CHAPITRE CINQUIÈME
De la brigade de sûreté. — Vidocq. — Changemens esscnliels introduits par moi dans le personnel et dans les habitudes de cette brigade. — Sa composition actuelle.
Dans tx>ut ce qui précède^ je ne me suis occupé que de la police politique. Je ne dois pas me dispenser d olTrir aussi quelques détails sur Torganisation du service dbargé de la surveillance , de la recherche et de l'arrestation des malfaiteurs en matière civile.
Un honune (le sieur Vidocq) .qui avait acquis une sorte de célébrité sous la restauration fut le créateur de hi brigade de sûreté, spécialement occupée de cette partie de la police. Vidocq, dans les entraves de ses anciennes liaisons , ne s'entoura guère que d'hommes flétris par la justice. Il choisissait lui-même ses agens^ fixait arbitrairement leur salaire, était toujours l'intermédiaire entre eux et l'administration pour la remise des fonds destk-
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nés au paiement de leurs honoraires , et disposait de ses agens à peu près comme il l'entendait..
La répugnance bien naturelle que les préfets et même les employés supérieurs de la Préfecture éprouvaient à être mis en contact avec les hommes de cette brigade, et à s'initier aux détails de leurs occupations, laissait une direction presque absolue et sans contrôle au chef qui la commandait.
Vidocq est un homme doué d'intelligence et de caractère; seulement un peu tourmenté du besoin de faire parler de lui. Je passerai sous silence les services qu'il a pu rendre , puisqu'ils appartiennent à une autre époque ; mais il n'est pas superflu de dire qu'après l'avoir employé pendant quelques mois, j'ai reconnu que son habileté n'était pas ou n'était plus au niveau de sa réputation. C'est surtout dans cette branche qu'il faut varier et renouveler souvent les moyens de découvrir les coupables. Vidocq avait sans doute usé toutes les ressources de son imagination, car, après avoir obtenu de ma confiance la direction de la brigade, il resta dans l'ornière de ses anciennes habitudes, de ses ruses, qui n'étaient pas toujours avouables, et qui, mises tant de fois en usage , ne pouvaient plus avoir de chance de succès.
Quoi qu'il en soit, Vidocq, m'ayant été adressé par M. deBondy au commencement de 1832, proiHa de l'audience que je lui accordai pour faire
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ressortir Tinhabileté des agens de la sûreté alors en fonctions, et pour mettre en relief sa supériorité. J'étais eflectivement peu satisfait de la manière dont se faisait alors ce service, et, comptant sur les améliorations promises par Yidoeq , je lui rendis, deux ou trois mois après, le poste qu'il avait occupé. Mais il reprit avec lui les débris de son premier entourage, et l'expérience d'un trimestre suffît pour me faire reconnaître tous les inconvéniens d'attacher de tels auxiliaires à la Préfecture.
Dans le courant de septembre 1 832 , un procès criminel eut lieu pour un vol commis à la bar^ rière de Fontainebleau le 23 mars précédent. Trois accusés, savoir : Lenoir^ Moureau et Cloquemin, furent condamnés à vingt ans de travaux forcés ; deux autres, Seguin et Déplantes, à cinq années de réclusion j et enfin le nommé Léger , devenu, depuis l'exécution du vol , agent de Vidocq, à deux années de prison, pour complicité. Cette affaire, dans laquelle j'ai vu que Yidoeq continuait à mettre en œuvres des repris de justice, et qu'il procédait quelquefois par des moyens auxquels on pouvait reprocher un certain caractère de provocation, me décida à le révoquer et à renvoyer les agens impurs dont il se servait.
Jusque là on pensait généralement qu'on ne pouvait faire la police des voleurs qu'avec des voleurs. Je voulus essayer de la faire faire par des gens
hannétes j et les résuiuta ont prouvé que j'avais raison.
Cette réforme était devenue nécessaire pour établir une moralité désiraUe dans toutes les bran* ches de l'administration. Je n'ai pas voulu que Tautorité restât exposée plus long-temps à se voir représentée en justice par des hommes qui, frappés d'une condamnation aotérieure, ne pouvaient plus être entendus sous la foi du serment.
J'organisai donc la brigade de sûreté sur des bases nouvelles. J'ordonnai le renvoi immédiat de tout emjdoyé déjà atteint par un jugement quelconque, et décidai qu'à l'avenir on n'admettrait au nombre des agens ostensibles que des hommes d'une excellente conduite.
U serait superflu d'expliquer que cette mesure s'étendit à toutes les parties de l'administration; U ne pouvait pas en être autrement, puisqu'elle était aj^hcable m^e à la brigade de sûreté.
Cette brigade fut dès lors composée d'un certain nombre d'hommes irréprochables par leurs anlé-> cédens, qui recurent leur nomination, comme tout autre employé de la police, en vertu d'un arrêté signé de moi, et avec le titre d'inspecteurs.
J'ai déjà rappelé que précédemment il n'en était pas ainsi : la brigade de sûreté restait en dehors du cadre des employés. Les hommes qui la comp<^ saient dépendaient exclusivement du chef de ce
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scrrîce, qui ies nommait et les renvoyait de nm autorité privée.
Le préfet et même les bureaux ignoraient à pe» prè$ tout ce qui se rattachait aux détails d'intérieur de cette brigade. Je laissé à penser combien d*abuê paucaient se commettre ; combien de choses se jhusmient à Vinm du préfetp qui étaient pourtant de ne^ ture à compromettre sa responsabilité.
Les agens de la brigade de sûreté se trouvaient^ sous tous les rapports, dans des conditions exceptionnelles; ils ne figuraient pas sur les rôles des employés, on ne leur £aisait pas délivrer de quittance de leurs honoraires, pour que leurs nonu^ restassent ignorés, et aucune pièce comptaUe ne justifiait les paiemens efiectués. U y avait donc né» ccssité de faire imputer tontes les dépenses sur les {bods secret&.
U en résultaitcette frappante anomalie que la ville de Paris n'entrait pour rien dans ime dépense qui avait pourtant un caractère municipal au suprême degré, puisqu'il s'agissait de garantir les citoyens des tentatives des malfaiteurs. U n'y avait là abac^ lument rien de poktique.
Grâce à Torganisatioa &ite par mes soins, cet état de choses a totalement changé.
Le traitement des hommes et tous les frais rehrti& à la brigade sont portés au budget communal, et acquittés par la caisse de la ville de Paris. Les
pièces justificatives figurent à l'appui, et passent comme toutes les autres à l'examen et au contrôle delà cour des comptes.
Comme on le voit, la réforme a été radicale : les perquisitions 9 les arrestations, les surveillances, toutes mesures légales en matière de police de sûreté, sont confiées aux agens de ce service ; mais, dès le principe, j'ai reconnu l'utilité de consacrer un fonds particulier pour accorder des récompenses à des indicateurs ou révélateurs qui n'ont affaire qu'au chef de la brigade , et qui font accidentellement pour la police de sûreté ce que font les agens secrets pour la politique.
Ces indicateurs ou révélateurs sont des individus en rapport avec les voleurs ou des voleurs euxmêmes qui, dans l'espoir d'une récompense, viennent dénoncer leurs complices. Ainsi , les auteurs de ces délations ne sont pas des agens secrets; ce sont des inconnus qui spéculent sur l'appât d'une rétribution pour un service rendu, et qui disparaissent presque toujours après avoir fait ce qu'ils regardent comme un bon coup.
Il y a eu dans tous les temps de pareils dénonciateurs ; mais autrefois on les traitait fort mal, ce qui avait privé la police de cette grande ressource. J'ai compris combien il importait de les encourager; et comme les voleurs ne commettent ordinairement une mauvaise action que dans Tespoir d'un profit,
j'ai pensé qu'en les payant bien on en déciderait beaucoup à préférer un avantage certain aux chan* ces dangereuses d'une entreprise coupable; j'ai donc eu soin de faire répandre, autant que possible, parmi eux, la promesse de fortes récompenses pour les services rendus à la police. Le bon effet qu'a produit cette combinaison a dépassé mon attente.
Depuis lors, quoique l'administration n'ait pour agens que des hommes honnêtes, elle connaît mieux qu'auparavant les actions des malfaiteurs, par l'empressement des complices à se dénoncer.
Les récompenses leur sont accordées sur la proposition du chef de la sûreté, et payées sur un fonds spécial que le conseil municipal mettait annuellement à ma disposition. Quoique la destination de ce fonds me dispensât d'en rendre compte, j'ai réussi à établir un ordre tel, que l'emploi en est justifié; et, sans vouloir m'en faire un mérite, je puis rap* peler que j'ai rendu presque tous les ans, à la caisse de la ville, une partie de cette allocation qui n'était pas absorbée.
Outre les indicateurs, considérés comme des instrumens accidentels, il y a des individus en rapports presque suivis avec la brigade de sûreté , et qui servent d'auxiliaires aux inspecteurs de police pour la surveillance des voleurs, pour la recherche des auteurs d'un crime, et pour observer et suivre les individus suspects. Ces auxiliaires sont payés en
Cependant l'on se tromperait fort si Ton pensait que mes agens n'étaient jamais privés de leur Kberlé; j'en ai souvent fait arrêter quelques-uns comme affiliés à des sociétés secrètes. Je n'aurais pu les excepter des mesures de rigueur prises envers les autres affiliés sans révéler le rôle qu'ik remplissaient auprès de moi. Ils paraissaient en justice avec leurs co-accusés, et subissaient toutes les conséquences de la prévention; après quoi, il inspiraient naturellement plus de confiance à leur parti.
Il en résultait encore cet autre avantage, que leur séjour en prison servait à m'éclairer sur les projets dangereux. Dans la prison , l'on apprenait vite et sûrement les trames du dehors. Sainte-Pélagie était devenue le quartier général des républicains, surtout à Tépoque où les chefs principaux de la société des Droits de l'homme y étaient ren* fermés.