‹ Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-mêmeChapitre 60 sur 67 · IL · texte numérisé non relu

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336 MÉMOUUSS DE M. GISOUBT.

Bationaux qui déférèrent avec joie à sa réqiiisilion, La Tribune fut donc également saisie, et les scellés apposés sur les presses, malgré les protestadoos de MM. Sarrut et Boussi, présens a cette opéraiioa. Ces deux rédacteurs, après une arrestation momentanée, furent laissés libres, au grand mécontentement des gardes nationaux, qui, dans leur indignalion, auraient volontiers fait main basse sur le personnel et sur le matériel de Torgane le plus violent du parti républicain.

Le commissaire voulut ensuite se transporter au Nalîonal; mais la rue Montmartre, qu'il fallait traverser, et la rue du Cadran , que l'on devait par^ courir dans la moitié de sa longueur, étaient barricadées : des coups de fusil accueillent les gardes nationaux comme ils débouchaient par la rue des Fossés-Montmartre. Le magistrat ne voulant pas exposer les bons citoyens qui l'accompagnaient aux chances d'un combat inégal , au milieu d'une nuit obscure, contre des hommes embusqués, congédia les gardes nationaux et revint à la Préfecture sans avoir mis à exécution le mandat contre le NaUoÊud. Je n'ai pu qu'aj^ouver sa conduite, et je l'ai fait avec d'autant moins d'hésitation , que ce commissaire était fort courageux de sa personne.

Ces mesures judiciaires laissaient beaucoup à désirer sous le raj^rt de la légalité; mais elles se justifiaient par la gravité des circonstances : d'ail-

MÉMOimfiS BE M. OISQUET. 227

leurs, le ministère avait reçu des ayis sur le caraotère sédideux de cpielques articles destinés à pa* raitre le lendemain; les saisies eurent lien uniquement dans la vue d'empêcher une publication dangereuse en présence des passions déchaînées. Au surplus, la justice ne put requérir aucune condamnation contre les gérans, puisque la publicité seule eût créé le délit.

Si mes souvenirs ne me trompent pas, les rédacteurs de la Quotidienne dirent à mes agens que la précaution était inutile, du moins à leur égard; qu'ils comprenaient fort bien la circonspection imposée par la situation des choses.

Les rédacteurs de la Tribune firent distribuer, le 7 juin, une pancarte dans laqudie ils [»t)testaient contre riUégalité de mon mandat, déclarant avoir la volonté de me poursuivre, ainsi que les commissaires de police, pour avoir ordonné la saisie d'un écrit avant sa publication, pour l'avoir ùlt opér^ à une heure indue ; ils entendaient aussi réclamer des dommages-intérêts au sujet des scellés apposés sur les presses, papiers, eto. Après la levée de l'état de siège, ils reoiouvelèrentleur déclaration et leurs menaces; mais depuis lors je n'en ai pas entendu parler.

Revenons à la nuit du 5 au 6 jum.

Mes agens- secrets et les inspecteurs de police m'adressaient coup sur coup des rapports sur tout ce qui se passait; les moindres incidens étaient de

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suite portés à ma connaissance : je savais de minute en minute où se trouvaient les factieux, et ce qu ils faisaient.

Leur nombre, comme je Tai expliqué tout-àr riieure , avait sensiblement diminué, et ceux qui restaient sous les armes, exténués par la fatigue, par le sommeil ou par le vin, n'étaient guère plus en état de défendre leurs barricades.

J'avais sous les yeux une trentaine de rapports, qui tous me présentaient les insurgés comme succombant à l'une ou à l'autre de ces causes, lorsque le colonel Feisthamel, commandant la garde municipale , entra dans mon cabinet. Les mêmes rensetgnemens lui étaient parvenus et lui faisaient penser qu'une attaque immédiate , vigoureuse , acbérerait leur défaite. Dans l'opinion du colonel, il suffisait de trois colonnes de deux cents hommes chacune, dont la marche serait concertée , pour déblayer les rues de manière qu'au point du jour la révolte fût étouffée partout.

Son plan me parut bon et d'une exécution peu difficile ; mais n'osant prendre sur moi la responsabilité d'une expédition militaire de cette nature; considérant d'ailleurs qu'il serait prudent de faire appuyer les colonnes d'opération par des forces supérieures, et que, dans tous les cas, le concours de la troupe de ligne était indispensable, puisque la garde municipale ne pouvait fournir qu'une cen-

taine d'hommes ; retenu enfin par cette considération que le maréchal Lobau était investi du commandement supérieurde toutes les forces militaires, j'engageai M. Feisthamel à venir avec moi trouver les ministres et le maréchal pour leur développer ses idées. Nous nous rendîmes aux Tuileries, où je savais qu'ils étaient réunis. Il était une heure du matin : les ministres et le maréchal Lobau venaient de partir; mais le roi nous reçut dans sa chambre à coucher. J'expliquai à Sa Majesté le but de notre démarche, et lui communiquai sommairement mes informations sur l'état des révoltés. Le roi, sans approuver ni repousser le projet, nous engagea d'aller en conférer avec le digne chef sous les ordres duquel la garde nationale et les troupes étaient placées. Nous allâmes donc chez le maréchal Lobau, qui se trouvait alors avec le général Jacqueminot^ chef d'état-major, le général Darriule , et plusieurs officiers supérieurs. Ces messieurs délibéraient sur la manière d'achever promptement la défaite des insurgés. Lorsque M. Feisthamel leur eut donné connaissance de son plan, le maréchal, qui n'aimait pas beaucoup M. Feisthamel, et qui, dans sa franchise toute militaire, ne cherchait point à déguiser ses sentimens, lui fit avec un peu d'humeur quelques objections tirées de la difficulté qu'il y aurait à réunir de suite un nombre de troupes suffisant, et fondées sur le danger de compromettre beaucoup

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ée inonde en attaquant de» barricades pendasl la nuit. — Nons ferons ce que vous proposez, ajootit-il, mais seulement quand i) sera jour; larësistanoe des insurgés ne petit être longue ; nous sommes asaez forts pour n'avoir pas besoin de sacrifier inntilement quelques-uns de nos hommes. En attendant, laissons reposer les soldats dans les casernes, sauf les dëtachemens qui vont rester sur piedi toute la nuit pour t^^iir les factieux en respect.

Je revins à la Préfecture à deux heures du matin, laissant M. Feisthamel à Tétat-major pour y recevoir des instructions ' •

Les gardes nationaux de la banlieue , au bmrt des troubles qui affligeaient la capitale^ s'étaient réunis à la hâte avec un zèle admirable. La jM-emiére légion , commandée par mon excellent ami, le colonel Benoit, de Saint-Denis, était dans la rue Lafayette, le 6 juin, avant troisheures du matin. Les autres légions arrivèrent presque simultaném^it.

A quatre heures, une forte colonne de soldats et de gardes nationaux , commandée par le colonel Feisthamel , attaque les révoltés dans le quartier

* À ToccasioD de ma visite Doctarne aux Tuileries, ua jounuL Il'cK amusé à composer une histoire passablement ridicule. On a dit que j'arais mené Yidocq ayec moi, dans ma voiture; que le roi voulait le consulter ; que Yidocq avait ses entrées à toute heure au chAiten.Oli allait jusqu'à parler de mon intimité avec Yidocq 1 D'autres IcwlUs ont répété cette fable, et, malgré les démentis donnés par moi, elle devint le texte de plusieurs publications.

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Montmartre , les chasse avec v%ueur^ enlève k passage du Saumon, vivement défenchi, détruit les barricades, se dirige par la rue du Cadran et la me Saint-Denis jusqu'aux boulevards, sans rencontrer de nouveaux obstacles, parcourt les boulevards jusqu'à la place Saint-Antoine; là elle s'arrête à l'aspect d'une barricade que M. Feîsthamel ne croit pas devoir attaquer. Il revient au Carrousel avec sa troupe, rendre compte au maréchal Lobau.

Sur son rapport, le maréchal fait partir un nouveau détachement avec de l'artillerie, sous les or^ dres du général Schramm ; la barricade est bientôt enlevée, ainsi qu'une autre établie dans la grande rue du Faubourg-Saint-Ântoine.

Dans cette expédition, le sieur Pépin, que nous verrons reparaître quand je raconterai le crime de Fieschi, avait été arrêté une première fois. Le général Schramm déclare dans son rapport que de la maison de Pépin, située à l'entrée du faubourgs on dirigeait une vive fusillade sur la troupe ; que déjà plusieurs militaires étaient blessés, lorsque seize grenadiers enfoncèrent la porte, arrêtèrent Pépin, revêtu de l'uniforme de garde national , et armé d'un pistolet dont il voulut encore faire usage con^ tre un soldat sur lequel il tirait à bout portant ; mais qu'heureusement l'arme ne partit point. L'on trouva quatorze fusils de munition dont il était évident que l'on venait de faire usage; mais les

complices de Pépin s'étaient enfuis par les derrières de la maison. L'exaspération de la troupe était telle contre Pépin, qu'on eut beaucoup de peine à empêcher les soldats de le mettre en pièces.

Le général Schramm et le colonel Feisthamel, qui tous deux étaient présens lors de l'arrestation de Pépin , qui tous deux avaient vu les coups de feu tirés de son domicile, m'ont conformé verbalement et à plusieurs reprises ces mêmes détails.

D'autres détachemens, toujours mélangés de troupe de ligne et de gardes nationaux , avaient parcouru les quaiS; les principales rues du Marais, les faubourgs Saint-Denis , Saint-Martin , le faubourg du Temple, le quartier Popincourt, celui de l'Arsenal : nulle part ils n'avaient été inquiétés dans leur marche ; conséquemment , après la prise du faubourg Saint-Antoine par le général Schramm , les révoltés n'étaient plus en force que dans le quartier Saint-Merri et la rue Saint-Martin,

A midi, le général TiburceSébastiani, avec deux cents hommes d'infanterie, va reconnaître leurs positions sans pouvoir les déloger.

A cette même heure, le roi sort des Tuileries par le guichet du pont Royal, se rend place de la Concorde et aux Champs-Elysées , passe en revue les troupes nombreuses qui s'y trouvent, puis se dirige par la rue Royale sur les boulevards, qu'il parcourt dans toute leur étendue jusqu'à la

place Saint-Antoine ; le roi continue sa promenade jusqu'à la barrière du Trône, revient par le faubourg Saint-Antoine, le pont d'Austerlitz , les quais, et rentre aux Tuileries par le Louvre. La garde nationale et les troupes occupaient toute cette ligne d'au moins trois lieues d'étendue. Accueilli par tout le monde avec enthousiasme, le roi s'était plusieurs fois mêlé aux groupes, avait répandu la joie et la consolation sur son passage, et démenti par sa présence la nouvelle de sa fuite que les factieux avaient voulu accréditer.

Au moment où S. M. se trouvait sur le quai en face la rue des Arcis, plusieurs coups de fusil avaient été tirés, mais sans atteindre personne, par les insurgés maîtres de ce point.

Plus de soixante mille hommes venaient d'être passés en revue , et de montrer leur dévouement par des acclamations unanimes. Comment croire qu'en présence d'une telle armée , quelques centaines de furieux oseraient encore soutenir la lutte ? cependant telle était leur résolution.

Repoussés successivement de toutes les rues adjacentes à la rue Saint-Martin, ils se voyaient enfin resserrés dans les environs de l'église Saint-Merri ; mais là une formidable barricade les protégeait.

Plusieurs attaques dirigées contre elle avaient échoué ; les forces immenses accumulées dans Paris restaient momentanément inactives.

99^ MiMOIRES DB M. GISOUBT.

Virement contrarié de cet état de choses^ Toyaot des masses de troupes et de garde nationale sur les qoâis, sur les ponts, la place de Grère et la place du Ghâtelet, qui n'agissaient pas, tandis que lesieb^les, à quelques pas de là, se maintenaient dam leurs derniers retranchemens, je craignais qne l'oii ne profitât point de la présence de tant de légions et de régimens pour en finir avec eux, que la journée ne se passât, et qu'enfin la nuit ne vint encore relarder la solution désirée.

Après avoir fait faire par mes agens de noaoH fareuses arrestations, des perquisitions , des saisies d'armes; après avoir fait remplacer les réverbères détruits , réparer le pavé dégradé, fait reprendre par la garde municipale et les sapeurs-^mpiers tous les postes qui leur avaient été enlevés, rétabli les divers services auxquels ces militaires et les agens de police doivent pourvoir en temps ordinaire ; après avoir enfin effacé partout, autant qu'il dépendait de moi et de mes subordonnés, les traces de la révolte; cédant à mon impatience de tobt finir les troubles, je courus à Tétat-major pour connaître la cause des retards dont je gémissais.

Au moment où je traversais le pont Neuf, je vis partir des coups de feu de toutes les croisées de la maison située sur le quai de Gévres, à Tangle de la place du Ghâtelet. C'était une bande de rebelles qui venaient d'entrer dans cette maison, et qui ti«

MÉHOIKES DK H. GISQirBT. 235

T9àeat sur les troupes. On leur riposte de suite sans ks atteindre; car, après avoir dëdiargé leurs armes, ils ayaient soin de se mettre à couvert derrière les murs. Alors on prend un parti plus efficace : ks sapeurs de la ligne enfoncent les portes ; les soldats pénètrent à l'intérieur et font subir aux factieux le duitiment mérité. Pendant cette escarmouche, plur sieurs compagnies appartenant à la garde nationale de la banlieue , qui stationnaient sur le quai de la Mégisserie, prirent TépouTante, et se sauvèrent jusqu'en face des Tuileries , où des officiers ( qui couraient avec eux, sans doute pour les arrêter) fcs rallièrent enfin. J'aime à croire qu'un moment de repos les remit de leur panique; car^ vingt minutes (Jus tard , ils revinrent à leur premier stationnement. 11 est vrai que les coups de fusil ne se faisaient plus entendre.

Je tachais moi-même de les retenir ; j'étais à la descente du pont Neuf lors de leur fuite, attendant ce qui arriverait à la place du Châtelet; ces bons gardes nationaux ne m'écoutaient pas; mais j'appris qu'ils n'avaient pas de cartouches, et que plusieurs d'entre eux avaient été blessés. Ib trouvèrent probablement fort peu utile de recevoir des halles sans pouvoir en renvoyer.

Après cet incident, je me rendis à l'état-major : je n'y trouvai que le général Leydet. Plusieurs autres généraux et le maréchal Lobau étaient, je

crois, auprès du roi. Je communiquai mes observations au général Leydet, qui en reconnut la justesse, paraissant aussi contrarié que moi-même de la lenteur réelle ou apparente qu'éprouvaient les opérations militaires. Je rencontrai ensuite le général Jacqueminot sur la place du Carrousel : il donnait des ordres aux détachemens de gardes nationaux, et les dirigeait, avec son activité et sa résolution bien connues, sur les points où leur présence pouvait être utile. En définitive, la revue de toutes les ti^oupes avait momentanément ralenti l'action contre les rebelles; mais cet inconvénient n'était rien auprèsMes grands avantages qu'avait produits la revue du roi.

De retour à la Préfecture, je ne tardai pas à savoir que l'artillerie démolissait la barricade Saint- Merri ; que le général Leydet, avec une partie du premier régiment de ligne, débouchait par les quais dans la rue des Arcis, enlevait la première maison, passait au fil de Tépée ceux qui la défendaient, puis franchissait au pas de charge les nombreuses barricades élevées dans cette rue, parvenait jusqu'à l'église Saint-Merri, dernier refuge des révoltés; tandis qu'un bataillon du 42% sous les ordres du colonel, débouchait par la rue de la Verrerie, et qu'une seconde colonne de ce régiment se présentait dans la rue Saint-Merri. Les maisons d'où les insurgés tiraient furent enlevées après une véû^

tance opiniâtre, qui coûta quelques hommes à la troupe; trente-deux factieux y perdirent la vie. On trouva dans les maisons beaucoup d'armes, de la poudre, et même des boulets. Le colonel du 42* fut blessé d'une balle à la cuisse.

Ce point enlevé, les deux colonnes du 1 •' et du 42'"*, auxquelles s'étaient joints des gardes nationaux, se précipitèrent dans la rue Saint-Martin et la parcoururent, les tambours battant la charge. De distance en distance elles rencontrèrent encore des barricades, furent accueillies à coups de fusil^ de tuiles et de pavés ; mais tout ce qui résistait fut tué sur place; cependant les militaires ont épargné une vingtaine de rebelles qu'ils ont conduits comme prisonniers à l'Hôtel-de- Ville. Beaucoup s'étaient échappés par les toits des maisons au moment où la force armée y pénétrait.

Telle fut la dernière et sanglante scène de cette lutte engagée par la rébellion contre la force publique.

A six heures du soir les gardes nationaux commençaient à se retirer, et la plus grande partie des troupes étaient renvoyées à leurs casernes.

Dans les déplorables collisions dont je viens d'esquisser le tableau, dix-huit gardes nationaux furent tués et cent quatre blessés ; la troupe de ligne comptait trente-deux morts et cent soixante-dix blessés , et la garde municipale vingt morts et cin-

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quante-deux blessés, ce qiû forme en tout soixantedix tués et trois cent vingt^ix blessés, non compris les yictimes qui ne faisaient point partie de ces trob corps.

La perte des insurgés ne peut pas être comme d'une manière exacte, surtout quant aux blessés; mais les indications recueillies par moi me permettent d'évaluer à deux cents le nombre de censci, et à quatre-vingts le nombre des morts. Ce dei^ mer chifire ne saurait être au-dessus de la réalilé, puisque dans la soirée du 6 juin l'on apporta à k Morgue soixante-quatre cadavres ramassés dans les rues et maisons précédemment occupées par les rebelles, aux environs de Saint-Merri, dans la rue Saint-Martin, dans celle des Arcis et près la place du Chàtelet. Quarante-trois de ces hommes tués furent reconnus à la Morgue et réclamés par des parens ou amis : il en resta vingt-un qui, après aToir été exposés plusieurs jours, durent être enterrés sans être connus.

Plus de mille prisonniers se trouvaient déjà sous les verrous le 6 juin, et la garde nationale en amenait encore; mais la plupart de ces hommes aTaîent d'abord été déposés dans les corps-de-^rde sans aucune précaution capable de constater leur identité et de prouver leur culpabilité. On les livrait comme prisonniers de guerre, non comme des coupables destinés à paraître en justice. Leur

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carte ne pouTait, la plupart du temps, fournir aucune indication sur les causes de ces arrestations et sur les personnes qui les avaient faites ; de telle sorte que je me voyais forcé de mettre en état de détention une masse de prévenus contre lesquels je n'avais aucune charge légale, et dont les noms même étaient ignorés.

Il ne pouvait en être autrement : pendant la col* lision, les gardes nationaux et les soldats se hâtaient de confier leurs prisonniers au premier poste, et, sans perdre le temps qu'eussent employé la rédaction de procès-verbaux, la confection de listes de témoins, Tinterrogatoire des prévenus, enfm Taccomplissement de toutes ces formalités préparatoires observées dans les cas ordinaires, ils continuaient leur marche ou leur combat, regardant avec raison comme chose [dus essentielle de vaincre d'abord les révoltés, de les mettre hors d'état de nuire.

L'absence de renseignemens devint un gage d'impunité pour beaucoup de ces prisonniers, qui, presque tous, avaient été pris les armes à la main*

Le nombre des prévenus augmenta encore par les arrestations opérées, en vertu de mes ordres, d'une cinquantaine d'individus signalés par la clameur publique comme ayant égorgé, blessé, ou du moins désarmé des militaires et des gardes nationaux isolés. D'autres personnes furent également

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arrêtées, sous la prévention d'avoir commandé les bandes de factieux ou d'avoir excité à la révolte. Parmi elles figuraient M. Thibeaudeau fils, qui ne tarda point à recouvrer sa liberté, dont j'ai adouci de mon mieux la captivité passagère; le général Ramorino, qui ne fut pas même écroué^ m'ayant donné verbalement des explications satisfaisantes une heure après son arrestation ; M. Deschappelles, bien connu dans le monde fashionable : il était accusé d'avoir fait partie d'une espèce de comité insurrectionnel avec plusieurs républicains des plus notables^ et d'avoir contribué à une coalition entre les deux factions pour lever ensemble rétendard de la révolte, M. Deschappelles se trouvait depuis quelques jours au dépôt de la Préfecture, lorsqu'il écrivit une lettre dans laquelle il faisait avec abandon et loyauté l'aveu de ses torts, déclarant qu'il s'était trompé sur les sentimens de la population à l'égard du gouvernement de juillet, que ses relations avec des républicains exaltés l'avaient momentanément imbu de principes dangereux, qu'il avait cru le roi fort impopulaire, et la France entière disposée à seconder la sédition; il avouait avoir été un mauvais citoyen. Il terminait en disant que les acclamations bruyantes, énergiques, dont le chef de l'état s'était vu accompagné dans toutes les parties de la ville avaient heureusement dissipé ses illusions.

MÉMOIBES DE M. GISQUET. 241

Le ton et le contenu de cette lettre, aussi bien que la considération dont jouit M. Deschappelles auprès de beaucoup de personnes honorables, m'inspirèrent un vif désir de lui être utile; je m'en expliquai avec le ministre de l'intérieur, et j'obtins, peu de temps après, l'autorisation de le relaxer.

Des mandats d'amener avaient été délivrés contre M. Carrel, du National, qui ne chercha point à s'y soustraire; MM. Sarrut et Boussi, de la Tri-buncj lesquels avaient jugé prudent de s'éloigner, et furent arrêtés à Bléré (Indre-et-Loire), le 1 2 juin, et contre plusieurs autres rédacteurs de journaux.

En outre , des perquisitions nombreuses eurent lieu les 7, 8, 9 et 1 0 juin dans les localités qu'avaient occupées les rebelles, et chez des hommes soupçonnés de complicité : des rues entières, notamment la rue Beaubourg, ont été fouillées pour y saisir les armes et les munitions. Par suite de ces recherches, mes agens apportèrent successivement à la préfecture de police près de trois mille fusils de toutes dimensions, des sabres, des épées, des pistolets, des poignards, des espîngoles, des lances, des drapeaux , des projectiles dans une quantité proportionnelle. Une des grandes salles de l'hôtel de ville en était encombrée ; l'on eût dit un arsenal , une collection d'armes de toutes les époques, car il s'en trouvait beaucoup de prises pendant la révolu-

tionde juillet au musée d'artillerie et aux théâtres, n. 16

» Français^ qui voudrait bien être roi de France, » je suis tout disposé à lui f . • • • . des coups de fosil » quand l'occasion s'en présentera. »

Si les rois ont le tort de favoriser les intérêts privés, on peut voir que le correspondant de M. Laboissière n'entendait pas mériter le même reproche, et qu'il se montrait au contraire très-disposé à faire haro sur la fortune des particuliers. Toutefois il voulait bien, par des considérations politiques, admettre une exception en faveur de l'industrie. On conviendra sans doute aussi que ses théories gouvernementales étaient d'ime grande habileté pour les intérêts généraux de la république dans la personne des apôtres de la liberté.

Mais si nous regardons le côté sérieux, nous verrons qu'avant le mois de juin on avait arrêté des bases, dans la prévision de la chute du gouvernement, pour empêcher que les rênes de VÈiat ne tom^ bossent dans la boue ou dans les mains des voltigeurs de V empire. Je suis charmé , pour ma part, qu'on ne veuille pas trainer dans le ruisseau les rênes de l'État; mais s'il fallait absolument changer notre organisation gouvernementale, je préférerais, à tout pi*endre, les traditions de l'empire au joug de nos furieux démocrates.

Je crois avoir établi d'une manière incontestable que la révolte du 5 juin était préméditée par les ennemis de nos institutions ; ils fondaient sur elle

l'espoir d'un succès regardé comme facile ; ils ne dissimulaient pas plus leur confiance dans le résultat que leur haine contre le pouvoir, et discutaient à l'avance sur l'usage à faire de leur victoire. En outre, j'ai produit et je produirai encore des faits qui , suivant moi^ ne peuvent laisser aucun doute sur le concours des légitimistes et des républicains. Eh bien , l'aveuglement de l'esprit de parti alla jusqu'à prétendre attribuer cet événement à l'excitation du pouvoir, aux provocations de la police.

Beaucoup d'hommes, à l'exemple de M. Gabet^ déclaraient voir dans la révolte l'effet de cireon^ stances fortuites , d'un entraînement involontaire ; d'autres y trouvaient Végarement héroïque de quelques jeunes fous : ceux-là, du moins, s'exprimant avec une certaine mesure, pouvaient être de bonne foi, et, tout en cherchant à pallier les torts des re : belles, ne calomniaient pas l'autorité.

Mais d'autres mettaient en pratique cette maxime immorale : qu'il faut toujours accuser son ennemi, lui dénier le bien, lui imputer tout le mal, même les mauvaises actions commises par les accusateurs. Ils ont dit et soutenu que la collision avait été l'œuvre de la police !

Je vais rappeler, conformément à mon usage, quelques-unes des publications destinées à accréditer cette opinion.

Un sieur Ledieu^ ancien secrétaire de Dumou-

ihS MÉMOIEBS DE M. GISQUBT.

lice la responsabilité des événemens de juin. Il fut saisi trois fois en quinze jours pour ces imputations calomnieuses, et cependant il répéta encore que : la collision des 5 et 6 juin avait eu pour cause les provocations de la police. Nous avons prouvé, disait-il, une infernale machination du pouvoir, là ou les autres n'ont osé voir que V égarement héroïque de quelques jeunes fous.

Enfin, pour troisième et dernier exemple, je mentionnerai les accusations formulées par le Corsaire, le 14 juin, copiées par le National et amplifiées par la Tribune.

Voici à quelle occasion le Corsaire , toujours aussi fort acrimonieux à mon égard, avait lancé ses accusations :

Le G juin, vers midi, un employé supérieur de la préfecture vint m'annoncer que les agens de la brigade de sûreté avaient appris les noms de plusieurs hommes qui, le 5 juin, s'étaient embusqués derrière les barricades dans la Cité, avaient tiré sur la garde nationale, et tué de pauvres soldats que l'on portait déjà blessés à THôtel-Dieu. Ils avaient encore tenté, dans la matinée du 6 juin, de commettre de pareils assassinats. On me signala, notamment, un sieur Colombat, la terreur de ce quartier, et commensal des lieux mal famés dans lesquels il passait sa vie.

Je donnai l'ordre de rechercher et d'arrêter ces misérables.

Mes intentions, étant communiquées à la police municipale^ parvinrent bientôt à la connaissance de Vidocq, alors chef de la brigade de sûreté. Il offrit d'opérer lui-même ces arrestations. On y consentit avec d'autant moins de difliculté que les informations avaient été fournies par ses agens, et qu'il s'agissait, d'ailleurs, de livrer à la justice, non pas des républicains, ni des carlistes, mais tout simplement des malfaiteurs. Une autre considération parut déterminante : c'est que les agens de Vidocq connaissaient les noms, les habitudes, le domicile des individus recherchés ; c'était donc une mesure qui rentrait dans leur spécialité.

Mais, comme il s'agissait d'arrêter des hommes ayant les armes à la main, déterminés peut-être à se défendre, et capables de tuer les inspecteurs de police, Vidocq prit un fusil, en distribua à ses subordonnéSy et partit de la cour de la Sainte-Chapelle, accompagné par huit agens armés comme lui ; ils explorèrent les rues de la Cité, s'emparèrent de quelques mauvais sujets et de Colombat. Cette dernière capture ne manquait pas d'importance, puisque ce Colombat fut condamné à la déportation le 1 1 août 1 832, pour les crimes commis pai* lui le 5 juin.

Le départ de Vidocq avec son escouade avait

850 MiEMOIRES DE M. GISQUET.

été remarqué : un certain personnage, empfeyé par mes prédécesseurs pour faire chaque malin l'analyse des journaux, recevait pour ce travail 200 francs par mois ; il perdit cet avanta^, parce que, dès le jour de mon installation , je trouvai plus convenable de faire faire cette analyse par un employé de mon cabinet ; il en résulta une éconcHiue des émolumens accordés à l'auxilaire excentrique dont il est question.

J'aurais, sans doute, donné un autre emploi à cet homme; mais on m'assura que, sous la restauratîon, il avait été condamné pour l'enlèvement d'une mineure, et qu'après la révolution de juillet, il s'était fait porter sur la liste des condamnés politiques, victimes de leurs actes d'opposition courageuse ; on ajouta qu il avait touché, à cette occasion, une indemnité pécuniaire.

J'eus le malheur de ne pas comprendre ce qu'il y avait de commun entre le rapt d'une jeune fiUe et les sentimens patriotiques : je prononçai sa ré* vocation pure et simple.

Notre bon citoyen, qui faisait, à sa manière, de l'opposition au gouvernement de Charles X, me garda une implacable rancune. Logé à la porte de la préfecture, il épiait tout ce qui s'y passait, arrangeait, avec une certaine habileté, quelques petites histoires sur les faits et gestes de mes agens, et vendait aux feuilles ultra-démagogiques ses

MÉMOIRES SB M. «fSQUBT* S51

chaleureuses productions sur l'immoralitë de la police. On pense bien que c'était principalement contre moi qu'étaient dirigés les traits de son âoquence pessimiste. w

Cette sentinelle avancée de la grande armée de mes censeurs avait aperçu Vîdocq et ses huit agens : vite un rapport sur un (ait aussi grave, sur une découverte aussi importante Vite une communication aux journaux^ sévères gardiens de nos libertés.

Alors plus de doute possible! le mystère est

dévoilé la révolte de juin, c'est la police qui

l'a faite. C'est l'infâme police c^ui a placé ses mouchards derrière les barricades pour assassiner les soldats et les gardes nationaux ; c'est elle qui a joué à l'insurrection pour conserver aux ministres

un pouvoir prêt à leur échapper « La {»*euve

>i est notoire : Vidocq mee sa bande est sorti de la

I) préfecture le 6 juin à midi C'est en plein

I) jour que les sicaires ont osé montrer leur &ce

n hideuse pour provoquer à la révolte 11 est

M donc vrai, le gouvernement parjure ne garde >i plus aucune pudeur dans ses actes libertîcides. »

Là-dessus, on m'accable de questions récriminatoires, dans des termes qui ne me permettent pas une réponse polie. Pourqwn Viiocq tstnil forU avec êa bande? où a*l-fi été, quthê-il fait? Répondez, ou sinon tous serex eoncaincu de tous les crimes que

352 HÉMOIEBS DE M. GISQUBT.

nous VOUS imputons. Gelui-<;i demande pourquoi Vidoeq est déguisé en charbonnier? celui-là demande pourquoi il avait un costume de meunier? un autre afliriue qu'il était déguisé en homme comme il faut; un autre soutient qu'il portait l'uniforme de garde national ; un dernier déclare qu'il était revêtu d'une blouse. Mais cette divergence d'opinions disparait quand il s'agit de conclure ; tout le monde est d'accord sur un point : c'est que Vidoeq a quitté la cour de la Sainte-Chapelle le G juin à midi, accompagné de sa bande : « Or, » ceci n'a pas besoin d'explication, les assertions » judaïques du pouvoir ne détruiront pas le fait » capital. Il est donc certain que la police a pro- » voqué, et que les malheurs ont été la consé- » quence de ses machinations. »

Avec un peu de réflexion, les accusateurs auraient sans doute raisonné difieremment; ils auraient pu dire : le départ de Vidoeq avec huit agens, au sujet duquel nous argumentons, n'a eu lieu que le 6 juin à midi ; la rébellion a commencé dés la matinée du 5 ; donc les provocations de la bande Vidoeq n'en ont pas été la cause : ces provocations n'avaient plus d'objet le 6, à midi, puisque la révolte était alors vaincue partout, excepté au quartier Saint-Merri; donc l'expédition de Vidoeq avait un autre but : si le chef de la brigade de sûreté est sorti de la préfecture accompagné

d'inspecteurs, cela n'a rien d'étrange; c'est un fait qui se renouvelle quotidiennement, à toute heure du jour et de la nuit : les agens de police ne sont pas destinés à rester perpétuellement de planton dans la cour de la Préfecture ; ils vont et viennent sans cesse pour surveiller ce qui se passe dans Paris, et pour rechercher les malfaiteurs.

Une objection se présente : Vidocq et ses hommes étaient armés C'était une

précaution bien naturelle, puisqu'ils devaient parcourir des localités qui venaient d'être envahies par les insurgés : d'ailleurs , la brigade de sûreté est instituée pour faire la police des voleurs, des assassins, etc. Ces criminels, surtout en temps de troubles, ne sont pas gens à se livrer sans défense; il faut donc pouvoir opposer la force à la force, pour exécuter les mandats de justice. Ainsi, rien de surprenant d'avoir vu les agens de police avec des armes ; il est nécessaire qu'ils en aient ostensiblement ou d'une manière occulte. Puis, en définitive, Vidocq a pris et ramené des mauvais sujets et un dangereux insurgé ; donc, il ne faisait pas cause commune avec eux. Beaucoup d'autres réflexions seraient venues fortifier celles-ci ; on se serait demandé si un gouvernement quelconque a jamais intérêt à exciter la sédition ; si les hommes du pouvoir trouvent un avantage à faire entr'égorger les citoyens, à courir eux-mêmes la chance

su MÉMOIBSS BB M. «SQUCT.

d'être assassinés ; s'il est possible qne le chef d'un État soit l»en aise de Toir une partie de la popa» lation soulevée contre lui; s'il ne lui serait pas beaucoup plus agréable de régner sur une nation paisible? Les agitations politiques, principalement celles de la rue , ne créent^-elles point des dangers pour lui; ne mettent-elles point son ayenir en question; n'augmentent-elles pas ses fatigues et ses embarras journaliers ; n'aflaiblissent-elles point son influence, je dirai même sa considération personnelle aux yeux du monde entier ? Pense-4-on que les gouvernans procèdent par d'autres voies que nou»-mêmes ; qu'ils ne soient pas jaloux d'obtenir les suffrages universeb, d'apparaître aux autres nations comme des princes doués des plus heureuses qualités, et d'autant plus forts que les citoyens sont plus unis, plus dociles sous leur joug? Comment peuvent-ils jouir de ces avantages quand ils régnent sur un pays déchiré par la guerre civile ? Le moyen de satisfaire une vanité commune à tous les hommes n'est-il pas de maintanir la paix et l'union entre les membres de la grande famille, dont ils sont les chefs ; de faire croire, de croire enfin eux-mêmes à leur supériorité et à l'affection de lous?

Voilà comment un publiciste impartial aurait pu raisonner. Mais nos aristarques sont-ils obligés d'y regarder tous d aussi près ? n'est-il pas plus

commode de céder aux inspirations d'une passion haineuse, de prendre les choses à leur surface ^ d'accuser sans examen ? il en reste toujours quelque chose dans l'esprit d'un lecteur ; l'adversaire auquel ils Tculent nuire se débat vainement sous le poids des préventions qu'on a fait naître. S'il démontre l'injustice de l'accusation, on refuse d'admettre la défense, ou bien l'on dit que sa réponse ne répond pas ; l'on maintient le premier dire comme prouvé, et la fable , ré|)étée par mille échos dans mille occasions, prend désormais la consistance d'un fait authentique.

Ce dernier système est celui qu'ont adopté des journalistes extra-parlementaires, au sujet de la bande de Yidocq : on en parla tant, qu'à la Hn les personnes dont l'opinion se forme par la lecture des journaux ne mettaient plus en doute les manœuvres provocatrices dont j'étais censé avoir fait usage.

Lecteur, vous savez maintenant la vérité! si vous n'êtes pas surpris d'avoir vu les factions attaquer le gouvernement de juillet, du moins vous vous demanderez comment elles osaient , après coup, reporter sur le pouvoir la responsabilité de leurs actes.

Pour ne rien omettre d'essentiel dans la collection des faits, je dois enregistrer la démarche faite auprès du roi par trois honorables députés : MM. Ârago ,

Laflitte etOdillon-Barrot, le 6 juin, vers trois heures de l'aprés-roidi. Il a couru des versions bien variées de leur conversation avec l'auguste interlocuteur, et je n'ai pas la prétention de reproduire les paroles échangées dans cette visite. Je dirai seulement que MM. Laffitte , Odillon-Barrot et Arago soumirent au roi des observations critiques, mais respectueuses, sur la politique de son gouvernement, et, dans leur sollicitude pour les intérêts du trône et du pays, ils exprimèrent la crainte qu'une plus longue application du système suivi jusqu'alors ne portât la désaffection dans tous les rangs de la société. Les réponses du roi démontraient au contraire la nécessité de suivre la même marche, et révélaient l'intention formelle d'y persévérer. C'est à ce peu de mots qu'il me semble possible de réduire ce qui s'est passé dans cette entrevue.

Lorsque j'ai parlé des moyens employés pour aigrir les esprits , et des circonstances qui prédisposaient à la révolte, j'aurais peut-être dû classer au nombre de ces moyens un document publié le 29 mai : Le fameux compte-rendu , qui fit alors tant de bruit, était une protestation de cent cinquanteneuf députés contre la politique et les actes du ministère. On n'y trouvait pas d'excitation à la désobéissance, j'en conviens : les signataires s'exprimaient comme doivent le faire des hommes graves; mais les passions traduisent le langage

parlementaire ; elles en prennent l'esprit, non la lettre ; elles dépouillent la pensée de ses formes polies, écartent les ménagemens commandés par une haute position, et voient des réticences lors même qu'il n'en existerait pas.

La partie indifférente du public put bien réduire la portée de cet acte aux proportions d'une satire inspirée par la mauvaise humeur d'un plaideur qui vient de perdre son procès; mais les républicains lui donnèrent une interprétation conforme à leurs vœux : cent cinquante-neuf députés, se réunissant^ après la clôture des chambres, pour déclarer leur mécontentement et faire un appel aux lumières de la France, furent regardés comme de nouveaux conventionnels, prêts à voter la déchéance delà monarchie. Les séditieux y puisèrent donc un encouragement à l'exécution de leurs desseins, ime force morale, une [sorte d'adhésion anticipée.

Dans tous les cas, le comptMrendu constituait une dangereuse innovation : c'était continuer les débats parlementaires après la session, et forcer chaque opinion à se justifier, à développer ses moyens, ses principes, dans une lice autre que la tribune nationale. On comprend que, si l'exemple donné par les cent cinquante-neuf eût été suivi annuellement, les autres fractions de la chambre n'auraient pas

dû laisser parler l'opposition toute seule; elles II. if

S58 MÉMOIRES DE M. CUSQUET.

seraient donc venues s'expliquer à leur tour derant le pays. Ces luttes incessantes eussent produit une perpétuelle et funeste agitation. C'eût été fausser, déconsidérer les théories du gouvernement représentatif, affaiblir le re^>ect du aux décisioiis législatives.

Les signataires du compu-rendu, pris en masse, ne voulaient aucune de ces conséquences^ j'aiiae à le croire; cependant il fallut, dit-on, que M. OdiloD- Barrot eût recours à son influence, à son beau talent, pour faire supprimer ou modifier un passage canpable de mettre en doute les sentimens dynastiques dont lui et ses collègues • se déclaraient animés. H est, dés lors, permis de croire que la pensée de plusieurs allait aurdelà du but avoué.

L'on m'a remis dans le temps une liste des cent cinquante-neuf députés dont il s'agit; je ne crois pas pouvoir en garantir l'exactitude, et je ia donne ici telle quelle. On y verra figurer des noms gai, depuis lors, se font remarquer dans une touie antre ligne d'opinions.

MM. Audry-de-Puyraveau , Auguis, AUier, Accarier, Admirault, Alcock, Arago, de Bryas, actuellement pair de France; Bousquet, BoodeC, d^puù lors secrétaire génér4U du minisiire de lajw^ tioe; Baudet-Dulary, de Briqueville, Beauséjonr, Baudet-Lafarge, Bacot, Brosse, Blaque « Belaor, Beslay fils, le général Bertrand, Bavoux, Baslei^che,

MÉMOIEES DE M. GISQUXT. VS9

Bernard, Belaigue, Bérard, Bignon, nkaintenani pair de Frwice ; J« Bernard, Ck)mte, (ce n*est pas le diretieur des postes ;) Charpentier^ Clerc-Lasale, râhaigneaa , Cabanon, de Corcelles, Couturier, Goudert, Cabet, Cordier, Colomès, Cormenin, Coulmaim, maréchal Clansel, Charamanle, Coget, Colm, Bnpont (de rEore), Duchafiault, Desaix, Doris-Dufresne., Duduseau, général Demarcay, Dulong, Dubois Aymé, Dubois (Ardèche), Dubois, (Loire-Inférieure), Daunou, aujourd'hui pair de France; Dumeylet, Echasseriaux, Escanier, Fiot, Faure (Hautes- Alpes), Faure, Fleury, Glais-Bîzoin, Genoux, Gauthier- d'Hauteserve, Gauthier-de- Rumîlly, Girardin, Gavaret, Girod-Pouzol , de Grammont , GuîUemaut , Gréa , de Gouve-de- Nuneques, Gay-Lussac, d'Herambault, Havin, Hemoux, Junien, Jousselin, Joly, JoUivet, Kermoriid, Kœcklin, Lascasepère, Laboissiére, général La Fayette, Georges La Fayette , Loyer, Luneau, Laurence, de Ludre, Legendre, i. Laflitte , Luminais, LeyaiUant, Larabit, Legrand, général Lamarque, LenouYcl, Lebastard, Lapommeraye, Leynmd, Lherbette, Louis Basile, Molory, Marchai, Meilhenrat, Mallye, Laguette-Momay, Marchegay, Mauguin, Mérilhou, aigourd*hui pair de France; Mercier, marquis de Momay^ de Mosbourg, aujowrd'hm pair de France; Muntz, JVioot, Odilon- Barrot, Portalis, Poux-Thierry,Frou5t, dePodenas,

Pages, Perrot, Pourrai, Perrin, Pons, Petou, général Petit, Roussîlhe, Reynaud, Reynier, Renouvier, Royer, Robert, Realier-Dumas , Robinean, Real (Félix), Reynard, Salverte, général Subervic, Saubat, Sans, de Sade, Sulpicy, général Sémélé, Tardieu, Thévenin, Teysseire, Toupot-de-Bevaux, général de Thiard, deTracy, Thouret, Taillandier, Teulon, Tueux, Thouvenel, Voyer-d'Argenson, Vidal.

Revenons au 6 juin :

Lorsque la rébellion fut complètement étouffée, l'ordre rétabli, il restait à statuer sur le sort des quinze cents prisonniers amenés parla force armée ou par mes agens. La troupe et la garde nationale avaient accompli leur tâche , celle de la justice commençait.

Dans cette situation, le gouvernement crut devoir mettre Paris en état de siège. Le rapport, signé Montalivet, qui provoquait cette mesure, indiquait comme motif le besoin de satisfaire au vœu public, et de rassurer le pays contre le retour des actes criminels , des assassinats commis sur les citoyens qui défendaient l'ordre et les lois. Le ministre ajoutait : «L'état de siège ne changera rien à la juridiction ordinaire, ni à la marche habituelle de l'administration pour tout ce qui sera étranger aux préparatifs et à Vexécution du complot. »

Ainsi, la seule conséquence de l'état de siège était de faire juger par les conseils de guerre ceux qui avaient préparé le complot et ceux qui l'avaient exécuté, puisque rien n'était changé dans les attributions du pouvoir judiciaire et de l'autorité administrative pour tout les autres cas.

L'utilité de la mesure m'a toujours paru fort contestable, et je n'ai jamais bien compris la pensée qui l'a dictée. Était-ce , comme le disait le rapport signé Montalivet , était-ce pour satisfaire au vœu public? Dans ce cas, une sage politique voulaitqu'on résistât à l'entraînement des passions. Il est beau de voir le gouvernement en arrière du vœu public lorsqu'il s'agit de réactions. L'opinion, dans sa mobilité, fait bientôt un retour sur elle-même; un revirement s'opère; on sait gré au pouvoir de n'avoir pas écouté les conseils de la colère. D'ailleurs, le vœu public était-il bien connu, bien compris? Je sais que toute l'opposition libérale et les amis de nos institutions désiraient l'état de siège pour la Vendée; mais est-ce à dire qu'on le désirât également pour Paris ? Y avait-il parité dans la situation? En Vendée, la duchesse de Berry se trouvait à la tète de son parti ; la guerre s'y faisait depuis long-temps; elle pouvait se prolonger long-temps encore; des massacres venaient journellement alarmer la population des campagnes; les autorités civiles n'existaient même pas dans la plupart des

cosnmines : tes citoyens hoonéleâ n'y pouvaient donc réclamer qu'une seule protection^ œlle de la force, celle des armes. Une telle sîtuatien^ei le désir cie mettre un terme prochain aux calamités de Ift guerre, rendaient Tétat de siège îndispensaUe.

A Paris, rinsunnection n'ayait fait heureusemenl que paraître : elle était \aincue; les lois ayaient repris leur empire, et le pouvoir, larganeni consti'tué, donnait à tous des garanties suffisantes. Les deux situations offraient, comme on le voit^ des dissemblances notaUes.

Quel avantage le gouvernement pouvait-il espérer de Tétat de siège établi après coup?

Était-ce pour intimider les ennemis de l'ordre? Mais Teffet m<»ral de la peur ne saurait être durable en labsence d'un danger réel : la crainte d'un châtiment terrible aurait pu seule exercer une influence passagère sur les imaginations; mais en 4832 oa se serait bien toi rassuré ; car^ je nie hâte de le dire, le gouvernement n a jamais eu TintentioB de faire exécuter les condamnations capitales prononcées contre les révoltés de juin : ainsi on ne pouvait faire

peur qu un moment Au boutde quelques joors^

les mauvaises passions se seraient montrées aussi vivaces y et peut-être plus vivaces qu'auparavant. Les gens qui ont eu peur deviennent audacieux ccmtre un ennemi qui n a pas osé faire usage de sa force : ainsi la vdonté du chef de l'État , de ten^

MÉMOIBES Dl M. GISQUET. 263

pérer la rigueur de la justice j serait devenue un signe de faiblesse aux yeux des partis.

La déb(»inaireté, la clémence ayant définitivement reculé devant Tapplication d'une jurîspru-dence draconienne^ plus propre, dans tous les cas, à tuer le pouvoir que les factions , à quoi servait Tétat de siège? Le gouvernement ne se donnait-il pas le tort apparent de vouloir être cruel, quand il était y au contraire, décidé à l'indulgence? Il perdait donc bénévolement l'avantage de ses bonnes intentions. Notons encore que les condamnations prononcées par le jury ont une toute autre signification, aux yeux de la multitude, que celles émanées des conseils de guerre. Le roi , en commuant les peines appliquées par des militaires à des citoyens, aurait paru ne faire qu'un acte d'équité, que redresser une erreur de fait ou de droit , commise par des hommes étrangers à l'étude des lois, tandis qu'une grâce, une commutation intervenue après un verdict du jury, conserve son caractère de clémence, et fait reporter sur le chef de l'État une reconnaissance méritée.

Était-ce pour accélérer l'expédition des afiaires? Mais en pareil cas la précipitation offrait plus d'un danger : danger de commettre des erreurs, des méprises funestes; danger de laisser échapper beaucoup de faits qu'une longue instruction peut seule découvrir. D'ailleurs, le personnel des conseils de

26b MÉMOIRES DE M. GISQUET.

guerre est beaucoup moins nombreux, moins formé aux habitudes des interrogatoires, que celui de nos tribunaux ; l'expérience a suffisamment prouvé qu'au lieu d'accélérer la marche des procédures, les conseils de guerre, dans les circonstances dont je m'occupe, l'auraient sans doute ralentie.

Je conclus de tout ceci que l'autorité gouvernementale avait beaucoup à perdre en force morale et matérielle, et rien, absolument rien, à gagner par l'état de siège.

Au surplus, et sans examiner la question de légalité, était-il juste de donner à cette mesure un effet rétroactif? d'obliger les journalistes, par exemple, à répondre devant un conseil de guerre de leurs œuvres produites sous l'empire d'une autre législation? Ils émettaient leurs pensées, ils en devenaient responsables, mais seulement devant les lois et devant la juridiction alors en vigueur.

Cependant, malgré toutes ces considérations, une ordonnance royale mit la capitale de la France en état de siège dans la soirée du 6 juin.

Je ne rappellerai pas les plaintes vives, imanimes, que cette mesure souleva dans les rangs de l'opposition ; il serait superflu de dire que les écrivains la blâmèrent avec chaleur. Le barreau de Paris, dont M. Philippe Dupin était alors le bâtonnier, ceux de Rouen, de Rennes et de la plupart de nos

grandes villes, signèrent des consultations pour en démontrer Tillégalité. Mais le 7 juin, la cour royale de Paris, réunie en assemblée générale, rendit un arrêt pour constater que par l'état de siège elle se trouvait dessaisie du droit d'évoquer la connaissance des faits.

En conséquence, deux conseils de guerre reçurent la mission de réunir les pièces, et de procéder à une instruction avec tous les droits dévolus aux magistrats par le code d'instruction criminelle.

Une expérience de quelques jours suflit aux officiers composant les conseils de guerre pour reconnaître l'étendue et la difficulté de leur tâche. Le dépouillement de quinze cents dossiers rapidement composés, les réclamations journalières de deux mille parens ou amis, leur firent juger indispensable l'adjonction d'auxiliaires appartenant au parquet. En outre, ils me laissèrent le soin de procéder à une instruction sommaire préparatoire, de prononcer les mises en liberté toutes les fois que les charges ne me paraîtraient pas suffisantes, et me réservèrent le droit d'autoriser les communications avec les détenus. C'était écarter, en les reportant sur moi , une grande partie des embarras dont les conseils de guerre s'étaient vus accablés.

Je profitai sans retard de la faculté qu'on me laissait pour mettre en liberté trois cents détenus contre lesquels ne s'élevait aucune accusation grave.

Huit OU dix jours après j'ordonnai encore plus de deux cents mises en liberté.

En même temps qu'une ordonnance établissait Tétat de siège à Paris, deux autres prononçaient le licenciement de l'école Polytechnique et de celle d'Alfort; une autre décidait la dissolution de Tartillerie de la garde nationale parisienne, qui, depuis le jugement des ministres, était suspendue, et promettait la réorganisation ultérieure de ce corps; une autre révoquait M. Marchand, maire du septième arrondissement, convaincu d'avoir fort mal secondé le zèle des gardes nationaux, et même accusé par la clameur publique d'avoir aidé les rebelles.

Le licenciement de l'école Polytechnique avait pour cause la désobéissance formelle d'une partie des élèves, qui, le 5 juin, au mépris de la consigne, avaient quitté l'école et s'étaient, pour la plupart, joints aux insurgés. Dix d'entre eux, arrêtés pendant les événemens, figuraient au nombre des prisonniers. Le 21 juin, l'école fut réoi^anisée : sur deux cent soixante-dix élèves dont elle se composait, deux cent dix seulement ont été alors réadmis.

Les mêmes faits s'étaient passés à l'école d'Alfort ; dix élèves se ti^ouvaient en état d'arrestation ; le licenciement en ce qui la concernait avait donc aussi

MÉMOIRES DE M. GISQCET. 267

pour cause un acte grave d'indiscipline, et pour but une épuration.

Quant aux artilleurs de la garde nationale, leur présence en armes au convoi du général Lamarque, malgré l'ordonnance antérievu^e qui suspendait leur service, explique suffisamment la décision, qui les frappait. Conformément aux intentions de l'autorité supérieure, le préfet de la Seine réclama et obtint la remise des ai mes qui leur avaient été délivrées.

Une mesure à laquelle j'ai attaché mon nom, et qui fut l'objet d'une réprobation presque universelle, exige ici quelques explications.

Il s'agit de l'ordonnance sur les médecins, que l'on m'a reprochée avec tant d'aigreur et de persévérance.

Je n'ai jamais réclamé, j'éviterais même d'^a parler, si mon silence pouvait ne pas être mal interprété. Je prie instamment mes lecteurs de croire que je ne veux pas décliner la responsabilité, quelle qu'elle soit, de cet acte mort-né : si je £us intervenir dans mon récit le nom d'un ancien ministre, homme de cœur,* loyal, obligeant, qui savait aussi accepter la soUdarité d'un fait plutôt que de la reporter sur ses amis, c'est uniquement par respect pour la vérité.

Le 9 juin 1 832, M. le comte d'Argout, alors ministre des travaux publics et du commerce, vint

988 MfiMOIRBS DE M. GISOUBT.

me voir à la Préfecture, et me demanda, au nom de tout le cabinet, une nouvelle publication de Fordonnance de police mise en irigueur dans plusieurs circonstances analogues. « Au surplus, me dit-il, » je m'en suis expliqué avec Marest (chef de la pre- » mière division à la préfecture de police) ; il vous » présentera le travail, vous n'aurez qu'à le signer, » vous me l'enverrez ensuite pour que je Tap- M prouve ; puis vous ferez afficher cette ordon- » nance dans Paris. »

M. Marest m'apporta effectivement son projet accompagné d'un rapport explicatif dans lequel on rappelait que dans tous les temps les prévôts de Paris, les lieutenans civils, les lieu tenans généraux de police, et enfin les préfets de police, avaient été investis du droit de faire aux médecins, chirurgiens et officiers de santé, telles prescriptions jugées utiles à l'intérêt public : ce droit se trouvait spécialement indiqué dans l'édit de 1 667. L'on ajoutait qu'avant la révolution il en avait été fait usage plusieurs fois ; que, sous le consulat ainsi qu'au temps de l'empire, de pareilles décisions avaient été mises en vigueur, notanunent à l'occasion de la machine infernale; qu'elles avaient amené la découverte de quelques auteurs du crime; qu'ainsi la légalité n'était pas contestable, etc. Le document auquel j'apposai ma signature n'était au surplus que la copie de celui émané de M. Dubois; de telle sorte qu'au lieu de

HÉMOIRES DB M. GISQUET. 269

prescrire en mon nom la conduite que les médecins devaient tenir, il m'aurait sufii de faire réimpri<^ mer et afficher l'ordonnance du 1 7 ventôse an ix, car elle n'a pas cessé d'être en vigueur. Mais^ en me retranchant derrière la responsabilité d'un autre, c'eût été agir avec embarras, avec mollesse*; l'on a pensé qu'il valait mieux, le lendemain d'une révolte, procéder ouvertement, avec vigueur, pour étoufler les mauvaises passions, pour prévenir le retour des scènes qui venaient d'ensanglanter la capitale.

Ces considérations décidèrent la publication de la fameuse ordonnance dont voici copie :

a Paris, 0 juin 1832*

» Nous, conseiller d'état, préfet de police, vu » l'article 2 de l'arrêté des consuls du 1 2 mes- » sidor an viii, l'ordonnance de police du 1 7 ven- » tose an ix, et celle du 25 août 1 806;

» Avons ordonné ce qui suit :

)) Art. 1 *' Tous les médecins, chirurgiens, offi- )) ciers de santé et pharmaciens de Paris, et ceux » des communes rurales du département de la » Seine et de celles de Sèvres et Meudon, qui au- » ront administré des secours à des blessés depuis » le 4 de ce mois exclusivement, seront tenus d'en » faire, dans les vingt-quatre heures, la déclaration

Sf70 MÉMOIRES DE M. GISQVET.

» aux commissaires de police de Paris et aux maires » dans les communes extra murosy sous peine de » trois cents francs d'amende (ëdit de déeenifaR n 1 666, et ordonnance de police du 4 noremlire »1788).

» Art. 2. Cette déclaration contiendra les noBOA, » prénoms, profession et demenre de tous les m- )) dividus qui auront fait appeler les médecins, » chirurgiens, pharmaciens et officiers de santé » pour panser leurs blessures, ou qui se seixmt » fait transporter chez eux pour y être traités.

» Elle indiquera les causes des blessures, leur » gravité, et les circonstances qui y auront donné » lieu.

» Art. 3. Les administrateurs des hospices et OB hôpitaux du département de la Seine , les direo- M leurs des maisons de santé, les logeurs en garni, M feront les mêmes déclarations pour les individus » blessés qui auront été transportés dans leurs éla- » blissemens.

)) Art. 4. Les commissaires de police de Paris et >} les maires des communes transmettront immé- » diatement les procès-verbaux de ces déclarations » au préfet de police.

» Art. 5. Les contraventions seront constatées » par des procès-verbaux et dénoncées aux triba- » naux compétens.

» Art. 6. La présente ordonnance sera publiée

MEMOIEES BB M. GISQUBT. 271

» et affichée. Les commissaires de police de Paris^ » les maires des communes rurales du département » de la Seine, et de celles de Sèvres , Meudon et JD Saint-Cloud , les officiers de paix et les préposés D de la préfecture de police, sont chargés, chacun M en ce qui le concerne, de veiller à son exécution.

» Le conseiller d'État préfet de police ,

» Signé GiSQUET.

» Approuvé :

» Le pair de France , ministre du commerce et » des travaux publics. Signé D'Argout. »

Au bon temps de la république et du directoire, im pareil document aurait mécontenté les furieux amis de la liberté; on Teot regardé comme un acte ix>upable de modérantisme, comme une preuve de trahison, u Quoi ! auraient dit les patriotes, quoi! les médecins qui guérissent des rebelles, des logeurs qui leur donnent asile, ne deviennent-ils pas complices volontaires? ne doiventnUls pas être assimilés aux receleurs? ne cherchent-ils pas à soustraire les coupables aux recherches de la justice ? £t Ton pi^ tendrait les punir d'une simple amende, tandis qu'ils méritent le châtiment réservé aux conspirateurs? d

Sous l'empire , les mêmes dispositions n'ont pas trouvé de contradicteur.

Cependant, après 1 830, elles ont soulevé d'imanimes réclamations; je le conçoîs, et j'en félicite

mon pays. La répugnance, la susceptibilité en pareil cas, constatent le progrés des idées généreuses, et je désire bien sincèrement que cet exemple profite à tout le monde. Je désire que tous les partis montrent la même modération, le même scrupule envers leurs ennemis; mais qu'il y a loin de là aux projets de réactions , de spoliations, de proscriptions, médités par nos républicains , par ces prétendus amis de la liberté ! Comment concilier leurs menaces , leur désir de vengeance , leur volonté d'exterminer cinquante mille victimes, avec la pudique indignation qu'ils exprimèrent à l'apparition de cette ordonnance?

Je conviens qu'elle n'était plus en harmonie avec nos mœiu*s nationales, avec les principes libéraux de notre gouvernement représentatif; j'abandonne cette œuvre avortée aux critiques dont elle fut l'objet.

Au surplus, l'ordonnance dont il s'agit n'a pas même reçu un commencement d'exécution. Dès que les ministres la virent blâmer par leurs propres amis, ils m'autorisèrent à la regarder comme non avenue, et firent publier dans les journaux ministériels un avis conforme. Il n'est donc résulté de cet acte que les désagrémens, les reproches amers pour moi; car c'est toujours moi seul qui fus resr ponsable aux yeux des publicistes. Je me trompe; il a du en résulter autre chose : plusieurs célèbres

HÉMOIRES DE M. GISQUET. 273

docteurs, inœnnus dans Paris, ont protesté hautement, publiquement, contre les prétentions du pouvoir à l'égard de leur honorable profession; ils déclaraient refuser positivement obéissance aux ordres de l'autorité, promettaient le secret et leurs soins aux malades assez bien inspirés pour réclamer leur secours , et profitaient de la circonstance pour révéler au public leur talent, leur nom et leur adresse... J'espère que, grâce à mon ordonnance, leur clientelle aura augmenté.

Ainsi qu'on l'a vu, la mise en état de siège avait saisi les conseils de guerre du droit de juger les accusés de juin; c'était la seule innovation introduite dans la situation ordinaire. Les partis^ momentanément intimidés^ se rassurèrent; la polémique des journaux redevint aussi vive , et toutes choses reprirent leur marche accoutumée. Mais, dans les cinq à six jours qui suivirent la révolte , combien de bruits n'ont-ils pas été répandus et accrédités ! L'on parlait sans cesse d'exécutions nocturnes faites dans les prisons par les ordres du pouvoir. L'on affirmait, dans les feuilles républicaines, que beaucoup d'accusés avaient été conduits à Y incennes pour y être fusillés. en masse. L'on alarmait ainsi les familles, et l'on alimentait les haines contre les dépositaires de l'autorité.

Chaque matin , ma porte était assiégée par une

foule de parens et d'amis des accusés, qui venaient n. u

Slk MÉMOIILES DB M. GISQCET.

s'enquérir auprès de moi, et que j'avais le bonbeur de rassurer; car^ tandis que oes nouvelles cinglaient , les prisonniers étaient traités avec méoagiBment ; aucun ne sortait des prisons de Paris que pour être rendu à la liberté, et le gouvememeiitiie voulait pas qu'une seule goutte de sang fût versée.

Les deux conseils de guerre, après avoir iait relaxer quelques centaines d'inculpés , ouvrent, le i 6 juin, la série des jugemens qu'ils avaient à ]Hrononcer. Pépin, dont j'ai expliqué la conduite, et Wachaez, assassin présumé du commissaire de police Goumay d'Arnouville, sont les premiers accusés qui paraissent devant les juges. Tous deux nient hardiment les faits allégués par l'accusation; Pépin jure sur l'honneur, sur la tète de seseaiai», cpi'il n'a pas tiré, que personne n'a tiré chez faû , que les quatorze fusils n'existaient pas : il nie tout, et se voit heureusement acquitté, ainsi que Wa- <^aez.

Rendu à la liberté. Pépin retourne à son domidle; mais la nouvelle de son acquittement cause une vive surprise dans le faubourg Saint-Antoine; des habitans, des gardes nationaux qui soutenaient l'avoir vu tirer plusieurs coups de feu sur la troupe, entourent la maison ; on veut lui (aire un mamrais parti; j'envoyai des sergens de ville et des gardes municipaux pour le protéger contre la fureur du public.

MÉMOIIIES DE M. GISQUST. 275

Je suis loin de vouloir censurer Topinion qui prévalut dans le conseil de guerre au sujet de Pépin ; mais je dois déclarer que M. le général Schramm, M. le colonel Feisthamel, ainsi que d autres témoins essentiels, m'ont exprimé leur étonnement de n'aY(Hr pas été appelés à déposer sur les faits dont ils avaient connaissance.

Beaucoup d'autres accusés, dont plusieurs, je l'avoue, me paraissaient coupables, furent successivement acquittés depuis le 16 jusqu'au 30 juin. Mais, une condamnation capitale avait été prononcée contre un jeune peintre nommé Geoffroy; celui-ci se pourvut en cassation, et la cour suprême, par arrêt du 29 juin, cassa le jugement , attendu que les tribunaux militaires^ institués pour juger les crimes et délits nUlitaires seulement j ne peu--' vent connaître des crimes et délits commis par des particuliers ; que le texte et V esprit de la Charte s'y opposent, etc.

D'autres arrêts, conformes à celui-ci, cassèrent toutes les autres condamnations émanées des conseils de guerre.

C'était annuler virtuellement l'état de siège; aussi, des le 1 ^ juillet, une ordonnance royale mit un terme à cette situation exceptionnelle, et rétablit les tribunaux ordinaires dans la plénitude de leurs pouvoirs.

Dès lors les accusés condamnés par les conseils

de guerre furent traduits en eour d'assises pour y être jugés de nouveau ; mais on regarda comme bien et définitivement jugés tous ceux que la juridiction militaire avait acquittés.

Il en a donc été de l'état de siège comme de l'ordonnance sur les médecins ; il a disparu sans avoir fait de mal sérieux à personne, et après avoir procuré la liberté à bien des prisonniers qui , peutêtre, n'auraient pas été absous par les jurés.

Ici commence cette longue nomenclature de procès contre ceux des hommes qui se trouvaient encore détenus au 1 •' juillet 1 832, par suite des évonemens de juin , et qui parurent successivement devant les cours d'assises. Ces procédures, distinctes pour chaque fait principal et souvent pour cLacun des accusés , ont péniblement occupé le jury et l'attention publique pendant près d'une année. Je me garderai bien de rappeler toutes ces luttes douloureuses entre la justice et les prévenus; mais il en est plusieurs qui méritent une mention particulière.

Au premier rang figurent les débats relatifs aux fameuses barricades Saint-Merri, construites, pendant la soirée du 5 juin, par une bande de trois cents individus, dont beaucoup portaient l'habit de garde national. Un homme, revêtu de l'uniforme d'ofilcier supérieur, se faisait d'abord remarquer parmi eux : il disparut promptement. Mes informa-

lions de police m'ont appris son nom ; mais , attendu que, faute de preuves, il n'a jamais paru en justice, du moins pour ce fait, je ne dois pas le vér vêler.

Indépendamment des barricades qui fermaient la rue Aubry-le-Boucher et de celles établies de distance en distance rue Saint-Martin et rue des Arcis, les insurgés s'étaient fortement retranchés dans plusieurs maisons, principalement dans celle portant le n» 30, rue Saint-Martin ; c'est de là qu'ils dirigeaient un feu vif sur les assaillans.

Pendant la matinée du 6, le découragement, ou le désir d'étendre le théâtre de leurs opérations , avait réduit leur nombre à cent dix sur ce point; et au moment de l'altaque générale faite par la troupe, ils n'étaient pas plus de quatre-vingts. Une partie s'échappa par les toits des maisons ou en franchissant les barricades à l'approche des troupes; le reste fut pris ou tué.

Au nombre de ceux qui s'étaient retirés au dernier moment, flgurait un jeune homme appelé Jeanne; avec dix de ses camarades il s'était ouvert un passage jusqu'à la rue Maubuée et la rue Transnonain , devenue célèbre en 1 834. Là ils se trouvèrent à l'abri de tout danger.

Malheureusement pour Jeanne, ses exploits arrivèrent à ma connaissance; je ïe fis rechercher et arrêter.

S78 MÉMOIRES DE M. ftlSQUET.

Il parât deyant h cour d'assises en octobre 1 832, ayec vingt autres individus accuses d'avoir combattu ainsi que lui à Saint-Merri.

Leur procès occupa dix à douze audiences, et, pendant cette longue torture morale, Jeanne ne se démentit pas un seul instant : dans une petite enveloppe, sous un physique en apparence grêle et souflreteux, il dévoila un caractère inflexible ; peulétre posait-il alors ; peut-être ambitionnait-41 une triste célébrité; mais n'est-ce point là une pensée commune à tous ceux qui font quelque action d'éclat? Les uns, comme Jeanne, se trompent de route; ils ne trouvent que la honte , la douleur et la ré^ probation publique; tandis que d'autres plusheiïreux, mieux inspirés, sont entourés d'honneur et de gloire. Sous l'habit de soldat et sur un champ de bataille , Jeanne eût été remarquaUe parmi les plus braves; pourquoi faut-il que le contact avee des hommes de parti et l'exaltation des idées poli* tiques aient corrompu les qualités de son oi^ganisation!

n ne chercha point à nier les faits, les avoua sans hésitation, et donna par sa contenance un aplomb, une assurance inaccoutiunés à ses co-aocusés.

Dans le cours de ces débats on entendit avee un vif intérêt les dépositions , faites avec calme , noblesse et talent, par les oilicicrs du G"" de dragons.

MiMOIBES D£ M. GISOl^BT. 379

ceux-là même qui araient reçu le premier feu des insurgés aupont d'Âusterlitz.

Jeanne, condamné à la déportation, refusa de se pourvoir. Cinq de ses camarades se virent appliquer des peines moins graves. Quinze autres furent absous.

J'ai parlé de MM. Sarrot etBoussi, deuxrédao* tenrs de la Tribune, arrêtés sous le régime de Tétat de siège ; il est juste de rappeler qu'une ordounanœ de non lieu les rendit à la liberté le 26 juillet»

Jai parlé aussi d'un homme qui parut momei»tanément au convoi du général Lamarque portenr d'un drapeau rouge : c'était le nommé Peyron, espèce d'flluminé qui ne me semblait pas jouir et tonte sa raison. Fort peu connu des r^pubUcaîns, dont fl adoptait avec passion les doctrines, il fut accusé par eux d*avoir joué unrôle équivoque. Des personnes notables de ce parti me soutenaient encore demiàrement que Peyron anraît été un agent provocateur. Je puis affirmer le contraire : je ne l'ai jamais vu; jam»s je n'ai eu directement ni indireetenient aucun rapport de police avec lui. D n'a donc agi que d'après ses propres inspiratkHi&.

Le 9 juia^ lorsque Yoa accusait le gouvarnement de vouloir immoler les prisonniers , Peyron eoumt an mînislère de l'intérieur, menaça d'une tenriUe vengeance si Vom omà imichêr à im seul eketeu dm républieakis : c'est à la suite de cette démarche que

S80 MÉMOIRES DE M. GISQCET.

je le fis arrêter. Traduit devant les assises dans le mois de septembre , il ne fut condamné qu'à une peine légère.

Le 23 août, un jeune républicain, le sieur Cuny, est condamné à mort ; il s'écrie : — w Vive la répu- » blique ! j'aime mieux la mort que cinq ans de » galères ; vive la république !» Le 25 du même mois, pareille condamnation est prononcée contre Lepage. —Les jurés réclament vivement et déclarent qu'ils n'ont pas entendu voter la mort. Cette réclamation était insolite : les jurés sont les juges du fait et non de la pénalité. Aussi la cour d'assises passa outre. Un mois après, leur pourvoi est rejeté. Ils refusent d'invoquer la clémence royale; mais M. Crémieux^ défenseur de Cuny , écrit au roi en son nom personnel pour solliciter la grâce de son client, malgré les intentions de ce dernier. La peine de Cuny et de Lepage est tout de suite commuée ; mais, dans l'intervalle, la profonde sympathie qu'inspiraient à leurs co-religionnaires politiques ces deux jeunes gens aussi déterminés que Jeanne mit en mouvement tout le parti républicain : des rumeurs faisaient croire à l'exécution de ces deux condamnés. Les hommes d'acûon voulaient s'y opposer par la force; ils veillaient la nuit à la porte du local où se trouve déposé l'instrument du supplice, surveillaient la place Saint-Jacques et la maison habitée par l'exécuteur des hautes œu-

vres. La commutation de la peine était déjà connue, qu'ils supposaient encore au pouvoir l'intention de la faire subir. En même temps, les organes quotidiens de la faction, déclamant avec violence, défiaient le gouvernement d'oser aller jusqu'au bout dans le désir de vengeance qu'on lui supposait gratuitement : c'était avec colère, avec menace, qu'ils avaient la maladresse de discuter la grave question de la peine capitale : le pouvoir a peur , il est lâche , il ne se décidera' point à braver l'indignation des patriotes. Voilà comme on raisonnait! voilà comme on compromettait les condamnés ; car, si quelque chose avait pu faire hésiter la clémence royale, n'était-ce pas ce langage menaçant , insultant, cette preuve anticipée d'ingratitude? Comment pardonner lorsqu'on vous dit en termes offensans : Vous cédez à la peur et non pas aux inspirations de la bonté ?

Malgré ces observations , les énerguménes s'attribuèrent le mérite du résultat.

Par suite de l'insurrection de juin, le jury a condamné quatre-vingt-deux individus à diverses peines, savoir :

7 à mort : les sieurs Cuny, Lepagc, Lecouvreur, Toupriant, Bainssc, Lacroix et Forthom ; tous ont vu commuer leur peine en celle de la dë])ortation.

4 11 la déportation : les sieurs ColomLat, le même qui fut arrêté par Vidocq, et. qui s'est éxaàé du mont Saint-Mi-

MÉMOIRES DB M. 6ISQUET.

chel en 1835 ; Jeanne, O'Rcilly, dont j'ai £ait commuer la peine ; Saint-Ëtienne.

4 Aux trayaux forcés à perpétuité.

5 — — pour dix ans.

1 — — pour huit ans.

i — — pour sept ans.

1 — — pour six ans.

5 — — pour cinq ans.

En général, ces peines ont été commuées en une délaition pour une mcme durée. Je crois me rappeler <pi'(m ne fit d'exception qu'à Tégard des sieurs Didier et L^er, condamnés à perpétuité.

La clémence royale ne descendit point sur eux, parce qu'ils avaient plusieurs fois paru en j ustice comme toleurs ; mais je regrette que le sort de Léger n'ait pas él^ adouci , car cet liomme , après sa condamnation, avait recouvré par erreur sa liberté ; voici comment : Il étaÙL détenu à la force j un autre Léger, condanBéponr vol, devait être relaxé après avoir fait son tempi de prisoBi; on appelle Léger au greffe pour lever son écrou ; Léger se présente, mais c'était celui de juin ; l'on ne s'aperçoit pas de la méprise; il est mis siuvlc-champ en liberté. Deux jours après, il revient de lui-même se constituer prisonnier. Une conduite aussi loyak était assurément digne d'indulgence.

Au nombre des condamnés à dix ans de traivavz ùi^ ces figiu-ait le peintre Geoffroy, dont le pourvoi, admis par la cour de cassation, devint, comme on l'a vu, la première cause de la levée de l'état de siège. J*ai adouci sa captivité autant qu'il a dépendu de moi. 3 à dix années de détention.

(Un de ces trois condamaés était un légitiniite.)

2 à sept années de détention.

(Les sieurs Thielmans et Marchands, chefs de la société Gauloise.)

2 à six années de détention.

4 à cinq années de détention.

(Dont le sieur Larroudc, qui s'est laissé mourir de faûn» en 1834» à Bicétre.) 1 à huit années de réclusion.

3 à six années —

(Parmi ces trois condamnés Ggurait le sieur Vigourooiy que j'ai fait gracier eu 1835.)

4 à cinq années de réclusion.

10 à cinq années de prison.

3 à trois années —

1 à deux ans sept mois de prison.

5 à deux ans —

16 à dix-huit mois, treize mois, un an, six mois, trois mois, un mois de prison.

Le dénonement de ce drame long et funeste a donc jeté bien des familles dans le deuil ou la douleur. Combien ne doit-on pas regretter l'égarement de ces jeunes patriotes, capables de belles actions, si de mauvais exemples, des conseils pernicieux, de fallacieuses promesses, ne les avaient entraînés dans la voie du mal ! Et combien étaient plus coupables ceux qui par amlntion les séduisaient et s'en £atisaient des instrumens dociles !

Les événemens de juin n'ont pas suffi malheureusement pour les détromper. Nous avons revu le

i&k MÉMOIRES DE M. GISQUET.

parti républicain aux prises avec la force publique, avec les lois du pays ; j'aurai encore à reproduire bien des scènes cruelles, bien des tentatives de guerre civile ; mais à présent que, grâce à l'amnistie, les condamnés de juin sont rendus à la liberté, fasse le ciel que le souvenir de leurs peines les éclaire enfin sur les déceptions dont ils ont été victimes!

En même temps que la justice leur demandait compte de leurs actes punissables, le pays honorait la mémoire des citoyens morts en défendant nos institutions; les chambres votaient une pension de 250 francs pour chacun de leurs enfans, et accordaient aussi de justes récompenses aux blessés. Ce fut M. d' Argout qui sollicita ces décisions législatives et les mit le premier à exécution.

Pour terminer ce long chapitre , il ne me reste qu'à enregistrer le projet formé par les républicains à l'occasion du premier anniversaire de la triste journée du 5 juin. Ils avaient commandé un service funèbre a l'église Française, faubourg Saint- Martin, et à l'église Saint-Merri. Instruit de leur intention, je fis apposer les scellés sur le temple de Fabbé Chatel, et signifiai àqui de droit la défense de procéder à la célébration du service de Saint-Merri.

Une centaine de jeunes gens aiTivèrent processionnellemcnt, ayant le crêpe au bras, à Tune et à l'autre église; mais à la vue des dispositions faites

pour s'opposer à leur dessein, en présence des sergens de ville et des gardes municipaux prêts à faire observer mes ordres, ils se sont retirés paisiblement. Dés le 4 juin, les notabilités du parti, les chefs des sociétés populaires avaient répandu dans les sections Tordre du jour qu'on va lire. Je le trans* cris en entier, malgré sa longue étendue, parce qu'il confirme la plupart de mes réflexions, indique les espérances et les intentions de ses auteurs et fait connaître une partie des sophismes à l'aide desquels on égarait Tintelligence, on excitait les passions des pauvres prolétaires enrôlés sous la bannière républicaine.

(( Citoyens,

» L'anniversaire des 5 et 6 juin ne nous de- » mande pas de vaines douleurs. Les cyprès de la » liberté veulent être arrosés avec du sang, et non » pas avec des larmes; d'ailleurs le dévouement de » nos frères a été trop libre, leur sacrifice trop gé- » néreux et trop désintéressé, pour que nous puis- » sions les honorer autrement que par un senti- » ment d'admiration aujourd'hui, et, plus tard, » quand l'heure aura sonné, par l'imitation de leur » courage et de leur vertu.

» Nous ne vous pleurerons donc pas , nobles » vaincus; vous êtes tombés pour la cause sacrée » que tous nous défendons ; l'avenir réser^T, sans

S86 MÉMOIEES DB M. GISQCET.

n doute, à beaucoup d'entre nous une semblable » destinée ; ainsi donc, point de faiblesse : la mort » des martyrs porte aussi son fruit pour la liberté; » elle est le plus utile et le plus grand enseignonent » de la vertu , car jamais la voix du dévouemaoïi M n'arrive plus forte et plus vilnranie aux oreilles I) des nations que lorsqu'elle s'élance de la profon- I) deur d'un tombeau.

» Ainsi donc, pas de pleurs pour ceux qui sont » morts, car leur mort a été sublime ; pas de pleurs N pour eux, car leurs cadavres serviront de marchen pied au triomphe de leurs convictions; et la li- » berté, la liberté, qui fut la première poisée de » leur âme, surgira de leurs sépultures, plus bril- » lante de la gloire de leur trépas et de la splenh deur de leurs noms.

» Républicains, nos sentimens sont dans l'avenir M et non pas dans le passé ; nous ne devons pas avoir D de regrets, nous ne devons avoir que des espé- » rances, parce que les principes auxquels nous » nous sommes voués sont éternels. Le voile de la » mort peut bien les couvrir im instant, mais les » étouffer, jamais ; nos défaites peuvent bien nous » terrasser, mais elles ne peuvent nous écrasa*. » Courage donc ! et si, nous aussi, nous sommes » destinés à périr, rappelons-nous en tombant que » notre glorieux étendard brillera encore par-delà » notre tr^)as, et que, survivant à nous-mêmes.

XÉMOIEES DB H. filSQUET. SB7

n notre prisée viendra témoigner sur notre tombe, » à la face des siècles, de la sainteté étemelle et de a la légitimité de notre cause.

» Voyez ! combien de fois, depuis quarante ans, » le pavé de Paris n'a-t-il pas été arrosé par le plus JD pur sang des républicains! combien de fois la » canaille aristocratique n'a-t-elle pas battu des » mains à la chute des plus nobles tètes ! combien M de fob n'a-t-on pas annoncé pompeusement aux » nations que le génie révolutionnaire était écrasé M à jamais ! et pourtant toujours, toujours nous JD Favons vu se relever plus fort et plus terrible ! ^} Pour un frère qu'on nous tue, il nous en vient i) dix; et le pavé de nos rues, imbibé de carnage, » fume au soleil d'été Tinsurrection et la mort.

I) Rappelez-vous ces jours qui ont suivi le com- » bat de Saint-M erri : nous étions dispersés, sans » forces, sous le coup de nos ennemis triomphans ; » le gouvernement, armé de sa victoire, nous me-* j) naçait de toutes les persécutions de sa ladlieté M victorieuse. Qu'avions-nous pour nous défendre ? n rieii que notre force morale et la sainteté de nos » principes. Eh Uen! qu'est-il arrivé? il est arrivé » que le gouvemementn apas oséagir; qu'il ahésité, M parce qu'il a senti que notre force n'était pas seu- M lement en nous^ r^ublicains, mais qu'elle repoj) sait surtout dans un instinct immortd de dévoue- » mentetdelibertéquimarche^marcheraind^)en-

S88 MÉMOIRES DE M. GISQCET.

» dammenl des entraves de Tégoïsmeou delà tyran- » nie ; il a compris qu'il userait à nous frapper sans » résultat la faible conviction des hommes sur le&- » quels il s'appuie : il a hésité, non point par gé- » nérosité, mais par lâcheté, et parce*qu'il a senti » que ceux qui tuent l'homme consciencieux dans » le seul but de leur intérêt personnel ne re- » cueillent du plus grand nombre que haine, mé- » pris et vengeance. Voilà pourquoi le gouverne- » ment a hésité. Maintenant, qu'il fasse ce qu'il » voudra, la république a pris racine en France, » et toutes les forces réunies de nos aristocrates de » bas étage ne sufliraient pas à l'ébranler. Il y a » un an elle a été vaincue, aujourd'hui elle est plus » puissante qu'avant le combat, car elle a stcquis » la force d'unité et de discipline qui lui manquait. » Ce n'est donc pas à elle à trembler. Comparez » sa nature avec celle du système qu'on lui oppose, » et vous comprendrez facilement pourquoi les » coups de sa main sont si pesans, tandis que » les blessures qu'elle reçoit n'arrivent jamais jus- » qu'à son cœur. Où cherche-t-elle en effet la base » et le développement de ses institutions? dans la » conscience humaine, dans les droits imprescrip- » tibles que chacun peut reconnaître en s'interro- » géant lui-même, dans cette pensée éternelle qui » a traversé les siècles sans que l'injustice et la » violence aient jamais pu l'altérer. Le gouverne-

» ment y au contraire, ne cherche d'autre point d'ap- » pui que l'intérêt individuel et la position sociale : » point d'appui sans fondement et sans stabilité, » soumis à toutes les chances des perturbations po- » litiqueS; et qui varie à l'infini suivant les époques, » les lieux ou même le hasard.

>j La république veut assurer à chacun la pos- » sibilité de développer librement et complètement )i les facultés physiques et morales qu'il a reçues » de la nature.

» Le gouvernement, lui, ne tend qu'à renfermer » et resserrer les existences dans les limites que » leur ont assignées les hasards ou les infamies de » notre organisation sociale : aux uns la richesse, » aux autres la misère; aux uns le bonheur oisif, » aux autres la faim, le froid et la mort à l'hôpital.

» La république veut ce qui doit être.

)) Le gouvernement veut ce qui est.

» Voyons d'après cela quels peuvent être les ré- » publicains et quels peuvent être aussi les hommes » du gouvernement.

» Les républicains sont ceux qui, dominés d'un » ardent amour de la justice, renoncent à leur in- » térêt particulier pour établir, aux dépens de leur » vie, les lois de la justice et de la raison.

» Les hommes du gouvernement, au contraire, » sont ceux qui, dominés d'un ardent amour d'eux- » mêmes, renoncent à leur conscience et à la

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