‹ Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-mêmeChapitre 59 sur 67 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Révolte du tf juin 1832. — Comment on avait préparé de longue main cette collision. — Convoi du général Lamarque. — Premiers actes d'hostilité contre les agens de la force publique. — Coups de feu tirés sur la troupe. — On veut conduire le général Lafayette à rH6tel-de-Yille. — Projet de le jeter à Teau. — Postes, casernes, pris par les insurgés. — Armes pillées. — Mes visites aux Tuileries et à Tétat-major. — Barricade Saint- Merri. — Jeanne. — Bande Vidocq. — État de siège. — Ordonnance sur les médecins.^ Nombre des tués et des blessés. — Promenade du roi. ^ Pièce saisie chez M. Laboissiére. — Saisies de journaux. — Compte-rendu. — Pepio* — Les conseils de guerre. — Quinze cents prisonniers. — École Polytechnique et école d'Alfort. — Condanmations prononcées par le jury. — Anniversaire des 5 et 6 juin.

L'on a vu dans les précédens chapitres les factions carliste et républicaine décidées à une insurrection. Tout était préparé dans leurs rangs pour une journée décisive.

Jusque là les républicains n'avaient pas osé descendre en armes sur la place publique. Les émeutes fréquentes, les désordres, les complots tant de fois réprimés, n'allaient pas jusqu'aux coups de fusil : des rassemblemens tumultueux , des menaces,'^

des vociférations, le pillage des boutiques d'amm» riers^ tels étaient les exploits des agitateurs.

C'est ainsi qu'ils recrutaient les hommes les plus mal famés, et qu'ils faisaient leur propagande la pins active; c'est ainsi qu'avant de livrer bataille ils aocoutumaient les sectateurs aux mouvemens , aux émotions de la rue, de même que nos officiers instmoteurs apprennent les évolutions militaires aux nouvelles recrues avant de leur mettre le fnsîl à ta main.

Les meneurs et les écrivains de la faction s'exprimaient depuis six mois avec une exaltatkm Ah rieuse; la fécondité de leur génie s'épuisait à inTenter des accusations contre le gouvernement : Ton afi&rmait, à plusieurs reprises, que le roi £uttit passer des sommes considérables à Fétrangeri qn^ avait peur, qu'il songeait à fuir, etc. Quelques jours plus tard on soutient que le roi cherd» à négocier quarante millions hypothéqués sur les biens de la famille d'Orléans, et Ion ajoute : «C'est >» un moyen de mettre sa fortune à couvert; cela ;i^ prouve qu'on n'a aucune confiance dans Vave- » nir... Quand un général fait filer les fourgons sur » les derrières, c'est qu'il ne croit pas au gadn delà » bataille; alors le soldat perd courage à l'exemple » de son chef, le sauve qui peut ne tarde pas à se >* faire entendre : ce cri est celui des traîtres, m

Le gouvernement fait démentir cette calcMD* nie; mais qu'importe le démenti? on répète la

MÉMOiABS DE M. 6I5QUBT. IM

même dire, et I'od déclare qu'on est certain du fait.

Ce n'était pas seulement dans les réunions, dans les tavernes, dans quelques pamphlets^ qu'on faisait circuler de tels bruits; c'étaient les journaux, organes des partis , qui les publiaient, qui les affirmaient comme vrais.

En outre, l'on se rappelait que, pendant la terreur, les sanguinaires Hébert, Marat, et leiu*s imitateurs, avaient porté jusqu'au paroxisme l'exaspération de la populace en lui parlant des aristocrates conspirant d'intelligence avec l'étranger, afin de livrer nos places fortes, nos provinces, et de faire égorger les patriotes : on employa les mêmes argumens pour agir aussi sur l'imagination des crédules : chaque matin, les armées ennemies étaient prêtes à nous envahir, tandis que nos frontières dégarnies, nos forteresses démantelées, laissaient la France à leur merci. Les soldats de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse arrivaient à marches forcées sur le Rhin, et le juste-milieu conraervait à Paris le petit nombre de troupes disponibles pour servir d'auxiliaires à l'infâme police ^ traquer les amis de la liberté. La trahison était évidente, palpable; le gouvernement de Louis- Philippe n'était composé que de lâches, de traîtres, payés pour rétablir la branche ainée sur le trône; les patriotes ne pouvaient assez se presser d'en purger la France, etc.

192 MÉMOIRBS DE M. GISQUBT.

Je voudrais pouvoir appeler maniaques ou visionnaires les hommes qui tenaient un pareil laDgage^ mais ils méritent des épithétes plus sévères, car, j'en suis persuadé^ c'est avec connaissance de cause qu'ils débitaient et publiaient tant d'impostures.

A l'aide de ces excitations, ils parvinrent à porter jusqu'au délire la haine de leurs adeptes; mais il ne suffisait pas de leur inspirer un violent désir de vengeance contre le roi et les agens de l'autorit^ qui t(ms s'engraissaient des sueurs d'un peuple géni~ néreux et misérable; il fallait encore présenter œ gouvernement comme isolé au milieu de la natioDi comme prêt à se voir abandonné par l'armée, pair la garde nationale et par tous les hommes qui le servaient; et c'est à quoi nos folliculaires n'ont pis Inanqué pour donner confiance à leurs partisanSy pour leur persuader qu'un effort énei^que ferait disparaître toute cette clique de fripons et de lyftnv. Les écrivains de la faction l'avaient répété tant de fois, qu'ils finirent par croire eux-mêmes a la fai-^ blesse du pouvoir : nos régimens, travaillés par leurs doctrines pernicieuses, leur paraissaient im» bus de principes républicains; ils s'imaginaient que les soldats ne voudraient pas lutter contre le peo« pie pour soutenir le trône. Quant à la garde nationale^ on daignait à peine la compter pour quelque chose. On avouait qu'elle s'était toujours montrée fidèle à sa devise, que l'ordre public avait été bien

des fois maintenu ou rétabli par elle ; mais il s'agissait alors des émeutes : la milice citoyenne n'avait rencontré pour adversaires que des hommes désarmés ; il lui fallut peu de courage dans ces circonstances, puisqu'elle agissait en l'absence d'un danger sérieux; mais au premier coup de fusil, tous ces bourgeois devaient s'enfuir comme une nuée d'^oiseaux : nos Brutus traitaient avec un superbe dédain la population aisée delà capitale; ces propriétaires, ces négocians, ces épiciers, objets de leurs sarcasmes, n'étaient, à leur dire, bons que pour parader.

Lorsque tous ces moyens eurent produit leur effet, que le dévouement de la toiu^be fut certain, que l'irritation fut arrivée au diapason de la leur, les meneurs se décidèrent à la révolte. Leur détermination était prise, il ne fallait plus qu'une occasion favorable qui leur permît de réunir tous les républicains, d'ameuter la populace, et de profiter du concours des légitimistes. Le convoi du général Lamarque fut donc le signal et non la cause de Tinsurrection.

En attendantque cette circonstance ou toute autre vînt favoriser les vues des conspirateurs, ils ne craignaient pas d'exprimer hautement leur entière confiance dans le succès : j'ai déjà reproduit un article publié le 1'' juin, qui prouve jusqu'où allaient leur audace et leur espérance.

19&' MEMOIRES DB M. OISQUBT.

Avant cette date, la Tribune^ que je cite souveat parce que ce journal était, jusqu'à un cerêùn point, Vorgane officiel de la fraction la plus tîo^ lente du parti républicain et le réceptacle des outrages adressés au pouvoir, la Tribune j difi-je^ OMr tenait dans son numéro du 1 5 mai 1 832 les ligMB suivantes, dont la dernière, fort remarquable «n la rapprochant du 5 juin, semblait au rédacteur contenir une heureuse prophétie :

« L'on assure que le roi a déclaré ce soir, de la »> manière la plus positive, que, si M. Casimir Pé- » ricr succombait, il confierait à l'instant l'admis » nistration du pays à de nouvelles mains : d'où il » faut conclure que, si l'agonie de M. Périer do- » rait un mois, le provisoire ne cesserait pas binévo- » lement avant cette époque. // est probable pte ce » serait trop lard. »

Quelques semaines avant cette date, ta Gaxellê de France avait proposé une coalition parlementaire comme un excellent spécifique pour amener une solution. Elle citait les émeutes de Paris, les insur» rections de Lyon, de Grenoble et autres, où les républicains avaient toujours succombé, et prétendait y trouver la preuve de l'inutilité de ces tentatives.

Les luttes parlementaires semblaient préférables à la Gazette ; elle désirait donc la réunion de tous les partis pour anéantir le gouvernement par les voies légales.

MÉMOIRES DB M. «SQUBT. 195

Le rapprochement offert par la feuille légitimiste à la république avait encore, si je ne me trompe, une autre signification. Faisons la part de ménsigemens nécessaires pour ne pas donner au langage un caractère séditieux, et demandons-nous si la Gazette ne manifestait pas implicitement le vœu d'une alliance pour les choses coupables aussi bien que pour les choses légales.

Quand les factions se coalisent pour livrer des combats de tribune, elles sont naturellement disposées à faire aussi cause commune pour les combats de la rue.

En résumé, n'est-il pas permis de traduire de la manière suivante les paroles de la Gazette. c< Les ré- » publicains et les carlistes on tété battus sur tous les » points parce qu'ils agissaient isolément : unissons » nos forces, nous serons certains de la victoiie? »

La Tribune répond à la Gazette j et, sans repousser le projet d'une coalition dont l'existence, au moins tacite, s'est d'ailleurs bientôt révélée par des actes, elle profite de la circonstance pour prêcher la sainte insurrection que ses amis préparaient à Paris, et pour faire en attendant Téloge de l'émeute. Voici quelques-unes de ses phrases : u Quant à la p: euve » tirée des événemens de Lyon et de Grenoble, elle w n'établit qu'une chose, c'est que les insurrec- » tions des départemens sont sans résultat pour la » France.

196 MÉMOIRES DB M. GISQUSt.

y> Mais, qu'une de ces insurrections fût arrivée » à Paris , la Gazette peut être bien certaine que » tout serait fini à cette heure , et que M. Périer, » bien loin d'avoir dicté des ordres du jour ou des » proclamations insolentes, attendrait, peut-être )) sous les verroux , le jugement national réservé » aux ministres dont la violence fait tout le pouvoir.

» Les insurrections de Lyon et de GrenoUe » peuvent démontrer aux légitimistes que tous » leurs efforts pour remuer les passions dans les » provinces sont sans résultat immédiat.

» Par le poids seul de Paris, tout est retenu en M équilibre : c'est à Paris seulement que se font )) les révolutions ; car c'est là que rayonne le foyor >) dont la lumière se répand dans tous les points » de la France : toute émeute sérieuse, à Paris, a » produit un changement important.

)) MM. Guizot et de Broglie sont tombés à la » voix d'une émeute ; les fleurs de lis, au PalaÙH » Royal, ont été effacées à une pétition de l'émeute; M il n'y en a pas une qui n'ait porté ses fruits ! » celle même où M. le comte Lobau a mérité les » chevrons de pompier a inspiré à M. Périer une » magnifique protestation en faveur de la gloire » de la colonne et sa promesse de la statue.

» Que Vémeute se prolonge, se grossisse, det>imm9 )» insurrection , et vofus verrez le sort du juste^mi^ » lieu, etc. n

Comme on le voit , le journal révolutionnaire s'exprime avec peu de réticence ; il donne le mot d'ordre aux républicains, et dit aux carlistes : Ne remuez plus la province par vos intrigues ; ne bataillez plus dans les broussailles de la Vendée ; venez tous à Paris ; vous nous aiderez ; c'est là qu'il faut porter un coup décisif. En attendant la grande insurrection, secondez-nous autant que possible dans nos émeutes , au lieu de les critiquer : elles sont toutes utiles.

Les carlistes n'ont adopté qu'en partie ce plan de campagne ; ils n'ont pas voulu concentrer toutes les forces sur un point. Leur tactique consistait , au contraire, à soulever plusieurs localités à la fois; mais les deux factions n'en ont pas moins fait cause commune à Paris .

Le 29 mai, voulant réunir sous la bannière insurrectionnelle tous les mécontens, stimuler la bonne volonté des siens , blâmer indirectement leur hésitation, et leur promettre un immense concours d'auxiliaires, dont le nombre est évalué modestement à deux cent mille , la même feuille publie un long article sur les unions politiques, dans lequel je remarque les passages suivans :

« En France, nous sommes moins avancés; nous » sommes trop dispersés. Nous avons bien une » société des Amis du Peuple , une société Aide^toi, w plusieurs autres encore , beaucoup trop d'associa--

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» lions; mais toutes oes forces marchent sans ensem- » ble et sansunitë; aussi, en sommes-nous encan ré^ » duits aux émeutes, et dans les émeutes la cause du )} peuple est toujoiurs vaincue. Il est successivement » battu à Lyon, à Grenoble, àBourges, àFariS| àPoî*» n tiers , partout : la raison en est simple, c'est que » le peuple n'opère point de mouvetnent sinmltoiié. » Supposez qu'on ait un but arrêté, que Toa s'en- » tende, et qu'à un signal on agisse partout à h )) fois ; les résultats seraient assurément tout au* » très. Depuis deux ans qu'on laisse les départe- » mens de l'Ouest se traîner dans Tanarchie, si les » patriotes^ au lieu d'envoyer leurs écus à un goo- » vernement qui les gaspille , et qui ne sait leur M donner aucun appui , les avaient gardés pour fàm » des cotisations destinées à se procurer des ariMf 9 et à s'organiser, qu'on dise s'il serait question » de trouWes aujourd'hui !

» Tout cela, sans doute, ne pourrait se fiure M qu'en contravention à l'article 291 du Code pé- M nal de l'empire ; mais il n'y a qu'un mot à ré* M pondre : Celui qui a seul le droit de faire des » lois ne pourrait-il pas se mettre au-dessus des > mauvaises qu'on lui oppose ? Il ferait beau voir }^ parler d'un article 291 et de sommations préa- » labiés à des assemblées de deux cent mille kom^ » mes ! Toutes ces broutilles ne s'opposeni qu*mis » faibles, et l'article lui-même ne parle que de

1» réunions de plus de vingt personnes ; il n'a pa$ » prévu celles dont nous parlons. »

Lecteur y vous comprenez toute la portée de ces paroles, et la logique de nos réformateurs. Ne serez-vous pas surpris qu'à une date aussi rapprochée de l'époque actuelle, quelque publiciste ait pu donner impunément de tels conseils , faire de telles provocations à la révolte? Moi, j'explique cette hardiesse en rappelant que les républicains, se croyant à la veille d'un triomphe, jugeaient inutiles une certaine réserve et les précautions oratoires dans leur polémique.

Voilà de quelle manière les deux factions s'étaient mutuellement, et de longue main, excitées à la révolte ; voilà comme elles disposaient leurs combattans à une action générale. Leur accord s'est révélé dans ces ciixîonstances par la simultanéité de leurs efforts en Vendée et à Paris. Si les preuves morales que j'en ai produites ne suffisaient pas, on trouvera par la suite des documens qui me paraissent devoir porter la conviction dans tous les esprits.

Peut-être me reprochera-4-on d'avoir trop longuement expliqué les incidens qui établissent la préméditation. Je répondrai que, cependant , je . B^en ai pas cité la centième partie, et que mes dé-^ ▼eloppemens tendent à réfuter d'avance les accusations dirigées contre la police ; car, il faut bien

aOO MÉMOIRES DE M. GISQUET.

qu'on le sache, les républicains ont eu l'effronterie de soutenir que la révolte de juin était un événement fortuit dans lequel la police avait joué le rôle de provocateur. Cette grossière calomnie fut reproduite cent fois dans leurs publications et dans leur défense orale.

Reprenons maintenant les faits postérieurs au 2 juin.

J'ai dit que, ce même jour, les républicains ayant acquis la douloureuse assurance de la mort prochaine du général Lamarque, ajournèrent l'insurrection jusqu'à l'époque de ses obsèques; ils n''attendirent pas long-temps.

Dès le 3 juin , les parens de l'illustre général font annoncer son décès , et préviennent les amis du défunt que le convoi aura lieu le 5, qu'on se réunira à la maison mortuaire, rue Saint-Honoré, n^ 3GS, à dix heures du matin, ajoutant que, d'après le vœu formellement exprimé par le générai d*élre inhumé au milieu de sa famille, le corps sera conduit directement à la barrière, pour de là être dirigé vers sa dernière demeure.

Le 4 juin, les organisateurs de la révolte font convoquer tous les réfugiés présens à Paris, avec injonction de se réunir rue Taranne, et les élèves des deux écoles, avec indication de la place de l'Odéon comme point de rassemblement ; la société des Amis du peuple avait choisi la place du Lou-

vre, les condamnés pour causes politiques la place de la Madeleine, et l'artillerie parisienne la place du Palais-Royal.

De ces divers points, les personnes ainsi convoquées par des officieux étaient invitées à marcher à la suite du convoi.

Il n'est pas inutile de faire observer que l'artillerie de la garde nationale parisienne était dissoute depuis long-temps; mais un bon nombre des hommes qui la composaient, animés de sentimens hostiles, parurent en uniforme, avec armes, au convoi du général Lamarque.

Pendant cette joiu^née du 4 juin, un sieur 0 Reilly, chef de la société des Réclamans de juillet, fait remettre six mille pierres à fusil, six cent cinquante épinglettes , et trente-six douzaines de cocardes républicaines , pour être distribuées aux combattans ; il donne des instructions à ses hommes pour le lendemain, les forme en décurieS| centuries et légions de cinq cents, désigne les cornmandans, fait tous les préparatifs accessoires, et, le lendemain^ il parait à la tête de sa phalange, porteur d'un drapeau rouge.

En même temps un sieur Thielment, chef de la société Gauloise, également organisée en décuries, centuries et légions , prenait des dispositions analogues.

La société Aide-toi, celle des Réclamans de juil-

SMS MÉMOIKES DE M. GISQUBT.

let, celle de l'Union, dont Victor Escousse, jeune poète, mort d'une manière si tragique, était membre, celle établie pour l'instruction libre et gr»* tuite du peuple, fournirent aussi leur contingent.

En outre, on recruta dans les comptoirs, dam les chantiers, dans les ateliers, tous les hommes de bonne volonté.

Fuis, dans la soirée du même jour, les moteurs principaux réglèrent définitivement le programme du lendemain ; on convint de se munir de pistolets et de poignards ; on rédigea des pamphlets pour être répandus dans le peuple ; on indiqua les points qu'il faudrait d'abord attaquer pour se procurer des armes ; on assigna un poste à chiqae affidé; on prévit tout ; on combina tout, jusqu'aux moindres détails ; on discuta la possibilité d'en^ voyer une .bande d'hommes déterminés pour attaquer le château de Saint-Cloud^ résidence alors dû la famille royale ; enfin, on arrêta le projet de trana* itérer le corps du général Lamarque au Panthéon^ malgré les remontrances et les refus de sa famillei dont la douleur s'augmentait par la prévision des désordres. C'était dans la pensée des conjurés un moyen infaillible d'amener le conflit, unique objaC de leurs préparatifs. 11 fut décidé que le signal de l'attaque serait le cri : Au Panthéon !

De leur côté, les carlistes avaient donné l'ordre

à leurs hommes de suivre et d'aider tous les mouvemens républicains.

Informé de ces préparatifs dans la soirée du 4 juin, après m'être concerté avec le ministre de l'intérieur^ je donnai des instructions pour que les régimens en garnison à Paris et dans la banlieue fussent consignés et prêts à marcher au premier signal.

Deux bataillons étaient commandés pour escorter le convoi.

Toute la garde municipale, placée immédiatement sous mes ordres, fut appelée à occuper différentes localités qui semblaient les plus menacées, notamment les rues qui, du pont d'Âusterlitz, conduisent au Panthéon : la consigne donnée à tous les détachemens était d'empêcher le trouble dans le cortège, de lui faire suivre sans déviation Fitinéraire indiqué, et surtout de s'opposer à ce qu'aparés avoir traversé le pont d'Âusterlitz y il quittât la ligne des boulevards. Je savais que telle était l'intention des perturbateurs, qu'ils voulaient absolument traîner le corbillard au Pantliéon. D'après toutes les apparences, le combat devait commencer aux environs du Jardin des Plantes, dans les rues parallèles. C'était là qu'une voiture attendait le cercueil du jg;énéral Lamarque pour le conduire à Montrde-Marsan. Il n'était pas douteux que les conspirateurs ne donnassent le signal de la ré-

volte au moment où le cercueil serait enlevé du corbillard pour être placé dans la voiture de voyage.

Dans cette prévision, je fis stationner sur ce point de forts détachemens de garde municipale, sous le commandement du lieutenant-colonel Dulac,homme de cœur, en qui j'avais une entière confiance, et qui maintenant est colonel de la première légion de gendarmerie : il importait que le premier exploit des révoltés ne fût pas un échec pour la troupe.

Quant aux inspecteurs de police et sergens de ville, ils eurent ordre de s'établir dans toutes les rues latérales du boulevard et dans celles rapprochées de la place Vendôme, avec mission d'arrêter la circulation des voitures lors du passage du cqih voi, pour qu'il ne rencontrât aucun obstacle dans sa marche.

Un piquet de gardes municipaux et de sergens de ville fut conservé à la préfecture de police, pnte à se rendre partout où les événemens réclameraient leur présence.

De son côté^ M. le maréchal Lobau, informé ptr le ministre de l'intérieur et par moi de la sitoatioa des choses , prenait à l'avance des mesures pour qu'une partie de la garde nationale fût prête à rfpondre à son appel, si les circonstances Texigeaient.

Toutes choses se trouvant ainsi disposées , j'tltendais la journée du 5 sans inquiétude sur le ré-

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sultat de la lutte, et doutant encore de la persévérance des factieux dans l'exécution de leur projet. Je pensais , et beaucoup de personnes plus expérimentées que moi pensaient aussi que les ennemis de l'ordre hésiteraient à passer le Rubicon; qu'au moment décisif, la bonne contenance de la troupe, de la garde nationale et la réprobation du public pourraient les intimider; il en a été autrement : le concours immense de curieux qui suivaient le convoi fit croire aux républicains que la population toute entière était prête à les seconder.

Le 5 juin de grand matin, les positions indiquées à mes agens et à la garde municipale étaient occupées par eux ; ils faisaient partout observer avec modération les consignes que j'avais données. Les deux bataillons de troupe de ligne commandés pour l'escorte étaient sous les armes, et le reste de la garnison attendait dans les casernes les ordres des chefs militaires.

A neuf heures , les abords de la maison mor^ tuaire se trouvaient déjà obstrués par la foule ; à dix heures , les différentes parties du cortège encombraient la rue Saint-Honoré , la rue de Rivoli, le place de la Concorde et la rue Royale. Alors des impatiens, comme il y en a toujours dans les factionsy commencèrent sur ces points des actes d'hostilité contre les sergens de ville qui passaient inoffensifs ; plusieurs furent maltraités, et n'eurent que

a06 MÉMOIRES BB M. eiSQUST.

le temps de se réfugier dans le jardin des

dont on ferma aussitôt les grilles. Déjà des cm de

vive la république l se faisaient entendre.

Le convoi se met péniblement en marche. Airifrf à la hauteur de la place Vendôme, les perturbie* teurs le détournent de vive force de ritinéraire fixé^ pour faire faire au char funèbre le tour de la c^ lonne : on ne s'oppose pas à leur dessein, afin de ne point exciter une collision pour une cause futile.

Vers le milieu du boulevard Montmartre ils détellent les chevaux, et une soixantaine d'hommei mal vêtus se mettent à traîner le char. Cet incident nécessita un temps d'aixêt pour atteler les enthaiK siastes, dont fort peu, sans doute, avaient connu le général Lamarque ; il en résulta aussi un conuncaiH cément de désordre, de confusion dans le convoi^ parce que les attroupemens à la suite continuaient à marcher, tandis que la tète du cortège était ti^ rêtée.

Dès lors aussi les sei^ens de ville placés dans les rues latérales sont attaqués , assommés dès qu'ils sont aperçus; on les poursuit avec acharnem^ily et beaucoup ne doivent la vie qu'à l'interventioa d'honnêtes citoyens qui les protègent. Cesagens ne se trouvaient que deux ou trois sur chaque poialy ai conséquenunent hors d'état de se défendre caa» tre des bandes de furieux. Cependant leur présenoi était utile à ceux4à même qui les attaquaient, puis-

qu'elle avait uniquement pour but d'arrêter la cir-* culation des voitures, dont le passage sur les boulevards eût augmenté les embarras du cortège. A chaque instant ces pauvres sergens de ville arrivaient à la préfecture dans un état pitoyable , les vétemens en lambeaux , pour rendre compte des scènes dont ils venaient d'être les témoins.

Au boulevard Saint-Antoine , un attroupement de cinq à six cents individus à figures sinistres , ayant pour la plupart les manches retroussées, ar*mes de gros bâtons, déboucha de ces quartiers, et se fit faire brutalement une place dans la foule; ils s'établirent entre les pelotons d'artillerie de la garde nationale et la colonne des réfugiés. Ai-je besoin d'ajouter que des cris séditieux, des menaces, des provocations de tout genre se faisaient entendre sur toute la ligne occupée par le convoi?

On arrive à la place de la Bastille; là des discussions s'élèvent entre les assistans : les uns veulent qu'on s'y arrête pour prononcer des discours ; les autres ne veulent faire aucune halte. Ceux-ci l'emportent pour cette fois ; mais au bout du boulevard Bourdon, devant le pont du canal qui fait face aux greniers d'abondance, l'exaltation des conspirateurs éclate; des paroles incendiaires, des cris de révolte, des noms proclamés , des noms abolis, des bonnetsde liberté, des accolades, enfinlemotd'ordre convenu : Au Pantliéon! décidèrent le mouvement.

208 MÉHOIBES DE M. GISQUET.

Le corbillard, toujours traîné à bras d'hommes, s'arrête en tète du pont d'Austerlitz. M. Lepelletîer, ami du défunt, lit une notice chronologique; d'autres orateurs lui succèdent; plusieurs y prononcent des discours incendiaires : les réfugiés s'^ prochent du cercueil et le couvrent de leurs diverses bannières.

Le convoi présentait alors l'aspect le plus affligeant ; tout était en confusion dans cette foule innombrable, resserrée entre les fossés de la Bastille et les greniers d'abondance; c'était un véritable tohu bohu, où l'exaltation des républicains de bas étage se manifestait par d'aOreuses vociférations.

Dès les premiers actes coupables conunis le matin, j'avais prévu les événemens de la journée, et, voulant prêter main-forte à la garde municipale qui attendait auprès du Jardin des Plantes, et aux divers détachemens chargés de suivre le convoi, j'ah vais prié le colonel du 6* de dragons , caserne prés le quai des Célestins, d'envoyer deux cents hommes au pont d'Austerlitz.

Cette troupe, parvenue sur ce point , se trouve en présence d'une foule innombrable ; elle fait halte pour ne pas augmenter le désordre effroyable qu'elle avait sous les yeux.

En ce moment on entoure le général Lafayetie, on l'emporte; il est contraint plutôt qu'invité à monter dans un fiacre; on veut le conduire à Vl

tel-de-Ville pour y proclamer la république; des hommes déguenillés détellent les chevaux. et traînent la voiture. Les dragons s'écartent pour laisser passer le fiacre dans lequel l'illustre Lafayette montrait une contenance embarrassée; l'ami de Washington était peu flatté sans doute d'une ovation offerte dans une pareille circonstance et par de tels patriotes ; mais heureusement les obstacles matériels ou la résistance du généralne permirent pas à ses malencontreux admirateuis de l'établir à l'Hôtel-de-Ville ; ils furent obligés de traverser Paris, traînant leur précieux fardeau jusqu'à la rue d' Anjou-Sain t-Honoré, où M. Lafayette put enfin se débarrasser de son attelage.

A peine avait-il quitté le boulevard Bourdon, que trois ou quatre misérables dont je n'ai jamais pu connaître les noms discutèrent le projet de .le jeter à la rivière, et d'attribuer à la police l'exécution de ce crime.

Cette exécrable combinaison ne manquait pas d'habileté : les scélérats qui l'avaient formée comprenaient bien toute la portée de la commotion électrique qu'elle eût produite sur les cent mille individus alors entassés près du théâtre de Tévénement.

Supposons que le crime eût été consommé ; les hommes les plus indifférens n'auraient-ils pas, dans leur indignation, fait cause commune avec les factieux pour venger l'illustre victime? Le courage ^

iM lliMOIRES DE M. OISQUIT.

la colère^ la rage des consprateurs ne les euss^D^ ils pas rendus capables de tout? Le personnel de ta police, tout agent de la force publique n'eût-il pn été impitoyablement massacré? N'eut-on pas renda le gouvernement responsable, aux yeux des mafiiet égarées, de l'assassinat attribué à mes agens ? Croîton que le nombre des révoltés n eût pas été déco* plé? Croit-on que les gardes nationaux eussent voulu combattre pour défendre le pouvoir, et que la troupe elle-même, abandonnée par la milice àf loyenne , eût montré le même zèle , le même dévouement, la même résolution? Que de malheurs, que de sang répandu, avant que la vérité ait pu se faire jour ! Comment d'ailleurs détromper le peuple au milieu d'une conflagration générale? La calonmie, qui fait tant de victimes, qui fait c(Hmiieltre tant d'iniquités, aurait-elle jamais eu des conséquences aussi effroyables? Le départ forcé du général, par suite d'un autre plan des factieux, ne permit pas d'accomplir le projet dont il s'agit.

Fendant que ceci se passait, beaucoup d'autres incidens se déroulaient à la fois au milieu de Té* norme cohue. Après que les amis, les anciens collé* gués du d éf unt lui eurent adressé un dernier adieu; après le s discours prononcés et l'hommage reûdu par les réfugiés aux mânes du général Lamarqw^ le char funèbre reprit sa marche et traversa le pont d'Austerlitz.

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En cet instant un jeune homme, le nommé Peynm, arrive dans la foule, monté sur un cheval, et porteur d'un drapeau rouge sur lequel sont écrits ^1 gros caractères les mots : Liberté eu la morê t Un autre drapeau rouge, surmonté d'un bonnet de même couleur, apparaît également; une barricade se forme à la hâte pour arrêter la cavalerie ; et des hommes cachés derrière une cloison en planches qui entoure un terrain attenant au grenier d'abon« dance, dirigent des coups de fusil ou des coups de pistolet sur les dragons, qui, on l'a déjà vu, avaient fait halte à l'extrémité du quai des Célestins; qu^ ques-uns sont tués, d'autres blessés; les militaires se disposent à riposter ; mais des citoyens honora:* blés et courageux, au nombre desquels on m'a cité MM. Larabit, Dufour, Devauchelle et Soubiranne, s'interposent entre les dragons et les insurgés, adressent à ces derniers des exhortations chaleureuses, et parviennent, après de longs efforts, à faire cesser le feu des agresseurs. Quant à la troupe, elle n*a pas alors brûlé une amorce.

Cependant le colonel du 6* de dragons, ayant eu connaissance de l'attaque dirigée contre ses soldats, quitte la caserne avec tout le reste de son brave régiment pour aller dégager les deux escadrons. En parcourant une rue pour déboucher près des fossés de la Bastille, ils sont assaillis par des coups de pierres, des coups de feu : le colonel et son lieuter

nant-colonel sont blessés; le commandant ChoUet est atteint mortellement, ainsi que plusieurs soldats. La colonne parvient au boulevard, fait une charge sans tirer, sans frapper personne, s'arrêCant toutes les fois que les dragons trouvent devant eux des gardes nationaux, et réussit à dégager un peu cette localité. La foule se retire vers la rue Contrescarpe et dans les rues voisines.

Une scène non moins dramatique se passait de l'autre côté du pont d'Austerlitz, en face de la grille du Jardin des Fiantes, où le corbillai^d, toujours <:onduit à bras d'hommes, était enûn arrivé.

Conformément à leur projet, les révoltés veulent suivre la direction qui conduit au Panthéon. La garde municipale, chargée de s'y opposer, est virement attaquée à coups de pierres et d'armes à ieu : le lieutenant-colonel Dulac est blessé et renversé de cheval; le capitaine Turpin est tué; des sous-officiers et de simples gardes sont ^;alement mis hors de combat. Néanmoins, cette brave troupe repousse et disperse les agresseurs, fait placer le cercueil sur la voiture de voyage, et fournit une escorte qui l'accompagne jusqu'à la barrière, où la dépouille du général Lamarque ces«a d'être profanée par les factieux.

C'était un grand avantage remporté sur eux; mais la garde municipale, en arrachant de leurs mains le cercueil qui fut le prétexte de la révolte,

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n'avait pas découragé les insurgés. Forcés d'abandonner une de leurs combinaisons, ils se bâtèrent de réaliser les autres.

Une bande court attaquer la caserne des vétérans située près le Jardin des Plantes : elle ne rencontre qu'une faible opposition, et s'empare des armes qui s'y trouvent. Un autre attroupement, qui fut bientôt secondé par celle-ci, s'empare de la poudrière après une lutte inégale avec le faible poste de quinze hommes qui la défendait. Une certaine quantité de barils de poudre est à l'instant enlevée de ce dépôt et livrée aux divers détachemens d'insurgés.

Le commissaire de police du quartier Saint-Victor, M. Primorin-IIartmann, se rendit à la poudrière dès qu'il sut qu'on l'attaquait. Il tenta quelques efforts inspirés par son zèle; mais les révoltés l'accablèrent de coups et le foulèrent sous leurs pieds. Quelques personnes dont il était connu le portèrent à son domicile dans un état fort grave ; un médecin le saigna de suite, et cette précaution devint doublement salutaire, car des bandits arrivèrent peu d'instans après pour l'achever. Une femme attachée à son service et les habitans de la maison déclarèrent que ce magistrat était mort, que leurs amis l'avaient déjà assassiné, et, pour les en convaincre, on leur montra un vase rempli de son sang.

Après ces divers exploits, la même bande se répandit dans le faubourg Saint-Marceau, poussant des cris affreux, appelant aux armes les républicains, la populace, et dressant des barricades.

A la place Maubert, le poste de garde municipale est assailli ; les«dix hommes qui le compo6«[it résistent ; trois d'entre eux sont mis hors de conn bat : cependant ils conservent le poste confié à leur coiu'age sur ce point. Le conamandant Wolbert, appartenant au même corps, reçoit une balle qui lui fracasse Fépaule.

Des événemens d'une importance encore plus majeure se passent en même temps sur la rive droite de la Seine. Les insurgés se rendent maîtres de l'Arsenal et des petits postes occupés par la troupe de ligne dans le Marais. Ils attaquent et prennent la mairie du huitième arrondissement à la place Royale, s'étendent rapidement dans ces <|iiartiers, où ils élèvent des barricades, tandis qu'une partie des leurs engageait une fusillade avec les douze gardes municipaux occupant un poste à la place Sain1>- Antoine : deux de ces miLîtaires sont tués , trois blessés ; les autres se défendent jusqu'à la nuit. Une troupe de factieux dévalise en ce mo^ ment une fabrique d'armes, rue Popincourt^ d'où die emporte quinze cents fusils; une autre parcourt les boulevards, enlève le poste de la Galiotei. celui du Château^d'Eau, et vient dans le quartî^

MÉMOIRES DE M. GISQUBT. 215

Saint-Martin former de nombreuses barricades. D'autres prennent la caserne des sapeurs -pompiers, rue Culture-Sainle-Calherine ^, se répandent

' M. le colonel Paulin, commandant les sapeurs-pompiers, vint luimême, eitrémement affligé, m'annoncer cette nouvelle ; il était à peu près six heures du soir. Je lui demandai si ses hommes s'étaient bien défendus; il me répondit avec embarras qu'ils n'avaient fait aucune fésistance; qu'ils étaient vingt ou vingt-cinq; qu'ils s'étaient vus entourés par deux cents insurgés. —Mais, lui répliquai-je vivement, vingt ou vingt-cinq hommes, enfermés dans un bâtiment, peuvent très-bien se défendre contre un attroupement de deux cents émeutiers, qui, pour la plupart, sont des gamins fort mal armés. J'ajoutai quelques réflexions inspirées par un mécontentement que je ne cherchais pas i dissimuler. Elles augmentèrent la douleur du colonel Paulin, et l'obligèrent à m'avoucr que les sapeurs-pompiers restés à la caserne avaient démonté et caché les fusils aussi t<^t qu'ils eurent le pressentiment d'être attaqués. Cette pc^caution avait du moins eu l'avantage de soustraire les armes aux recherches des factieux ; c'est ce que le colonel me fit observer. A ces mots, je ne pus contenir mon humeur : — Corn* ment, colonel ! la crainte d'être attaqués décide vos soldats à démonter tt cicber leurs armes ! mais c'est honteux I mais c'est un acte cou* fâble I mais c'est presque faire cause commune avec la révolte I et€.>— Le colonel me répliqua : — Votre mécontentement est bien naturel» Bonsieur le préfet, et je suis aussi péniblement ému que vous-même; eependaiit, veuillei réfléchir que les sapeurs-pompiers n'ont jamais M ifrimilés à la troupe, qu'ils ne sont pas des hommes politiques ; qu'As ont une tâche spéciale, exclusive, dont ils s'acquittent arec zèle, et q«e, même dans las jonmées de juillet, le pouroir ne les a pas fhil iMttre contre la population. Ces réflexions ne sont pas de moi, mon-* sieur le préfet, je ne suis que l'écho de celles qui m'ont sourent été idtes, et je les reproduis uniquement pour atténuer le tort dont TOllf mm plaigne! ; mais si tous m'autorisez à donner des ordres i mes liomiiiei dansmn seM diMmit, tous Terrei que nous saurons riTallser 4a dérouemeot et de résolution arec la garde municipale.

— Non seulement je tous donne cette autorisation, lui dis-je, mail

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dans toutes les rues des quartiers des Arcis, des Lombards, dans les Halles; barricadent les rues Montorgueil, Montmartre, du Cadran, et toutes celles aboutissantes ; se retranchent fortement sur ces points ; occupent en grand nombre le passage du Saumon; enlèvent le poste établi à l'angle de la Banque de France, sur la rue Neuve-des-Petits- Champs ; puis, veulent désarmer le poste de garde nationale aux Petits-Pères. Les gardes nationaux résistent ; on parlemente avec eux pour éviter les chances et les longueurs d'une lutte contre trente à quarante citoyens décidés à se défendre. Mais bientôt une colonne de troupe se présente, reprend le poste de la Banque, et fait fuir les révoltés, qui

je vous recommande de la considérer comme une consigne fonnellie. Dans des circonstances comme celle-ci, le service spécial dont les sapeurs-pompiers sont chargés n'est plus que d'un intérêt secondaire; n'oubliez pas, d'ailleurs, qu'ils sont militaires , qu'ils appartiennoit à l'armée, et qu'ainsi leur devoir est de défendre le gouvememeDl. Au surplus, la sédition menace encore plus la ville de Paru que le trône; car elle ne peut détruire la royauté de juillet, tandis qu'dte peut fort bien porter un grave préjudice aux habitans de la capitale: •r ce sont eux qui paient le corps placé sous vos ordres» eomme ili paient la garde municipale, et quand les citoyens, les pères de fîuiiiUe^ Yont se battre pour défendre les lois, il serait injuste et honteux d'en dispenser vos soldats. Courez donc reprendre votre caserne, laites remonter tous vos fùsilSy et attaquez les insurgés partout où vous lei rencontrerez. De plus» envoyez-moi un piquet de vos pompiers pou garder la Préfecture et remplacer les gardes municipaux, exténués de fatigue.— Le colonel Paulin partit fort joyeux, et exécuta pouctuellenent mes ordres.

Tont se cacher derrière les barricades de la me Montmartre.

Les mes étroites de la Cité sont, en un clin-d'œil, obstruées par des barricades ; on en voit qui s'élèvent rue Planche-Mibray et dans tous les environs de la place du Châtelet,

Enfin, une bande de pillards, de contrebandiers, va mettre le feu à quelques barrières et désarmer les militaires qui les défendent.

Ces succès faciles étaient obtenus presque simultanément par les insurgés : en moins de deux heures, ils occupaient la moitié de Paris ; ils avaient pris plus cJe quatre mille fusils et des munitions en grande quantité, soit dans les casernes et corps-degarde désarmés par eux, soit dans le pillage des boutiques d'armuriers; de plus, ils empêchaient la réunion de la garde nationale, tuaient les tambours qui battaient le rappel, ou, au moins, les chassaient, crevaient leurs caisses, et tiraient sur les gardes nationaux qui sortaient de leurs domiciles : les quatrième, cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième et douzième arrondissemens eurent ainsi ï>eaucoup de peine à réunir leurs légions.

Les insurgés attaquèrent aussi l'hôtel des Postes, rue J.-J» Aousseau, mais ne purent s'en rendre maîtres. Un commissaire de police, M. Gournayd'Amouville, traversait alors la rue Montmartre

pour se jK)rler sur le point menace, lorsqu^uncoup de fusil le tua. De nombreux avis m'cHit donné fai conviction qu'un sieur Wachaez, alors boulanger, rue Montmartre, n** 40, était l'auteur de ce criaie; cependant je dois dire qu'il fut acquitté par k conseil de guerre, ce qui ne m'empêche pas dect»- Berver la même opinion.

Il me faut rappeler aussi un autre fait biea dott* loureux : un pauvre jeune homme, employé de l'administi^ation des Postes, s'était placé à sa croisée et tirait sur les factieux ; la troupe arrive, die croit que le bon citoyen veut tirer sur elle, et, dèa qu'il reparait à sa fenêtre, il est frappé d'une balie qui le mutile horriblement.

Si Ton était surpris du peu de résistance opposée jusqu'à ce moment à la révolte, on voudra bien réfléchir que Uîs événemens se succédaient avec une extrême rapidité; que tous ceux dont j ai présenté le tableau sommaire se sont accomplis en moins de deux heures, et qu'il fallut à Taulorité militaire tout ce délai pour transmettre des ordres aux régimens de la garnison, les faire venir an Carrousel, et, de là, les diriger sur les divers points envahis par les insurgés : tout autre plan de défense et d'attaque eût offert de graves inccmvéniens, parce que l'on ignorait encore jusqu'oè l'insurrection s'étendrait, quelles forces elle déploierait, quels progrès elle pouvait faire. Dans-

une telle situation, si l'on eût fait marcher les troupes directement de leurs casernes sur les quartiers dont on apprenait roccupation par la révolte, on eût exposé les soldats à se voir entourés et assaillis, presque sans défense possible, au milieu de rues étroites et tortueuses; de plus, il eût été bien difficile, en ce cas, de mettre de l'ensemble dans les opérations, et peut-être aurait-on fatigué la troupe à parcourir inutilement des localités où les factieux ne se trouvaient plus, tandis qu'un danger pressant se serait manifesté sur d'autres points.

Puisqu'il fallait livrer bataille, la première chose à connaître, c'était le terrain occupti par l'ennemi; et puisque le succès pouvait dépendre de l'ensem- Ue, de la silmutanéité des manœuvres, il fallait que toutes les forces reçussent une même impulsion, fussent dans la même main, et qu'une seule volonté les fît mouvoir.

C'est aussi la marche qu'on adopta : M. le ma-« léehal Lobau eut le commandement supérieur de toutes les troupes, comme il avait déjà celui de la garde nationale. Sans perdre une minute, il con- ¥oqiia celle-ci, et appela au Carrousel plusieurs régimens pour être en mesure d'agir ; il fit yenir aussi les régimens casernes dans la banlieue, les* qaels arrivèrent pendant la nuit.

Bientôt une partie des légions de la milice ci* toyenne et la totalité de la troupe de ligne sont

SOUS les armes. Alors commence avec ensemble une série d'opérations contre les insurgés; mais avant de les retracer, j'ai à raconter un épisode de cette journée.

Après avoir successivement transmis au minisr tre de l'intérieur la connaissance de ce qui se passait depuis le matin, je reçus de sa part l'invitation de me rendre à l'état-major général, chez M. le maréchal Lobau : il était quatre heures.

J'arrivai promptement à ce rendez-vous : je trouvai, déjà réunis dans une salle de l'état-major, MM. le maréchal Lobau ; le maréchal Soult, imnistre de la guerre, qui paraissait fort soucieux; M. d'Argout, sortant à peine de maladie, et qui, néanmoins, faisait bonne contenance, montrant ce caractère résolu qu'il eut toujours , ainsi que M. Thiers, dans les momens les plus difficiles; M. de Montalivet, ministre de Fintérieur; M. de Rigny; MM. les généraux Pajol, Darriule, Jacqueminot, et plusieurs autres personnes dont les noms m'échappent.

Quelques courtes explications données par M. de Montalivet et par moi firent connaître la situation de Paris ; on discuta un moment sur les mesures à prendre : on s'entendait assez mal. Les plus pressés de parler sur la question militaire n'étaient pas ceux qui l'avaient le mieux étudiée : au nombre des avis exprimés légèrement, j'entendis de-

MÉMOIRES DE M. GISQUET. 2il

mander s'il ne conviendi^ait pas de rappeler les troupes, de les niasser au Champ-de-iNIars. L'auteur de cette étrange propf)sition ne fut pas, sans doute, le dernier à reconnaître ce qu'elle avait d'insolite : il insista peu. Cependant, je crus devoir la repousser avec chaleur, en faisant remarquer que ce serait livrer la capitale aux insurgés, obliger le gouvernement à s'en éloigner, empêcher la garde nationale de se rassembler, abandonner tout au pillage, décupler les forces des ennemis, réduire les nôtres des trois quarts, donner enfin à la révolte une victoire complète, sans même l'avoir combattue. J'ajoutai que, pour regagner ensuite le terrain perdu, les positions quittées volontairement, il faudrait plus d'efforts et dix fois plus de temps qu'il n'en fallait, dans la position actuelle,

poinr anéantir l'insurrection Tout le monde

comprit le danger d'un tel projet : on ne s'y arrêta pas davantage.

Une demi-heure se passa de la sorte en débats inutiles. Alors le maréchal Lobau, jusque là silencieux, fit comprendre en peu de mots que ses dispositions étaient faites^ qu'il valait mieux agir que délibérer, et qu'il se chargeait du soin d'ordonner les mesures convenables. Sur ce, chacun retourna à son poste.

En rentrant à la Préfectmre de police , j'y vis rassemblés quelques sergens de ville et plusieurs

322 MÉMOIRES DE M. GISQUBT.

détachemens de garde municipale. Ces braves geoB se proposèrent de suite pour enlever et détranre les barricades établies dans la plupart des mes île la Cité, jusque sur le quai aux Fleurs. Us partirent immédiatement, et en moins d'une heure ils ayaient déblayé ces quartiers, ainsi que les localités au sud de THôtel-Dieu jusqu'à la place Maubert. AprâB cette expédition, un oflicier de la garde municipale, dont je regrette beaucoup de ne pas me rappdo* le nom, vint me dire : c< Monsieur le préfet, j'ai trente » hommes disponibles; voulez-vous que j'aille cW- » barrasser les abords de la place du Châtelet, la » rue Planche-Mibray et la rue des Arcis, où les in- » surgés ont formé de grandes barricades? — Mm^ » lui répondis-je, votre détachement est bien ùdbk; » vos hommes ne sont-ils pas d'ailleurs fatigués? » n'ont-ils pas déjà beaucoup souffert ? — Oiri| » monsieur le préfet, cinq ou six de nos camarades » viennent d'être mis hors de combat; mais je croîs » qu'il est important de chasser les insurgés des » points que je vous signale, pour que la circulft» » tion des quais ne soit pas interrompue; si vous » le permettez, je m'en chargerai. — Eh bien ! soît; » essavez : votre détermination aura dans tous les » cas l'avantage de nous éclairer sur la situation » de ce quartier. »

Le brave officier courut avec son détachement, repoussa les révoltés, détruisit sept à huit barri-

HÉMOimSS DE M. 6ISQUET. SU

cades dans les rues désignées, pénétra par celle des Ârcis jusqu'auprès de Saint-Merri; mais là il se y\t en présence de forces trop supérieures. Cependant sa petite troupe engage une Tive fusillade : elle épuise toutes ses cartouches ; on fait feu sur elle de plusieurs maisons à la fois; elle est entourée d'ennemis : la retraite devient une nécessité. Le détachement avait trois hommes tués et six blessés.

De leur côté, la troupe de ligne et la garde nationale agissaient avec vigueur et refoulaient partout les anarchistes. A neuf heures du soir, toute la rive gauche de la Seine et les quartiers excentriques étaient débarrassés de leur présence; mais une grande partie de la ville comprise entre les boulevards et la Seine, depuis la rue Montmartre jusqu'à la moitié du faubourg Saint-Antoine, se trouvait encore en leur pouvoir.

A la nouvelle des événemens, le roi avait quitté la résidence de Saint-Cloud. Il venait d'arriver aux Tuileries lorsque je m'y présentai, vers neuf heures du soir, pour parler au ministre de l'intérieur, qui était en ce moment , ainsi que tous ses collègues^ auprès de sa majesté. Le roi, en m'apercevant ^ m'adressa la parole en ces termes : (c Monsieur Gi^ D quet, vous venez d'avoir une journée bien pé- M nible : tachez de vous reposer un peu; demaia }} les choses iront mieux. »

Le roi descendit ensuite sur la place du Carrour?

224h MEMOIRES DE M. GISQCET.

sel, parcourut les rangs des gardes nationaux et de plusieurs iHÎgimens, fut accueilli avec enthousiasme, ranima ou fortifia la confiance de tout le monde, et donna Tespoir d'une prompte et favorable issue.

On employa le reste de la soirée à resserrer davantage les insurgés, et à préparer les moyens de les attaquer de toutes parts le lendemain de trèsbonne heure. Vers minuit, ils avaient concentré leurs forces principales sur trois points ; savoir : 1 ^ les rues Montmartre, Montorgueil et toutes celles transversales, depuis la rue du Cadran jusqu'au marché des Innocens; 2** l'église, le cloître Saint- Merrietles environs; S"" l'entrée du faubourg Saint- Antoine.

Déjà leurs rangs s'étaient beaucoup aflaiblis par la désertion : tous les hommes qui avaient pris part au soulèvement par une sorte d'instinct d'imitation, ceux qu'avait guidés l'espoir du pillage, et le nombre plus considérable de ceux qui croyaient la population et même la troupe disposées à les appuyer, s'étaient retirés quand ils avaient vu la froideur, la désapprobation du public, et le zèle de la garde nationale à répondre, malgré les dangers, à l'appel de ses chefs. Us comprenaient qu'abandonnés à eux-mêmes , leur perte devenait infaillible. Que leur importait d'avoir traversé et occupé momentanément la moitié de Pai is ? Ce n'était pas là

un progrés réel, puisque la masse des citoyens et des ouvriers ne s'était pas jointe à eux , puisque leurs forces ne s'étaient pas accrues. Ils comprenaient qu'une révolution ne peut se faire qu'avec le secours des masses, comme en juillet. Mais du moment que la population est favorable au pouvoir^ ou même du moment qu'elle n'est pas assez hostile pour s'unir aux révoltés, une faction est incapable de renverser un gouvernement défendu par une armée fidèle.

Les insurgés reconnaissaient donc leur isolement et le danger de leur position : les illuminés pouvaient seuls espérer encore le succès de leiu* entreprise. Aussi, je le répète^ ils étaient déjà, dans la soirée du 5, abandonnés par le plus grand nombre.

Vers onze heures du soir, je reçus du ministre de l'intérieur l'ordre de faire saisir les numéros, destinés à paraître le 6, des journaux la Tribune, ' le National, la Quotidienne et le Courrier de V Europe^ d'apposer les scellés sur les presses, et d'arrêter les personnes trouvées dans les bureaux de ces feuilles.

Je délivrai de suite des mandats conformes à ces prescriptions; j'envoyai des commissaires de police accompagnés de sergens de ville. La mesure s'exécuta sans obstacle à l'égard de la Quotidienne et du Courrier de l'Europe. Quant à la Tribune, le commissaire de police, regardant une résistance comme possible, se fit escorter par une centaine de gardes

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