CHAPITRE HUITIÈME
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Société des Amis do peuple. — Parallèle entre les nouveaux tribuns et leurs devanciers de 93. —Le club des Amis du peuple et le club des Jacobins.— Sur Tapologie de la terreur. — Quelques publications. — Dispersion des Amis du peuple. — Sur le jury. — Convoi de Legallois. — La révolte est décidée. — Opinion de Platon sur ie« démagogues. — Opinion de Tabbé Sièyes sur les faux patriotes.
J'ai fait connaître l'origine du club des Amis du peuple, la fermeture du local où les réunions avaient lieu rue de Grenelle Saint-Honoré, et les incidens du procès jugé par la cour d'assises, en janvier 1 832.
Les fondateurs des Amis du peuple figuraient précédenunent dans les ventes de carbonari, triste conception italienne importée en France pendant l'an^ née 1 821 , qui coûta la vie aux quatre sergens de La Rochelle, au général Berton, à CafTé, etc., et dans laquelle M. Barthe chercha un patronage. Ce n'était guère le moyen de rehausser une considération que les épreuves du pouvoir ont bien compromise depuis 1 830 !
Les carbonari conspiraient dans l'ombre , le secret était la condition de leur existence comme secte; mais la victoire des trois jours leur parut avoir détruit les entraves légales , et laissé Tautorité sans moyens coërcitifs. Alors ceux d'entre eux qui n'avaient pas trouvé ou qui n'avaient pas voulu prendre une position avantageuse dans le nouveau gouvernement se posèrent comme les plus fidèles interprètes do pays, constituèrent une associaâmi ostensible y ayant pour but la substitution (Tune république à la monarchie , et se donnèrent , bien à lort suivant moi, la qaaHficatimir d*amis é& pcwpie.
Quelle était la république , objet de leur ambition? Prétendaient-ils appliquer à la France les lois radicales de Lycurgue, et nous imposer la fraternité du brouet Spartiate? Préféraient-ils la répubfique cTAthènes? Tenaient-ils en réserve quelque fflodeme Péridès pour la policer et la faire fleurir? Accordaicnt-ii» leurs suffrages à la répoUique »»mMDe avec son sénat, ses tribuns*, ses eonsofe? Désiraient-ils l'oligarchie de Venise ? VotdW«mt-thr une fédération avec \m président, comineatixÊtM9* Unis? ou bien leur intention était-elle de nous n^ mener tout simplement à l'unité démagogique àe 93, avec une convention nationale pour gonvemcr, des comités pour administrer, et des buveurs de sang pour juger? Il m'est impossible de répondre à ces questions; je crois même que nos républieailtf
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auraient en de la peine à les résoudre : il a fallu de longs débats entre eux, des concessions réciproques^ et trois années et demie de méditation poi>r w mettre d^accord sur la forme de gouvernement nôcessaire à la France, et pour libeller la déclaration de principes qui parut en octobre 1833.
Si les Amis du peuple ne savaient pas précidé>ment ce qu'ils voulaient , ils savaient du moins œ qu'ils ne voulaient pas : la monarchie et surtout la dynastie de Louis-Philippe rencontraient chez eux une antipathie unanime.
Émules des Jacobins, ils ambitieiMiaienÉ ta pms^ sance terrible de leur» devanciers, et s'attendaient h puiser dans tes sympathies populaires une forœ capable de la leur donner. Quriles causes oui anéanti leurs espérances? je le dirai tout-à-rheure.
Constatons d'abord un fait , c'est que les rëfbrxMtenrs de 1 830 ne te cédaient en rka aiux nive<kfiirs de 93 pour ta violence et faudace; qu'ils se seivlaienf ammés des mêmes passions»; qu'ils dé« ployaient non moins d'activité, noo moins de talene df d'éloquenoe»
Si te tàdie et bîKeax rtiéteur, f orgueilleux^ le sanguinaire Robespierre , si Carrier,^ Chaumettey Hébert, Lebas, Chabot , si Fabre d'Églandne,. BUr* had-Varennes, Ronsin, Saint-Just, Cou thon, et tt^Ene te cynique et hideux Marat^ ont tant de exrité leur afuditoire et aHumé ta fureur des
culottes par leurs déclamations, les républicains de nos jours pouvaient bien espérer de diriger aussi les bras de la populace par leur langage furibond. Il y avait en eux du Robespierre, du Saint-Just et du Marat. Ils étaient d'ailleurs bien loin de regarder comme injurieux un tel parallèle, puisqu'ils ont proclamé comme charte les principes de ces monstres, et déclaré qu'ils les adoptaient pour patrons, pour modèles !
L'on exhumait les doctrines de 93 ; on sancti6ait
des noms justement abhorrés; on livrait comme catéchisme politique, aux méditations des adeptes, les œuvres de Couthon, de Saint-Just, de Marat, et surtout celles de Robespierre ! La terreur revivait en théorie, en attendant qu'on la mit en pra^tique.
Mais, dira-t-on, les temps n'étaient plus les mêmes; la nation, fatiguée par un demi-siècle d'agita^ tions, ne voulait que le repos sous la protection des lois; le peuple, éclairé par l'expérience et le matheur, n'avait plus l'exaltation qu'il fit paraître à Taurore de la liberté.... Moi , je réponds : Le cœur humain ne change point ; les mêmes passions fermentaient, les mêmes causes eussent produit les mêmes résultats.
Nos pères ne faisaient-ils pas l'admiration de l'Europe par leurs senti mens chevaleresques, la douceur de leurs mœurs , l'atticisme de leur langage?
£b bien ! ces nobles qualités ont-elles empêché les horreurs commises pendant le cours de la première révolution ? Le peuple n'avait-il pas autant d'expérience en 92 qu'en 1832? Les commotions cruelles déjà éprouvées, les scènes atroces dans lesquelles il avait été acteur ou spectateur, ne pouvaient-elles pas réveiller en lui l'amour de Thumanité, le désir du bien^ l'instinct du vrai, du juste? Et pourtant, égaré par des sophismes dont son ignorance ne lui permettait pas de comprendre le danger, ce même peuple s'est vautré dans le sang !
Une révolution qui s'opère lentement, une lutte qui se prolonge entre le peuple et le pouvoir, produit toujours des excès. .... notre régénération de 1830 en fut exempte parce qu'elle fut rapide. Si la guerre civile avait duré six mois , et si en m^e temps notre situation s'était compliquée par une guerre étrangère, alors nous aurions pu voir à Fœuvre Jes imitateurs de 93. Eh bien ! après 1 830, •les républicains n'auraient pu faire ime nouvelle révolution sans de longs efforts, sans des alternatives de succès et de revers, sans subir les chances, les dangers d'une lutte prolongée, et peut-être sans décider les étrangers à envahir la France. Gomment alors aurions-nous échappé aux débordemens des passions?
La société des Amis du peuple était-elle donc composée d'hommes violens et cruels? Hâtons-noug
de répondre : Noa! Les Amis du peuple, pris en masse, ne méritent pas ces épithétes : on y trouvait de beaux caractères, un patriotisme éclairé et puTi des âmes généreuses et désintéressées ; mais ûûih naissaient-ils exactement le but qu'ils se proposaient? avaient-ils tous Tintention d'y parvenir par ks mêmes voies? formaienCrils un ensemble compacte, homogène? Non. Chacun pouvait avoir des vues personnelles, un système à part; Texaltation avait ses degrés, Topinion était nuancée décent manières, ce qui d'ailleurs est commun à tous les partis quand ils sont nombreux.
Si les républicains étaient parvenus à renverser le trooe de juillet pour le remplacer par un gouvepacment démocratique , on les aurait vus se subdi-» viser, former plusieurs factions rivales, puis s'en- ^'égorger; et probablement les plus raisonnables n'auraient pas été les vainqueurs. En pareil cas^ les furieux ont trop souvent l'avantage : 1^ Moodé^ rés n^auraient pas tardé à paraître suspects; chaque fraction serait devenue victime des énerguméaeSy jusqu'à ce que la nuance extrême se fut vue à son tour proscrite par la masse indignée.
Je viens de dire que parmi les républicains %tfiraient beaucoup d'hommes honorable& animés de bonnes intentions. Voyons maintenant s'il en exis^ tait d'autres capables de nous rendre les jours de h terreur. Quelques kits, quelques citations vont
MÉMiOlAES DE M. Ol^OUET- 1S9
doimer à tout lecteur impartial le moyeu de résoudre cette questiou.
£u janvier 1 832^ des républicains firent couler les bustes de Robespica:*re et de Marat, et les distribuèrent à leurs arnis^
Le 1^' juin suivant, un journal républicain déclarait que les hommes de son parti craignaient moins Vhorrible que le ridicule. Ces paroles étaient d'autant plus significatives, que la faction, tacitement d'accord avec les légitimistes, comptait sur le succès de la révolte qui éclata quatre jours plus tard. Voici, au surplus, la copie de l'article dont il s*agit :
« Dans le parti de la révolution, il y a beaucoup » de gens assez malheureux pour craindre moifis » Vhorrible que le ridicule. Si vous tentez leurmo- » dération , si vous la traitez de pusillanimité , si » vous avez la folie de les vouloir faire ridicules » parce qu'ils seront calmes, prenez garde : vous » pourrez chatouiller dangereusement pour vous » leur amour-propre, et ils auront, peut-être à vos » dépens, la faiblesse de mieux aimer encourir i'o- » dieux que le ridicule. Beaucoupde gens en France » sont ainsi faits : <m aime mieux Êdre trembler » que rire ses ennemis, et tel peut espérer de ses » railleries la république débonnaire, qui pourrait )i bien être rudement châtié par k république en » furie. »
160 HÉMOIRES DE M. GISQUBT.
Comme on le voit par la contexture de ces lignes, elles faisaient allusion à quelques réflexions pur bliées par une feuille ministérielle, et c'était pour punir des railleries que Ton faisait déjà un appd à la furie des républicains. Après cela, qu'on doute encore de leur respect pour la liberté de la presse, et de la modération de leur gouvernement libéral!!!
Un autre article, qui parut le 9 août 1 832, ayant pour titre de la Terreur de 93, contenait ce qui suit:
« Les journaux légitimistes et ministériels s'ac- » cordent et s'attachent à exploiter avec une rare » persévérance la malheureuse époque de la réyo* » lution, celle à qui l'on a donné le nom de ter- )) reur, etc., etc.
}) U faut pourtant répondre à ce sentimentalisme » de parade et à ces jongleries.
» Oui, sans doute, trop de sang a coulé dans ces » temps d'impérieuse nécessité où le salut du peu»' » pie fut considéré comme la suprême loi. Oui^ » sans doute, quelques hommes généreux, mais » trop faibles pour le rôle dont ils étaient chargés^ » reculant quand il fallait avancer, ont payé de leur » tète leur hésitation.
» Depuis quand une révolution sociale, une ré- » génération d'un peuple esclave se font-elles sans
MÉMOIRES DE M. GISQUBT. 161
^) qu'il y ait des victimes? Quel en est donc après j» tout le nombre?
}) A entendre vos effroyables récits, la France » aurait été décimée, Télite des citoyens aurait péri » sur Téchafaud.
» Vous savez cependant qu'il n'en est rien; que M six ou huit mille personnes au plus ont été attein- » tes par la faux révolutionnaire, tant à Paris que » dans les départemens ; et parmi elles, n'y avait- » il pas beaucoup de coupables ? Ce Louis XYI, ce >i monarque vertueux, comme vous l'appelez, n'é- » tait-il pas un traître? etc., etc.
» Il a été frappé, c'était justice; pourquoi donc » le plaindre? »
Les hommes généreux qui payèrent de leur tète le tort d^acoir hésité quand il fallait aoancer ne peuvent être que les girondins ou les dantonistes. Ainsi^ dans l'opinion du rédacteur, le supplice des girondins fut un acte méritoire^ parce qu'ils ne vou** laient pas s'associer aux crimes des montagnarde^ et celui de Danton fut juste, parce qu'après avoir dirigé les massacres du 1 0 août et du 2 septembre^ il hésitait à faire égorger inutilement vingt à trente mille nouvelles victimes. Voilà le tort que lui re^ proche le journaliste dont la plume osa exprimer cette atroce pensée !
Voici maintenant une autre publication du journal la Tribune, en date du 1 •' juin 1 832, à l'occa- M. ti
Mi iitHoius BR M. «isonir.
sion d'une mesure judiciaire dont il était Tobyet.
J'ai fait remarquer tout-à-l'heufe que cette date ne précédait que de quatre jours la réToltede juin. Iièa phrases qu'on va lire suffiraient seules pour établir la préméditation ; elles prouTaientrexislenoe d'un complot prêt à faire explosion, révélaient l'espérance de la faction, et démonlraient, ainoii k complicité du journaliste, du moins la conaaissance acquise par lui du projet des factieux.
(c Quant à MM. Desmortiers et Persil, nous ne A) les perdrons pas de vue au jour de la justice: » ce jour ne peut tardera luire; nous réglerons alors » juridiquement nos comptes : la loi du talion est » la loi de nature. Us appellent sur eux la veor n geance de la patrie; la vengeance de la patrie ne » leur manquera pas. Us ont fait reblanchîr ka » cachots; un jour viendra qu'ils pourraient; bien » en essuyer les murs.... Si nos lois n'élaieat pas i> impuissantes^ nous serions en droite dès ce mo» » ment, d'exiger d'eux des dommages et intérèta, >i des indemnités pour la spoliation r^uUère qu'ils » exercent contre nous. Us font coupe réglée de no- » tre feuille, et cela sans se lasser; à droit ou à tort, » que leur importe? ne sont*-ils pas inviolaUes sons » leur toge de magistrat? sous cette toge qui cour » vrit la tête de Thomme le plus hideux de nos an- » nales révolutionnaires, de Fouquier- Tin ville; » celle du servile despote de la monarchie de par
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» JHeu, Laubardemont^ de ces deux monstres, doiit )è les aomi, presque effaces par ceux de Persil et de )i PeâmortierSi sont légués à la haine, au mépris, à
» l'exécration de Fayenir !
» Frappez, frappez encore, insensés ! vos coups re^ }} a^mUent au tocsin. Annoncez le péril de votre » cause, le triomphe de la nôtre. Frappez; encore; » dans peu de jours^ il ne vous restera plm à glapir » que le sauve qui peut l Notre Toix n'arrivera pas » dans les départemens, dites-vous; qu'importe, » ù elle se Ëtit entendre forte, énergique et puis*- ^ santé à Paris ; les départemens n'ont*-ils pas leurs n patriotiques organes? et lorsqu'ils n'entendront il plus notre voix, ne jetteront-ils pas un cri d'à-- » larme qui vous fera tressaillir de peur, car il sera iè celui de votre chute et de la délivrance de la » France?
A) Hommes de Charles X ou de Henri V, que car » che mal le masque qui vous couvre ; tuteurs et » curateurs de la monarchie du droit divin, pour- » suivez votre marche ; le jour du réveil du peuple » commence à luire, et déjà bruit ce cri national qui » enfanta les soldats des trois journées^ comme il avait
}} enfanté ceux de nos armées républicaines
» Plus de Bourbons! c'est en vain qu'ils débar*iè quent sur le sol français, qu'ils nous rapportent » la guerre civile et la guerre étrangère Plus
» de Bourbons ! répéteront en cœur nos phalanges » citoyennes; et au chant de la Marseillaise et dn » Réveil du Peuple, nous refoulerons les hordes da » Nord, nous écraserons les rebelles du ACdi^et » nous proclamerons pour les traîtres le jour de la » justice. »
Plus tard, un autre organe de la faction républicaine disait :
(c En 93, on ne se vengeait pas, on débarrassaii » froidement la France de l'individu que [la vais ?) fuhlique désignait comme traître envers la patrie. » Ces hommes, qui ne reculaient pas devant la iié- » cessité d'imprimer une tache de sang à leur nom >» dans Fintérét de Tamour sacré de la patrie, ces >» hommes étaient des cannibales et des buveurs de » sang!!!»
Remarquez, s'il vous plaît, la sainte indignation de l'auteur contre ceux qui osent mettre en doute le zèle généreux, la philanthropie des égorgeiirs l €'est une calomnie, c'est une ingratitude de les sippeler des cannibales ou buveurs de sangl Sans doute l'écrivain pensait qu'il serait ju^ie d'honorer ces exécrables bourreaux.
Un des principaux affiliés au club des Amis du Peuple, M. Blanqui, actuellement détenu sous le poids d'une accusation grave, et dont^ pour ce mo« tif, je m'abstiendrais de citer le nom, si le jugement de sa cause ne devait par précéder de beau<^
coup la publication de mon livre, forma, d'accord avec M. Hadot de Sages, le projet de reproduire par fragmens les meilleurs ouvrages publiés dans Vintérit du peuple, et de les livrer, à 1 fr. 25 c. les cent exemr plaires, aux abonnés ou aux acheteurs.
Remarquons en passant que c'était là un moyen habile de répandre à peu de frais dans le peuple les plus funestes doctrines, les livres dangereuZ| dont encore on n'aurait copié que les passages les plus violens.
Le prospectus que MM. Blanqui et Hadot de Sages adressèrent aux patriotes contenait l'espèce de profession de foi suivante :
w Gomme vous le voyez, citoyens, nous avons » bien moins en vue un changement politique qu'une » refonte sociale. L'extension des droits politiques,. » la réforme électorale, le suffrage universel, peu- » vent être d'excellentes choses, mais comme moyens H seulement, non comme but. Ce qui est notre but, à » nous, c'est la répartition égale des charges et des » bénéfices de la société ; cest rétablissement complet » du règne de l'égalité. Sans cette réorganisation D radicale, toutes les modifications de formes dans » le gouvernement ne seraient que menscHiges ^ j» que comédie jouée au profit de quelques ambi* » tieux. »
Ces réformes, ce r^;ime de l'égalité en toutes choses, ne pouvaient se réaliser sans une lutte ter-^
166 MÉMOimBS DE tt. «l&OVBt.
rible avec les possesseurs assez égoïstes pour vouloir point se dépouiller Au profit des nouvemn san&-culottes. On comprend la difficulté; atusi toutes les fois qu'un soulèvement répuUicain éuk près d'éclater, quelque honnête citoyen compoeiât des listes de proscription; puis Ton agitait dans les sections k question de savoir si Ton devra oûO* per cinquante mille ou deux cent mille tètes.. •»•
On verra reproduire les mêmes doctrines, toi mêmes combinaisons, quand je copierai encore lei Gitanes du parti. C'était là le fond de leur politique, et si je voulais rapporter toutes les preuves qui passèrent sous mes yeux, il faudrait offrir dilt volumes d'analyses»
Les citations qui précèdent me paraissent suflfife, quant à présent, à démontrer que les républictiiiB de 1 832 avaient un air de famille avec les Goutiioii, les SainWust, les Robespierre et les Marat. Gotes^ les hommes qui tenaient une pareille condwte et toui tel langage se montraient disposés à nous fO^ dre les Amar et les Maillard : eux aussi pMvaiaat in^meruM tache desan^ à lew^nrnndansVinÊirit de ce qu'ils apppelaient VmMmt êoeré ée la jMrtm» el reconstituer l'épouvantable et dégoûtant cortège des terroristes.
Les Amis du peuple, comme on vient de le yiàty disposaient des mêmes moy^s de succès qui rendirent les Jacobins si redoutables, qu'ib leur don-
HÉMOimES DE H. «ISQUBT. 16T
nérent la force de renyerser une an tique monarchie^ d'anéantir successiyement les pouvoirs qui la reaoûf^ placèrent, et de faire pâlir la convention elle-même.
Cependant les républicains de 1 830 n'ont offert qu'une misérable imitation de ce club fameux ; c'est ici qu'il faut dire pourquoi.
Dés le commencement de leurs réunions après les trois jours, les clubistes se sont trouvés en présence d'un pouvoir composé en général d'hommes jouissant d'une grande popularité, acquise pendant la restauration, et qui mirent leurs talens et leur influence au service de la nouvelle dynastie.
Non seulement ces hommes d'État se nK>ntrérent décidés à la résistance, ils prirent l'offensive^ et c'est au ministère constitué le 7 août qu'il £aut attri^ buer le mérite des premiers actes contre les anar* chistes.
Mbôs la répression timide, incomplète, ne remë* èait point au mal; au contraire, elle grossissait leS sangs des amis du peujde. On croyait le gouverna faible parce qu'il hésitait à sévir^ oadu moial
croyait avoir conquis en juillet le dit^it illimité de se réunir pour délibérer sur les matières polici^ qrues. Dans la pensée de beaucoup dépens, il a^y avait plus d'ob»tack légal, plus d'article 291 ; k jury lui^-mème semblait partager cette opinioii.
Le miaisière Përier manifesta hatitetitient la v<^ tome tle sotttnettue êam les citoyens au Joug 4e la
168 MÉMOIBES DE M. GISQUET.
loi, et de prendre toutes les mesures nécessaires an maintien du bon ordre. Il déclara et fit une guerre ouverte, énergique, aux perturbateurs. La chambre des députés, après un moment d'hésitation, accorda un concours décisif à cette politique. Dès lors les dtoyens paisibles eurent plus de sécurité, plus de confiance dans l'état des choses, et se rallièrent pour seconder le pouvoir.
Dès lors aussi les républicains commencèrent à mettre en doute l'avenir de leur club. Bon nombre d'affiliés s'en détachèrent pour former des sections distinctes et conspirer en secret quand ils n'osaient plus conspirer ostensiblement. C'était déjà un grand résultat, un avantage immense obtenu parle pouvoir contre ces dangereux agitateurs. En effet, ce qui importait surtout, c'était de disperser cette agglomération d'hommes capables et entreprenans, de démolir le forum où ils prétendaient démontrer la nécessité d'une dernière révolution, de leur enlever le moyen de parler aux masses, de soulever les mauvaises passions par l'influence de la parole et le prestige de l'éloquence, et réduire enfin oes fiers ennemis aux proportions, au rôle honteux d'obscurs conspirateurs ! Eux, qui se posaient d'ihbord comme les mandataires du peuple, qui voqr laient traiter de puissance à puissance avec le trône, se voir refoulés dans l'ombre, voir leur armée divisée en escouades de vingt hommes, être forcés de
MÉMOIBES DE M. GISQUET. 169
se cacher [comme des malfaiteurs pourfaire secrètement leur propagande ! c'était cruellement déchoir; ce résultat les tuait moralement.
Tel était le succès déjà obtenu par là seule force de caractère, par la résolution que le ministère Pé« rier montra dans ses actes. Les républicains comprû*ent qu'une lutte ouverte les anéantirait ; ils ne se voyaient pas encore en mesure de livrer bataille; ils cédèrent momentanément à une force supérieure et se retirèrent pour préparer, dans leurs conciliabules, une nouvelle organisation de leur phalange révolutionnaire.
Cependant les principaux d'entre les Amis du peuple, tout en favorisant la subdivision des républicains en sections , continuaient à se rassembler pour discuter leurs théories et leurs projets; c'était la société mère, celle où l'on trouvait le plus d'hommes capables; ils composaient une sorte d'état-major dont les membres se détachaient momentanément pour se placer à la tête de quelque subdivision.
Après leur expulsion du local occupé par eux rue de Grenelle-Saint-Honoré , ils restèrent quelque temps sans se réunir; mais, quand la duchesse de Cerry fut débarquée en Provence, les républicains, prévoyant les embarras qu'elle allait susciter au gouvernement , soit dans le Midi , soit dans l'Ouest, voulurent profiter de la circonstance. La
170 MÉMOIESS PE M. OISQUET.
guerre contre les légitimistes pouvait absorber l'attention et les forces du pouvoir : c'était le cas deTaltaquer, de le placer entre deux feux : il ne pouvait faire une sérieuse résistance; on le détruirait, après quoi la république aurait facilemept raison des par» tisans de Henri V... En attendant, on voulait bien adoiettre leur coopération pour anéantir l'emieni commun... C'était du moins ainsi que raisonnaient nos républicains.
Pour délibérer sur ces grands intérêts, on serendit, le 7 mai, rue de THopital-^int-Louis, n* 1 8^ chez un membre de Tassoeiation. Une révolte à main année fut décidée en principe ; mais, par les mêmes raisons qui ce jour-là motivaient un retard dans le soulèvement projeté par les carlistes , on différa comme eux à donner le mot d'ordre ; seulement co se promit, également comme eux, de saisir la première occasion :^ les deux factions s'entendaient | au moins tacitement, pour agir avec simidl»^ néité.
Un républicain exalté, le sieur Gallois , est tué 0a duel par un de ses amis ; son convoi d<Mt avoir Ktu le 2 juin; en même temps Ton acquiert à pn près la certitude de l'arrivée de Madame en Vendée on connaît la levée de boucliers des carlistes ibM quatre départemens ; on sait que les bandes 4a diouans vont partout se mettre aux prises avec aat troupes, et l'on voit œ parti pr^iaré à une révoll»
MÉMOIRES DE M. 6ISQUET. 171
a Paris. Le moment parait décisif; les républicains veulent attaquer après avoir enterré leur camarade. Cet enterrement était un bon prétexte pour convoquer toute la Faction.
Dans la aoirée du 1 •' juin, les notabilités républicaines, c'est-à-dire les principaux membres des Amis du peuple, veulent s'assembler rue Saint-Ân« dré^les-Arcs, n^ 20, dans un appartement loué au nom d'un sieur Denuand. J'avais fait d'avance apposer les scellés sur les portes du local ; mais ils les brisent, et s'établissent pour statuer sur les mesu^ res à prendre le lendemain.
Instruit immédiatement de ces faits, j'ordonne l'arrestation de toute la réunion. Mes agens se transportent à la hâte sur les lieux ; plusieurs y sont d'a« bord maltraités ; mais ils parviennent à saisir trente* un des individus présens ; les autres prennent b fuite*
. Le 2juia, les républicains vont assister, au noaibre de deux à trois miUe , au convoi de Legalioi% avec l'intention de commencer les barricades lors de leur retour; mais ils apprennent l'état désespéré , peut-'ètre même la mort du général Lanuo^ que, et de suite ils aperçoivent tout le parti qu'ils peuvent tirer d'un tel événement au milieu de Tafiiience que te convoi du général devra attirer. Leur plan est donc modifié : c'est le cercueil dTun géné« rai de l'empire, d'un député patriote^ qui va don-
172 MÉMOIBES DE H. GISQUET.
ner le signal de la révolte. Le mouvement est en conséquence différé jusqu'au 5.
Dans le chapitre suivant je raconterai les faits de ces tristes journées des 5 et 6 juin. Terminons œ que j'avais à dire sur le club des Amis du peuple.
Le 3 juin , plusieurs d'entre eux écrivirent une lettre insérée dans les journaux, pour réclamer contre la fermeture de leur local et l'arrestation de leurs amis. Ces actes étaient à leurs yeux une violation des droits consacrés par plusieurs décisions du jury, qui , en pareilles circonstances , les avait déjà acquittés; il y avait donc chose jugée; la mesure qui les frappait était arbitraire, etc.
Cette lettre était signe de MM. Rittier, Flatters^ Petel, Mouteixy Adam^ Plagniol, Cuvillier, Bernard, Lebœuf, Thirion^ Duchatellet, Danton % Charles Madet, Félix Avril, A. Roche, Bravard, Cahaigne, Boulanger, Bergeron ^, Imbert, Fortoult, Ch. Teste % Lecomte, Dellecluse, Anglement, Aiig« Cannes^ Pascal, Sugier^ Dumont , Aimé Lebon^, Valsemey, Cangloff, Sabbatier.
Comme on le pense bien, cette protestation n'arrêta point les magistrats dans l'instruction judi-
' Parent, je crois même nereu du fameux Danton.
* Le même qui parut en cour d'aaiises pour l'attentat da poBft Royal, Gonmie on le verra plua loin.
* Frère du garde des sceaux de 1839.
* Parent de Lebon, conrentionnel fameux par sa cruauté.
HÉMOIRES DE M. GISQUET. 173
ciaire ; deux procès furent dirigés à la fois : Tun contre les auteurs du bris de scellés , l'autre contre la société pour violation de l'article 291 .
Dés ce moment le club des Amis du peuple fut dispersé et dissous de fait^ en attendant qu'il le fût de droit, ce qui n'eut lieu que huit mois plus tard, par arrêt de la cour royale. Les affiliés se joignirent aux sections créées sous différentes dénominations, et là, je le répète , ils étaient infiniment moins importans , moins dangereux , que dans la position qu'ils avaient prise : nou^ les retrouverons presque tous dans la société des Droits de l'hamme.
Il est remarquable que les Amis du peuple , traduits cinq ou six fois en cour d'assises pour leurs écrits incendiaires et pour le fait de leur association, ont toujours été acquittés par le jury. Il est vrai qu'ils mettaient en œuvre toutes les ressources de leur talent, qu'ils employaient tous les moyens utiles à leur cause, sans être arrêtés par le scrupule; On intimidait les jurés par des menaces anonymes; on les circonvenait par des instances directes; puis,* à l'audience, on les éblouissait par un pompeux étalage des vertus patriotiques; chaque républicain était un petit Caton ou un petit Guillaume Tell ; diacun avait combattu la tyrannie, versé son sang poiur la patrie; d'ailleurs, les persécutions dont ils se voyaient l'objet indiquaient assez les arrière-pen« sées d'un pouvoir infidèle à ses promesses; ce pou«
Vn MÉMOIIES DB M. CUSQUET.
Toir, plus cruel , plus coupable que le gouvera^ ment de Charles X, portait une haine implacable i de généreux citoyens , parce que ceux--ci y ardeas défenseurs de l'honneur national, intimidaient les étrangers et veillaient sur les traîtres dans Tint^ rét du peuple.
Telle était en général la justification ofièrte an jurés ^ accompagnée de déclamations perpétadlfli conti^e le gouvernement et de quelque long;ue dis* sertation sur les droits du citoyen.
Un autre moyen plus ellicace auquel les répa^ blicains ne manquaient pas de recourir, oonsistHt à récuser, sur la liste des jurés, tous ceux dont Topi^ nion ou la fermeté de caractère les inquiétait ^; et tandis qu'ils employaient tant de ressources pour triompher , les magistrats du parquet , notamment M. Persil, tant injurié et calomnié, portaient la gë^ nérosité jusqu'à ne vouloir faire aucune récusa-tion. Ainsi s'expliquent les centaines d'échecs éprouvés par le ministère public dans ses poursuites contre des journaux ou des factieux.
Les absolutions obtenues tant de fois malgré 1'^ vidence de la culpabilité étaient une calamité pour le pays; elles exaltaient les mauvaises passions, au^
* Je dois citer une exception : dans un procès où M. Samit h Mtt- ?ait personnellement en cause pour des publications sur la prétendue désertion du général Égalité , il no récusa personne. C*est le seul exemple de ce genre dont j'ai eu connaissance.
MSMOIEES PB M. WHH^n. 175
mmtaîent randace^ la vîolenoe des aonemis de l'or^ dre public, disposaient les hommes vicieux et U*mides à se joindre aux anarchistes pour arracher une part du butin au jour de la victoire, affiûblifir saient Tinfluence morale, la force matérielle, et dé^ tendaient tous less ressorts du pouvoir ; en un mot| elles encourageaient au mal en donnant la presque assurance de l'impunité.
Aussi , quelle joie faisaient paraître les conspirateurs! quels cris de victoire on entendait dans leurs rangs I quels éloges ils dispensaient aux ju* rés ! quel redoublement de fureur contre les prétendues persécutions exercées par les magis^ trats!
Si , malgré tant de moyens mis en œuvre pow fausser l'opinion des jurés ^ ceux-ci^ obéissant à leurs convictions, condamnaient quelque républicain, quelque journaliste , oh ! alors, quelle diffé* rence de langage ! au lieu d'une ovation, c'étaient des menaces, des outrages qui les attendaient. Les citoyens qui s'étaient montrés fermes, incorruptî- Ues dans l'aceomplissement d'un pénible devoir, n'étaient plus que les instrumens serviles du juste* milieu, que des ignorans ou des hommes corrom*pus, ambitionnant quelque emploi^ quelque salaire , en récompense de leur infamie. On les signalait à la haine^ à la vengeance des patriotes ; on imprimait leurs noms^ profession, domidle^ afin que les
nouveaux égorgeurs pussent les retrouyer au jour de la justice du peuple.
Me faut-il produire des preuves à Tappui de œs vérités ? elles se présentent par milliers ; je pourrais en puiser dans la plupart des numéros de certaines feuilles, dignes héritières du cynique Pèn Ihichéne. Obligé d'être sobre pour ne point offrir un tableau d'une étendue démesurée , je prendrai au hasard un petit nombre d'exemples.
Le 1 9 février 1 832 , le journal la RévoltUian est condamné. Le lendemain, il déclare que cette condamnation est due à l'animosité de MM. Lftcheze, avoués et Billaud, agent de change^ qui tous deux ont voulu satisfaire leur rancune contre Faocusé; d'autres feuilles passionnées répètent cette calomnie.
Le 5 de ce même mois, M. Thouret, gérant de la Révolution^ avait déjà été condamné conjointe* ment avec M. de Genoude, gérant de la GaxeUed€ France, et Leduc, gérant du Courrier de l'Europe* A cette occasion, on publie la liste du jury, et cette fois les jugeurs n'ont qu'à bien se tenir; s'ils échappent aux poignards républicains , la légitimité ea fera bonne justice.
La Tribune a fait plus de trois cents fois la même publication ; les jurés qui avaient le malheur de h condamner étaient certains de voir paraître leurs noms en gros caractères, pendant plusieurs moiS|
dans la feuille républicaine , et toujours, bien entendu, on commençait par les injurier.
Pour échapper au scandale et aux dangers réels de ces [publications qui les signalaient à la haine des factieux, les jurés avaient pris l'habitude , dès le commencement de 1 832, de voter secrètement. Cette précaution contraria les publicistes à passions ardentes. On se récria contre le vote secret; le journal la Tribune déclama vivement, comme si Ton eût retranché de ses listes de proscription les noms de quelques suspects.
Cependant plusieurs écrivains scrupuleux dans les rangs de l'opposition blâmèrent l'inconvenante publicité dont il s'agit, notamment le Journal du Commerce et la Gazette des Tribunaux ; mais la Tribune dédaigna leurs censures, elle prétendit que les jurés étaient des hommes publics dont elle avait le 4roit d'enregisti^er les actes ; elle allait même jus^ qu'à vouloir composer 1^ liste générale des condamnations avec le nom des jurés en regard; le tout 4ans l'intérêt de l'humanité et de la sciei\ce poli-< tique.
L'on croira peut-être que j'exagère; il faut donc emprunter le langage même de la Tribune. Je prie de lire et de méditer les lignes suivantes extraites de cette feuille :
(( Une sorte de vertige ou d'aveuglement semble
» s'être emparé du jury. Pendant les dernières ses* H. is
198 MÉIfOimES »B V. CMQUST.
D rions, il n'est guère de €9upmhh$ quiaie&t échflqp- » pé. Samedi encore une candanmation à flEMXt} » aucune circonstance attâiuante n'a été admise; » et pourtant 9 nous aimons à le dire, les jures eus* » mêmes ont semblé reculer devant leurs propns » œuvres et regretter ce qu'ils avaient fait. Qudk » est donc cette contradiction de la conscience ? à )} quoi peut-elle tenir? Il est une passion funeste » qui éblouit et fascine messieurs les jurés : c'est un » amour désordonné et mal entendu de Tordre, )) Dès qu'un avocat-général prononce ce mot, il est » sûr d'obtenir tout ce qu'il lui plaît de demander. M Sa parole est toute-puissante, et cdOie de la défense » reste stérile. Pourquoi? c'est que le jury est une n institution politique, quoi que l'on fasse. Avec II n meilleure volonté, on n'a pas toujours l'inteUi^ }) gence assez haut placée pour se garder pur de >9 toute disposition naturelle contraire aux accusés* » On est homme enOn, sujet aux passions, et ï(m, » ne peut guère oublier que l'on a combattu autre" » fois des hommes tout semblables à ceux que Von » est appelé à juger aujourd'hui. Nous ne cesso* » rons de le répéter : l'institution du jury est une » excellente chose en elle-même, comme la liberté » de la presse, comme l'élection; mais, comme » elle, elle est viciée. Le privilège s'est glissé par- » tout.
» Une circonstance vient encore tranquilliser les
MÉMOIRES DE M. fiISQUET. 199
Il conscienoes sur la sévérité des condamnations. D On prcmonoe la mort sans y regarder ; le motif m a quelque chose d^honorable , et pourtant il est n «absurde. On se dit à soi-même : La peine est » atroce; die n'est plus dans nos mœurs ; elle est » inexécutable , car le peuple renverserait la guil«- 9 lotine; le roi fera grâce; on peut condamner. » Nous croyons aussi que la peine de mort, en ma- 1) tiére politique surtout y est virtuellement efiacée » de nos codes; mais que résulte-t-il d'une pareille » démonstration? c'est que Tapplicatioii de la peine A) est indirectement dévolue à la royauté, qu'on in- D vestit ainsi de Tautorité judiciaire; que les pou- » Toirs se trouvent confondus, et que nous nous » trouvons placés sous un véritable r^me de bon n plaisir, conune à Gonstantinople ou à Tunis : ce X) sont les ministres qui deviennent les magistrats. }) Voilà une tendance funeste contre laquelle il D est bon de se prémunir. Nous ne voyons plus » qu'un moyen de rendre messieurs les jurés un peu » soigneux de l'exercice du pouvoir qui leur est n confié, un peu plus avares de son illégale dévo- » lution ; c'est de signaler leurs noms par la voie » de la pubUcité : nous les donnerons dans toutes D les affaires indistinctement, qu'il y ait condam— » nation ou acquittement. Les jurés, en effet, joui— )) raient autrement d'un privilège que les magis^ » trats ne peuvent invoquer : celui de disparaître
)> après l'arrêt, de se perdre dans la foule, et de ne » laisser aucune trace après eux. En quoi , d'ailr » leurs, pourraient-ils se plaindre ? on ne doit pas D craindre d'exprimer tout haut le vote de sa con- » science. Hommes publics , c'est bien le moins » qu'ils soient sujets de la publicité. On pourrait » même, à la fin de chaque année, faire le tableau des » condamnations avec le nom des juges ; ce serait un » travail utile , un document historique dont la » science politique pourrait faire son profit. » 2Vtbuncy 9 octobre 1832.
Doit-on être surpris que de paisibles citoyens, appelés peut-être une seule fois dans leur vie à prononcer sur le sort d'un accusé, et peut-être aussi fort peu versés dans l'étude des théories gouvernementales, n'aient pas toujours su distinguer les choses permises d'avec les actes ou les paroles qui constituaient le délit? Âura-t-on le courage de les blâmer s'ils ont fléchi devant la crainte de se faire des ennemis implacables, d'alarmer leurs familles^ et de compromettre dans certain cas l'exercice de leur profession ? L'indulgence doit faire ici la paît de la faiblesse humaine. Mais, plus il existait de motifs d'hésitation, plus il faut admirer et féUciter les hommes de cœur qui ont noblement obéi au cri de leur conscience, malgré les clameurs et les me-* naces des factieux.
Quelles qu'aient été, au surplus, les causes déter-
minantes des absolutions prononcées par le jury dans les procès intentés aux Amis du peuple, il en résultait aux yeux de toute l'opposition l'abrogation implicite des lois qui prohibent les associations politiques. Le pouvoir se voyait enlever, au milieu des circonstances les plus critiques, une arme nécessaire en tous temps.
Cependant le jury , tout en prononçant un verdict de non culpabilité, a fourni, sans le vouloir, à la cour royale, un motif légal de dissoudre les Amis du peuple ; voici comment :
Le 1 4 décembre 1 832 , les chefs du club comparurent devant la cour d'assises : MM. Sugier, avocat; Rittier, avocat; Cannes, Berryer-Fontaine, Cavaignac, Gabour, Desjardins, Félix Avril, Delàmare, avocat; Gaussuron, Despréaux, Plagniol, Plocque, avocat; Carré, avocat, figuraient au non^ bre des accusés, ainsi que MM. Raspail, Juchault, Rillieux, Trélat, Roche et Bonnias ; mais les six derniers n'étaient pas présens.
Les jurés acquittèrent tous les accusés, et, pour consacrer d'une manière explicite le droit d'association, M. Fenet, désigné par le sort comme chef du jury, déclara que les accusés avaient réellement formé une société politique saiis autorisation ; que néanmoins lui et ses collègues les acquittaient parce que ce fait ne constituait ni délit ni contravention. M. Fenet, en sa qualité d'avocat, aurait dû,
18S MÉMOIRS» DE M. «8QUVT.
mieux qu'un autre , comprendre les inconTénîeni d'une telle déclaration : elle tendait à dénataw l'institution du jury , puisque dans cette cireQ»p stance ce n'était pas le fait queles jurë& eiLtendaaatf juger, c'était la loi que, de leur autorité^ As raient inapplicable.
Trop occupé du désir d'être utile à ses M. Fenet , dont les sentimens rëpublkains ëtuènt hieiï connus, Icor rendit vu mauTais serrioa; cm la cour royale, s'emparant de sa dëclarstioit affi»> mative sur Texistence d'une associalsoii; entre loi Amis an peuple, rendit un arrêt pour b dissoudre.
L'arrêt de la co«r royale n'aTait aucune h tance quant à ce club ; car depuis la mesure kl*' juin il était Féetlemenl! fermé ; mais dissipait les illusions sur la prétendue abrogitioa dé l'article 39i , et, sous ce rapport, so» ulifil&iiV pas contestable.
Comme on Tient de le Toir, Tén^r^ et bt sévérance de l'autorité ont trtMoif^, mène CMieours du pouTotr judiciaire, d'me {pnmde^affi* fiation menaçante pour te tfine et pour Tordw ekl ; en rapprochant oetle eooduile de celle en 89, 90, 9t, 92, 93 e€ 9ii, àl'^pd des Jkwbins , on comprends sôeément pe^orquoi oemNci étaient devenus sr redoutables, et pourquoi IraM imitateurs de 1 830 ont heureusement disparu laisser de grands souvenirs.
MiMOlRES DB M. GISQUET. 183
En terminant ce chapitre, je demande la per^ mission de retracer des lignes écrites par deux hon^ mes qui ont vécu à ving^trois siècles de distance : Platon et Tabbé Sieyea, dofit nos républicains euxr mémies ne mettront pas en doute les sentimens généreux, les lumières et le patriotisme. Voici con^ ment ils exprimaient une opinion que l'on croirait inspirée par les événemeuA dont nous sommes t^ moins depuis 1 830 :
ir Les démagogues sont la maladie à laqueUe doil n faire attention tout médecin d'état , tout l^islsh » leur. Les plus ardens agissent; les autres entour n lent les tribunes^ bourdonnent, coupent la parole » à tout le monde. Éckansons dépravés, ils versent n à un peuple altéré une liberté sans mesure : » quand ce peuple est une fois enivré, il ne loue | Ji fl nlionore^ entre les particuliers, que ceux qui m %'ëèweBit au niveau des magistrats ; les caafans M s'accoutument à parler plus haut que kurs pères, m à ne plus les rei^eter, afin d'être libres. Les A nouveaux venus s'égalent aux andens , el les a* irieiUarda amal oUigés de s'asaraîler aau jeunes »gcDS pmnrne jas parakre despotes em tidiciilea>
m Cm hoolrveiaement d'idées s'éiand à la famille a d à tofut» FouraMÎntCBirle pcupledans leur dém pendance, les démagagues ne msiMpionli pas^ de m kn pioBi0ttre kt dtfpemfe des riches^ Gomma oa soHlpa8k&haad»Gba8ta qui o«L cherche à
18fc MÉMOIRES DE M. GISQUET.
)) innover, on les accuse de conspirer contre le $abu » et la liberté du peuple ; ce sont y dit-on y des oli- » garques. S'ils le deviennent, à qui la faute ? Le » peuple, alors', 'pour se garder d'eux et de Inî- » même, se cherche un chef : voilà la tige des ty- V rans. Aussi, l'eflet infaillible de l'excessive liberté » est-il de conduire à l'excessive servitude.» Platon, de la République, livre 7.
(( Des faux patriotes. C'est aux hommes dontles » intentions sont restées pures que nous nous » adressons pour leur signaler ce petit nombre de » faux patriotes qui les agitent , les tourmentent; n qui jettent dans leur esprit des idées absurdes, n ou dans leur âme d'extravagantes pu coupaUes » espérances. Les circonstances présentes en font » un devoir.
» Gardez-vous de regarder comme des républi- » cains ceux qui ont voulu, dans le renversement » d'un trône, non pas le moyen d'établir un gou- » vemement nouveau désiré par la nation, mais le » droit de renverser dans tous les temps tout ce qui » embarrasserait leur ambition individuelle; ceux » qui pensent qu'affermir est toujours une lâcheté, » détruire toujours une gloire ; qui, ennemis eJBré- » nés de tout ce qui est ordre ou même apparence » d'ordre, veulent gouverner par des cris et non » par des lois ; qui déchireraient de leurs mains le «gouvernement qu'eux-mêmes auraient formé,
}} parce qu'un gouvernement, fût-il leur ouvrage, » ne pourrait jamais accomplir à leur gré tous les » projets de leur avidité, tous les délires de leurs )) fureurs.
» Non, ils ne sont pas républicains ceux qui, à » travers leur démagogique langage , semblent à » chaque instant vous dire que, puisqu'on a attaqué » un roi, ils peuvent, à plus forte raison, attaquer » des magistrats du peuple.
» Non, ce ne sont pas des républicains ceux qui » ne savent que recueillir, échauffer, soulever les » mécontentemens contre Tordre établi; ceux pour » qui la paix est un malheur; qui, espérant dans }} les dissensions intérieures, ne sont heureux que » par les haines ; qui, par le délire de leurs provo- » cations, portent l'épouvante chez le citoyen pai- » sible, tarissent les sources de la richesse publique, » frappent de mort le crédit, anéantissent le corn- » merce, paralysent tous les travaux ; qui parlent » sans cesse des malheureux, se disent les amis du » peupUj et ne savent que l'exaspérer au lieu de le » servir; s'enflamment contre l'ennemi extérieur, » mais sont bien décidés à ne pas le combattre.
» Mais, que tardé-je à le dire? leur but, ce n'est » point la justice; ce qu'ils veulent, c'est enivrer D le public de défiance, c'est porter la confusion » et le découragement dans les esprits, c'est pous- M ser les Français au désespoir, c'est maîtriser tout
186 MÉMOIRES DE M. C^ISQITET.
M dans le trouble, c'est gouvemer, en un mot, à M quelque prix que ce soit. Français, toob sarez » comme ils gouYernent 1
D Le citoyen Saris,
» Fréfidant da Directoira eiécotif.y 9K femdiial an ym.