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CHAPITRE SEPTIÈME

vu

Le Carlo-Alberto. — La duchesse de Berry. — Mission qu'elle confie à Deutz auprès de don Miguel. — Soulèvement à Marseille. — Complots carlistes dans le Midi et à Paris. — Charivaris donnés à M. Thiers. — Arrivée de la duchesse de Berry en Vendée.

Le 1 •' mai, au moment où les républicains préparaient un soulèvement à Paris pour le 5 mai, le gouvernement apprit par le télégraphe ce qui venait de se passer dans le Midi.

Une révolte avait éclaté à Marseille le 30 avril ; des attroupemens nombreux, formés dans la vieille ville, s'armaient à la hâte , arboraient le drapeau blanc sur le clocher Saint-Laurent , cherchaient à gagner la garnison, voulaient s'emparer des autorités, et comptaient sur l'arrivée immédiate de M. de Bourmont.

La courageuse conduite d'un sous-lieutenant à la tète de quelques soldats, le dévouement de la

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troupe agissant avec promptitude, et le zèle d'une partie des gardes nationaux, eurent bientôt réprimé ce mouvement et arrêté les chefs qui le dirigeaient, notamment MM. le colonel Lachaux et Laget de Podio, pris les armes à la main.

Lorsque la bannière nationale eut remplacé le drapeau de la légitimité sur le clocher Saint-Laurent, un navire parut en vue de Marseille; il semblait manœuvrer pour entrer dans le port ; mais il changea de direction, et s'éloigna avec rapidité : c'était le (7âr{o-Ji6«rlOy parti le 24 avril de Livoume, ayant transporté la duchesse de Berry, M. de Bourmont et douze autres personnes.

Depuis quelques mois, la duchesse fomentait les émeutes et les insurrections sur plusieurs points de la France ; c'est en son nom, ou du moins au nom de Henri Y, que les Vendéens se baltaknt ; c*élak Henri Y que voulaient proclamer les conjurés de l'affaire des Prouvaires, et c'est avec une partie dn sommes provenant de la vente du mobilier de Rosny <{ue l'on acquittait les dépenses. J'ai la convictioia que la duchesse de Berry a été le dief invisible de tous les dés(wdres attribués au parti carliste ; ks perturbaleurs ont toujours agp daiis l'intérêt de son fib.

Quant à Charles X , soit qu'il fût résigné à sa disgrâce^ soit qu'il r^nignat à porter encore le trouble dans la France trop long-temps agitée par

HÉMOIHBS DE M. GISQUET. ISET

ses intrigues 9 soit que ses partisans manquassent de résolution^ il demeura à peu près étranger aux érénemens; aussi les légitimistes étaient-ils divisés entre eux ; ils formaient deux partis presque distincts : le parti carliste, composé en général d'hommes graves^ circonspects, restés fidèles à Charles X^ parce qu'ils regardaient son abdication comme nulle ; et le parti henriquinquiste , beaucoup phis nombreux que le précédent, comprenant tous ks hommes d'action et la plupart des publicistes.

Ces deux fractions étaient en délicaiessej disposées peut-être à devenir ennemies si Tune des deux eut pu ressaisir le pouvoir. Le vieux roi avait, diton, protesté contre le titre de régente que s'attribuait la duchesse de Berry, et le 2 août 1 832 M. de Kergorlay repoussait énergiquement la qualification de earUite, déclarant ne vouloir que Haari Y avec la régence de sa mère.

Quoi qu'il en soit, le déiaut de concours de quelques notabilités carlistes n'empêchait pas la durciiesse de poursuivre l'exécution de ses plans avec une persévérance qui révélait un caractère fortement trempe. Elle faisait^ autant que possible^ reoonnaitre tacitement les droits de son fils par les états d'un ordre secondaire, encourageait leurs inimitiés mal déguisées envers la France de juillet , stimulait constamment leurs dispositions belliqueuses, formait entre elles une sorte de ligue pour nous

attaquer simultanément dans le cas d'une guerre avec une ou plusieurs des grandes puissances, et dirigeait en même temps la plupart des complots formés à l'intérieur du pays.

Les révélations faites par Deutz, dans son mémoire justificatif, ne permettent pas de mettre en doute l'assistance que l'Espagne, la Hollande, la Sardaigne, le pape, le Portugal et quelques princes d'Italie étaient disposés à donner et donnaient déjà en secret à la mère de Henri V... Si elle était parvenue à se faire dans le Midi ou dans l'Ouest une position équivalente à celle que don Carlos a eue pendant cinq années en Espagne, nul doute qu'une partie de l'Europe ne l'eût secondée, d'abord d'une manière timide, puis ouvertement; et, dans cette situation, une guerre générale devenait possible.

Le gouvernement de Louis-Philippe s'appuyait sur une force trop réelle pour avoir à redouter les tentatives d'une femme remuante, quand même elle aurait obtenu tout le secours qu'elle attendait de l'extérieur; mais il n'en est pas moins vrai que la duchesse de Berry, dont les événemens ont pour jamais détruit Tinfluence, aurait pu, dans certains cas donnés, compliquer la politique de l'Europe et compromettre l'avenir du royaume.

Dès l'année 1831 , elle avait envoyé M. le comte Choulot auprès de l'empereur Nicolas, pour l'engager à mettre ses armées en campagne, et pour oh-

tenir de ce prince, en attendant, un secours d'hommes et d'armes. L'autocrate répondit à l'envoyé de Madame que (c marcher actuellement et sans un » motif même spécieux contre la France, ce serait » susciter une guerre nationale , à laquelle il ne )} voulait ni ne pouvait s'exposer; mais que, siquel- » ques départemens venaient à s'insurger contre » l'autorité de Louis-Philippe, si les partis qui di- » visaient la France recouraient aux armes, il in- » terviendrait comme pacificateur, et que Madame » pouvait alors compter sur son assistance. »

Cette réponse , jointe aux illusions de sa petite cour sur les sentimens de nos populations, semble avoir décidé la duchesse à tenter un mouvement dans le Midi , et à venir ensuite se placer à la tête de ses partisans dans l'Ouest. Mais, quoiqu'elle crut un moment à la possibilité d'un 20 mars légitimiste, elle ne négligeait aucun moyen de susciter des embarras au pouvoir, — la corruption des fonctionnaires, l'embauchage de l'armée, — les excitations à la révolte dans toutes les classes et surtout parmi les républicains ; en un mot, la guerre à Tiatérieur, puis l'intervention occulte, et au besoin l'invasion par l'étranger ! Telles étaient dans son espoir les auxiliaires de sa cause.

Pendant son séjour à Livourne et à Massa, secondée par les hommes qui l'entouraient, au nombre desquels figuraient MM. de Bourmont, les n. ' 9

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comtes Chouloty de Mesnard, de Kergorlay, de Saint-Priest, la duchesse prépara tout ce qui devail produire une explosion au moment de son apparition sur les côtes de Provence. Marseille, Toulon, Montpellier, Nimcs^ et beaucoup d autres Tilles du Midi, devaient se soulever simultanément. Lesagens et les partisans de la duchesse s'agitaient sur tons les points du royaume ; les bandes de la Vendée s'organisaient en colonnes plus nombreuses^ et ambitionnaient l'honneur de mériter le titre d'armée libératrice. EnGn, tout se disposait pour une levée de boucliers générale.

Beaucoup de notabilités légitimistes étaient dans la confidence; mais beaucoup d'autres, et surtout les instrumens du parti, ignorant la nature et l'époque du grand événement qu'on leur promettait, voulaient agir et agissaient quelquefois : c'étaient les impatiens qui faisaient feu avant Tordre et compromettaient la cause. La Gazette de France ^ sans doute mieux instruite, comprenant tout l'avantage d'endormir le pouvoir dans une fausse sécurité, et l'inconvénient de le tenir toujours en éveil par des soulèvemens partiels, réprimandait ce zèle imprudent, ce dévouement indiscipliné. L'article qu'elle a publié à ce sujet le 2 avril 1 832 est assez curieux pour être reproduit ; le voici :

BlÉIMiBSS BB M. ftia^H^SX. ISI

« Les impatiens.

» Et nous aus» nous avons nos impatiens, et ils< » nous donnent bien de Fembarras; en vain leur » i^pétonfr-nous sans cesse : Ne soyez donc pa& si n pressés ; craignez de compromettre par une av- H deur inconsidérée la meilleure de toutes les eau* n ses; tout vient à jàoint à qui sait attendre. U^ne » nous écoutent pas et vont toujours en avant, sas» » s>'aperce¥oir que, la route qu'ik suivent n'étant H pas la bonne, ils s'éloignent du but qu'ils se pncH M posent d'atteindre. Quelle confiance est la leur ! » ê» qutUe iUuMûft/ils se bercent l!! — Trois mois » encore, me disait I'ub d'eux Tannée dernière ht >^ pareil jour ; trois mois encore, et nous ne ver- » rons plus rien de ce que nous voyons aujour- >i' d'hui* «*- Dieu voua eiitende, lui répondis-je en >x souriant; mais trois moîs,,c'est bien peu. Mettons- » en siii et n'en parlons plus. ^

L'on n'a pas ouUié que ie 2 avril, époque de cette publieatioB, était le deuxième jour de Témeute des cbiJOEonniers!. l4 Gaaeiêe faôsait donc aHusion tout à la ibis à k pairt que les earliates prenaient à ce3 désordres^ cju'ila ont excités- autant et plus qae les népubUeainSy et msi actes des cbouans qui, par leurs b^igaAdages^ déeidaient le gouvernement à £aire.|Asser des fûiRees-.considérablcs (kius^ rOneat.

BevenpAS àia. ducjbe^se de Ikrry.

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Avant de quitter Massa, elle jugea convenable d'envoyer à don Miguel, alors roi de Portugal, un homme de confiance, chargé d'une mission délicate.

Ce plénipotentiaire était Deutz, diplomate improvisé, qui se vit tout-à-coup initiéauxsecretsdes intrigues avec les cours étrangères, et reçut, sans l'avoir demandée, une importante mission. Je vais le laisser parler lui-même dans le compte qu'il a rendu :

« Au conunencement d'avril, je quittai Massa, » accompagné par M. le comte de Ghoulot. A une n lieue de la ville, dans une vallée plantée d'oli- » viers, dont le nom ne me revient pas, je prêtai » le serment accoutumé. J'en ai retenu la formule : » Je jure de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour » le rétablissement et le maintien de la légitimité, et » reconnais aux membres de la régence établie par » Madame le droit de prendre ma vie en cas de trahi' }} son de ma part. En prêtant ce serment, je songeais » déjà à préserver mon pays des malheurs de la I) guerre civile et de l'invasion étrangère.

» A Barcelone, où s'étaient réunis [quelques car- >i listes qui attendaient impatiemment le signal pour M se jeter en France à la tête de troupes espagno- » les, d'ailleurs peu nombreuses, j'appris l'équipée » de Marseille^ dont jusque là on m'avait fait un >» mystère. Les débats judiciaires de Montbrison, » les dépositions des témoins et les interrogatoires

» des accusés semés de réticences, n'ont fait con- » naître qu'imparfaitement les détails de cette ex- » pédition. Voici le récit que m'en adressait ofB- » ciellement, le 30 avril 1832, M.Charles deB...., n l'uu des passagers du Carlo- Alberto; c'est le bul- » letin de la campagne :

« A bord du paquebot à vapeur le Charles- Albert ^ » en rade de Roses (Espagne).

» Monsieur , je suis heureux d'avoir à vous » annoncer, en toute liberté et sans déguisement, >) l'heureux débarquement de Madame en France ; » elle s'est embarquée très-secrètement le 25 à qua- » tre heures du matin sur la côte de Massa, à bord » du Charles- Albert.

» Notre navigation, fort heureuse d'abord, a été » ensuite contrariée par le mauvais temps. Le vent » est devenu si violent, que notre bâtiment ne pou* » vait plus tenir la mer, et nous avons été obligés » de nous réfugier dans le port de Nice ; nous y » avons complété notre provision en combustible, » et nous en sommes repartis le 28 à une heure du » matin. Le 29 à deux heures, nous avions doublé » le fanal de Plonier, à l'entrée de la rade de Mar- » seille, et à trois heures Madame était à bord » d'une petite barque de pêcheurs, qui la portait à 3) terre, où l'attendaient pour la cacher deux ou

» trois amis dévoués : le maréchal de B , le

» comte Kergorlay, le comte de Brissac, le comtd

bules, et tout se préparait dans l'ombre pour une invasion. Le parti entretenait des intelligences dans l'Ouest eUdans le Midi ; il était en correspondance avec de hauts fonctionnaires, qui l'instruisaient des mesures prises, même dans le conseil des ministres. Par son or et ses intrigues, il était parvenu à soulever la Vendée et à organiser l'émeute à Paris ; la guerre civile menaçait de s'étendre aux . départemens de l'Ouest, désolés par le pillage, le vol et l'assassinat.

» J'arrivai à Lisbonne, et obtins, au bout de plusieurs semaines d'attente, une audience de don Miguel. Je devais solliciter de ce prince un secours d'hommes et d'armes ; m'entendre avec lui sur les conditions de Vemprunt projeté en son nom et au nom de Madame, et enfin lui proposer une alliance avec Mademoiselle. Cette dernière partie de mon message était abandonnée à ma prudence. Je remplis cette triple mission, et après plusieurs conférences l'archevêque d'Évora, ministre de l'instruction publique, m'adressa, au nom de son maître, la lettre suivante :

« Monsieur, je suis dans Vimpacience de vous communiquer au plus tôt ce que S. M. très^ fidelle m'a dit au sujet de vous et de votre mission.

» S. M. est charmé de votre noble assurance et

» de votre dévouement aux intérêts de S. M. très- » chrétienne.

» Quant aux trois articles de votre mission, sa M majesté m'a dit que il ferait de sa part tous les » efforts possibles pour remplir ce qu'i7 vous a pro- » mis touchant au premier et au second article ; >) mais qu'au troisième, f7 ne pouvait répondre af- » fîrmativement, car cet affaire était déjà fort avancé » dans une autre cour de l'Europe. Je dois vous » assurer que il témoignait quelque embarras, et » que la troisième proposition lui plairait beau- » coup, s'il était en son pouvoir de l'accepter.

» Voici, monsieur, le résultat de ma dernière » conférence avec S. M., qui ressent quelque cha- » grin de ne vous entretenir une autre fois, mais » qui, cédant aux circonstances actuelles, vous prie » de vous tenir sur vos gardes, car vous êtes obsédé » d'espions dans la mer et à la terre, et sa majesté » en serait au désespoir si il vous arriveait quelque » accident fâcheux dans sa capitale. Je dois ajou- M ter à cet exposé l'assurance que S. M. T. F. prend » au cœur les intérêts de son hautesse le duchesse » de Berri, que il regarde comme Théroïne du siè- » cle; et pour vous donner une preuve de ses sen- » timens, je vous apprends qu'en entrant dans le » gabinetoù S. M. se rend pour conférer avec ses » ministres, je vis sur sa table un portrait degar- » çon très-beau, et vêtu en uniforme militaire ; et

C8B vÊHmsB HE ■. hisquet.

» le ray, marquant ma surprise, m'a dît a^vec m » accent de aflection : C'est le portrait de Htmi 0t»- D quième, car je ne mis le nommer autrenmni.

» S'il vous plaity rendis mes hommages <te res- N pect et d'admiration à h duchesse de Béni, Té- » rilafale protectrice de tous les rob de FEuiope, M et dites de ma partau Tainqaeurd'^irgfelque, si j'ai I» jdeuré de joie à la nooyelle de la prise d'Argd, » j'ai pleuré aussi, mais de xage, en voyant le prix » que une patrie plus ingrate que ceUe de SeipîoB » lui a donné.

9 A Ly bonne, H août 1832.

» Votre ami, » J. FoRTUNAT, archevêque d'Evora. »

On peut voir par les dates que Deutz n'a pas^eour duit sa négociation a;¥ec une grande célérité, et le récit qu'il nous fait de sa mission prouve que nos légitimistes n'auraienlpasreculédevantunealliaDQe de famille avec un usurpateur, et quel usufpalettr! Don Miguel leur a fait raiTront de refuser. El est vrai que ses pi'opres embarras, la lutte qu'il aUak avoir à soutenir contre son frère, ne lui permettaient guère de réaliser sa promesse. Quoi qu'A eA soit, la démarche faite auprès d'un homme austt généralement haï n'en t£it pas moins humiliante pour des Français jaloux de l'honneur national.

Laissons de côté cette partie de la narration de

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Seutz. ÂtUchons-nous à ce qu'il nous apprend du Carle^Àlberiê.

La dwcliefise avait débarqué le 29 avril prés de Marseille, et dés le 30 éclate une sédition dans cette ▼iUe. Le lendemain, Toulon est menacé par un commeneement de révolte. Le choléra y devient aussi le ^texte d'exaspération contre l'autorité. Là oomme à Paris, les carlistes exploitent rignorance ttirafflietion du peuple. Ils renouvellent les simula cres d'empoisonnemens, et par ces lâches manœuvres accréditent les accusations les plus absurdes. £a même temps, ils annoncent une révolution à JRaris, où, disent-ils, Henri V a été proclamé.

C'est par de tels moyens et de tels mensonges que les agens de la duchesse signalent leur présence dans beaucoup de localités : Saint-Gilles, Nimes, Montpellier, Bordeaux et d'autres viUes du Midi, deviennent presque simultanément les théâtres de jeèues analogues. Les artisans de trouble mus en ^dravre par la duchesse s'efforçaient de soulever ilMisnos départemens méridionaux; mais partout

laaédition est répriméeavec peu d'efforts La

princesse voit s'évanouir rapidement les espérances qu'elle fondai t. sur la révolte du Midi ; elle reste «achée quelques jours, puis elle se dirige vers les .froQtiéres du Piémont, revient ensuite dans l'inté* neur, traverse la France, et se trouve, grâce à la fidélité, au dévouement de ses amis, transportée en

litO MÉMOIRES DE M. GISQUET.

Vendée, où elle apparaît vers le 15 mai. M. de Bourmont vient l'y rejoindre peu de jours après.

Quant au Carlo-AlberlOj après avoir débarqué à Roses plusieurs partisans de la duchesse, il reparut en rade de Marseille le 1 *' mai. Les personnes qui se trouvaient à bord, voyant flotter partout le drapeau tricolore, jugèrent que le mouvement n'avait pas eu de succès. Le Carlo- Alberto les conduisit à Ciotat, où ce bâtiment fut capturé avec cinq passagers qu'il renfermait encore. Je ne rappellerai pas les incidens du long procès qui s'ensuivit contre eux ; l'on sait qu'après une année de débats judiciaires ils furent tous acquittés par la cour d'assises de Montbrison.

Il faut dire quelques mots d'une dame qui se trouvait au nombre des cinq personnes arrêtées sur le Carlo- Alberto..

L'embarquement de la duchesse de Berry à bord de ce paquebot était un fait dont la connaissance, acquise au gouvernement et rendue publique, autorisait les suppositions dont la dame arrêtée fat l'objet. Plusieurs journaux se hâtèrent d'affirmer que c'était la duchesse.

Cependant le CbarleS" Albert est conduit à Âjacdo pour y constater l'identité de Madame. Le ministère ordonne ce voyage pour prévenir l'agitation que la présence de la duchesse aurait pu causer sur le continent.

MÉMOIRES DE M. GISQUET. Hi

Dès lors, aux yeux de nos sceptiques radicaux, ridentité n'est plus douteuse. La conduite du pouvoir est une preuve suffisante ; c'est un nouvel acte de lâcheté, un millième exemple des ménagemens pour les carlistes. On veut, disaient-ils, assiu^er l'évasion de la captive pour qu'elle continue librement à préparer une seconde restauration, de comjdicité avec Louis-Philippe. Une feuille de Paris terminait ainsi quelques réflexions offensantes publiées à ce sujet le 3 mai : (( PcUriotes, ayons les » yeua? fixés sur les traîtres ! » Une autre feuille républicaine insinuait que l'échauffburéee de Marseille pourrait bien être une œuvre de police^ afin d'accréditer les bruits d'une alliance carlo-républicaine. A cette époque, les députés ministériels, appelés des juste-milieu, se voyaient accueillis, à peu près sans exception, par des charivaris, à leur retour dans leurs foyers. Les républicains en avaient ainsi décidé, et c'est de Paris que venait l'ordre de charivariser tel ou tel qui n'avait pas eu le bonheur de plaire aux grands directeurs de l'opinion publique. M. Thiers ne fut pas, comme on le pense bien, excepté de la règle commune : un ignoble charivari l'attendait dans la ville qu'il représente, que ses grands talens honorent, et qui vient tout récemment d'inaugurer son buste. Une pareille réception lui était faite à Marseille, au moment même où les citoyens les plus respectables le

félickaient de ses beaux succès parlementaires! A.Tec quel empressement et quel plaisir certains journaux enre^straient les outrages adressés è IVL Thiers ! « A bas le patriote apostat^ récriyain » vendu, l'orateur acheté! à bas le traître à son » pays, le traître à la Pologne, le traître à Fltatie ! » à bas le trafiquant d'emplois, le protégé perfide* n du banquier de la grande semaine ! à bas ! à » bas ! )) Telles étaient les clameurs, les iitjiires dont une faction brutale honorait Thistorien de k révolution française, qui, pourtant, n'était pas encore ministre.

Si Ton en croit le National, c'était pour faire im contre-poids à ces manifestations de l'opinioii in^ di^endante que le pouvoir aurait fabriqué Fémeuile de Marseille. Du reste^ les organes de Fcfh* position avaient chacun leur manière d'interpnéter les faits; naais le plus grand nombre persistai à dire que l'on avait arrêté et relaxé la duchesse. Le Sémaphore de Marseille l'a répété plus de dix foiv, même à l'époque où Ton ne pouvait plus le croire sa»6 une obstination ridicule.

La conspiration organisée dans le Midi par les soins de Madame •SiVSiii des ramificartions nomr breuses à Paris. Là se trouvaient les hoimMesks {4us coiisidér2d>les- du parti, et c'est là qu'il leor* importait die tenter tm eotip de main. Bès qo'ilv connurent Karri'vée de latdndiesse en^ Pnwence, i

MtlfOifiBS DE M. 6ISQCBX. tkB

9e préparèrent à la seconder par une levée de bon^ dîers dans la capitale : les bandes recrutées pour la nuit du 2 février étaient encore en grande partie disponibles^ et des renforts arrivaient de plusieurs départemens* La Satction se voyait donc en mesure d'agir.

Les 3, 4 et 5 mai, en même temps que je mettais les républicains dans Timpuissance d'exécuter sur une grande échelle l'attentat de la place Vendôme, je prenais les mesiu^es convenables pour paralyser les manoeuvres des légitimistes : beaucoup d arrestations eurent lieu; plusieurs personnes notables (entre autres MM. de Galvimont et de Nugent), signalées comme prenanrt part à ces intrigues, s'enfuirent ou se cachèrent pcAir éviter Teffet de mes numdats.

Quoiqu'ils connussent l'insuccès du mouvement de Marseille, les agens du parti n'en persistèrent pas moins dans leur projet d'attaquer le gouvernement à Pans : ils plumaient que la duchesse, débarquée en Provence, y pourrait marquer sa pré-sence par quelque action d'éclat; ils voulaient rivaliser d'audace avec* leur héroïne.

Un comité insurrectionnel dirigeait tout. La révolte était fixée au 9 mai, et, dans l'attente d'un succès complet, l'on avait désigné à l'avance les membres d'un gouvernement provisoire. Mais les sommités henriquinquisles, apprenant Tintentioa

lU MÉMOIRES DE M. GISQUET.

de Madame de se rendre en Vendée, donnèrent Tordre d'attendre le moment où la princesse se verrait au milieu de ses fidèles sujets de l'Ouest. Jusque là on tenait les adeptes sur le qui-vive; on augmentait leur phalange par des enrôlemens non» veaux : les hommes de bonne volonté en qui Ton avait confiance, tous les ennemis de Louis-Philippe, quelle que fût leur opinion, pouvaient se ranger sous la bannière de Henri V. Deux ou trois personnages fort connus distribuaient des brevets d'ofiiciers supérieurs, signés par la régente, indiquaient à chacun les postes à occuper. Ceux-ci partaient pour la Vendée, tandis que d'autres, appelés à P»ris, y recevaient un commandement.

Les choses demeurèrent en cet état pendant tout le mois de mai ; le pouvoir se trouvait en présence d'une conspiration permanente toujours prête â faire explosion.

Les 1" et 2 juin, lorsqu'ils furent assurés de l'arrivée de Madame en Vendée, et qu'ils apprirent le soulèvement excité par sa présence, les carlistes n'hésitèrent plus : la révolte devint imminente. Mais, redoublant d'activité, je parvins à déjouer leur plan. Quarante individus, colportant et affichant des écrits séditieux, se virent arrêtés dans ime seule nuit; d'anciens officiers de la garde royale, et la plupart des hommes dangereux qui devaient diriger le mouvement, allèrent grossir le

MÉMOIEES BB H. 6ISQUET. lUS

nombre de ceux que j'avais déjà placés sous la main de la justice.

La saisie d'une fabrique de poudre clandestine, de plusieurs dépôts de cartouches, d'une centaine de bombes toutes préparées, et des cartes disposées pour être remises aux combattans comme signe de reconnaissance, jeta aussi le désordre parmi eux, et paralysa leurs manœuvres. En résumé, la faction affaiblie n'osa point arborer sa bannière ; mais les conjurés se mêlèrent aux républicains, et devinrent leurs auxiliaires dans les journées des 3 et 6 juin. Tel fut le dénouement de leurs machinations à Paris.

Dans mes communications quotidiennes avec le ministre de l'intérieur (c'était alors M. de Montalivet), j'avais soin de lui transmettre les renseignemens obtenus sur la marche de la conjuration. Une de mes lettres, celle écrite le 8 mai à minuit, lui parut contenir des indications propres à faciliter l'instruction du procès contre M. Berryer. M. de Montalivet eut le tort d'envoyer ma lettre, en original, aux magistrats de l'ordre judiciaire. Cette légèreté eut des conséquences désagréables : au lieu d'être considérée comme rapport de police, communiqué à titre de simple renseignement, ma lettre devint, en quelque sorte, une pièce de conviction. On la joignît au dossier, et par suite d'une seconde

étourderie, dont, cette fois, je ne puis accuser que n. 10

le par({uet de Mantes ou de Blots, elle tomba entre les mains de personnes malintentionnées^ qui ia publièrent dans je ne $ai3 quel journal.

Je n'aurais pas beaucoup à me plaindre, eu ee qui me concerne, d'une teUe publicité, si l'on avait bien voulu reproduire la pièce dont il s'ag^ mu altération ; on a trouva plus coounode d'en supprimer {dusieurs passages essentiels, et d'en modifier la rédaction, pour donner une Corme quasi4>urleique à mon style. Je n'ai pas la prétention de bien écrire ; mais je cherche, du moins, à rendre ma pensée d'une manière claire et nette.

Voici, au surplus, ce que ma lettre contenait en substance; je puis en offrir l'analyse sans inc(mveulent, puisque les détails qu'on va lire ont paru dans les feuilles pubUques. Je les livre sans garan* tie, comme renseignemens de police :

« Les chefs secondaires du parti carliste, gui- » dés par les fondés de pouvoir de la famille dé- » chue, s'étaient réunis, le 5 mai, pour arrêter un >i plan d'insurrection, rue des Marais, n"* 15. Une » deuxième réunion a eu lieu dimanche, rue de » Lille, n^ 50; une troisième, hier, 7 mai, rue » Neuve-Sain t-Rodb, n*" i 3, chez une dame Berthe, » lingèi^ ; enfin, l'on s'est encore assemblé ce soir, ^} chez M. BertbJer de Sauvigny, place dej|k » Bourse, u? 9.

» Le comité est composé de huit personnes, dont

KÉMOIRES DB M. filSQUBT. Ifc7

j» sept me sont désignées, savoir : MM. de Ver- » ïïkeoily Laffeteur, le comte de Moniéres, rue Saint- » Nicolas d' Antin, n** 9 ; Robert, rue Neuve-de-lapj» Ferme, n® 33; un capitaine irlandais, rue des » Marais-Saint-Martin, n^ 1 5 ; le cdionel Piron et M Fellou.

» Beaucoup de plans avaient été discutés et adop- » tés dans diaque conciliabule; mais ce soir on les >i a modifiés de la manière suivante : l'attaque- » n'aura pas lieu demain; elle sera différée huit, M dix ou quinze jours, jusqu'à ce que l'on sache » la duchesse de Berry en sûreté. En attendant, i) une somme de 32,000 francs a été dépensée pour » acheter des armes et de la poudre. Les armes M sont des {ûstolets, des cannes à dard, des épées » et des poignards distribués aux complices.

H Une autre somme de 34,000 francs vient d'è- M ire répartie entre les hommes d'action : je sais m que le sieur Toumiery ancien lieutenant-colonel )è des volontaires delà Charte, a reçu 4,000 francs; » Lafieteur, 1 ,000 ; Baby, ex-capitaine des Suisses, » 2,000 ; vingt-cinq mihtaires suisses , chacun » 1^000; le comte Moniéres, 400.

M Vùa s'est, en outre, occupé de la composition >» d'un gouvernement provisoire. Les noms de » MM. le duc de Bellane, Hyde de Neuville, Chaik teauiuriand^ Berryer fils, figurent en première » ligne. M. Charbonnier de la Guénerie, qui se

118 MÉMOIRES BIS M. GISQUBT.

» trouve maintenant dans une maison de santé à » Chaillot, est nommé secrétaire du gouverne- » ment.

» Les principaux agens employés pour recruter » sont : les sieurs Meunier, fils de l'ancien con* )> cierge des postes ; Sibutj ex-gendarme; Magnant > et Granger. Ils paraissent compter sur deux ser- M viteurs du château ; il a été sérieusement ques- » tion d'y mettre le feu, par la salle de spectacle, » le jour où le mouvement éclatera.

» L'on a fabriqué trois cents pétards contenant » chacun douze balles.

» La faction carliste n'est pas la seule qui s'a- » gite ; les républicains voudraient aussi réaliser » leurs projets par la violence. Quelques-uns sont » chargés d'acheter des armes, etc. »

Le rapport dont on vient de lire l'analyse ne prouve rien contre les personnes qui s'y trouvent désignées; il peut même contenir plus d'une erreur de détail; mais, dans son ensemble, il présaite, j'en suis persuadé, un tableau fidèle des machinartions auxquelles se livraient les légitimistes.

Le sieur Toumier, appelé comme témoin dans le procès Berryer, devant la cour d'assises de Blois^ en octobre 1832, confirma par sa déposition les passages importans de ma lettre. Cependant mes informations me venaient de plusieiu^ autres souf^ ces; je n'avais jamais eu de rapports avec Toumier.

Une telle corrélation me semble d'un grand poids. Au surplus, j'aurai à dire quelques mots de ce procès, où l'honorable député obtint un verdict d'acquittement et une sorte d'ovation.

Four faire ici comme partout acte d'impartialité^ je rappellerai la protestation de M. Charbonnier de la Guénerie contre les dires de Tournier : M. Charbonnier a déclaré que la déposition du témoin n'était pas exacte en ce qui le concernait.

Sans mettre en question la loyauté de M. de la Guénerie, sa dénégation ne détruit pas le fait allégué : un poste dans le gouvernement provisoire ne peut-il pas lui avoir été réservé à son insu? Von n'a pas dit que M. Charbonnier eût été nommé avec son concours, qu'il eût demandé ou accepté le titre de secrétaire ; l'on a seulement avancé que les conjurés avaient jeté les yeux sur lui pour cet emploi. Plus il était étranger à leurs intrigues, moins il pouvait démentir les intentions qu'on leur attribuait.

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