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CHAPITRE DIXIÈME

Fort mal conseillée par les adulateurs composant sa petite cour de Massa , trompée par les rapports de ses émissaires^ par les promesses de ses agens intéressés à perpétuer ses illusions, elle crut que sa présence enfanterait des prodiges, qu'elle verrait, comme par enchantement, se former des armées innombrables pour la conduire triomphante depuis les côtes de la Provence jusqu'en Vendée, et de la Vendée jusqu'au sein de la capitale.

Joignant la légèreté à la présomption naturelle chez ceux que la flatterie a toujours entourés, jugeant la France d'après ses courtisans, elle se persuadait que les questions de légitimité et d'usurpation entraient encore pour beaucoup dans les sentimens du peuple, et pouvaient faire pencher la balance des intérêts politiques en Europe. Elle croyait à TafTection de la France pour une famille que la France a répudiée trois fois , pour ces princes énervés qui, regardant le trône et la nation comme leur patrimoine, les revendiquent depuis cinquante ans, et veulent que trente millions de citoyens fassent au profit de ces pitoyables vestiges de l'ancien temps le sacrifice d'un ordre de choses qui consacre leurs droits et garantit leur bien-être. Cette étrange aberration prouve au moins chez nos modernes Épiménides une profonde ignorance des besoins moraux et matériels que dix révolutions successives, un demi-siècle d'agitations, de com-

bats et la marche de l'esprit humain ont crëés dans notre pays.

Si la duchesse de Berry partageait à cet égard les torts de sa famille , si une folle espérance exaltait son imagination, elle a eu du moins le courage qui manquait aux frères et aux neveux de l'infortuné Louis XVI : elle a fait preuve de résolution, d'une certaine habileté dans la direction des intrigues, dans l'organisation de la révolte : j'ai déjà dit que cette princesse était le moteur, l'âme des complots, des émeutes, des insurrections légitimistes, et qu'elle encourageait en même temps les actes coupables attribués au parti républicain.

Cette guerre sourde, déloyale, la ruinait sans profiter aux intérêts de son fils; elle voulut tenter un effort décisif, réaliser cette levée de boucliers préparée de longue main dans plusieurs départemens, et surtout dans le midi et la Vendée.

Une considération qui paraîtra sans doute bien futile contribua aussi à lui faire brusquer le dénouement de ses intrigues : l'abdication de Charles X et de Louis XIX contenait une espèce de clause résolutoire puisque, l'ex-roi et son fils avaient déclaré se démettre en faveur de Henri V; mais attendu que sans égard pour cette stipulation la France avait placé la couronne sur le front de Louis-Philippe, Charles X et le dauphin se montraient disposés à faire revivre leurs prétendus

898 MÉliOimES DE M. filSOITST.

droits. Dés lors il pouvait y avoir dânts^ çnore civile entre les partisans de la légitimilë, poor savoir à qai appartiendrait le privilège de Boorrir luieespérance chimérique.

La mère de Henri V voulait trancher la*diffieuteé; la conquête d'un tvoœ pour son fils devait imposer sUenoe aux prétentions rivales.

Tons ces motifs décidèrent la duchesee de Bisny à se rendre sur le théâtre des événemens. Noos avons vu comment elle croyait soulever le Midi,^ comment vu peloton de soldats avait suffi pour mettre ses partisans dans une complète déroule. Ce premier échec aurait dû l'édairer sur Télat de l'opinion puUique et lui faire abaiidiHuier sou entreprise : il n'en fut pas ainsi* Y availrjl en elle ce funeste aveuglement qui fit conunettre tant de fautes aux Bourbons de la branche aioëe, ou cette grandeur d'âme qui sait braver jusqu'au bout te rigueurs de la fortune ? Quoi qu'il ea soit, après l'échaufTourée de Marseille, la duchesse se dîr^ea sur la Vendée, non pas, comme elle l'avait cru, avec l'escorte d'un arniiée victorieuse, mais comme an fugitif obligé de recourir à la ruse, au mensongt, pour ne pas tomber dans les mains d'un gendame.

Avant son arrivée dans l'Ouest, craignant que l'insuccès de Marseille ne décourageât ses amis, elle leur fit passer un bulletin dont voici copie, bulletin dans lequel on cherchait à déguiser la vé-

MEMOiHES DE M. GISQUET. 299

rite sur l'échec épranvé et but U sitoatîondu Midi : tf Que mes amis se rassurent : je sais ea France, » et bientôt dans la Vendée. C'est de là qne vous » parviendront mes ordres définitifs ; vous les rej» 'Cevrez avant le 2S de ce mois : préparez-vous » donc ; il n'y a en qu'tme 'erreur et méfrise dans le D Midi; je suis satisfaite de ses dispositions^ il » tiendra ses promesses. Mes fidèles provinces de n rOuest ne manquent jamais aux lenrs. Dans peu, » toute la France sera appelée à reprendre son an- » cienne dignité et à jouir de son ancien bonheur.

» Signé : Marie--Cakoline, régente. »

Une seconde déception attendait la duchesse de Berry : à peine avait-elle mis les pieds en Vendée, que les hommes les plus édairés, les plus considérables de son parti dans ces contrées, se réunirent et lui adressèrent collectivement, par l'entremise de M. le marquis de Goislin, la note qu'on va lire :

Note à remettre à Madame.

« Les différens ordres qui ont été transmis au nom n de Madame dans les départemens de l'Ouest D prouvent que S. A. R. a reçu des émissaires qui » ont été envoyés par elle les rapports les plus » faux sur la véritable situation de ces départemens , » et qu'ils ont dit à Madame absolument le con- » traire de ce qu'ils étaient chargés de lui dire. I

» faut donc que quelqu'un, sur la franchise de qui » l'on puisse compter, veuille bien se charger de » porter à Madame la note suivante, qui contient » l'exacte vérité sur la situation de l'Ouest.

» L'armement est loin d'être ce qu'il faudrait » qu'il fût pour soutenir avantageusement la guerre; » il se compose de fusils jetés sur les côtes par les » Anglais pendant la première révolution et à Té- » poque des cent jours ; les derniers seuls sont en » état de service, mais une paitie de ces armes est » à peu prés perdue, faute de soins, et par la néces- )} site où l'on a été de les cacher, tant sous le mi- » nistère Decazcs que depuis la révolution de f 830. » De plus, quelques-uns de ceux qui en avaient les » ont vendues, soit pour en avoir le prix, soit pour » les échanger contre des fusils de chasse. L'arme- » ment actuel n'est donc composé que de vieux fu- » sils anglais et d'un aussi grand nombre de fusils » de chasse ; ce qui augmente beaucoup la diflicultë » des distributions de cartouches, surtout pendant » ces affaires.

» La poudre manque encore bien plus que les » fusils; depuis la révolution de 1830, on ne s'en » est procuré dans nos départemens qu'avec la » plus grande peine, et livre à livre.

» Les patrouilles et les visites domiciliaires ont » nécessité de grandes précautions pour que ces » poudres ne fussent pas trouvées dans les maisons

» OÙ on les a cachées , dans des arbres creux , dans w des barges de fagots, de foin, etc.

» L'humidité a causé des pertes bien fâcheuses, » et il faut le dire franchement, parce que c'est la vé- » rite, et qu'il faut que Madame et son conseil le sa- » chent, dans la plupart des divisions il ne reste pas » de quoi soutenir la guerre pendant quinze jours.

» Lorsque nous avons pris les armes en 1 81 5, » nous étionsdans la même position; mais alofs nous » comptions et nous pouvions compter sur l'assis- » tance de l'Angleterre, maîtresse de la mer, tan- » dis qu'aujourd'hui nous n'avons rien à en espérer.

» Tous les chefs connaissent cette position; les » propriétaires fidèles et dévoués la connaissent » aussi; chacun sait que dans cet état nous ne pou- >) vous agir avec espoir de succès qu'appuyés par » lesarmées européennes,qui, en attaquant les fron- » tières de France, forceraient Philippe à retirer » de nos départemens une partie des troupes de li- }) gne qui s'y trouvent et qui sont très-nombreuses; » qu'il sera fort difficile de former les premiers » rassemblemens, qui alors seraient peu considé- }} râbles; car nous savons tous que nos ennemis w ayant à eux toutes les ressources dont nous som- » mes privés, il est impossible que les royalistes » puissent seuls rétablir la légitimité; chacun sent » cette impossibilité; et si des ordres intempestifs, }) auxquels nous obéirions cependant, nous for-

30 MÂM0IEE5 DE H. filSQUET.

çaient à prendre led armes, nous ne réunirioBS auprès de nous que quelques-uns de ces hommes doués d'un courage surnaturel, et quelques autres parmi ceux qui n'ont rien à perdre, tandis que , si nous ne les prenons qu appuyés par ks armes étrangères^ nos pays, nous pouvons le dii^ se soulèveront presque en masse et présenteront une force formidable, tout le monde étant aussi persuadé que la révolution est hors d'état de résister à une coaUtion de TEurope, qu'on l'est que sans cette coalition les royalistes ne peuventrien. » Ce n'est que quand on nous verra cet appoi que les grandes villes se jobulront à nous; sans cela, elle seront contre, quel que soit Tespcit des habitans, qui ne voudrtmt pas se lancer dans une entre[H*ise n'offrant aueaoe chance de suecèsw » Que Madame ne se laisse donc pAs éfakMur par des paroles flatteuses sans doute , mais dépourvues de possibilité, qu'on ne cesse de répéter : Tout pour la France; rien, si elle s'en rapporte à ces donneurs de conseils et qu'dle ncos fasse prendre les armes;, un moîa apnès îi a'y aura plus de Vendée ; la dernière ressource dek monarchie sera anéantie; tous les chefs aérant pris ou morts, et le pays entièrement dévasté. Si les cinquante mille homcnes qoî sont dans L'Ouest ne suiBsaient pas pour cela^ on ea trouverait fi^ cilemenA un plus grand nomboe ai k guerre oe

» retenait pas l'armëe aux frontières. Il faut, au » contraire, qu'elle y appelle une^partie des troupes » qui nous sont opposées; cinquante mille hommes » ne manquant ni d'armes ni de munitions sont » tropcontredesh(Mnmesmanquantpresquedetout.

Il Un jour viendra peut-être , si on a. la patience » de Tattendre^ où Ton pourra faire par la France » et rien par l'étranger ^ ce qui serait beaucoup » mieux ; mais ce joiu* n'est pas encore venu ; la » misère du peuple cet hiver dans les villes peut » hâter beaucoup cet instant; quelques eflbrts que » fassent les villes et le gouvernement, il leur » sera impossible de fournir aux besoins de la classe }) ouvrière, maintenant sans ouvrage, surtout aux » prix exorbitans auxquels se sont élevés les grains » par suite de la mauvaise récolte de cette année. » Ne vaut*il pas mieux laisser supporter à Phili[^ » le poids deceUe inévitable misère, que d'en char- » ger Henri V et la régence de Madame, en sup- » posant qu'on puisse opérer la restauration avant » ou pendant l'hiver?

j» Rien ne peut désormais empêcher que cette » misère n'ait lieu ; et si la restauration on une » tentadve de restauration s'effectuait maintenant, » B08 ennemis diraient au peuple, qui les chm- » laît, que si la lestauralioa n'avait paseu lieu ou » n'avait pas été entreprise, on aurait pourvu à » Icui&sts besoins, tandis que, dans le cae contraire.

30i MÉMOIRES DE M. GISQUET.

i) nous pourrions aussi , nous, et avec bien plus » de raison, dire aux ouvriers sans ouvrage, aux » marchands qui ne vendent rien, aux banquerou- » tiers, etc., que c'est à leur glorieuse révolution, » à Philippe et à son gouvernement seuls qu'ils peu- » vent s'en prendre, les royalistes les ayant laissés » faire tout ce qu'ils ont voulu et sans opposition.

» Nous supplions Madame de prendre ces obscr- » vations en considération, et la prions de ne pas » s'en rapporter à des gens qui lui ont raconté de » nos contrées tout le contraire de ce que nous les » avions chargés de lui dire.

» Déjà une tentative intempestive faite par la » Hollande a empêché le ministère Périer de tom- » ber, et lui a même donné bien plus de force qu'il » n'en avait auparavant: il en serait ainsi de toutes » les tentatives partielles et de celles des royalistes » surtout, qui verraient à l'instant se réunir contre » eux tous les partis révolutionnaires, et éloigne- » raient de leur cause tous ceux qui ne se décide- » ront que sur des chances de succès, qu'ils ne » voient et qui n'existent réellement en ce moment » qu'avec le concours des étrangers.

» Une prise d'armes opérée par nous sans ce » concours et dans la position où nous sommes œ » sera, comme nous l'avons déjà dit, que Tentière » destruction du parti royaliste. Et qu'en résultera- » t-il si la France est attaquée plus tard par l'Eu-

» rope? C'est qu'alors il n'existera plus d'armée » royale pour appuyer et faire valoir les droits » de Henri V; que les étrangers, vainqueurs delà » révolution, pourront disposer comme ils le vou- )) dront de nos provinces envahies, et sans que » Madame puisse leur présenter son auguste fils à » la tête d'une armée dévouée, prête, s'il le fallait, » à soutenir ses droits sur l'intégralité de la France,

» Qu'on y pense donc bien! la position des » départemens de l'Ouest est grande et belle parce » qu'on les craint; ils tiennent en échec cin- » quante mille hommes de troupes de ligne. Si » Madame ordonne de prendre les armes, ils obéi- » ront, et ce mouvement ne servira qu'à faire con- » naître leur peu de ressources ; les masses ne se lè- » veront point, faute d'armes, de munitions, etsur- » tout de confiance dans une tentative dont la pensée » seule parait une extravagance aux yeux de ceux » qui connaissent le véritable état des choses, et » qui savent que, dépourvus de tout comme nous » le sommes, nous ne pouvons rien sans un secours » éti^anger , mais qui, d'un autre côté, sont bien » convaincus que contre ce secours la révolution ne )) peut plus rien.

» C'est avec cette parfaite connaissance de notre

» position que nous avons chargé les émissaires

» envoyés par Madame de la prier de ne nous faire

»prendre les armes pour la cause de Henri V que n. 20

306 MÉHOIBES DE M. GI8QUBT.

» lorsque les premiers coups de canon auraient été » tirés aux frontières par les armées européennes, )} ou dans le cas d'anarchie complète à Paris, par » suite de l'anéantissement de Philippe et de sa » famille, ou de la proclamation de la répubhqoe; » événemens qui auront peut-être lieu cet hiver, » occasionnés par le désespoir où la misère peut » porter les classes ouvrières et industrielles.

» Nous n'avons jusqu'à présent que gagné à at- )} tendre : beaucoup de gens, ouvrant les yeux, » voient combien ils ont été dupés. L'augmentation )} d'impôt fait un bon effet, même dans l'intérieur » de la France. De là de nouvelles levées d'homines » offriront beaucoup plus de difficultés que les » premières ; tout nous porte donc à penser qu'il )) faut pour réussir patience et prudence, et sur- » tout ne pas nous compromettre de plus en » plus par des ordres mal donnés , qu'il faut ré- » tracter ensuite, et qui, nous ayant été donnés » plusieurs fois, ont occasionné toutes les persécu- » tions auxquelles nous sommes exposés, et ont » plus que toute autre chose contribué aux perles » de munitions que nous avons éprouvées. »

Ce document constate l'impuissance des légitimistes, leur égoïsme, leurs sentimens antir-nationaux, puisqu'on y exprime le désir de voir la France attaquée par l'Europe coalisée. Mais il présentait la situation fidèle de ce parti dans la Vendée. La

MÉMOIRES DE m: GISQUET. 30T

révélation soudaine d'un pareil état de choses eût fait reculer une personne moins persévérante ou moins présomptueuseque la veuve du duc de Berry . . . Elle persista... Ses agens secrets lui annonçaient une révolution prochaine à Paris, et desévénemens analogues dans plusieurs départemens. Elle accorda une entière confiance à des intrigans, et ne répondit que par un ordre formel de prendre les armes aux sages remontrances des hommes expérimentés et sincères. Voici en quels termes sa réponse était conçue :

« JTai lieu de m'affliger des dispositions conte- ) nues dans la note que vous m'avez envoyée. Vous ) vous rappellerez, monsieur, le contenu de vos dépèches; ce sont elles, ainsi qu'un devoir que ) je considère comme sacré, qui m'ont décidée à ) me confier à la loyauté reconnue de ces pro- ) vinces. Si j'ai donné ordre de prendre les armes ) le 24 de ce mois, c'est sûre de votre participation, c'est d'après des notions positives du Midi et de plusieurs points de la France. Je regarderais ) ma cause comme à jamais perdue si j'étais obli- ) gée de fuir de ce pays, et j'y suis naturellement ) amenée. Si une prise d'armes n'avait lieu immé- ) diatement, je n'aurais donc d'autre ressource que d'aller gémir loin de la France, pour avoir trop ) compté sur les promesses de ceux envers les- ) quels j'ai tout bravé pour remplir les miennes.

» Je l'avoue, privée des lumières du maréchal \ il » m'en a coûté de prendre une telle résolution sans » lui; mais j'ai l'assurance qu'il sera à son poste, » s'il n'y est déjà.

» J'aurais désiré suppléer à ses conseils par les » vôtres; mais le temps me manquait, et j'ai fait » un appel à votre dévouement et à votre zèle. » L'ordre envoyé dans toute la France de prendre » les armes le 24 de ce mois demeure donc exécu- » toire dans tout l'Ouest.

» Il me reste maintenant, monsieur, à appeler » votre attention sur l'armée; c'est elle qui assu- » rera nos succès : c'est donc un devoir que d'em- » ployer vis-à-vis d'elle tous les moyens de sugges- )) tion possibles. Vous aurez donc soin de répandre y> deux jours à l'avance mes proclamations et mes » ordonnances ; vous ne vous porterez à Ae& voies » de fait contre elle qu'après avoir employé tous * » les moyens de conciliation.

)) Telles sont mes volontés positives.

» Je vous prie de faire par\ enîr le plus tôt pos- » sible cette lettre à ceux qui ont signé celle que )) vous m'avez envoyée. Je n'ai pas besoin, mon- » sieur le marquis^, de vous dire encore combien » je compte sur votre dévouement, dont vous m'a-

* M. de Bourmont.

' Très-probablement le marquis de Coislin.

» vez déjà donné tant de preuves, et qui devient si » nécessaire dans ce moment, Vendée, 1 8 mai 1 832, » Marie-Caroline, régente de France. »

Cette pièce nous apprend que la duchesse de Berry comptait, non seulement sur la défection, mais encore sur la coopération de l'armée ! ! ! En faut-il davantage pour démontrer la honteuse ignorance de la famille déchue, en ce qui concerne nos sentimens nationaux? Quoi ! l'on portait l'illusion jusqu'à penser que nos soldats déserteraient leurs drapeaux pour se ranger sous la bannière du droit divin!..,. N'était-ce pas faire un outrage au bon sens aussi bien qu'à l'honneur militaire? La légitimité veut absolument croire à une affection, à des regrets qu'elle n'a jamais inspirés au pays. Les leçons de l'expérience ne l'ont pas éclairée. La France a pourtant proclamé assez haut sa répugnance pour les choses, sa désaffection pour des princes en qui se personnifient les doctrines hostiles aux libertés publiques, pour qu'il feoit désormais impossible de les mettre en doute.

Était-ce, par hasard, sur la popularité de M. de Bourmont que la mère de Henri V se reposait pour séduire nos régimens ? Mais comment ignorer que M. de Bourmont, l'homme le plus antipathique à notre armée comme à la masse de la population , ne pouvait que fortifier les sentimens de répulsion pour la cause qu'il serv:\it?

810 MÉMOIltBS DE M. fttSQVBT.

Les prodamations dont elle recommandait la distribution deux jours à l'avance étaient conçues en ces termes :

ir Vendéens! Bretons! vous tous^ habitans des fe fidèles provinces de l'Ouest !

D Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint M de traverser la France au milieu des dangers I) pour accomplir une promesse sacrée, celle de ve- » nir parmi mes braves amis, partager leurs périls » et leurs travaux.

» Je suis enfin parmi ce peuple de héros. Ou- M vrez à la fortune de la France; je me place à n votre tète , sûre de vaincre avec de pareils M hommes.

M Henri Y vous appelle ; sa mère, régeûle de N France, se voue à votre bonheur. Un jour I) Henri V sera votre frère d'armes si l'ennemi me- » naçait nos fidèles pays.

» Répétons notre ancien et nouveau cri :

» Vive le roi ! vive Henri V !

» Signé : Marie-Caroline. »

(Imprimerie royale de Henri V.)

Quant aux ordonnances au sujet desquelles la même recommandation était faite, elles avaient pour objet : 1 ** des récompenses promises par la régente aux officiers et soldats qui firent, en 1830, la conquête d'Alger; 2** le licenciement des mili-

MÉMOIRBS DE M. QISQUET. 3il

taires appartenant aux classes de 1828, 1829 et 4 830 ; 3"* la suppression des droits réunis, la réduction à 1 0 francs par quintal des droits sur le sel; 4^ la fixation des impôts conformément aux bases posées dans le budget de 1829.

Les bonnes traditions n'étaient pas négligées, comme on le voit : c'est par une ordonnance de la régente in partibus que les charges de l'État se trouvaient fixées ! Admirable conception, qui nous débarrassait tout d'un coup de ces chambres bavardes, rouages incommodes d'un gouvernement paternel! Comment la France a-t-elle pu repousser tant de bienfaits ?

J'omets à dessein beaucoup d'autres faveurs

promises au nom de Henri V Il serait un peu

long de les énumérer toutes. Je passerai également sous silence les instructions, les ordres du jour envoyés aux chefs des bandes de chouans, les uns par la duchesse elle-même, les autres par les hommes auxquels elle avait confié des commandemens supérieurs, notamment par le général Cloueif qui, sous le nom de Legallois, commandait les départemens de la Mayenne et de la Sarthe : leur reproduction n'of&irait aucun intérêt.

La duchesse de Berry avait ordonné une prise d'armes pour le 24 mai. Bientôt, avec l'irréflexion d'une femme légère, sans expérience, elle veut qu'on attende jusqu'au 28, comme s'il était aussi

facile de réunir des bandes d'insurgés, appelés de tous les points de cinq à six départemens, de les rcai* voyer, puis de les réclamer quatre jours plus tard, que de faire prendre et déposer les armes à un régiment dans une caserne. Le contre-ordre, observé par les uns, méconnu par les autres, ne ser\'itqu'à jeter un peu de confusion, à détruire l'ensemble qu'il importait de mettre dans les mouvemens.

Dés le 24 mai, les Vendéens se présentent en force pour s'emparer de Bressuire : la troupe les attaque, leur tue beaucoup de monde et les disperse.

Les 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31 mai, les bandes se multiplient d'une manière inquiétante : il en est qui comptent jusqu'à sept cents hommes. Elles se montrent presque à la fois sur trente points diBè^ rens, envahissent les campagnes, occupent une étendue de cinquante lieues, depuis Niort jusqu'à Fougères, et commettent partout des actes de brigandage, des assassinats. Elles inquiètent Farthenay, Bourbon-Vendée, ChoUet, Fontenay, Château-Gontier ; se font voir jusqu'aux portes de Mayenne, de Laval, de Vitré, de Vannes, de Nantes ; mais partout elles sont poursuivies, attaquées, mises en déroute par les détachemens de troupe, par la garde nationale, levée spontanément, qui montrait non moins de zèle et de courage que les militaires pour étouffer l'insurrection. Beaucoup de chefs de bande et deux cents de leurs

hommes sont tués en trois jours dans la Mayenne. Des afiaires plus sérieuses à Clissorij Ancenis, Jalais, anéantissent leurs forces principales.

Les combats ne forment pas le seul moyen destructeur employé contre eux : on fouille les habitations des notabilités^ on saisit les armes, les munitionSy on arrête sur des mandats de justice un grand nombre de personnages ; l'on prive ainsi la faction des choses indispensables pour faire la guerre et des hommes qui la dirigeaient.

Après une campagne de huit jours, les Vendéens^ vaincus, accablés, semblent vouloir renoncer à leur entreprise : une partie de leurs bandes sont hcenciées, le 3 juin, dans le bourg de Varennes; les autres, toujours poursuivies, se bornent à dévaster quelques villages, évitent avec soin la rencontre de nos soldats, et perdent successivement le terrain qu'elles avaient envahi. Dés ce moment, l'issue définitive de la lutte ne pouvait plus être douteuse : l'événement avait justifié toutes les prévisions de ceux qui firent à la duchesse de Berry de sages remontrances. L'insurrection avait dé- ' ployé tous ses moyens, mis en campagne toutes ses forces, sans obtenir un[seul avantage, sans pouvoir s'emparer d'un seul poste quelque peu important. Cependant une surprise, préparée dans le secret sur tant de points, est assez ordinairement couronnée de quelque succès dans le début. Ici tout le

81fc HÉHOIRES DE M. GISQUBT.

contraire est arrivé : les premiers efforts, huit jours de combats ue furent qu'une succession rapide d'échecs y de déceptions. II n'y avait plus moya d'espérer la désertion et le concours de l'armée, ni une levée en masse des habitans, puisque les fiûls étaient là pour prouver que, même au sein de b Vendée, la légitimité trouvait dans la populatioii autant d'adversaires décidés à la combattre que de partisans disposés à la soutenir.

Le gouvernement ne connut d'une maniéne certaine la présence de la duchesse dans l'Ouest que le 3 juin; et déjà, comme je l'ai dit, la faiUesse da parti rebelle, la vigueur de la troupe, les sympir thies de la garde nationale, ne mettaient pas «a doute le prochain anéantissement de rinsnirection. Mais il convenait de se prémunir contre les nour velles entreprises d'une femme remuante; il fallait, d'ailleurs, donner satisfaction aux nombreuses victimes assassinées ou dépouillées par ses instnimens, et leur offrir une garantie contre la répétition des mêmes scènes de brigandage. A cet eflfet, le gouvernement prit une mesure unanimemoit réclamée par l'opinion publique : il mit en état ' de siège les départemens de Maine-et-Loire, de la Loire-Inférieure , des Deux-Sèvres et de la Vendée. Disons tout de suite que cet acte ne fut pas judiciairement attaqué, et que Tétat de siège dont il s'agit a subsisté jusqu'en juin 1833, malgré les

MÉMOIRES DE M. 6ISQUET. 315

incidens relatifs à la même mesure appliquée à Paris,

La mère de Henri V, entourée de conseillers frivoles, ne voulut point se rendre à Tévidence : elle ordonna la continuation d'une guerre impie. Abusant de la déplorable influence des mots sur des hommes ignorans, elle fit encore marcher les malheureux paysans, fidèles à leur foi, à leur roi, contre les défenseurs de nos institutions. Bien du sang fut encore versé pour obéir aux ordres de quelques étourdis, aux caprices d'une femme altière. Après leur dispersion, les Vendéens dociles se réorganisaient de nouveau, allaient se faire tuer dans quelques escarmouches. Cette guerre était vraiment criminelle, au premier chef, de la part de la prétendue régente; car elle ne pouvait évidemment produire que des malheurs, et rien d'utile à la cause de son fils.

Peut-être la duchesse de Berry croyait-elle encore à l'arrivée prochaine des armées étrangères sur nos frontières ; peut-être attendait-^Ue quelque grave événement à l'intérieur, capable de renverser le pouvoir établi. Ces suppositions ne sont pas tout-à-fait gratuites, puisque Deutz déclare avoir porté à Madame vingt-six lettres, dont plusieurs écrites par des princes étrangers , dans lesquelles on l'engageait à tenir bon.

Il m'est difficile d'expliquer autrement sa cruelle

persévérance à sacrifier les hommes engagés dans son parti.

La chouanerie ne fut donc pas terminée. Maigré tant de revers, les bandes dévastatrices reparurent , commirent de nouveaux excès, et forcèrent nos soldats à tenir la campagne jusqu^à Tépoque où la duchesse fut arrêtée. Mais pendant cette seconde période, qui embrasse les mois de juin, juillet, août, septembre et octobre, la collision n'a plus un caractère aussi sérieux; les bandes n'ont plus la prétention de composer une armée, de livrer une bataille : elles agissent isolément, ne soutiennent de combats que dans les embuscades, et ne sont nulle part aussi nombreuses qu'elles Tétaient au commencement.

L'impuissance de ces moyens pour conquérir un trône défendu par quatre cent mille soldats, neuf cent mille gardes nationaux, par les sympathies de la grande majorité des habitans, devenait par trop manifeste; il fallait donc que Vhéroîne comptât sur un autre secours : c'est en attendant qu'elle voulait tenir bon , qu'elle remuait chaque jour le vieux levain des haines politiques dans les malheureuses provinces désolées par ses intrigues, afln de pouvoir, au moment décisif, compliquer les embarras du gouvernement, offrir son contingent à la coalition chargée de nous mettre à la raison.

Loin de moi la pensée de faire peser sur elle la

responsabilité des crimes de son parti et des projets enfantés par le fanatisme de quelques sicaires; mais, tout en déclarant que je crois la duchesse de Berry étrangère à cette affreuse provocation^ je rappellerai que les journaux de l'époque ont constaté l'existence d'une proclamation imprimée, répandue, affichée, dans laquelle on promettait en son nom une forte récompense à celui qui tuerait Louis- Philippe ! ! !

Tandis que ses partisans lui prouvaient leur zèle , leur fidélité par des exploits de grands chemins, la régente, toujours déguisée, se cachait avec soin, ainsi que MM. de Bourmont, de Glouet, de Ménars, de Puysieux, et autres principaux artisans des troubles de l'Ouest, chez des amis dévoués aux environ de Nantes, et souvent dans cette ville. Ils portaient tous des noms d'emprunt pour communiquer entre eux et avec leurs amis. M. de Bourmont s'appelait Bronner ; la duchesse était habituellement désignée sous les noms de la tante, de Laurent j etc. Ces précautions, ces déguisemcns indispensables pour échapper aux recherches, et la nature de leurs occupations journalières, permettent une assimilation peu flatteuse avec d'obscurs conspirateurs.

Les hommes les plus notables du parti légitimiste dans la capitale s'émurent à la nouvelle du débarquement de Madame sur les côtes de Pro-

318 ' MÉMOIRES DB M. GISQUBT.

vence ; ils n'apprirent qu'avec une vive inquiétude ses projets ultérieurs. Il parait qu'elle voulut coshnaître l'opinion de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de M. le duc de Fitz-James. Ces trois nobles personnages, destinés sans doute à composer un conseil de régence, avaient trop de lumières pour encourager une folle agression, qui, aprâs avoir fait de nombreuses victimes, ne pouvait que compromettre tout le parti.

M. de Chateaubriand rédigea la note ci-jointe, pour exprimer et pour motiver leur commune opinion. Ils chargèrent l'honorable M. Berryer de It porter à la duchesse. M. Berryer se rend auprès d'elle : il trouve cette pauvre femme entourée d*étow^ neaux S et l'engage, mais inutilement, à faire cesser la guerre civile et à quitter la France. M. Berryer s'était muni d'un passeport anglais pour lui et son fils, afin de faciliter le départ de Madame, au cas où elle eût suivi les conseib de ses amis; mais elle déclara vouloir persister dans son entreprise.

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