CHAPITRE TROISIÈBIE
Des agens provocateurs.
On a déjà vu dans les procès auxquels ont donné lieu le compot des tours Noire-Dame^ celui de la rue des Prouvaires, Y émeute des chiffonniers, etc., et l'on verra dans toutes les circonstances analogues dont j'ai encore à parler, quel parti les accusés, leurs avocats et les feuilles publiques hostiles au pouvoir ont voulu tirer des révélations faites à la police avant ou après l'accomplissement des faits.
Du moment qu'une personne était convaincue ou seulement soupçonnée d'avoir eu des communications avec la police, on en concluait que cette personne avait elle-même, elle seule, organisé le complot sous l'inspiration de l'autorité. Les accusés, les vrais coupables, n'étaient plus que les victimes des pièges tendus par des agens provocateurs. La logique d'alors voulait qu'on retournât cpntre
la police toutes les charges de l'accusation ; c'était la police qui , seule, avait abusé de l'influence des idées généreuses sur l'imagination des jeunes têtes qu'elle voulait compromettre.
Puis arrivait quelque belle tirade contre l'immoralité de l'administration, suivie d'un brillant panégyrique de tous les accusés.
Tels étaient dans tous les procès politiques le système de défense, l'exorde et la péroraison.
Je commence par déclarer de la manière la plus formelle que, de mon temps, il n'y a jamais eu d'agens provocateurs, et que l'influence directe ou indirecte du pouvoir n'a engagé aucun ennemi du gouvernement dans im complot quelconque. Ainsi ces moyens déclamatoires, ce grand étalage de récriminations^ toutes ces déductions logiques partant de principes non contestés, mais s'appuyant siu* des faits imaginaires, constituaient une dépense d'esprit en pure perte. Il ne manquait qu'une chose à ces raisonnemens : c'était la possibilitéd'en £ûre une application juste et vraie dansl'intérêt de la défense.
Il est donc positif qu'en voulant justifier un client ou un coreligionnaire politique , on calomniait mon caractère, on altérait la vérité. Je ne saurais trop le répéter : jamais je n'ai autorisé ni toléré des provocations, et jamais je n'aurais voulu soustraire un agent qui s'en serait rendu coupable à la sévérité des lois.
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Quels sont les hommes auiquels on donnait cède qualification d'agensprovocateun? U n'y en a jamais eu que de deux sortes : 1 "* ceux qui appartenaient à la préfecture comme employés ou comme agens secrets ; et T les individus étrangers à la police qui se trouvaient engagés dans un projet d'attentat contre le gouvernement.
Lorsque les premiers recevaient une confidence sur une machination queloonquci ils m'en informaient; et la seule mission que je leur confiasse consistait à surveiller la marche du complot, et à m'en faire connaître autant que possible toutes les ramifications.
Quant aux seconds , ils avaieant pu conspirer sérieusement avec les autres conjurés ; mais il arrive presque toujours que, dans un certain nombre d'hommes ayant combiné une entreprise téméraire, il s'en trouve qui manquent de résolution au nuv* ment d'agir; ils apprécient mieux les difficultés à vaincre et les dangers de leur position; et tel qui semblait déterminé à faire le sacrifice de sa vie, peut très-bien envisager d'un autre œil les chances qu'il va courir. U est facile de s'exalter en présence d'amis qui n'ont qu'une pensée uniforme, qui raisonnent tous dans le même sens et font assaut de ianfaronnade.
Mais quand l'heure approche, quand on va se trouver en présence d'adversaires redoutables;
quand enfin il faut prendre les armes, mettre sa tête en jeu, le courage de quelques-uns peut mol- . lir : on |^nse à la possibilité d'un échec, d'une condamnation rigoureuse, aux chagrins d'une famille ; alors est-il extraordinaire qu'on hésite, qu'on recule, et que, pour échapper aux funestes conséquences d'une complicité, on se décide à une démarche auprès du pouvoir?
Beaucoup se contentent de s'abstenir de prendre part à l'action ; mais cette réserve ne suffit pas toujours contre les éventualités d'un procès criminel, et ne tranquillise pas suffisamment des hommes devenus timorés.
D'ailleurs je ne nie pas que des individus placés dans cette situation ne puissent essayer de faire toiu^ ner à leur avantage la connaissance des faits auxquels ils ont pris part, et qu'au lieu de se voir compromis, ils ne s'arrêtent à l'idée d'une spéculation.
Comme homme, je ne saurais assez flétrir une telle conduite; mais comme magistrat, je devais, au lieu de les repousser, accueillir des avis précieux, quelle qu'en fût la source.
Lorsque les renseignemens étaient parvenus à ma connaissance, je prenais les mesures que réclamait le maintien de l'ordre pour arrêter l'exécution du complot, mesures qui ont réussi dans beaucoup d'occasions; et si l'avertissement était trop tardif pour qu'il me fût possible d'empêcher un commen-
cément d'exécution , comme dans lafTaire des tours Notre-Dame, ou si les conjurés étaient trop nombreux pour que je pusse les atteindre tous, comme dans le complot des Prouvaires, la révolte de juin 1 832, celle d'avril 1 834, je parvenais du moins à mettre d'avance en état d'arrestation une partie des complices , et à rendre plus facile la répression de l'attentat.
Plus mes dispositions préventives avaient été faites à propos et couronnées de succès, plus je me voyais assailli de récriminations vives et répétées.
Par cela même que les perturbateurs avaient été mis par mes soins dans l'impossibilité de réaliser leurs projets, il ne pouvait guère exister contre eux que des preuves morales, et Ton sait que le jury, en l'absence de preuves matérielles , rendait presque toujours un verdict d'acquittement.
Ce résultat était pour les ennemis de l'ordre un triomphe et un encouragement.
Le pays en souffrait, et c'était contre moi que se déchaînaient les passions anarchiques. On blâmait de toutes parts des arrestations prétendues arbitraires parce qu'elles étaient préventives; on ac^ cusait ïinfâme police de priver d*honorables citoyens de leur liberté pour un complot inventé par elle. Que pouvais-je répondre quand le jury avait absout? Et comment les feuilles impartiales n'auraient-elles pas à leur tour appuyé les diatribes dont je deve-
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nais l'objet? elles ignoraient les circonstances dans lesquelles j'avais dû agir; elles ne voyaient que le résultat patent de la procédure, et dés lors elles devaient supposer de la légèreté ou de la colère là où|, je crois pouvoir le dire, j'avais fait un usage opportun du pouvoir qui m'était confié.
Je viens de raisonner dans l^hypothèse où les arrestations préventives brisaient, avant qu'il n'éclatât, tous les ressorts d'un comfdot. Voyons maintenant ce qui advenait quand je n'avais pas pu en saisir tous les fils et en faire arrêter d'avance les principaux auteurs.
L'attentat avait lieu , et alors commençait une série de jdaintes amères contre l'imprévoyance de la police. On me reprochait d'avoir igncwré les madiinations des factieux; on discutait toutes les questions dans un esprit diamétralement opposé an blâme que Ton m'adressait quand les arrestations préalables avaient prévenu les effets de la conjuration.
Ainsi, quelque parti que je prisse, quels que fussent mes actes, il me fsdlait subir la censure des mécontens, de ces despotes présomptueux, qm, la plume à la main, s'arrogent le droit de prononcer souverainement, au nom de l'opinion publique, sur des faits qu'ils ne connaissent pas.
On dira peut-être que ces tracasseries, ces tourxnens perpétuels sont îns^)arables des fonctions de
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préfet de police , et que mes prédécesseurs ont d& les éprouver comme moi : cette supposition serait une erreur; il a fallu un concours de circonstances qui, j'espère, ne se rencontreront plus, pour confondre toutes les notions du fiten et du mal , pour donner aux mauTaises passions une énergie inaccoutumée, une audace inouïe, pour intimider les amis de Tordre à ce point, que des hommes consciencieux croyaient devoir atténuer les torts les plus révoltans, et faire parfois chorus avec les démagogues contre les magistrats qui défendaient la société. On payait tribut à la peur; on sacrifiait au dévergondage de Tépoque, et l'on réservait le dédain, le sarcasme, pour ceux-là même qui se dévouaient dans l'int^ét de tous.
Celte digression m'a un peu éloigné du sujeC principal traité dans ce chapitre, c'esC-à-dire des agens provocateurs.
J'ai mentionné les deux cas où la police est avertie par des hommes initiés au secret d'une conjuration. J'ai dit que les uns avaient reçu des confidences sans faire partie des conjurés, et que les autres, par spéculation ou par crainte, trahissaient leurs complices ; eh bien ! je le demande à tout homme de bonne foi, sont-ce là ce qu'on peut appeler des agens provocateurs ? N'était-il pas souverainement injuste d'attribuer aux manœuvres de police les combinaisons coupables dont la connais-
sance me i^arvenait par Tune de ces voies? Et pourtaut, c'est toujours ainsi que j'ai découvert les desseins des anarchistes.
En résumé, il y avait niaiserie et méchanceté à prétendre que la police avait préparé un attentat, dans la seule vue de compromettre des innocens et de faire croire à des dangers imaginaires ; autant vaudrait-il dire qu'un homme a mis le feu à sa maison pour se donner le plaisir de l'éteindre.
Tout était faux dans les allégations relatives à ces prétendus agens provocateurs; et cependant on a tant répété les mêmes phrases, les mêmes assertions, qu'une foule de personnes, parmi les plus impartiales, ont fini par croire qu'il y avait là quelque chose de réel; et une telle pensée n'a pas manqué d'exercer une fâcheuse influence sur l'opiniou qu'elles se sont faite de mes actes.