintérieur; et, d'a-

,près son avis, je fis venir le sieur P dans mon

cabinet; M. Thiers y vint également. Nous interrogeâmes cet individu, qui réitéra sa déclaration de la manière la plus formelle, mais qui refusa obstinément de s'expliquer avant davoir reçu les quinze cents francs.

Quand cette somme eut été remise à P , nous

lui demandâmes les indications et les preuves annoncées par lui. Alors il déclara que les deux pistolets trouvés sur le pont Royal après l'attentat, et qui lui furent représentés, appartenaient à un sieur Lambert, qui les avait prêtés en sa présence au sieur Giroux , lequel en avait fait le criminel usage que l'on connaît. Il nous cita cinq ou six complices de Lambert et de Giroux , déclara qu'ils avaient ensemble essayé les pistolets; que Giroux s'était long-temps exercé au tir sur un carton où la figure du roi se trouvait dessinée. Il indiqua les lieux, le jour, ITieure, avec précisk)n... rien ne manquait à cette révélation, rien que la vérité! car tous les dires de P étaient des impostures.

La veîUe en crime de Fieschi, un autre fripon.

MÉKMRES BB M. OSQUET. St

non moins eflrontëque P , informé par la rumeur publique des inquiétudes dont nous étions préoccupés au sujetde la revue du lendemain, m'an* nonça, par un rapport, qu'un complot habilement préparé mettait en grand ilanger la vie du roi ; que hmt républicains s'étaient réunis chez lui pour discuter une dernière fois les nniyens d'exécution ; que le crime serait infailliblement consommé pendant la revue; qu'il offrait de faire conni»tre et arrêter d'avance les coupaUes j si je consentais à lui remettre de suite une certaine somme.

Comment repousser on moyen de protéger les jours du roi ? quel honnête homme aurait osé prendre sur lui la responsabilité d'un refus?. .. Si, par hasard , l'agent disait vrai , et si , par l'incrédulité du préfet de police , le crime eût été commis , de quels sanglans reproches n'aurait-il pas été poursuivi? Notre coquin de révélateur avait sans doute pesé tous ces motifs, et pensait bien que la juste scdlicitude du pouvoir nous obligerait à subir la condition imposée.

M. Thiers occupait encore le ministère de l'inlérieur. Il pensa qu'il valait mieux être cent fois dupe d'un imposteur que de s'exposer à repousser un avertissement utile , et autorisa le paiement du capital exigé.

Notre indicateur expliqua alors comme quoi les conjurés, dont un seul lui était connu, devaient se

réunir de nouveau chez lui le 28^ de grand matin, pour se distribuer les rôles ; comme quoi ils iraient ensuite sur le point désigné pour consommer le crime... Il nous invita à faire cerner sa maison de bonne heure, à mettre en surveillance chacun des individus qui en sortiraient. Au moyen de ces précautions, nous étions assurés de pouvoir placer tous les conjurés sous la main de la justice au moment où ils voudraient agir.

Quinze inspecteurs , deux officiers de paix , un commissaire de police vont immédiatement s'établir autour de sa demeure; ils y passent la nuit; mais leur surveillance n'aboutit à rien ; deux hommes seulement, sans doute deux compères, sont entrés chez leur prétendu confident; ib y sont restés jusqu'au moment de la revue, et, en quittant son domicile, l'un d'eux s'est rendu à Montmartre, l'autre à Charonne.

C'est ainsi que des menteurs effrontés donnent souvent de Toccupation aux inspecteurs de police pour des surveillances inutiles. De pareils faits sont tellement fréquens, les moyens mis en œuvre pour tromper le pouvoir tellement variés , que le préfet le plus expérimenté, le plus habile à distinguer le faux du vrai, ne peut pas toujours éviter les ruses de cette classe de fripons ; il ne le peut pas , il ne le doit pas, surtout lorsqu'il s'agit d'un intérêt majeur.

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Puis y qu'arrive-t-il quand il dédaigne les renseignemens de ces misérables? Ce qui arrive? le voici : au premier événement, ils dénoncent le préfet aux ministres, et même au roi , et disent qu'ils connaissaient le projet des ennemis de l'ordre^ qu'ils ont voulu en instruire la police^ et qu'on les a brutalement repoussés.

On comprend aisément le dégoût que doit éprouver un magistrat lorsqu'il lui faut descendre à une justification au sujet de ces délations. Mais^ pour être juste^ je conviendrai que jamais les ministres ne m'ont demandé d'explication en pareil cas ; ils appréciaient à leur juste valeur de telles dénonciations, et me les renvoyaient pour me montrer le mépris qu'elles leur inspiraient.

n n'en est pas moins vrai que la crainte de nég^er un avis essentiel, et l'ennui de me voir tant de fois calomnié dans l'ombre par les miséraUes chassés de la préfecture à cause de leurs turpitudes^ me rendaient souvent pénibles et désagréables les fonctions de préfet de police.

Ce n'était pas seulement au pouvoir supérieur que s'adressaient les intrigans dont il s'agit; j'ai mainte fois trouvé dans les colonnes de quelque journal leurs déclamations , leurs assertions modifiées, corrigées et considérablement augmentées. Je me rappelle notamment avoir lu dans le Messager une belle tirade rédigée sur la plainte d'un nommé

M MÉMOIRES DB M. GJSQUET.

Pierron, et dasâ laquelle j'étais indignement traité. Le MesMgêr présentait à ses lecteurs le nommé Pierron comme un honnête citoyen, un excdleQt patriote, et racontait les tortâ imaginaires que j'étais accusé d'avoir eus envers lui.

Ce Pierron était précisément l'auteur de Tune des escroqueries dont je viens de parler... Je perdis patience, et j'écrivis au Messager pour lui prouver qu'il était dupe d'un drôle; j'expliquai alors le rôle que Pierron avait joué. C'est le seul de mes agens secrets que je me sois décidé à dévoiler publiquement.

Citons encore pour dernier exemple un trait de la même nature, choisi entre mille autres dont j'ai gardé le souvenir.

Cette fois^ c'est madame la comtesse de B.....^ qui eut tout l'honneur et le profit de la combinaiacm. Cette dame n'ignorait pas le désir qu'on avait de découvrir la retraite des républicains évadés, en juillet 4835, de la prison de Sainte-Pélagie; elle m'écrivit qu'un extrême besoin d'argent la forçait de commettre une action afireuse : elle voulait quelques milliers de francs pour révéler le secret dont elle se prétendait dépositaire, offirant de dire où s'étaient retirés plusieurs des évadés, et demain dant une simple avance de 4 ,000 francs. Le mi- BÔstre de l'intérieur autorisa le paiement, et msH dune k comtesse de B. nous annonça qu'elle

M&MOim£S DE M. «ISQUBXi 5S

allait accompagner ju^u a la fronlière deux des principaux accusés, qui devaient passer, Tun pour son mari, l'autre pour son domestique. Elle avait indiqué la diligence, le jour du départ, les noms véeh et les noms d'emprunt des fugitifs. Elle partit en effet dans la voiture désignée ; six dé mes ^gens Toccupaient avec elle^ et Ton pense bien que les mesures étaient prises pour arrêter ses compasgnons de voyage imaginaires; mais si Taimable com* tesse avait auprès d'elle quelques délinquans, la culpabilité de oeux-<^i n'était pas de nature à exiger la haute juridiction de la cour des pairs.

£a résumé , la belle dame a fait aux dépens de l£tat un voyage dont elle s'est réservé tous les agrémcais.

Terminons en répétant que des tours de passepasse sont fréquemment essayés avec l'administration , et que la force des choses leur assure toujours beaucoup de chances de succès.

Ce sont là de véritables escroqueries ; j'aurais peutrétre du les offîrir comme une variété de genre^ quand je parlerai des voleur$ ; mais j'ai pensé que c'était ici que cette narration devait trouver place» parce que ces mauvaises actions étaient commises par des individus considérés comme agens secrets^ et parce que l'autorité ne peut malheureusement pas réclamer contre leurs auteurs une répression judiciaire : ce serait dévoiler des mesures sur

lesquelles l'intérêt public commande le silence.

Il est encore d'autres hommes empressés à faire leurs offres de services à tout préfet de police ; il s'agit de ces roués attachés à quelque diplomatie étrangère, qui, sous prétexte de se rendre utiles à notre gouvernement, ne vont à la préfecture que dans l'espoir d'y surprendre des demi-confidences, peut-être aussi pour essayer de découvrir le mécanisme de l'administration et d'en connaître le personnel.

Les abords du cabinet d'un préfet de police^ par le concours des personnes qui s'y rendent, peuvent être un théâtre intéressant pour l'observateur politique. De la part de ces hommes , la proposition d'instruire la police de certains faits est un moyen captieux pour subtiliser des secrets au lieu d'en fournir.

Une disposition toute particulière aux hommes qui conspirent , et surtout aux républicains , c'était de se défier de leurs complices ; la circonstance la plus insignifiante devenait à leurs yeux un motif de suspicion. Si quelques-uns d'entre eux étaient rencontrés dans les environs de la Préfecture de police , si quelque ressource particulière leur donnait un peu d'aisance , on les signalait à l'instant même comme suspects, et la prévention devenait bientôt Téquivalent de la réalité. Les modernes cluhiste imitaient^ même sous ce rapport^ leurs de-

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vanciers de 93 , qui se dénonçaient mutuellement dans Tardeur de leur civisme. La différence pourtant était grande, quant aux résultats ; les san^-culottes faisaient guillotiner les suspects , tandis qu'à l'époque dont je parle ils se bornaient à les maltraiter dans leurs orgies.

Leur humeur défiante les rendait fort crédules ; ne pouvant s'expliquer la manière dont leurs menées parvenaient à ma connaissance, ils s'accusaient réciproquement de servir la police; leurs suppositions portaient presque toujours à faux.

Leur exaspération contre moi n'avait pas de limites; ils m'accablaient chaque jour de lettres ano^ nymes y m'annonçant une vengeance terrible^ qui variait souvent dans la forme : les uns devaient me pendre à la première lanterne , d'autres m'étouffer, d'autres m'éventrer , d'autres m'enterrer dans un ^out; ceux-ci juraient de me couper en morceaux, ceux-là de me brûler à petit feu; d^'autres, enfin ^ voulaient m'écorcher vif!

Je ne saurais me rappeler sans rire toutes les gentillesses de ces bons républicains, et les nom^ breuses variantes de tortures que leur philanthropie me destinait.

Malgré ces témoignages non équivoques de l'intérêt que me portaient les frères et amis , malgré leur serment de m' expédier à la plus prochaine ren-

S8 HÉMOIAES DE M. GISQUET.

contre y aucun d'eux n a tenté de consommer sur ma personne l'œuvre patriotique ; et cependant je sortais presque tous les jours seul, à pied^ à toute heure, même de la nuit; et c'est le cas de dire que jamais je ne me suis fait accompagner ou suivre dans Tintërét de ma sûreté. Cent fois les sectionnaires des droits de Thomme^les Brutus de carrefour m'ont trouvé sur leur passage, et nul n a voulu profiter de l'occasion. Était-ce la bonne volonté qui leur manquait? Il m'est permis d'en douter. Mais ils étaient retenus par cette erreur commune à tous : il3 croyaient que je me trouvais constamment environné d'agens invisibles; s'il y avait foule dans la rue^ c^étaient des mouchards déguisés; dans les rues désertes, on avait sans doute caché des sei^ns de ville derrière chaque porte de boutique ou de maison ; ainsi leurs visions me protégeaient par une armée de fantômes.

Les agens me faisaient leurs rapports écrits ou verbaux ; ils écrivaient quand il s'agissait de choses peu urgentes ; mais , dans certains cas, où un retard pouvait être préjudiciable, ils cherdiaîcnt un prétexte pour parvenir auprès de moi. Quand 3 m'était impossible de les recevoir moi-même promptement, un seul cm ployé de mon cabinet était chargé de les entendre, et, grâce à mes précautions, i' ignorait la plupart du temps à qui il parlait. J'aitachais autant de prix que mes agens eux-nnémeft

MftMOUUES BE M. GISQUBT. 59

à ce qu'ils restassent incoonus, soit entre &Jûij soit par les préposés de la préfecture.

Us signaient leurs rapports d'un chifire ou d'un pseudoiayme que je leur avais assigné^ et dont moi seul je connaissais la clef.

Ai-je besoin de dire qu'on ne procède pas avec ces instrumens occultes comme avec les employés ostensibles? Les premiers ne sont pas^ à proprement parler, des hommes attachés à ladministration ; ils n'ont pas de droits positifs à un traitement; ils n'obtiennent de salaire qu'autant qu'ils le méritent; il y a souvent intermittence ou interruption dans lairs relations avec la préfecture; quelquefois ils sont congédiés ou disparaissent avec la circonstance qui les avait rendus utiles.

Le personnel des agens secrets se renouvelle dés lors assez firéquemment, soit que par une foule de causes ils se retirenty soit que, pour des motifs non moins multipliés, le préfet les repousse. Du reste ,. e& thèse générale, les agens secrets sont à peu prés les hommes du préfet, c'est-sKlire qu'ils disparaissent presque toujours à 1 époque de sa retraité; dévoués par occasion^ pir besoin ou par reconnais-» saiftce, à ladministrateur auquel Us s'étaient conriésy la continualion de leur rôle est subordonnée à la présence du même fonctionnaire; et^ lorsqu'il est rem{dacé, ceux-là même qui désirent continuer leur précédente mission la suspendent momenta***

nément pour avoir le temps d'étudier le caractère du nouveau préfet j et de calculer les chances de durée de ses fonctions. En général^ ils répugnent à se livrer, quand ils n'espèrent pas conserver longtemps des rapports avec le même magistrat. Ainsi, les agens secrets ne composent pas un personnel qu'un préfet de police puisse léguer à son successeur.

Cependant, et par une exception que je crois unique, lors de mon départ j'ai laissé à M. Gabriel Delessert tous ceux de mes agens qu'il m'a été possi* ble de décider à continuer leurs services ; je le^ avais fait venir successivement auprès de moi pour les engager à passer sous ses ordres, et plus de la moitié cédèrent à mes instances.

M. Delessert a donc trouvé une administration parfaitement organisée, dont les ressorts étaient in* telligens^ le personnel dévoué, réunissant enfin tous les moyens de répondre à la confiance du gouvernement.

Pour me prouver sa reconnaissance de ce bon procédé et de quelques autres qu'on trouvera expliqués dans la suite de cet ouvrage, M. Delessert s'est associé aveuglément à la pitoyable rancune des hommes du 1 5 avril ; ce ministère de triste mémoire a fait acte de méchanceté et d'ingratitude en faisant peser sur moi, sur ma famille, une colère brutaley parce que, député indépendant, j'ai dit ma pensée sur les fonds secrets. Mon successeur, docile aux

MiMOIEES DE M. 6ISQUKT. 61

instructions de son supérieur, a fait descendre la persécution sur de malheiureux employés dont le seul tort était de m'inspirenun bienveillant intérêt.

Ce que je viens d'exposer a déjà fait pressentir combien il importe qu'un préfet de police réunisse des conditions de stabilité et d'avenir pour se voir entouré d'un nombre suffisant d'agens capables.

Les six préfets qui m'avaient précédé depuis la révolution n'ayant fait en quelque sorte qu'une courte apparition , il ne leur avait pas été possible d'organiser la partie occulte des services ; plus les changemens étaient rapides, plus les agens secrets éprouvaient d'éloignement et de crainte. En effet, comment supposer qu'un individu qui ne serait pas encore l'objet du mépris public voulût donner en moins de quinze mois, à six préfets et à leur entourage^ la preuve de sa honte, et courir avec tant de personnes des chances d'indiscrétion ou d'im-* prudence?

Je ne vois aujourd'hui aucun inconvénient à dire que, par les raisons ci-dessus, mes honorables devanciers n'ont pu avoir à leur disposition qu'un très-petit nombre d'agens de cette nature. Les hommes nub,ceux publiquement connus par l'ancienneté de leur rôle, et ceux chassés de la préfecture , ont seuls assez peu de vergogne pour se proposer tout de suite à un autre préfet; de tels hommes ne peuvent que rançonner et tromper l'administration.

•2 MÉMOimBS BE ■. «fSQITBT.

Lorsque je fus nommé préfet de police, la notoriété de la position dans laquelle je me trouyais depuis long-temps Tis-à-vis de Casimir Pérîer fit croire assez généralement à la longue durée de mes fonctions. On se disait qu'assuré de la bienveillaDoe, de l'appui tout spécial du président du conseil^ et surtout d'un hcNiune tel que Casimir Périer, je devais plus que tout autre avoir des chances de stabi- Vàé. Cette considération et la haute confiance qu'inspirait au pays l'administration de mon illustre ami surmontèrent ks scrupules de beaucoup d'indi* vidus.

D'autres conditions sont nécessaires pour déterminer une foule de gens à servir la police. Il faut que la force du gouvernement ne rende pas son eadstence problématique; il faut que l'indulgence de la législation, que la modération de la justice , écartent la crainte de voir appliquer des peines sévères aux ennemis de l'État. Presque tous les révélateurs garderaient le silence si les lois, si le pouvoir étaient cruels , s'ils pensaient que leiu% dénonciations pussent entrsûner l'application d'une peine trop sévère pour de simples délits. Mais lorsque des conspirateurs ne sont exposés^ en raison de la douceur des lois et du soin que l'autorité prend d'en tempérer l'application^ qu'à subir des condamnations correctionnelles, les délateurs ne sont pas ar* rètés par le scrupule; et, comparant l'importance

.MÉaiOIB£$ DE M. GISQCET. 63

du service rendu au pays avec l'insignifiance du mal qu'ils peuvent causer à des coupables, ils ne IxdancenI pas à faire ce qu'ils regardent comme un devoir.

U faut encore qu'ils aient la certitude des roéna- ^m«QS qu'on aura pour eux , des précautions qui seront prises pour que leur position ne soit pas divulguée; d'où suit l'obligation pour le préfet, de les recevoir, de les entendre lui-même.

C'est ici que se place naturellement la réflexion faite au commencement de ce volume sur le besoin d'unité dans la direction de la police. Comment des agens d'une certaine portée voudraien^t-ils se mettre en rapport avec une administration dirigée par plusieurs chefs, comme étaient le buream central^ la €ommission fHunicipule, etc.?

U parait que mes prédécesseurs , trop abs(»rbés par les embarras du moment, ne communiquaient pas toujours directement avec les agens secrets. Les rapports de ceux-ci ne parvenaient au chef de l'administration que par l'entremise de quelques employés, tels que le chef de la police municipale, quelques officiers de paix, etc. ; cette circonstance aurait suffi pour éloigner la plupart des hommes en position de raddre des services.

Il en résultait encore d'autres inconvéniens : les agens secrets n'ayant de rapports qu'avec des employés d'un rang secondaire, œux-ci pouvaient abu-

6i MÉMOIRES DE M. GISQUET.

ser de la conGance qui leur était accordée , et ne transmettre au préfet que ce qu'il leur convenait de lui faire savoir; il leur était loisible aussi de conserver les notes les plus importantes, de les détourner pour en faire usage à leur profit; ils devenaient seuls juges de la portée des i*enseignemens et de Top* portunité des mesures à prendre, puisque leur chef supérieur n'était instruit que par eux. Dans une telle situation j l'action du préfet était paralysée; ses subordonnés se trouvaient exercer un pouvoir plus réel que le sien.

Voici d'ailleurs un fait grave résultant de cette manière d'agir :

Un officier de paix était censé avoir sous sa di* rection douze à quinze agens secrets; il envoyait chaque jour à la préfecture leurs rapports copiés de sa main, pour éviter, disait-il, qu'ils pussent être reconnus, affirmant que cette précaution était exigée par ces mêmes hommes, qui , d'après ses dires, n'avaient confiance qu'en lui.

Ayant voulu, dès les premiers temps de mon administration, réunir sous ma direction immédiate tous les agens secrets, et connaître ceux qui communiquaient avec mes subordonnés, je découvris que la prétendue brigade de quinze éclaireurs, pour laquelle on payait chaque mois une somme de plus de 3,000 francs, se composait de deux hommes, lesquels fabriquaient seuls, en variant le style, les

rapports journaliers et les quittances mensuelles de leurs acolytes supposés. On pense bien que les deux fripons furent chassés; mais il fut aussi impossible de récupérer l'argent qu'ils avaient extorqué que de mettre la main sur leur brigade chimérique.

Il serait injuste de reprocher à mes prédécesseurs les imperfections que je viens de signaler ; ils sont restés trop peu de temps à la Préfecture , et ils ont été accablés de trop d'embarras pour rectiGer les vices de cette organisation.

Malgré les considérations que je viens de faire valoir, il est une sorte d'agens pour lesquels un intermédiaire est indispensable. Ce sont des personnes dans une position toute particulière, qui ne savent pas, ou qui ne veulent pas écrire, qui ne peuvent pas se déplacer, et que la moindre démarche inaccoutumée pourraitcompromettre. Deux ou trois officiers de paix sont en relation avec elles, et reçoivent leurs confidences verbales.

Pour compléter la collection des voies par lesquellesjles informations en matière politique me parvenaient, je ne dois pas omettre des auxiliaires qui se rendaient involontairement fort utiles à la police : je veux parler de trois à quatre journaux passionnés qui se publiaient de mon temps.

L'avidité avec laquelle ces journaux recherchaient , recueillaient les faits , les nouvelles , les

bruits de nature à piquer la ciu'iosité de leurs lecn. 5

teurs, et rempressement qu'ils mettaient à les putiier, leur faisaient souvent commettre les |^ns Ranges indiscrétions. La Tribune^ à elle seule, me tenait lieu d'une douzaine d'agens habiles. Toutœ qui flattait les aversions on les sympathies des républicains trouvait dans cette feuille un moyen de se reproduire. On n'apercevait pas les inconvéniens de la publicité j et , dans Tétat fiévreux «t d'habituelle irritation où se trouvaient les organes du parti, aucune mesure, aucune prudence n'arrêtait l'expression de leur haine ou de leurs espérances. La pensée de nuire à leurs adversaires faussait leur jugement à ce point qu'ils allaient jusqu'à d^ ¥ulguer des choses qu'ils auraient du cacher soi- .gneusement. J'ai tant de fois trouvé dans ces feuii- Les des renseignemens graves, que je ne concevais fias comment l'aveuglement des rédacteurs pouvait aller si loin.

S'agissait-il, par exemple, d'mtimider le pouvoir par l'exagération du ncmibre de ses ennemis^ <m de raffermir la confiance des soi-disant patriotes , en fusant briller les récompenses promises à leur courage dans un avenir infaillible? on se hâtait de &ire la supputation des forces du parti, d'ioMliquer les chefs , de révéler les projets, d'énumérei* ks nMiyens , et de dérouler en quelque sorte tout un plan de campagne^

Dans ces imprudentes publications parsemées de

MÉIfOIEES DE M. GISQUET. 67

Cmfaronnades, il y avait toujours quelques indications précises j quelques iaits réels dont la police faîsait son profit.

On aura pu remarquer aussi que la plupart des néophytes, stimulés par le désir de mettre leur nom en éyidence, ne manquaient pas une seule occasion de faire parler d'eux. Le plus obscur de ces tribuns en herbe voulait absolument que la France s'occupât de lui, qu'elle jugeât la profondeur de ses méditations, et qu'elle connût ses faits et gestes.

Ces grandes illusdrations nationales daignaient même porter à la connaissance du pays leurs moindres productions littéraires. Il n'était pas de questions épineuses en économie pohtique ou en législation , pas d'évâsement un peu considérable en Europe, qu'elles n'eussent l'ambition de décider, et qui ne devinssent un prétexte pour mettre au jour les théories gouvernementales des Montesquieu de la Chmmière et des Lycurgue de la Couriille.

Quel qu'ait été du reste le mérite de ces productions , le développement de leurs idées et les commentaires habituels de leurs journaux contenaient soovient des notions sur les vues et les projets du parti.

Mais , si de telles maladresses étaient commises par les hommes placés dans une position secondaire, les plus notables parmi les républicains savaient trè&4)ien joindre la discrétion à la capacité

comme au courage. S'ils eussent imité la loquacité prétentieuse d*une partie de ceux qui suivaient leur bannière, j'aurais eu beaucoup moins de peine à connaître leurs combinaisons, à comprimer leurs mouvemens. Il faut en convenir, des hommes tels queMM.CarreljKersosie^CavaignaCjGuinardjetc., avaient réellement les qualités nécessaires à des chefs de parti.

Pesons maintenant quelques considérations sur la moralité des actes de la police, et sur la nécessité de son concours dans les affaires gouvernementales.

Les ennemis de la royauté, et la plupart des feuilles de l'opposition, ne tarissaient point en récriminations contre la police, laquelle, à les entendre, aurait du se borne/ aux soins que réclamaient les intérêts municipaux, sans s'immiscer dans les affaires politiques.

Je pourrais faire observer que tout individu dont les projets nuisibles à autrui sont contrariés, gênés par l'action de la poUce , peut tenir le même langage. A ce compte-là , les voleurs ne seraient-ils pas également fondés à dire : « Pourquoi la police s'avise-t-elle de nous inquiéter? qu'elle facilite la circulation sur la voie publique ; qu'elle surveille les halles et marchés, ainsi que la navigation, dans rintérêt des approvisionnemens ; rien de mieux : qu'elle s'occupe des spectacles , des mœurs, même

des conspimteurSy si bon lui semble ; mais qu'elle ne vienne pas se mêler de nos affaires : qu'on nous laisse libres d'exercer notre industrie ! » Ce raisonnement burlesque ne serait-il pas aussi bien placé dans la bouche d'un malfaiteur que des plaintes analogues exprimées par des gens qui conspirent? Mais cette réflexion n'est pas une réponse sérieuse; essayons d'en faire une plus catégorique.

Un gouvernement, avec la mission de proléger les citoyens et les propriétés, de maintenir l'ordre et la tranquillité publique, a le droit de veiller à sa conversation ; c'est même im devoir par le nombre immense des intérêts liés à son existence.

Ce point établi, il en découle la faculté, pour le gouvernement, de se préserver des dangers qui peuvent le menacer. Les lois punissent plus sévèrement que les autres crimes les attentats dirigés contre le chef de l'État. Pourquoi? parce que l'attaquer, c'est mettre en péril, non pas seulement les jours d'un homme, mais encore les intérêts les plus chers du pays, dont cet homme est le représentant. Quel que soit son titre, lorsqu'il a pour adhérens la majorité des citoyens , c'est qu'il réunit les conditions nécessaires à leur bien-être ; qu'il satisfait à la plus grande somme des besoins publics. Dans ce cas, vouloir le renverser pour y substituer un autre ordre de choses et d'autres institutions, n'estce pas méconnaître les vœux du pays? N'est-ce pas

7<^ MÉMOIRES DE M. «ISQUET.

l'acte d'une minoritié qui se révolte contre une jorité, et qui veut par la violence et le crime UBr poser au grand noinbre le joug du petit nombre? N'est-ce pas aussi compromettre les populations qui appuient de leur suffrage et de leur concours le pouvoir eiûstant? Dés lors ce même pouvoir y^ quand il agit dans la vue de sa conservation , soutient une cause qui n'est pas seulement la sienne^ mais la cause de la nation. Si l'on ne conteste point la justesse de ces réflexions, on conviendra qu'un gouvernement constitué dans les conditions ci-dessus ne fait qu'une chose juste et conforme à l'intérêt général quand il a recours aux précautions qui doivent écarter les dangers.

Voudraitr-on que le chef d'un État restât exposé sans défense aux coups de ses ennemis? Youdraitr oaque leslois qui protégenttousles individus, toutes^ les propriétés, qui punissent les moindres acte^ attentatoires aux droits et à la liberté des autres^ déniassent au premier citoyen de la nation le droit de veiller à sa propre conservation ? Voudraitron^ lors(]pie la majorité des habitants a constitué [mM: ordre politique, qu'elle n'eût pa& la facuhé de 4ir^ fendre son œuvre ?

£k bien L quels moyens doit-on employer pour atteindre ce but ? Il faut, ou que le chef de l'État^ comme les despotes de l'Orient, s'en&rme dans des» murs impénétrables,, qu'il vive daii& Visolement dut.

MÉMOtmES IMI M. 6ISQ€ET. 7i

sesv sujet»; ou bien il faut, si ce prince veut intervenir dans l'administration de toutes les branches du» service public, se mettre chaque jour en contact avec ses concitoyen»; il faut, dis-je, qu'à défaut de nmrailles et de baïonnettes, il ait pour veiller sur lui,, pom* découvrir les mauvais desseins de tous les ennemis de son pouvoir, une administration vigUante, habile à pénétrer, à déjouer les complots et à faire punir les coupables.

Cette autorité vigilante, c'est la police; c'est elle qui oiEre à t(»as , par son intervention ou par Tinh fluence morale qu'elle exerce, une garantie contre les inÉentions- perverses des ennemis de la paix pi»-» blique.

RcDUErquoDS^ d'a^eurs que le préfet de police précède en vertu des dispositions^légaks eu vigueur dans tout le rovaume. Partout les mêmes droits

sont aceordés et les mêmes devoii^ imposés aosx magssIaraÉs mmicipaux. Le maintien du bon ordre^ la pratection des personnes et des choses, confiés à leur aotttcitude-, enthrassent le droit de prévenir et de réprima^ dans toutes les coiomunes, ce que lepréfct de polîee réprime et prévient dans la sphère de ses altFÎbuÉieiiSv

Ainsi ^ un noire de viUage interpose sou auto^ riié loMTsqu'un événement quekonque jette la pcv* tupfaation parmi ses administrés. Une rixe, un vol, un meuitre^ ies délits et lescrimes de toute nature;

réclament l'exercice de son pouvoir ; et lorsque les circonstances Texigent, il requiert la coopération des agens de la force publique et celle des bons citoyens qui viennent lui prêter main forte.

Le préfet de police et le maire d'une commune agissent au nom de la même loi, sont investis des mêmes droits, avec cette différence que présentent le nombre, la nature et la gravité des événemens.

On m'objectera peut-être que ce rapprochement n'est juste qu'à l'égard des actes de répression, et qu'il cesse de l'être lorsqu'il s'agit de mesures préventives. On |dira que le maire d'un village ne fait pas une police inquisitoriale, et qu'en conséquence l'analogie est incomplète. Cette conclusion serait erronée. Il est bien vrai que ce maire ne dispose pas de fonds secrets, ne met pas tous les jours en mouvement des agens occultes ; mais, à l'occasion, il fait, même sous ce rapport, en très-petit ce qu'on voit faire au préfet de police siu* une grande échelle.

Supposons qu'un ou plusieurs mauvais sujets aient déjà commis quelques vols, dévasté des propriétés ou incendié une habitation : pense-t-on que le maire ne devra pas chercher à les découvrir, qu'il ne recueillera pas avec empressement les indications qu'on lui donnera, les révélations qu'on viendra lui faire? Pense-t-on même qu'il ne les provoquera pas, qu'il n'encouragera pas ses administrés à le seconder dans ses investigations? A

défaut d'une certitude qui permette Tarrestation des coupables, s'il n'a encore que des soupçons, croit-on qu'il n'exercera pas, dans la limite de ses moyens, une surveillance assidue sur les démarches des individus qui lui sembleront suspects ?

Veut-on un autre exemple ?

Un cultivateur des environs de Paris avait pour gendre un homme vicieux et méchant, qui, impatient de toucher la succession de son beau-père, ne cachait pas le désir de voir mourir le vieillard. Celui-ci, ayant trouvé à ses alimens une saveur désagréable, conçut des soupçons qu'il confia au maire de sa commune. Le magistrat, ne doutant point qu'il n'y eût tentative d'empoisonnement, chercha par les moyens convenables à découvrir la vérité.

Quelques jours après cet incident, le gendre fit un voyage à Paris : ses démarches y furent surveillées, et l'on apprit qu'il avait acheté en détail une certaine quantité d'opium. Dès lors on décida que le vieillard se tiendrait sur ses gardes, et que plusieurs membres de la famille auraient constamment les yeux sur la conduite du gendre. Cette précaution donna la preuve des criminelles intentions de ce dernier, et le mit à peu près dans la nécessité d'en faire l'aveu ; après quoi il fut obligé de s'éloigner.

L'on conviendra sans doute que le maire a fait faire une véritable poUce d'observation, et chacun

applaudira à sa aoUickude, puisqu'elle a empéehë un crime aifreux et sauvé un misérable du châti?-' ment qu il aurait mérité.

Le& autorités commsunales sont presque joura^ lement, mais pour des cas moins grayes, obligées de faire des actes auxquels il est facile de trouver tous les caraetères des mesures préventives ou de répression reprochée» au préfet de police.

Feirsomie ne blâmera b conduite d'un officier mimîdpal agissant dans l'intérêt de sa commune pour maintenir le bon ordre parmi ses administrésf à plus foirte radson devraitr-on applaudir à Fiatervtntiion de l'autorifté à Paris quand Tordre public est ott va être nus en péril, quand les» institutioflw sont HiieDacées%. Dune ces occasions,, toute n^lîgtnce de sa part serait coupable, puisqu'elfe est chargée de prévenir le& mauvaises actions, de sut«vciUer les artisans; de troubles, de les^ [arrêter aoip skot qu'ibdeviennent dafigereux pour le» citey eat^.

Je erois avoir asseai expliqué les motifs de FsveDskm epie la poUee inspire à eertain» détracteurs^ ci j'at tâché de prouver cyufdleélait indispensable» Sa j'aii réussi à fiûre pastager ma convictioa, je dr* manderaii esmaent on pourrait suf^rimer son inr tarventÂsn dans ka affiûipes politiques. Seratt-cr le mot, et non la chose, qu'il conviendrait de cfaaik* gjH^? Uenseraitde ee ebongemenl cassuoe de cette fnaude politiquie' de iMk par bqiadie' oa substimi

MiMOlRSS W& M. GlSQdKT. %

afa. €anscripl%im et aux dreils réunis j que la restaurttioii arait imprudemment promis d abolir^ le recrulemeni ooMUil et les eoniribulions ifidirecUs. £a vérité, j ai eiieore trop bonne opinion des mëcontems de toute espèce pour croire qu'ils se contentassent d'un changement d'appellation.

Qu'on organise une administration nouyeUe, qu'on charge un corps militaire ou tout autre de suryeîUer spécialement les démarches, les manœuinres des ennemis du gouTernement, et qu'on doim£' à cette autorité, à ce corps, le nom qu'oa voudraf la qualification n'empêchera pas que sa mission ne reste constamment la même. U aura indispensabl&- BMnt des agens chargés* de connaître ks intrigues, des. partis, d'éclairer leur conduite; toujours le chef de cette partie du pouvoir emploiera ses ressources^ prendra s» mesures pour pénétrer le mystère des cniiq)irateiirs, et^ s'il est possible, pour ies réduire à rimpiubsance.

Voilà ce que j aâ ÊMi, ce que j'ai d4 faire dans le? oerele de mes attributions, dans L'esprit de mesde- ¥Mn^ et, j ose ïafiQrmer, dans la sphère de pm.denee et de dévouement que m' in^saient de graves* ÎBÉérèls*

Il me reste à débattre avec les hommes hosÉiles^, dont je ne voudrais laisser aucun argument sansi siponse, la questiiDn de moralités

Les adversaires de la pohce regrettaient souvent,.

76 MÉMOIBES DE M. GISQUET.

disaient-ils, malgré leur luxe d'épithétes, de manquer d'expressions pour stigmatiser sa conduite à l'endroit des moyens dont elle faisait usage.

Je rappellerai d'abord que des conjurés, en assez grand nombre, venaient de leur propre mouvement m'offrir des révélations et leurs services. Qu'ils fussent convertis par ce qu'ils avaient vu, découragés par le caractère qu'avait pris le complot auquel îb s'étaient associés, peu m'importait : je n'étais pas chargé de juger la déloyauté du complice; mon devoir était de l'entendre.

Je ne m'arrêterai pas à faire observer tout ce qu'il y aurait eu d'absurde dans mon fait si, rerepoussant la lumière qui m'arrivaitsur des trames ourdies dans l'ombre, j'eusse fermé l'oreille et ma porte aux révélateurs ; c'eût été moi, dans ce cas, qui me serais rendu coupable de trahison.

Je profitais, ainsi que je devais le faire, de tous les renseignemens qui m'étaient fournis pour parar lyser les manœuvres des agitateurs.

Ces procédés, j'en conviens, ne devaient pas sourire à des hommes qui ne rêvaient que bouleversement. Mais, accuser mes actes d'immoralité, était la plus ridicule plaisanterie que pussent imaginer les anarchistes qui venaient de rouler des cartouches.

Il n'y avait pas d'immoralité à faire ce qui était dans mes devoirs, dans mon droit; à tenir saus

'^ MÉMOIRES DE M. GISQUBT. 77

cesse Toeil ouvert sur des gens qui travaillaient au renversement de l'ordre, qui, pour satisfaire des haines de parti, des ambitions personnelles, vou* laient remettre en vigueur les sanguinaires théories de 93. C'était de ma part protéger la cité contre mille causes de destruction, me conformer aux lois, faire de la bonne et loyale police.

Et d'ailleurs, convenait-il à certains publicistes de se montrer si chatouilleux sous le point de vue de la moralité en matière de police ?

Une police immorale était celle qu'ils faisaient chaque jour pour donner quelque attrait à leurs feuilles. Eux, s'immisçaient dans Tintérieur des familles; corrompaient des employés, des serviteurs, pour saisir une conversation, dérober un secret, fouiller même dans les détails de la vie privée. . . et puis ils livraient à la publicité le résultat de ces manœuvres pour donner la preuve de leur habileté.

Cette police, faite dans l'intérêt particulier du journal, au profit d'une spéculation, était véritablement immorale; voilà celle que devait flétrir le blâme des honnêtes gens !

Car je leur poserai ce dilemme : s'il y avait immoralité dans ma police à faire surveiller les ennemis de l'État, j'obéissaisdu moins aux prescriptions légales, je servais à la fois le gouvernement et le pays; mais enfin, si l'immoralité entachait suivant

78 MÉSOirnSS 9E M. «ISQITET.

eux cette conduite, qu'auraient-ils dû faire, eux, quaad une confidence leur était offerte par quelque Maître ou par un de leurs amis politiques plaoi dans les avenues du pouvoir? N'était-ce pas le cas -de s'indigner^ d'invoquer cette pudeur, cette susceptibilité dont ils se préoccupaient tant, eC de repousser énergiquement le délateur?

Bien loin d'agir de la sorte, on l'accueillait, on l'encourageait dans sa perfidie ; et ce système de corruption devait répugnei* d'autant plus à la cc»science d'un homme scrupuleux, qu'il avait pour but principal de favoriser une opération pécuniaire, d'obtenir quelques abonnés de plus !

On allait encore au-delà : on voulait pénétrer clans la pensée la plus intime des honunes d'État; on achetait à prix d'argent la complicité de qudques misérables, choisis jusque dans la valetaille, et l'on recevait leurs confidences comme des révélations précieuses. Ainsi, des individus compiétement illettrés, interprétant les choses d'après les fimites étroites deleur inteUigeoce, devenaient quelquefois les grands fournisseiu^s des bruits et des nouvelles qui alimentaient la polémique quotidiienne de certains journaux; et tandis que ces journaux péroraient contre la police légale, ils donnaient chaque jour dans leurs colonnes la preuve des moyens de police bien autrement honteux dont ib faisaient usage.

.HÉVOIEES DE M. GISQCTET. 79

Me sera-t-il permis de rappeler que des écrivains ennemis du gonveroement ofTraient hardiment à feurs lecteurs les détails de prétendues conversations œtimes entre deux ou trois hommes d'État, et les secrets de correspondances privées entre des per- Mnnages pditiques?

N ont-ils pafô même osé engager une polémique «ur le contenu de lettres écrites par des membres de la famille royale?

(Celles que soient les préventions contre la pofice, tout le monde conviendra que celle faite au px>fit des journaux, dans un intérêt d'argent, était souverainement immorale.

Qu'on ne se méprenne pas sur le sens et la portée de mes paroles relativement à la police. Je n'ai en vue que deux choses : la première, d'établir tjoe mes actes ont été utiles^ inspirés par le sentiment de mes devoirs ; qu'ils ne s'écartaient aucunedent des prescriptions de la loi, et que, loin de coûter une triste satisfaction à rendre plus acerbe l'exercice de mon pouvoir, je m'efforçais, au contraire, de tempérer la rigueur des mesures que commandaient la défense de nos institutions, la multi- ^icité et la gravité des dangers.

La seconde, de démontrer que l 'institution de la police est indispensable ; qu'elle est un des principaux élémens de conservation et de force poiu* un tHxlre politique et social constitué comme le nôtre.

Mais en discutant les choses qui me sont personnelles et le mérite de Tinstitution en elle-même, je n'en ai pas voulu tirer cette conclusion que la police est toujours administrée comme elle doit l'être; encore moins ai-je eu l'intention de dire qu'il soit impossible de faire un indigne emploi des moyens dont elle dispose. Là plus qu'ailleurs, une mauvaise impulsion peut être donnée : au lieu d'être tutélaire, utile, uniquement appliquée à la protection des intérêts de tous, la police se transforme aisément en un pouvoir oppresseur, vexatoire, s'occupant de misérables intrigues, de petiles vengeances; elle peut, négligeant sa destination, employer les instrumens dociles qui sont à ses ordres pour servir les basses passions, les sottes rancunes de quelques uns de ceux qui la font mouvoir. Certes les agens et les employés de la police, occupés spécialement de matières politiques, ne sont pas tous assez scrupuleux, assez indépendans pour refuser d'obéir à des injonctions de cette nature; et le maintien de l'ordre public, confié à des mains inhabiles, cesserait d'être l'objet essentiel des soins de la police, s'il plaisait à quelques administrateurs de se livrer à des préoccupations indignes d'un homme d'État.

Enfin l'on jugera du ridicule emploi auquel il est loisible d'attacher les agens de la police, quand on saura que, depuis trois ans, on en occupe plu-

MÉMOIRES DE M. GISQUET. 8l

sieurs à une surveillance aussi niaise qu'inutile pour connaître les faits et gestes de quelques hommes qui ont rendu de grands services au pays, au gouvernement de juillet; qui, par dévouement, se sont mille fois exposés pour eux, et qui, par ces mêmes services, ont amassé sur leur tète les haines implacables des factions * •

' Ces lignes étaient écrites ayant la fin de Tannée 1839.

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