II. g
Complot du 5 mai 1832. — Éféncment place Yendtec.
Pour donner, sans c(Hnmettre d'indiscrétion pré* judicIaUe aux intérêts du pays, une idée exacte des agens secrets et des yoies diverses par lesquelles l'autorité est instruite des choses qu'il lui importe de savoir, j'ai dû offrir les indications un peu développées contenues dans les chapitres précédens. Si leur étendue a fatigué l'attention , je prie de ne pas perdre de vue combien ce sujet est fécond : agens secrets, agens provocateurs, brigade de siW reté ! il y aurait là, pour une plume exercée, la mar tiére de cinq gros volumes ; que de portraits à esquisser, que de scènes touchantes, d'épisodes dramatiques; pourraient se dérouler, et^ dans leur péripétie, exciter de vives émotions I Mais je ne compose pas des histoires intéressantes; l'art du romancier, les ressorts qu'il (ait agir pour aTP^iggt»
et captiver, Bn donnant peut-être quelque attrait à mes récits, leur ôteraient le caractère de vérité, le seul auquel j'attache de l'importance.
Sans m'arrêter davantage aux inconvéniens d'une narration sèche et nécessairement froide, je continue à raconter les faits, à les classer autant que possible dans un ordre chronologique et suivant leur nature.
Cette méthode me reporte au mois d'avril 1 832, après l'émeute des chiffonniers , dont j'ai rappelé les tristes incidens. L'on n'a sans doute pas oublié les préoccupations nombreuses, les embarras de tous genres qui vinrent alors accabler les dépositaires du pouvoir pendant la période ascendante du choléra ; la plus forte part des fatigues et des dangers fut pour moi.
Les soins que réclamait une population malheureuse, décimée par le fléau, ne ralentissaient pas ceux donnés aux autres parties des services, et particulièrement l'assiduité avec laquelle il fallait suivre le fil des intrigues politiques. Les ennemis du gouvernement ne lui accordaient jamais de trêve; la menace d'une révolution nouvelle, proférée chaque jour, exigeait une surveillance de plus en plus active ; la permanence des dangers laissait peu de repos au fonctionnaire chargé de les conjurer. Les factions s'attendaient à quelque grand événement ; s'il est vrai de dire qu'elles sont restées dans une
MÉMOIRES DE M. GlSQUET. . 117
position inquiétante jusqu'à la (in de 1833, le tri* mestre dans lequel nous entrions est Tépoque où leurs efforts, réunis pour détruire, ont eu le plus d'énergie, ont attaqué le trône de juillet avec plus d'ensemble, avec plus d'élémens de succès, et l'ont exposé à des périls plus sérieux.
Les républicains , toujours prêts à proclamer la révolte, décidèrent qu'une démonstration hostile aurait lieu le jour anniversaire de la mort de Napoléon ; c'est en évoquant les souvenirs de sa gloire que nos opiniâtres démagogues voulaient associer le nom du grand homme à leurs coupables desseins. Ainsi, par une bizarre confusion d'idées, ils se faisaient un auxiliaire du plus redoutable ennemi qu'eussent jamais rencontré les anarchistes, les idéologues et les radicaux.
La place Vendôme fut désignée par les auteurs de ce complot comme point de ralliement; on recruta des émeu tiers ; chacun d'eux reçut une couronne d'immortelles , avec recommandation de la porter le 5 mai au pied de la colonne ; et, pour donner à leur patriotisme toute la chaleur, tout le dévouement que comportait la circonstance, Ion commanda un déjeuner de cabaret, dont le menu devait être fort du goût des convives; mais ce banquet fraternel n'a pu avoir lieu ; Tintervention d'un commissaire de police , agissant d'après mes ordres , vint ravir aux amateurs les plaisirs d'une réunion
118 MÉMOimES DB M. «ISO^^BT.
sans-cuk>ttide et ia gloire d'un toast génërem k b sainte république.
Au risque d'exciter les regrets des eonyÎTes, je ▼ais copier la carte de ce repas, telle qu'on l'avait composée :
60 cervelas ;
ib lapins;
40 pieds de moutons ;
1 0 livres de fromage ;
40 litres de vin ;
30 litres d'eaur-de-vie.
Le 4 et le 5 mai au matin je fis arrêter les cfaefe de ce complot ; dés lors les émeutiers mercenaires, privés d'hommes capables de les diriger, n'osérenC, pour la plupart, donner suite à leur projet.
Un nombre considérable d'agens de la force poblique occupèrent la place Vendôme pendant toute la journée du 5 mai ; l'on pouvait espérer, grâce i de telles précautions, qu'aucun désordre ne salirait les hommages rendus à la mémoire de l'empereur ; mais à cinq heures et demie du soir, une certaine agitation se fit remarquer dans la foule ; plusieurs individus mal intentionnés et réunis en groupes repoussaient brutalement les spectateurs inoffensifs, et commençaient à proférer des cris séditieux. L'un de ces mutins, le sieur Carlier, armé d'un pistolet, fait feu sur un sergent de ville sans l'atteindre ; puis, tirant une épée cachée dans sa canne, il croise le fer
MÉMOniES DE M. «ISQUBT. llf
cvec mon agent, et reçoit une blessuEre mortelle.
En ce moment une scène analogue se passait sur un autre point de la place Vendôme : ie nommé lieirayer attaquait aussi un sergent de vUle, lui tirait un coup de pistolet, le manquait, puis se battait à l'épée, recerait une blessure, et prenait la fuite. Le- Tayer, dans sa criminelle tentative , avait été secondé par un troisième individu, qui œ jour-là parvint à s'échapper.
La troupe fit de suite évacuer la place Vendôme et les rues adjacentes ; les républicains, ne se sentant pas soutenus comme ils s'y attendaient, et trouvant partout l'autorité en mesure de les contenir, se dispersèrent sans résistance; et en définitive ce complot, avorté par mes soins, ne prodni- «t que les deuiL scènes dont on vient de voir le prompt dénouement.
CSarlier et Levayer, qui tous deux étaient^ je crois, employés comme porteurs de journaux ou d'écrits fëpublicains , forait arrêtés et mis le soir même à ia disposition de la justice. Conduits à l'hôpital pour y recevoir les soins qu'exigeaient leurs blessures, le dernier s'y rétablit, mais Garlier succomba.
Quant au troisième auteur de ce drame, son audace k trahit et le & arrêter peu de jours après ; voici commoit : Clet homme étant le 9 mai chez un marchand de vin, y trouve un garde municipal; iï s'empresse d'ofirir à boire; le militaire accepte.
120 MÉMOIBES DE M. GISQUET.
On cause familièrement; Tinconnu raconte ses prouesses; il est, dit-il, le chef d'une bande de républicains adroits, prêts à tout entreprendre ; il a tué de sa main quatre mouchards à la place Vendôme, etc., etc. ; il finit par vouloir enrôler le garde municipal dans sa patriotique compagnie.
Celui-ci, ne croyant pas qu'ime bouteille , vidée en commun, dut lui faire trahir sa consigne, s'empare de rembaucheur mal avisé, lequel est bientôt reconnu pour être le nommé Vallot, qui, le 1 "avril, dirigeait l'attaque contre la prison de Sainte-Pélagie. Voilà donc Vallot, par son imprudence, entre les mains de la justice, sous la double prévention d'attentat à main armée commis le 1 ""^ avril , et de complicité dans l'événement du 5 mai. Vallot, après avoir entendu prononcer contre lui, poui* le premier de ces deux chefs d'accusation , un arrêt qui le condamnait à huit ans de travaux forcés, reparut devant le jury, conjointement avecLevayer, à l'occasion des tentatives d'assassinat de la place Vendôme, pour voir ajouter à la première peine cinq années de réclusion. Quant à Levayer, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Faut-il rappeler comment les feuilles ultra-libérales, et surtout le Courrier des Électeurs, journal bonapartiste^ racontèrent, le 6 mai, la quasi-émeute de la veille? Faut-il reproduire les outrages adressés à la police , les épithètes d'assassins prodiguées
MÉMOIRES DE M. GISQCET. 121
à mes agens, les marques du touchant intérêt dont se voyaient honorés ceux-là même que le jury a reconnus coupables et que les lois ont punis? Non. J'ai déjà produit et j'aurai encore trop d'occasions de fournir quelques exemples de la constante partialité qui faussait le jugement des écrivains du parti. Je ne saurais, sans une fatigante monotonie, rectiGer toutes les erreurs , inscrire toutes les injures.