COPIE DE LA NOTE
(( Les personnes en qui on a reporté une hono- » rable confiance ne peuvent s'empêcher de témoi- » gner leur douleur des conseils en vertu desquds » on est arrivé à la crise présente^ Ces conseils ont
' ExpreMioof attribuées A M. Berryer.
» été donnés par des hommes sans doute pleins de » zèle, mais qui ne connaissent ni l'état actuel des » choses ni la disposition des esprits.
» On se trompe quand on croit à la possibilité » d'un mouvement dans Paris : on ne trouverait » pas douze cents hommes non mêlés d'agens de » police , qui , pour quelques écus, feraient du bruit » dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde >i nationale et une garnison fidèle.
» On se trompe sur la Vendée comme on se n trompe sur le Midi : cette terre de dévouement » et de sacriGces est désolée par une nombreuse ar- » mée aidée de la population des villes presque » toute anti-légitimiste. Une levée de paysans n'a- » boutirait désormais qu'à faire saccager les cam- » pagnes et à consolider le gouvernement actuel » par un triomphe facile.
» On pense que si la mère de Henri V était en >j France, elle devrait se hâter d'en sortir, après >• avoir ordonné à tous les chefs de rester tran- » quilles. Ainsi, au lieu d'être venue organiser la » guerre civile, elle serait venue commander la » paix ; elle aurait eu la gloire d'accomplir une ac- » tion de grand courage et d'arrêter l'eflFusion du » sang français.
» Les sages amis de la légitimité, que l'on n'a ja- » mais prévenus de ce que l'on voulait faire , qui » n'ont jamais été consultés sur le parti hasardeux
» que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les » faits que lorsqu'ils étaient accomplis , renvoient )) la responsabilité de ces faits à ceux qui en ont été » les conseillers et les auteurs; ils ne peuvent ni » mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les » chances de l'une ou de l'autre fortune *. »
M. Berryer, après s'être acquitté de la première partie de sa mission, après avoir échoué dans la seconde , se trouvait à Nantes vers la fin du mois de mai^ alors que l'insurrection avait acquis le plus grand développement ; sa présence portait ombrage
* J*ai suivi lé texte de M. Berryer père, qui publia cette pièce tellt qu'on vient de la lire, pour démontrer la non culpabilité de ton SU, le député, lorsque la justice instruisait le procès de celui-d. Mib je dois rappeler qu*à l'époque où le procès fût jugé en cour d'asfifes à Blois, M. Berryer fils déclara que cette reproduction n'était pas la copie exacte de la lettre que MM. de Chateaubriand, Hjde de Neuville et de Fitz- James, l'avaient chargé de porter à la duchesse. le suis disposé a croire, en effet, qu'il y a eu quelque altération dans les mots; car, sans méconnaître le caractère indépendant des trois auteurs, j'ai peine à me persuader qu'ils aient adopté un langage aussi positif et des formes aussi sévères, aussi peu courtoises. Toute fois un changement dans les expressions n'est pas précisément It chose essentielle ; personne n'a contesté le sens de la note ; l'opinioB qu'elle énonce était donc bien celle communiquée à la mère d'Henri T par ses trois conseillers. J'ajouterai, pour justifier ma citation, que, forcé d'opter entre ma confiance dans la véracité de M. Berryer père et celle que mérite également M. Berryer fils, j'ai donné la préférence au plus âgé des deux , parce que, si M. Berryer père avait pu commettre une erreur dans l'intérêt de son fils, M. Berryer fils afait pu, dans l'intérêt de la duchesse, qui alors était encore cadiée i Nantes, méconnaître l'exactitude d'un document capable de décourager tout son parti.
à l'autorité : le procureur du roi le fit prier de s'éloigner. M. Berryer envoya auprès de ce magistrat un de ses amis pour lui dire que ses démarches n'étaient pas de nature à inquiéter le polivoir ; qu'il était venu dans l'intention d'engager la duchesse à mettre immédiatement un terme aux calamités de la guerre civile; qu'il voulait la conduire lui-même en Angleterre, en la faisant passer pour son fils, et qu'enfin son voyage avait été concerté avec MM, de Chateaubriand, de Fitzjames et Hyde de Neuville.
A la suite de cette communication, faite au nom de M. Berrjer par M. Granville, l'honorable député suivit le conseil du procureur du roi, et partit.
Le gouvernement, informé du voyage de M. Berryer et de ses entrevues avec la duchesse de Berry, mais n'en connaissant pas encore exactement l'objet, pensa qu'il agissait dans la vue de seconder l'insurrection , et donna Tordre de l'arrêter. Le ministère hésita d'autant moins à prende ce parti , que des révélations récentes présentaient M. Berryer comme un agent de la duchesse, comme ayant pris une part active aux manœuvres pai* lesquelles on avait préparé le soulèvement de la Vendée, U était accusé d'avoir voulu enrôler des officiers supérieurs. L'on avait vu dans ses mains des brevets de colonels, de généraux, signés par la régente. U avait, disait-on, appelé chez lui, à Paris, des hommes assez mal famés, notamment le sieur Tournier, ancien
lieutenant-colonel des volontaires de la Charte^ auxquels ces brevets étaient offerts. M. Berryer fut arrêté le 5 juin à Angoulème, ramené à Nantes, escorté par la'gendarmerie, puis écroué à la prison de cette ville, le 1 0 ou le 11 juin.
De nouveaux avis apprirent les conférences qu'il avait eues avec MM. de Fitz-James, Hyde de Neuville et de Chateaubriand, présentés alors comme composant le comité supérieur qui présidait à toutes les intrigues de Li faction.
Dans la soirée du 15 juin^ le ministre de l'intérieur me donna Tordre de les faire arrêter. Ils furent en conséquence écroués tous les trois dés le 16 juin, savoir : MM. Hyde de Neuville et Fitz- James à la Conciergerie, Fun dans Fappartement du directeur, l'autre dans celui occupé long-temps par M. Ouvrard, mais qui n'avait plus rien en 1832 de la fraîcheur et du luxe que M. Ouvrard y faisait briller; M. de Chateaubriand, enfermé dans une cellule du dépôt, se trouvait infiniment plus mal logé que ses deux amis.
J'envoyai auprès d'eux le chef de mon cabinet leur offrir de ma part tous les bons offices qui dépendaient de moi pour adoucir les ennuis de U captivité. M. Hyde de Neuville remercia avec assez de rudesse : sa philosophie tant soit peu anguleuse ne tempérait pas l'humeur que son arrestation loi inspirait; M. de Fitz-James, au contraire, [nrenait
MÉMOIRES DE M. GISQITET. 328
gaiement son parti : il se montra fort touché de mon attention, exprima sa reconnaissance avec tput Fesprity toute l'amabilité qui le distinguaient, et déclara en riant qu'il se trouvait parfaitement bien. M. de Chateaubriand, plus mélancolique, fit paraître non moins de résignaticm et non moins de reconnaissance; il témoigna le désir d'avoir un Gradus ad Pamassum, pour composer une pièce de vers à l'occasion de la mort d'une jeune fille , et pria de faire porter une lettre destinée à calmer les vives inquiétudes de madame de Chateaubriand.
Profondément affligé de savoir l'illustre auteur du Génie du Christianisme enfermé seul dans un triste cabanon, n'ayant pour meubles qu'une pauvre couchette, une chaise, une petite table, j'allai immédiatement le voir et le supplier d'accepter une partie de mon appartement; il refusait d'abord, dans la crainte de me gêner, faisait l'éloge de la cellule qu'il occupait, m'affirmant qu'il s'y trouvait commodément; mais il céda à mes instances, après m'avoir demandé si je ne m'exposais pas à quelque blâme. Je mis à sa disposition trois chambres assez agréables, dépendantes de mon logement, ayant vue sur le jardin de la Préfecture : on y communiquait par un escalier aboutissant dans mon salon; un second escalier conduisait dans le jardin et dans les bureaux. M. de Chateaubriand s'y installa après être resté en tout deux ou trois
32b MÉMOIRES DE M. GISQUET.
heures à la prison du dépôt. Je rinvîtaî à se promener quand il le voudrait, à disposer librement de tout ce qui pourrait lui être utile chez moi. U en usa avec une réserve extrême, et certes jamais un hôte ne causa moins de dérangement. J'eus à peine l'avantage de l'apercevoir deux ou trois fois. Il portait la discrétion si loin, qu'il ne voulut recevoir h visite que de cinq ou six de ses amis , au nombre desquels je me rappelle avoir remarqué madame Récamier.
Plusieurs feuilles publiques ayant raconté d'une manière inexacte les égards dont M. de Chateaubriand était l'objet, il crut devoir rectifier les récits par une lettre adressée , le 24 juin , au journal U Temps, qui contenait ce qui suit :
(( Je ne fais point usage des salons de la Préfeo » turc; je n'y suis descendu qu'une fois pour re- » mercier M. le préfet. J'ai refusé de me promener » dans un petit jardin , toutes les portes fermées , » quoique, en ma qualité de voyageur, j'aie un ex- » trême besoin de marcher. Si, à mes yeux, mon » arrestation est illégale , je dois respecter la res- » ponsabilité de ceux qui obéissent à des ordres » supérieurs. Je n'ai point joué au billard avec » M, le préfet ; M. le préfet ne m'a point dit qu'il » regrettaitden'êtrepaspoétepourm'ofirirdesvers.
» J'ai rencontré à la Préfecture de bons procé- » dés, mais aucune niaiserie. »
MM. Hyde de Neuville, de Fitz-James et de Chateaubriand, appelés le 16 juin devant le juge d'instruction, refusèrent de répondre aux questions de ce magistrat. C'était un tort dans leur intérêt, puisque, s'ils avaient éclairé la justice, ils auraient sans doute recouvré àl'instant leur liberté. Ces messieurs aimèrent mieux garder le silence.
Les deux pièces ci-après transcrites font connaître assez longuement les motifs de cette détermination pour me dispenser de les indiquer.
Copie d'une lettre écrite par M. de Chateaubriand à M. Berlin l'aîné.
« Préfecture de police, 18 juin 1832.
« J'attendais là , mon cher Bertin, votre vieille » amitié ' ; elle s'est trouvée à point nommé à » l'heure de l'infortune ; les compagnons d'exil et }) de prison sont comme les camarades de collège, » à jamais liés par le souvenir des joies et des le- » çons communes. Je voudrais aller vous voir ; je » voudrais bien aussi aller remercier tous les jour- » naux qui m'ont témoigné tant d'intérêt, et se » sont souvenus du défenseur de la liberté de la » presse; mais vous savez que je suis captif; cap- » tivité d'ailleurs adoucie par la politesse de mes » hôtes. Je ne saurais trop me louer de la bien- » veillance et des attentions de M. le préfet de po-
* Ceci fait allusion à un article publié par le Journal dei Débats sur Varrestation de M. de Chateaubriand.
» lice et de sa famille, et j'aime à leur en exprimer n ici toute mua recomiaissance.
» Une chose m'afflige profondément , c'est le » chagrin que je cause à M*"" de Chateaubriand. » Malade comme elle l'est, ayant autrefois souffiârt » pour moi quinze mois d'emprisonnement sous » le régne de la terreur, c'est trop de faire encore » peser sur elle le reste de ma destinée. IVIais, mon » cher ami 9 la faute n'est pas à moi.
» On m'a mis , en m' arrêtant , dans une de ces )) positions fatales à laquelle on aurait peut-être » du penser. J'ai refusé tout serment à l'ordre » politique actuel ; j'ai envoyé ma démission de mî- » nistre d'Etat et renoncé à ma pension de pair; D je ne puis donc être un traître ni un ingrat en- » vers le gouvernement de Louis-Philippe.
» Veut-on me prendre pour un enniemi? mais » alors je suis un ennemi loyal et désarmé ; un vaincu » qui supporte la nécessité d'im fait sans demander » grâce. Maintenant y on m'appréhende au corps et » l'on m'interroge sur un prétendu crime ou délit » politique dont je me serais rendu coupable.Mais à )i je ne reconnais pas l'ordre politique établi, coin* » ment veut-on que je reconnaisse la compétence , » en matière politique, d'un tribunal émané de cet » ordre politique? Ne serait-ce pas une grossière w contradiction? Si je nie le principe, comment ad- » mettrai-je la conséquence ? Mieux aurait valu tout
MÉMOIHES DE M. GISQUET. 337
» bonnement prêter mon serment à la chambre des » pairs. Il n y a point de ma part mépris de la jus- » tice; j'honore mes juges et je respecte les tribu- )) naux ; il y a seulement chez moi persuasion d'une » vérité et d'un devoir dont je ne puis m'écarter.
» Vous voyez que je n'argumente pas de l'illéga- » lité de l'état de siège , illégalité flagrante ; je re- » monte plus haut. L'état de siège est un très-petit » accident à la suite de la grande illégalité première, » et cet accident est la conséquence forcée de cette » grande illégalité.
» J'ai dit dans mes derniers écrits que je recon- » naissais l'ordre social existant en France , que j'é- » tais obligé au paiement de l'impôt, etc.; d^où il » résulte que si j'étais accusé d'un crime social » (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux pro- » priètés, etc.) , je serais obligé de répondre et de >i reconnaître la compétence, en matière sociale, » des tribunaux. Mais je suis accusé d'un crime » politique, alors je n'ai plus rien à débattre.
» Je conviens néanmoins que, dans le cas où le » gouvernement me soupçonnerait coupable à ses » yeux d'un délit politique , sa propre défense le » conduirait à instruire contre moi , et à prouver, » s'il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne » reconnais le gouvernement que comme gouver- » nement de fait, j'ai le droit, à mes risques et pé- » rils, de ne pas répondre; mes accusateurs même
» trouveraient dans mon silence un avantage, puis- » que je me priverais volontairement du plus puis- » sant moyen de défense.
» J'ai fondé mon refus de serment sur deux rai- » sons : 1 ^ la monarchie actuelle ne tire pas , selon » moi, son droit par succession de F ancienne mo- » narcbie; 2** la monarchie actuelle ne tire pas, » selon moi, son droit de la souveraineté populaire, » puisqu'un congrès national n'a pas été assemUë » pour décider de la forme du gouvernement.
» Que j'aie tort ou raison, que ces théories puis- » sent être plus ou moins hasardeuses et combat- » tues, ce n'est pas là la question. J'ai une convic- » tion, je la garde, et j'y ferai tous les sacrifices, y » compris celui de ma vie.
» Ainsi rien n'est plus logique que ma conduite » chez M. le juge d'instruction ; je n'ai pu et je ne » pourrais répondre à ses questions ; car si je lui » disais même mon nom quand il me le demande » judiciairement, je reconnaîtrais par cela même la » compétence d'un tribunal en matière politique, » et une fois la première question répondue , force » me serait de répondre à toutes les questions sub- » séquentes.
» J'ai offert et j'offre encore de donner courtoist- » ment, et en forme de conversation non légale, tous > les éclaircissemens qu'on pourrait désirer; au- » delà je ne puis rien.
)) Que va-t-on faire de moi, de Texcellent, du » cordial, du courageux, de l'honorable Hyde de » Neuville, vrai gibier de cachot et d'exil, qui re- >j commence à subir, à la fin de sa vie, les persécu- » lions que sa fidélité a éprouvées dans sa jeunesse? » Que fera-t-on de mon noble , loyal, brave , spiri- » tuel et éloquent ci-devant collègue le duc de Fitz- » James? Que fera-t-on d'un dernier des Stuarts » défendant le dernier des Bourbons ? Quand on » me traînerait de tribunal en tribunal d'exception » pendant vingt ans de suite, on ne me ferait pas » dire que je m'appelle François-Auguste de Cha- » teaubriand.Si l'on me transportait à Nantes pour » me confronter (c'est l'expression) avec M. Ber- » ryer, je dirais, dans l'intérêt d'un tiers , tout ce » que je sais de lui, et il sortirait blanc comme neige » de mS déclaration. Quant à ma personne, je la » livrerais sans parler, et l'on pourrait joindre, si » l'on voulait, un dernier silence à mon silence.
» Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Bre- » ton comme moi; je n'ai d'autre rapport avec mon » illustre compatriote que l'estime dont les divers » partis m'honorent, et qui fait l'orgueil de ma vie. » Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis long- )) temps, lorsque Henri IV l'envoya combattre le )) duc de Mercœur. Lanoue fut tué à l'escalade d'un » château; il avait eu le pressentiment de son sort, >y et en rentrant en Bretagne il avait dit : (( Je suis
M comme le lièvre; je reviens mourir au gîte. » » Mon gîte est prêt. La petite ville qui m'a vu
» naître a bien voulu me faire l'honneur de se cfaaF-
» ger d'élever d'avance et à ses frais ma tombe dans
» un ilôt que j'ai désigné.
» Voilà le secret de ma correspondance mysté-
>i rieuse avec les chouans de la Bretagne; n'est-ce
» pas une abominable conspiration?
» Bonjour^ mon ami , et liberté si vous pouvez.
» Signé : Chateaubriand, ^i
n faut que cette lettre ait été écrite dans xm de ces momens de tristesse où les choses les phis simples se peignent en noir à l'imagination ^ pour que l'illustre signataire ait pu , dans son langage métaphorique^ prévoir le cas d'un dernier iUenee! n'était-ce pas se montrer souverainement injuste envers le gouvernement le plus humain, le plus largement généreux à l'yard de ses ennemis politiques ? Quoi ! tandis que les républicains ^ les chouans révoltés y pris les armes à la main , convaincus d'avoir tué quelque défenseur de nos lois, se voyaient seulement condamner à des peines correctionnelles , M. de Chateaubriand, pour une simple lettre qu'il était accusé d'avoir écrite à la duchesse de Berry, lettre dont il connaissait fort bien le contenu irréprochable^ raisonnait sur Téventoa* lité d'une condamnation capitale, d'un assassinat
MÉMOIRES DE M. GISQCET. 331
juridique ! C'était vraiment s'abandonner avec trop de complaisance aux exagérations du génie poétique*
Copie d*une note remise à M. le juge d'instruction par M. Ilyde de Neuville.
« Préfecture de police, 16 juin 1832.
» Mes principes sont connus, je ne les cache pas; » je suis de ceux qui ne déshonorent point leur vie, » et qui, dans la bonne comme dans la mauvaise » fortune, restent fidèles à leurs convictions.
» Je ne sais pas comment, par qui mon nom a » pu être compromis , qui a pu s'en servir : dans » tous les cas, je ne puis répondre que de mes actes » et de mes écrits : or je déclare ici que rien ne M saurait justifier le traitement que j'éprouve. Si » je suis arrêté, qui peut espérer jouir de quelque » tranquillité en France , et de ne pas être , ainsi » que moi, victime d'une méprise, d'un faux rap- » port, d'une bévue, d'une caprice?
» Ami sincère de mon pays et de ses libertés, je )) n'ai point reconnu, malgré l'article 1 4, aux mi- » nistres d'un monarque que j'ai toujours servi avec » autant d'affection que de fidélité, le droit d'agir ji contrairement à l'ordre légal ; aujourd'hui qu'il » n'y a plus d'article 1 4, et que le pouvoir qui gou- » verne n'est pour moi que le pouvoir de fait , je » dois encore moins reconnaître ce droit.
» Je proteste donc contre mon arrestation, et re*
» fuse de répondre à toutes les questions qui pour- » raient m'être adressées.
» Je répondrai quand il y aura légalité. Leshom- » mes nobles et généreux de toutes les opinions sau- » rontapprécier mon silence. J'aîété, je suis, jeserai » toujours bon Français... Je n'ai rien à craindre )) d'une mesure que je puis regarder conune odieuse » et ridicule. Le pays, qui m'estime, enserabientôt » convaincu, et il me saura quelque gré peut-être )) de n'avoir pas courbé devant l'arbitraire.
)) Signé : Hyde de Neuville. »
Remarquons en passant que ces honoiables personnages ont donné, je crois, les premiers, le mauvais exemple de refuser les explications demandées par la justice; les républicains les ont plus tard imités, et se sont montrés encore plus exîgeans en ce qui toucbe la jurisprudence toute exceptionnelle qu'ils prétendaient établir et les droits politiques qu'ils invoquaient.
MM. Hyde de Neuville et Chateaubriand ne voient dans le gouvernement qu'un pouvoir de faitj et soutiennent qu'ils ne sont comptables que de leurs actions civiles ; qu'ils doivent respect, obéissance aux lois sociales, mais non aux institutions politiques.
Une semblable théorie, si elle pouvait être adoptée, serait fort commode pour les adversaires d'un gouvernement : quels que fussent leurs complots ,
leurs actes, ils n'auraient qu'à répondre au ministère public : Je ne reconnais pas le pouvoir dont vous êtes l'organe; je proteste; vous êtes incompétent ! Qu'aiu*aient dit les ministres de Charles X si les libéraux, accusés et condamnés de leur temps, avaient fait cette réponse à MM. Bellard, Marchangy, Jacquinot de Pampelune, etc. ?
Il est vrai que M. de Chateaubriand ajoute : « Vous pouvez disposer de moi, je vous livre ma » personne. » C'est là sans doute une courageuse abnégation; mais elle place la justice dans la funeste alternative de prolonger la captivité d'un innocent ou de mettre le coupable en liberté. Est-ce que c'est là une condition tolérable ?
On ne veut respecter que l'ordre social; mais existe-t-il donc un ordre social sans un ordre politique? Est-il possible de porter atteinte à l'un sans porter atteinte à l'autre ; de méconnaître l'un sans nier le pouvoir de l'autre ?
Si le cours des événemens rappelait encore MM. Hyde de Neuville et Chateaubriand aux premiers postes de l'État, ils seraient sans doute fort embarrassés s'ils devaient faire l'application de leurs théories.
M. le duc de Fitz-James me parait s'être montré plus logique : lui du moins, conseillé par un savant jurisconsulte (M* Hennequin), se bornait à
protester contre la juridiction exceptionnelle créée par l'état de siège.
Il m'écrivit à cet égard la lettre suivante, le 19 juin:
w Monsieur le préfet,
» J'ai l'honneur de vous adresser un acte dans » lequel j'ai pris le soin de consigner ma manière )) de voir sur la position où l'autorité vient de me » placer. Cet acte, que j'ai médité avec M. G. Hen- » nequin, que je me suis empressé d'appeler prés » de moi dés que je me suis vu sous le coup d*un » mandat d'arrêt, est à mes yeux l'accomplissement D d'un devoir envers moi-même; il déposerait au » besoin de ma confiance aux lois auxquelles je me » suis soumis, et de ma foi dans une parole deve- » nue célèbre : Désormais la Charte sera une vé^ » rite. »
A cette lettre était jointe une protestation parfaitement bien motivée, fort convenable dans sa forme, digne enfin du talent et du caractère de son auteur. Elle se terminait de la manière suivante :
« Fortde sa conscience, et cependant placé sousmi » mandat d'arrêt dans un temps où la force estsou- » mise à des lois d'exception que le droit politique » réprouve, le soussigné considère comme un de- » voir de protester contre tout acte du pouvoir qui » aurait pour objet de l'appeler comme accusé ou }} même comme témoin devant un tribunal incom-
» pètent, comme aussi de le placer sous l'influence » d'une législation rétroactive.
« Fait k la Conciergerie, le 19 juin 1832.
)) Signé : duc de Fitz- James.
» Hennequin, avocat. »
Malgré le mutisme des trois grandes notabilités légitimistes, le secret de leurs relations avec la duchesse deBerry fut promptement connu; il en résulta une ordonnance de non lieu, qui rendit à la liberté MM. Hydede Neuville, Fitz-James et Chateaubriand, le 30 juin 1832, après quatorze jours d'une détention presque illusoire.
Comme on ne saurait apporter trop de soin à recueillir les moindres paroles, à enregistrer les moindres actes d'un homme aussi justement célèbre que M. de Chateaubriand, on me pardonnera la reproduction d'une lettre émanée de lui.
Le journal anglais le Globe, du 31 juillet, avait publié une lettre d'un laconisme admirable, adressée, disait-il, à Madame, lors de son débarquement, par notre illustre compatriote :
(c Madame! votre altesse royale ne trouvera en » France ni couronne ni tombeau ; vous serez ju- » gée, condamnée et graciée ! Voyez, Madame, si I» ce rôle vous convient. »
Quelque&-unes de nos feuilles publiques ayant reproduit l'article du Globe, M. de Chateaubriand
pensa devoir s'en expliquer : il écrivit le 3 août 1 832 au gérant du National :
(c Monsieur, je n'ai jamais écrit à Madame la du- » chesse de Berry la lettre citée par le journal anglais » le Globcy et dont vous avez donné la traduction » dans votre numéro du 3 août ; il est vrai que j'ai » dit que ce qui pourrait arriver de plus funeste » à la petite-fiUe de Henri IV serait d'être prise, » jugée, condamnée et graciée. Je ne connais point » d'outrage plus sanglant qu'un pardon. Quand la » princesse proscrite était encore en Italie, j'eus » l'honneur de lui adresser une longue lettre qui » ne lui est pas parvenue.
» Au reste, monsieur, je ne suis pas de ceux qui, » après l'événement accompli, lorsque les résultats »j de cet événement ont été malheureux, se retran- » chent dans la vantardise d'un lâche : Je vous IV » vais bien dit. Je ne renie rien de l'adversité ; >) j'admire le courage. Madame la duchesse a été » mal, très-mal conseillée; mais de Massa elle » voyait l'île d'Elbe ; la tentation et le souvenir » étaient grands ; héroïque mère, elle est partie de » son exil comme le maître et le prisonnier de » l'Europe sortit du sien : lui tout armé de sa gloire, » elle n'ayant pour défense que ses malheurs; lui » pour revendiquer son propre sceptre, .elle pour » réclamer la couronne d'un fils. Tous deux fu- » rent trompés et se trompèrent peut-être ; mais
» leurs cent jours vivront. Je n'en dirais pas au- » tant des deux années de ce pouvoir qui n'a en- » core cherché ses champs de bataille qu'au cloître » Saint-Merry et à la place de Grève.
» J'ai l'honneur, etc.
» Chateaubriand. »
Quant à M. Berryer, il ne vit pas encore le terme de sa captivité, parce qu'il avait à répondre non seulement des faits reprochés à ses trois coaccusés, mais encore de choses à lui personnelles : des tentatives d'embauchage dont j'ai parlé.
C'était à Nantes qu'il subissait un long emprisonnement préventif; c'est de là qu'il écrivait le 31 juillet à l'un de ses amis pour se plaindre amèrement et dire que « même au temps du hon M. Car^ » rier, on n'avait pas vu user dans l'intérieur de » la prison de mesures pareilles à celles auxquelles )) le juste-milieu a recours. »
Je ne connais pas la maison d'arrêt de Nantes ; j'ignore quel régime, quelles consignes on y faisait observer. Mais raisonnant par analogie> il me sera permis de trouver dans la comparaison faite par M. Berryer une choquante exagération. Quoi qu'il en ait dit, l'époque où le sanguinaire Carrier acquérait son épouvantable célébrité par des égorgemens, des noyades^ un raflinement de cruauté, n'a rien de commun avec celle où M. Berryer tra-
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çait ces lignes injurieuses. Peu de jours âpres leur publicité, M. Guibourg^ et deux mois phis taurd, M. dePuysieux, s'évadaient de cette même prison où Ton prétend que des mesures dignes de Carrier étaient observées. En faut-il davantage pour démontrer le peu de sévérité, même une certaine négligence dans la surveillance à laquelle on soumettait les détenus?
Au surplus, des évasions non moins importantes eurent lieu sur plusieurs points de la Bretagne : Guillemot, condamné à la déportation, et d'auu*es chefs de chouans, ont échappé par ce moyen à Vao tion de la justice. Les légitimistes, avec le secours de leurs amis attachés à divers titres au service du gouvernement, sauvèrent ainsi plus d'un coupaUe. Je rappellerai à ce sujet que toutes les pièces d'une procédure engagée contre MM. de Laubépin, Guibourg, Laurent *, Kersabiec, pièces d'une haute importance, furent soustraites au paixjuet ou au greffe de la cour royale de Rennes en septembre 1 832.
Poiu» terminer ce que j'avais à dire de M. Berryer, je n'ai plus qu'à mentionner son acquittement par la cour d'assises de Blois, en octobre \ 832, et les marques nombreuses d'une vive sympathie qui Taccueillirent pendant les débats comme après le verdict du jury. Il y avait là un auditoire d'élite,
' Nom qui désignait U duchesse de Berry.
une composition, un choix auquel présidait une main amie. Toute personne suspecte de libéralisme, de dévouement au pouvoir, était accueillie de sar- . casmes au milieu de cette phalange légitimiste, encouragée par les affectueux égards de ceux qui dirigeaient et présidaient les débats : je me souviens qu'à leur retour de Blois, plusieurs citoyens appelés en témoignage contre M. Berryer exprimèrent en ma présence une vive indignation de tout ce qu'ils avaient vu. Jamais, disaient-ils, jamais on n'a osé apporter dans la direction d'un procès autant de mauvais vouloir, montrer autant d'humeur à l'égard de ceux qui venaient soutenir l'accusation. Ces observations furent bientôt confirmées dans une brochure publiée au commencement de novembre par M. Démangeât, procureur du roi à Nantes. Ce magistrat déclare qu'il est affligé du spectacle scandaleux qu'a présenté le procès jugé à Blois. — « C'est l'accusé, dit-il, c'est l'accusé qui, » là, devient l'objet d'attentions, d'égards, d'ova- » tions; qui fait publiquement une profession de » foi séditieuse ; qui calomnie un magistrat à soixante » lieues de distance. Et personne ne prend la parole » pour repousser, pour faire cesser ce scandale ! » Puisque j'ai parlé toul-à-l'heure de M. Guibourg, je suis bien aise de rappeler une circonstance qui lui fait beaucoup d'honneur. A la suite de son évasion, et tandis qu'une accusation de complicité avec
3k0 MÉMOIRES DE M. GISQUET.
les promoteurs de la guerre civile pesait encore sur lui, ses confrères composant le barreau de Nantes l'élurent membre de leur conseil de discipline.
Les incidens que je viens de raconter n'étaîeot que d'un intérêt secondaire pour le gouvernement, en présence de la grande question qui restait à vider : celle de la capture de la duchesse de Bcrry. Aussi tous les efforts tendaient-ils à ce grand résultat. Dés le 2 juin, le ministre de l'intérieur avait fait partir pour Nantes M. Carlier, alors chef de la police municipale, accompagné de cinq à six auxiliaires. Il revint huit jours après sans avoir rien fait d'utile.
Tous mes agens secrets liés avec le parti légitimiste, tous ceux du ministère et en général toute personne en position de faire connaître au gouvernement les projets, les démarches, la retraite de la duchesse, étaient vivement stimulés. Quelques-uns nous trompaient par de faux rapports, dans l'impuissance de nous dire la vérité; d'autres nous tromj^aient pour un motif moins excusable. Plusieurs, munis de lettres de recommandation pour la duchesse, écrites par les sommités du j^arti, se rendirent en Bretagne ; aucun ne fut admis auprès de la mère de Henri V, aucun ne put obtenir l'indication exacte de sa retraite.
Cependant je ne lardai pas à connaître Texistence d'un comité étabH dans la capitale, compose de huit
MÉMOIRES DE M. GISQUET. 3kl
à dix personnes discrètes, dévouées, investies de toute la confiance de la duchesse, correspondant chaque jour avec elle, l'instruisant de tout ce qui pouvait l'intéresser, et dirigeant à Paris les intrigues, les manœuvres, les agressions du parti.
Ce mystérieux comité étendait son influence sur la rédaction des feuilles légitimistes, avait même acquis la propriété du Revenant^ créé par M. le vicomte Nugent, et nourrissait par des moyens insidieux la véhémence des républicains.
Véritable institution de police, ses agens, d'autant plus adroits et sincères qu'ils agissaient par affection bien plus que dans la vue d'une rémunération, prenaient tous les masques, s'introduisaient partout, ne laissaient rien ignorer à ce pouvoir occulte des choses qu'il lui importait de savoir : les mesures du gouvernement, les instructions particulières données par les ministres à leurs subordonnés, arrivaient ainsi avec rapidité à la connaissance des mandataires, puis à celle du chef de la faction.
Ayant pénétré le secret de leurs conciliabules, de leurs démarches, de leurs communications avec la Bretagne, il me fut presque facile de déjouer les combinaisons, de paralyser les mouvemens dont le succès leur semblait infaillible. Si de leur côté ils indiquaient à la duchesse les intentions du pouvoir, de mon côté j'éclairais le ministère sur leurs ma-
842 MÉMOIRES DE M. GlSi^UET.
chinations. En définitive, ils perdaient plus qu^ils ne pouvaient gagner à la continuation de ce double
état de choses •
Ils adressaient leurs lettres alternativement à plusieurs personnes de Nantes qui servaient d'intermédiaires. Ils recevaient aussi par des intermédiaires ou sous de faux noms, quelquefois par lentremise de M. Jauge, toutes celles qui leui* étaient destinées. Le contenu de ces lettres paraissait au premier abord très-insignifiant : on leurdonnaitune apparence commerciale; il s'agissait de sucre, de coton, de toiles, de beurre» même de fil, de rubans, ou de légers débats sur des comptes, des fectores, etc. Mais dans les interlignes, la véritable correspondance existait ; écrite à l'encre sympathique, on en faisait reparaître les caractères à l'action du feu ou avec des réactifs.
Une partie de ces lettres me passait par les mains; j'en ai envoyé un certain nombre à Nantes; je savais à qui elles devaient d'abord être remises, comment on devait ensuite les porter à une seconde adresse, puis de là, à leur destination réelle, c'està-dire à la duchesse. Je communiquais tous ces renseignemens au ministie de l'intérieur (M. de Montalivet), il s'empressait de les transmettre à Nantes, avec ordre de suivre les indications pour découvrir la retraite de l'héroïne fugitive. Mais les agens chargés de ces exploratiçns s'y prenaient
avec tant de maladresse, ou les émissaires légitimistes agissaient avec tant d'habileté, que les recherches demeuraient toujours sans résultat, et présentaient le grave inconvénient d'éveiller l'attention sur les confidences qui m'étaient faites. Peutêtre qu'à la longue, en combinant mieux les moyens d'exécution, à l'aide d'agens de police intelligcns que j'aurais envoyés en Bretagne, je serais parvenu àfaire saisir la duchesse; mais Deutz rendit superflus les nouveaux moyens projetés.
Comme on doit bien le penser, la lecture de ces dépêches secrètes entre les sommités du parti en Bretagne et leurs représentans à Paris, fournissait de précieux renseignemens sur la complicité de beaucoup d'individus. Toutefois on ne prit à leur égard aucune mesure coereitive; c'eût été nous priver pour un intérêt chétif d'une immense ressource, c'eût été tuer la poule aux œufs d'or. Tout devait être négligé pour arriver plus sûrement au dénouement désiré ; pour anéantir d'un seul coup, par la capture de la duchesse , la guerre civile et les espérances de ses partisans.
Néanmoins j'ai dû m'écarter une fois de cette prudente réserve ; voici à quelle occasion :
Le ministre de la guerre (M. le maréchal Soult) venait d'enjoindre à M. le général comte d'Erlon, commandant toutes les troupes de l'Ouest, de renforcer la garnison d'une place menacée par les
3kh MÉMOIRES DE M. GISQUET.
chouans , qui n'était défendue que par cinquante hommes. La dépêche du ministre, écrite à midi, était connue deux heures plus tard au comité des légitimistes. Ceux-ci en expédient immédiatement un duplicata à Nantes, en y joignant la recommandation de s'emparer du point indiqué ayant l'arrivée du renfort.
De mon côté, je reçois à quatre heures copie de leur lettre et de celle du maréchal Soult; je vais voir sur-le-champ M. de Montalivet. Voici, lui disje, l'expédition d'un ordre que M. le ministre de la guerre a transmis ce matin au général d'Erlon. Le ministre lit, parait fort étonné, et m'avoue qu'en effet son collègue a dû écrire dans ce sens , conformément à une décision prise la veille en conseil des ministres ... — Comment, mon cher préfet , avez- vous obtenu cette pièce? — C'est grâce aux agens de Henri V, qui l'ont eue deux heures avant moi.... M. de Montalivet court chez le maréchal Soult, dont la surprise est extrême en reti'ouvant dans un rapport de police le double de sa dépèche. J'apprends alors à ces messieurs que l'employé infidèle qui communiquait ces documens aux légitimistes s'appelait Castan. D'après les intentions du ministre de la guerre, je fais arrêter cet homme.
Amené dans mon cabinet en présence de M. le général Pelet et de M. le général Baradère , Caslm convient de ses torts, déclare que depuis dix-huit
MÉMOIRES DE M. GISQCET. 3^5
mois , son état de misère , le dénuement de sa femme, l'avaient décide à traliir la confiance de l'honorable général Pelet, qui l'avait lui-même vivement recommandé et admis dans un des bureaux de la guerre.
Écroué à la prison, Cas tan ne tarde pas à réitérer par écrit l'aveu de sa faute ; il ajoute que c'était au sieur Thomassin, l'un des membres du comité henriquinquis te, qu'il faisait ses conOdences par l'entremise d'une vieille femme. Il renouvelle encore cette déclaration lors de son premier interrogatoire devant le juge d'instruction. Mais , circonvenu par les gens intéressés à son silence , il adopte ensuite un système de dénégation qui ne permit pas d'avoir compassion de lui , et ne l'empêcha point d'être condamné à cinq ans de détention par la cour d'assises au mois de juillet 1833.
La présence, les instigations de la duchesse de Berry sur le théâtre des événemens , alimentaient et rallumaient, dès qu'il paraissait vouloir s'éteindre, le feu de la guerre civile. Les dangers dont elle se voyait environnée redoublaient son énergie^ sa résolution, son activité, et fortifiaient encore le dévouement de ses amis. Ils tenaient la campagne, continuant avec persévérance une lutte désespérée, malgré leurs pertes journalières, malgré leur infériorité.
Les populations du Midi, incessamment travail-
Sfc6 MÉMOIRES DE M. GISQUET.
lées par les agens de la duchesse , manifœtent sur plusieurs points le mauvais esprit qui les anime. Quelques villes sont troublées par de graves désordres ; des provocations continuelles, des rixes où souvent Ton fait usage des armes, ténoioignent assex haut l'intention de seconder la chouann^e. La garde nationale de Beaucaire insulte les magistrats de la ville au moment où ils vont rendre visite au duc d'Orléans , et veut même se porter à des voies de fait contre les officiers qui la commandent. Le gouvernement se voit obligé de la dissoudre* Le parti, comprimé dans la capitale, ne peut pas y faire explosion , mais il s'agite constammeot et favorise de mille manières les soulèvemens dans les provinces. De nouvelles dénonciations arrivent au gouvernement pour signaler la prétendue coopération à toutes ces manœuvres de quelques personnes des plus notables; Les ministres ordonnent des perquisitions chez plusieurs d'entre elles, et leur arrestation si elle est motivée par la saisie de leurs papiei'S. Les recherches ont lieu en octobre, dles ne produisent aucune charge ; de toutes les pièces tombées dans les mains des commissaires depc^ce, une seule me parait mériter une mention particulière. C'est une lettre autographe de Charles X à M. le duc de Fitz -James, datée du 17 avril 4832 et conçue en ces termes : je conserve l'orthographe du texte :
« J'ai reçu avec beaucoup de plaisir , mon cher » monsieur, votre lettre du i 0 décembre. Si j'ai » tardé à vous répondre , c'est par deux motifs ; j> d'abord j'attendais une occasion sûre , ensuite, » parce que vous croyant plus utile où vous êtes, » je devais (quoiqu'il m'en coula) me refuser à une M proposition qui pouvait ou vous compromettre, » peut être affaiblir les tMïens que vous employez » si bien. Entendez-vous avec le porteur de ce n petit mot pour parler en mon nom à l'homme » qui travaille avec autant de zèle que de talent à I) compléter une belle et honorable vie^ Je n'ai » malheureusement plus aujourd'hui qu'à déplo- M rer la perte de l'ami, il est mort victime de sa » courageuse fidélité. Vous savez que je ne suis pas N changeant de ma nature, comptez donc sur mon » ancienne et constante amitié. »
Tandis que l'on mettait vainement en œuvre tant de moyens , sans amener la solution désirée , une ressource nouvelle, imprévue , un des ces hasards qui décident parfois des plus grands événemens , vint donner l'assurance d'un succès prochain. ... Deutz se mit à la disposition du gouvernement.
Deutz avait déjà acquis une certaine célébrité par une abjuration publique faite à Rome, en février 1 828, de la foi de ses pères. A cette époque où les
* Je présume qu'il s'agit de M. de Chateaubriand.
3tô MÉHOIBES DE M. GISQUET.
gouvernemens de TEurope, ligués contre la philosophie^ contre les progrès des lumières, favorisaieat la propagande religieuse, la conversion d'un juif parut une victoire ; on en parla beaucoup. Deutz se vit favorisé de la bienveillance des papes Léon XII, Pie VIII et de celle du cardinal Capellari, élu pape en 1831 , qui règne encore sous le nom de Grégoire XVI. Il touchait même une pension de vingtcinq piastres par mois sur la cassette du Saint-Père.
Après un séjour de trois années dans la capitale du monde chrétien, séjour pendant lequel il s'efforça, mais en vain, d'améliorer la condition desesanciens coreligionnaires, Deutz se rendauxÉtats-Unis«
Un an plus tard, vers la fin de 1 831 , il arrive à Londres avec le désir de retourner à Rome, où l'avènement du cardinal Capellari à la chaire pontificale lui assurait une puissante protection.
Il part de Londres avec mesdames de Bourmont, qu'il accompagne jusqu'à Genève; il va ensuite à Turin, où il est logé au collège des nobles, chez les Jésuites ; il y reçoit la visite de M. Cauchyj qui, à la veille de partir pour Massa, engage Deutz à l'accompagner : celui-ci accepte.
Madame tenait alors sa petite cour à Massa; Deutz lui est présenté au commencement de février 1832; il trouve près d'elle MM. de Bourmont, de Choulot, de Saint-Priest , de Kergorlay, de Mesnard, etc. La duchesse le remercie du ser-
vice rendu à mesdames deBourmont, et lui donne des lettres de recommandations pour Rome.
A peine rendu dans cette ville , une lettre de M. de Bourmont le ramène à Massa, et là, comme
je l'ai déjà expliqué, la duchesse de Berry le charge d'une mission auprès de don Miguel.
Deutz s'arrête quelques jours à Barcelonne, puis à Madrid ; c'est là que lui vient la pensée d'offrir ses services aux ministres de Louis-Philippe.
Par une première lettre, adressée à M. de Montalivet et confiée à M. de Rayneval, notre ambassadeur prés la cour d'Espagne , il fait connaître sa mission et déclare se mettre à la discrétion de notre gouvernement.
Regardait-il comme impossible le succès de l'entreprise de l'aventureuse duchesse? voyait-il à jamais perdue la cause des légitimistes ? voulait-il se rattacher à la révolution de juillet sans aucune vue d'intérêt personnel? agissait-il dans l'espoir d'un lucre , ou seulement sous l'inspiration d'un sentiment national, pour étouffer la discorde, détruire les fermens de guerre intestine? C'est sur quoi il n'est donné à personne d'asseoir une opinion certaine : mais je suis disposé à croire que l'amour du merveilleux , une imagination ardente et vagabonde , un défaut absolu de fixité dans les principes , un manque de jugement qui ne lui permet pas d'apercevoir le hideux côté d'une mauvaise
action^ ont eu plus d'influence sur sa détermination que la cupidité.
Au surplus, laissons-le parler lui-même; chacun pourra mesurer ensuite le degré de confiance que peut mériter son explication.
« Mon but était de sauver la France des hor- » reurs de la guerre civile et de F invasion exlé- M rieure. Que pou vais-je attendre deLouis-Phflippe, » dont la puissance était encore mal affermie? des » honneurs^ des dignités^ de l'argent ? Mais toutes » ces faveurs, après lesquelles courent l'amUtion et » la cupidité, m'étaient bien plus sûrement aoqm- » ses en restant attaché au parti de Madame. Si je » me taisaiS; déjà anobli, créé baron, nommé plé- » nipotentiaire de la r^ente, chargé par die d'une » importante mission, et d'un emprunt de çuaratUe » millions pour elle et pour don Miguel, les récom- » penses honorifiques et pécuniaires ne pouvaient » me manquer ; si je parlais , je faisais le sacrifice » de ces brillantes espérances, je me dévouais aux » poignards carlistes, aux malédictions et aux ven- » geances du parti, à la flétrissure du nom de trai*
» tre , et j'ai parlé , j'ai sacrifié à ma convie-
» tion de citoyen mon intérêt d'homme.
» J'écrivis à M. de Montalivet une seconde lel- » tre, dans laquelle je lui dévoilais les plans et les » projets de Madame et de ses partisans, a II n'y a, » lui disais-je, qu'un moyen de délivrer la France
M de l'anarchie et de la guerre civile ; ce moyen , » c'est l'arrestation de Madame; il n'y a qu'un » homme capable d'y réussir; cet homme, c'est » moi. « A ce service que je proposais de rendre, » je ne mettais qu'une condition; c'était que le gou- » vemement s'engageât^ à me garantir pour Ma- » dame la vie sauve. »
Vers la fin de septembre, Deutz quitte le Portugal, traverse l'Espagne et vient à Paris; il se rend chez M. de Montalivet, lui confirme verbalement le contenu de ses deux lettres. Le ministre l'écoute, l'engage à persister dans sa résolution, et lui indique une autre conférence pour les jours suivans... Mais les jours suivans M. de Montalivet est remplacé par M. Thiers : c'était l'avènement du ministère du 1 1 octobre i 832.
Deutz continue avec M. Thiers les rapports commencés avec son prédécesseur.
Instruit de l'état de cette négociation par M. de Montalivet au temps de son ministère, ensuite par M. Thiers, je conférais quelquefois avec lui sur la marche à suivre pour obtenir un prompt dénouement. M. Thiers pensait que, sans s'éloigner de Paris, Deutz, par la confiance illimitée qu'il inspirait au partie pouvait apprendre et révéler au gouvernement le moyen de saisir la duchesse. Le caractère du révélateur devait mettre en garde contre les inconvéniens d'une mystification. Ce motif,
joint à la crainte d'exposer cet homme aux dangers d'être assassiné ou de le voir changer d'avis lorsqu'il se trouverait en présence de la duchesse , au milieu de ses amis dévoués, faisait regarder son départ pour Nantes avec une certaine inquiétude.
Pour écarter autant que possible de l'esprit de Deutz la pensée d'une autre résolution, M. Thien avait toujours soin, dans leurs entrevues, de faire une juste appréciation du service qu'il pouvait rendre à son pays , ce à quoi Deutz paraissait surtout attacher de l'intérêt; M. Thiers ne manquait pas non plus d'appuyer légèrement sur l'étendue de la récompense, et je dois dire que son interlocuteur traitait cette question avec une sorte d'indifférence.
Malgré les observations du ministre, Deutz déclara qu'il voulait se transporter auprès de la duchesse; voici comment il explique lui-même les motifs de sa détermination :
« Accoutumé à mépriser le danger et à marcher » la tête haute, cette considération (la possibilité » d'être assassiné) me toucha peu; je crus qu'à ma » présence sur les lieux étaient attachées et l'arres- » tation de Madame et la conservation de sa vie; » car mon but n'était pas seulement de la faire ar- » rêter, mais de la faire arrêter saine et sauve, et >) sans qu'il en coûtât à elle un seul cheveu, et aux » hommes de son parti une goutte de sang, w
En conséquence, Deutz partit pour Nantes sous
le nom de Gonzâgues, chargé de nombreuses commissions et d'une trentaine de lettres émanant de notabilités carlistes. M. Thiers expédia à sa suite pour le seconder, le pix)téger, et au besoin pour le surveiller, M. Joly, chef actuel de la police municipale, le même qui arrêta Louvel , assassin du duc de Berry. Vingt-quati'e heures après leur départ, je reçus un rapport dans lequel on disait que le comité henriquinquiste venait d'apprendre l'envoi à Nantes d'un traître qui avait promis de livrer Madame , et que sur cet avis on s'était hâté d'expédier un courrier pour avertir la duchesse. Je fis passer sur Je-champ copie de cet avertissement à M. Thiers. Le ministre , ne pouvant guère douter que Deutz ne fût l'homme signalé, écrivit au préfet de la Loire-Inférieure pour l'instruire de ce fait et l'inviter à faire la même communication à Deutz, afin que celui-ci ne s'exposât point. M. Thiers recommandait aussi de garder toutes les lettres en sa possession, pour qu'il restât du moins quelques indications utiles de cette combinaison avortée.
En dépit de ce fâcheux incident, Deutz osa se présenter chez trois légitimistes à Nantes; on l'y accueillit par des outrages; on le regardait avec raison comme un traître, comme un agent du gouvernement ; c'était la conséquence nécessaire de la
dépêche adressée par le comité de Paris,
85i HÉMOIRES DE M. GISQUBT.
Cependant, tout ceci résultait d'un quiproquo. .. En remontant à la source, j'acquis la certitude que réveil donné par les émissaires de la duchesse s'appliquait non pas à Deutz, mais bien à l'un de mes agens fort en crédit dans le parti, qui, deux jours avant le départ de Deutz, avait pris de lui-même la direction de Nantes, dans Tespoir d'être reoipar Madame et de la faire capturer... Le malentendu ne tarda pas à être également expliqué à Nantes. Dès lors , au lieu de repousser Deutz on le recherche, on le félicite^ on lui demande les lettres dont il est porteur; elles sont remises sans délai à la duchesse, qui lui écrit immédiatement de sa main : « Un M homme auquel vous pouvez vous confier vioidra )i vous prendre le 28 octobre à six heures du sotr X) et vous servira de guide auprès de moi. »
Le préfet de la Loire-Inférieure (M. Maurice Duval) et M. Joly s'étaient concertés avec Deutz pour arrêter la duchesse au moment de cette première entrevue ; mais les agens de police diargés de suivre les pas du révélateur pour connaître la maison où il se rendait perdirent ses traces au milieu de la ville. Deutz raconte de la manière suivante les détails de la réception qui lui fut faite par la mère de Henri V :
ce Je n'aperçus d'abord que M. le comte de Hesr » nard , auquel je demandai Madame; elle m'en- » tendit, car à l'instant elle sortit de derrière une
IfÉMOIBES DB M. GISOITET. 855
n cloison , en me disant : « Me voici , mon cher 1) Deutz. » Â ces mots, prononcés avec bienveil- M lance, je me sentis faiblir; un nnage s'étendit sur » mes yeux et je me trouvai mal ; alors, avec cette •ji bonté qui lui était naturelle , Madame m'appron cha elle-même une chaise, en ajoutant : a Remet- M tez-vous, mon ami. »
» Ce ton, cet accent, cette prévenance, me pé n nétrérent, et je me surpris un moment élevant des » doutes sur la nécessité de son arrestation. IVfeiis » dans le cours de la conversation^ qui dura trois » heures, l'un des interlocuteurs ayant eu la malan dresse de me dérouler de nouveau les plans du » parti, de me rappeler que la conquête de la cou- » ronne pour Henri V n'était possible que par la • guerre civile et les secours de l'étranger; Mail dame, de son côté, m'ayantdit qu'elle ne quitte- » rait la Vendée que forcément, et qu'elle comptait » sur un soulèvement général pour l'ouverture des » chambres; j'oubliai la femme compatissante et » malheureuse pour ne voir que la princesse enne- B mie du pays , poussant les citoyens aux armes et » appelant l'invasion. >i
L'insuccès de cette entrevue ne découragea pas Deutz; il sollicita et obtint une nourelle audi^ice pour le 6 novembre chez les demcûselles Duguigny . Laissons-le encore raconter ks inctdens de cette journée :
356 MÉMOIRES DE M. GISQDET.
(( Avant de me rendre auprès de Madame, jlé- » tais allé visiter madame P...., qui avait reçu de » M. Jauge deux lettres sous enveloppe, avec cette » suscription en anglais : Donnez les lettres . ci-in- » cluses à notre ami. Ne sachant si ces lettres étaient » pour Madame ou pour moi, madame P.... mêles » remit, en m'engageant à les lire. Je rompis le ca- » chet de l'une d'elles; mais, ne reconnaissant ni l'é- » criture ni la signature, je supposai qu'elles étaient » pour Madame. J'en parlai à M. le comte de Bour- » mont, que je vis le 5 au soir, et le priai de les » faire parvenir ; mais il m'engagea à les garder, » et à les remettre moi-même dans l'audience du 3> lendemain.
» Le 6, à quatre heures et demie, j'étais auprès )) de Madame. En lui présentant mes deux lettres, » dont l'une était décachetée, je m'excusai de mon » indiscrétion, lorsque m' interrompant avec beau- » coup d'obligeance : w Je n'ai pas, me dit-elle, de » secrets pour vous; je vais lire cette lettre en votre » présence, n) En même temps, à l'aide de réactifs, >» elle fit paraître les caractères tracés en encre syiny> pathique. L'une de ces missives était de M.B..., » qui lui rendait comte d'une négociation en Es- » pagne; l'autre de M. Jauge, qui la prévenait de » se tenir sur ses gardes, « parce qu'il savait de » source certaine qu'un homme qui avait toute sa » confiance l'avait trahie et vendue à M. Thiers,
D pour un million. » Madame jeta avec insouciance » cette lettre sur une table où elle fut saisie une » heure plus tard , et me regardant en souriant : « Vous avez entendu, monsieur Deutz; c'est peut- » être vous? » Et je lui répondis sur le même ton : « C'est possible. » Cette audience dura une heure » environ, et lorsque je quittai Madame : « Adieu, » me dit-elle; adieu, monsieur le baron; retoiu*- » nez à votre poste, et n'oubliez pas que le premier » coup de canon tiré sur l'Escaut sera le signal de » notre triomphe en France * . »
Deutz , .en sortant de la maison occupée par la duchesse, fit aux agens de police le signal convenu; à l'instant la demeure est entourée, envahie, fouillée; on aperçoit une table à manger préparée pour six convives; on saisit la lettre par laquelle M. Jauge dénonçait Deutz. Mais on ne trouve personne que les demoiselles Duguigny ; elles répondent avec une apparente sécurité à toutes les questions, déclarent qu'elles étaient, qu'elles sont absolument seules; qu'elles attendaient à diner quatre de leurs amis , dont elles se hâtent d'indiquer les noms supposés, ce qui explique, suivant elles, les six couverts préparés. Elles affectent un calme, une insouciance, même une humeur tant soit peu ironique qui déconcertent les agens. On commence à douter, on court après
' Madame fabait allusion à notre expédition d'Anyers» commencée un mois pins tard.
360 MÉMOIRES DE M. GISQCET.
du bruit, on frappe sur la plaque de fonte qui garnit le fond de la cheminée, on crie : w Ouvrez, » ouvrez, nous étouffons. » Une voix leur indique
la manière d'enlever la plaque La duchesse de
Berry se montre la première à louverture, elle sort de cette cachette établie dans Tépaisseur du mur,
et se brûle légèrement en traversant Fàtre Trois
autres personnes , mademoiselle de Kersabiec , M. Guibourg et M. de Mesnard, abandonnent également une retraite désormais inutile.
La duchesse de Berry et ses trois compagnons avaient horriblement souffert pendant une captivité de seize heures, dans ce réduit où toutes choses leur manquaient.
Malgré la fatigue , Madame faisait bonne conte* nance; elle demanda le général d'Erlon, qui ne tarda point à paraître, ainsi que le préfet. La princesse captive déclare se confier à leur loyauté ; on la conduit dans les appartemens de la préfecture, où elle est traitée avec tous les égards, le respect dus à sa personne, à son courage, à ses malheurs.
Cet événement, cette grande victoire détruisit la force matérielle du parti absolutiste. Six mois plus tard, le misérable épisode dont les murs de Blaye furent les témoins, anéantit poiu* jamais sa puissance morale, en abaissant l'orgueil d'une race antique par une dernière humiliation.
Avant d'aller plus loin, il me faut encore rap-
peler que l'on découvrit une imprimerie clandestine chez les demoiselles Duguigny , et un nombre considérable de proclamations destinées à être prochainement répandues, dans lesquelles la régente promettait d'établir et de conserver à Nantes, jusqu'à la majorité de son fils, le siège du gouvernement, si cette ville se déclarait pour Henri V.
Pour séduire une population presque toute libérale, c'était là un pauvre moyen qui n'annonce pas une grande portée dans l'esprit des conseillers de la duchesse Un mouvement général se préparait; il aurait sans doute éclaté du 20 au 30 novembre.
Les papiers de la duchesse furent également saisis. Us étaient d'une nature si délicate et compromettaient tant de personnes, que l'on crut devoir en soustraire la connaissance au public : on les
expédia à Paris Je n'en sais qu'imparfaitement
le contenu, et^ dans tous les cas^ je ne dois point divulguer le peu qui m'a été dit à cet égard sous le sceau du secret.
Le 9 novembre , une ordonnance royale confie aux chambres le soin de statuer sur le sort de la
duchesse L'opinion publique est à peu près
unanime pour blâmer cette mesure, la seule pourtant qui fût convenable, qui fût digne du gouvernement de Louis -Philippe; la seule qui n'offrit pas le danger de perpétuer l'agitation, les haines, les
luttes On aurait voulu que la nièce du roi^la
mère d'un prétendant, dont les droits, en définiÛYe, pouvaient être réels dans sa pensée, puisque la force seule les avait mécoiuius, fûtsoiunise, avec tousses complices, à la juridiction ordinaire! ! ! On aurait voulu que le chef de l'État, que le gouvernement tout entier, se montrât, du moins théoriquemait, aussi cruellement brutal que les sanguinaires despotes de 93, lorsqu'ils livraient l'infortunée Marie- Antoinette au tribunal révolutionnaire!.... C'eût été fournir aux ennemis de notre belle révolution le droit de faire un bien triste rapprochement entre deux époques éloignées de toute la distance qui sépare la barbarie de la civilisation ; Tune où' la fureur populaire se repait de crimes, et puise une nouvelle énergie dans le sang des victimes ; l'autre où régnent les lumières, la philanthropie, la générosité ; où le plus obscur criminel n'invoque presque jamais en vain la clémence et la pitié.
La duchesse de Berry est conduite à Paimbœuf sur un bateau à vapeur, le 1 0 novembre ; de là elle est embarquée sur un brick de l'État, nommé la Capricieusey armé de seize canons, qui la transp(»rte à la citadelle de Blaye , réparée et disposée dq>iûs deux mois, dans la prévision de ce grand sucoés« La traversée est longue, fort péniUe, on n'arrive à destination que le septième jour. Ce fut une non* velle épreuve pour le courage de la captive, qui
souffrait beaucoup du mal de mer , toutefois sans jamais montrer ni humeur ni faiblesse.
Les journaux de Toppositioni fidèles à leurs ha« bitudes, avai^it mainte fois accusé le gouvernement de mauvais vouloir^ au sujet de la capture qui venait enfin d'être opérée. Le juste-milieu ne veut
pas, disaient-ils, arrêter la mère de Henri Y il
veut au contraire alimenter la guerre civile on
£aivorise en sous mains ses partisans, on prépare une restauration..... Ces journaux, à les en croire, savaient toujours exactement où se trouvait Thé-* roïne. Le pouvoir le savait aussi, disaient-ils^ mais le pouvoir trahissait, etc.
Le Naiional du 2 octobre administre la preuve de cette trahison : « On nous communique, ditril^ » une lettre de Dieppe dans laquelle nous lisons » ce qui suit : La duchesse de Berry est arrivée ici h » 24 sepUmbre, elle est descend%êe à V hôtel de Londres, » a séjourné le 25 et le 26, et est partie par le paqueboi n à vapeur le 27. C'est ce qu'en vient d'apprendre par 1» le retour du paquebot, d
Le 7 novembre, le Temps dit à ses lecteurs : « Nous D ne savons pas si la duchesse de Berry sera prise » d'ici à peu de jours ; mais ce que nous savons, » c'est que sa retraite est connue, et si l'arrestatk» » de la duchesse n'est pas annoncée sous quarante* » huit heures, c'est qu'on n'aura pas voulu la n» prendre* »
36&- MÉMOIRES DE M. GISQUBT.
L'événement a justifié cette prédiction, et cependanty au moment où le journaliste s'exprimait ainsi, la nouvelle n'était pas vraie; le gouvernement ne savait pas encore dans la nuit du 6 au 7 quel était
l'asile de la duchesse D ailleurs n'était-ce pas
commettre une haute indiscrétion et compromettre l'intérêt national, pour le vain plaisir d'exprimer un doute sur la loyauté du pouvoir^ et de piquer la curiosité de ses lecteurs ? Si l'article eut paru vingt-quatre heures plus tôt, il pouvait donner en temps utile un éveil capable de déjouer toutes les combinaisons du gouvernement.
Après la capture, les feuilles de l'opposition extrême soutinrent encore qu'on n'avait pas voulu arrêter la duchesse jusque alors ; qu'on s'est décidé pour l'arrestation comme forcé et contraint, parce que trop de personnes à Nantes se trouvaient dans la confidence, savaient où Madame était cachée, et dénonçaient hautement la complicité du pouvoir... Les fidèles narrateurs ajoutaient : « Depuis la » capture on est en deuil aux Tuileries ; la reine » pleure, et sa douleur est partagée par toutes les » personnes qui l'approchent. »
D'autres publications où l'on prouvait que la détention à Blaye cachait le désir, le projet d'une évasion prochaine, corroboraient dignement toutes ces accusations.
L'arrestation de la duchesse de Berry fut un
coup terrible pour tous les partisans du droit divin, et décida la dispersion volontaire des bandes de chouans, qui, prêtes à recommencer une nouvelle campagne, disparurent à peu d'exceptions près, quand leur chef eut été mis dans l'impuissance de diriger leurs actions.
Mais les promoteurs de la guerre civile ne désespèrent pas encore de l'avenir. Ils pensaient, à l'aide de nouvelles machinations, pouvoir relever les affaires de leur parti , même en l'absence de la duchesse.
Pour le démontrer, je copierai les trois pièces suivantes, qu'on ne lira point sans intérêt. La première est une lettre de M. de Bourmont, adressée au comité légitimiste, le 8 novembre 1 832, le lendemain de la grande catastrophe : son contenu me dispense de tout commentaire.
La deuxième est une note qu'on déclare avoir été écrite sous la dictée du même personnage, puisque le nom de Bronner le désignait habituellement. Elle n'a point de date, mais elle dit : Que les bonapartistes ont perdu leur dernière espérance dans la personne du duc de Reichstadl; donc elle est postérieure au mois de juillet 1832, époque de la mort prématurée du fils de Napoléon. Elle constate qu'à la date où elle fut rédigée, M. de Bourmont ne pouvait pas communiquer directement avec Madame; donc elle est également postérieure à
366 MÉMOimES DB M. GISQUBT.
révénement du 7 novembre. On peut dès lors en fixer la date au mois de décembre 1 832 ou janvier 1833^ lorsque M. de Bourmont était en Suisse ou à Genève. Je recommande à Tattention les moyens qu'il propose, et l'aveu de ses rapports avec le parti los negros (bonapartiste et républicain). La troisième est l'œuvre d'un homme habile, de l'école de Machiavel ; elle fîit nécessairement composée après le mois de juin, puisqu'on y parle de nos échecs de jutn, et avant le 7 novembre, puisque cette pièce fut trouvée dans les papiers de la duchesse; elle confirme ce que j'ai dit an sujet des prétentions de Charles X et de Louis XIX, et contient les conseils les plus perfides, les plas immoraux, sur la direction à donner aux intrigues du parti. Après l'avoir lue, on pens^^ sans doute comme moi, que les doctrines développées avec cynisme, dans cet écrit, sont devenues le catéchisme de beaucoup de publicistes.
Lettre de M, de Bourmont aux comités légitimistes k Unf demain de V arrestation de la dtAchesse de Berry.
(c Un événement à jamais déplorable vient de n contrister tous les cœurs des amis de la légiti- » mité.
)» L'immense responsabilité qu'on pourrait faire » peser sur moi me fait un devoir de déclarer que » j'ai fait tous mes efforts pour prévenir un ausd
BfÉMOIRES DE M. GISQUET. 367
D grand malheur, en suppliant depuis plusieurs » mois Madamede se mettre tout-à-fait hors d'at- » teinte de ses ennemis; mais son admirable cou- » rage répugnait à l'idée d'une retraite: Madame >) voulait, jusqu'à la fin, partager les dangers des » fidèles serviteurs de son fils compromis pour sa » cause. Elle a été victime d'un noble dévouement; » elle a été victime d'un traître qu'elle a comblé de M ses bontés et de témoignages de confiance. Honte » éternelle à l'infâme Deutz ! C'est toujours une )è sorte de consolation pour l'honneur national, de » pouvoir dire que le traître ne fut ni un Vendéen, Pi ni un Breton, ni un Français; mais un étranger, » un juif!
» Dans une circonstanceaussi cruelle, messieurs, » notre premier devoir est de resserrer nos rangs » et de bannir la division qui commençait à seglis- » ser parmi nous. Que les fausses catégories de D mouvement, de résistance, de défection, dispa- M raissent devant la douleur universelle ! que tous w ceux qui pleurent le malheur de Madame, et qui » comme nous veulent le retour de Henri V, se » tendent la main ! Abjurons devant la prison de Ma- » dame de trop fatales dissensions, si nous voulons >i un jour, dans le grand intérêt de la France, rendre >i à Madame sa liberté, et à son fils une couronne
» Privés de notre chef, nous sommes obligés de » renoncera une entreprise de vive force, du moins
jusqu'à ce que, par suite d'événemens importans, le pays ait repris confiance dans ses forces et senti la nécessité de briser le joug que nous impose un odieux arbitraire. Renfermons-nous dans le cercle d'une position légale, mais qu'elle n'en soit pas moins vive pour cela ; luttons avec énergie et sans cesse contre les violences dirigées contre nous ; ne laissons passer aucun acte illégal ou vexatoire sans le dénoncer aux tribunaux, ou du moins sans le dénoncer à la publicité, qui, elle aussi, en fera justice. Encourageons dans ce but la publication des feuilles légitimistes; donnons-leur toute l'extension possible, soutenons et propageons les sociétés de défense mutuelle; que ces associations deviennent en même temps un boulevard pour nos libertés, et un moyen d attaque contre l'usurpation : ce sont les vœux de Madame, ce sont les derniers ordres recueillis de sa bouche, deux joui^ avant le fatal événement. » Madame désire surtout que ceux qui sont dans le besoin et souffrent pour sa cause soient secourus; ainsi vous seconderez les intentions de S.A.R. en aidant, selon vos moyens, ceux qui seront victimes de leur zèle et de leur dévouement, et en envoyant des collectes pour soulager les misères qui vous seront signalées. Madame m'avait encore chargé d'engager ceux qui se trouvent le plus compromis à se retirer momentanément, s'ils le
» jugent convenable, bien persuadée qu'elle les » trouverait à leur poste le jour du combat. Je ne » sais si l'événement que nous déplorons a pu sur » ce point faire changer la résolution de S. x4. R. » C'est à vous, messieurs, si vous ne recevez pas » de nouveaux avis, à peser les circonstances et à » agir suivant les inspirations de votre conscience. » Quant à moi, messieurs, chargé spécialement par » Madame d'une mission au dehors fort importante, » je m'éloigne pour la remplir ; mais, je ne veux » point vous le dissimuler, d'autres motifs néces- » sîteraient encore mon départ.
» Échappé comme par miracle aux pièges du traî- » tre qui a livré Madame, et qui avait aussi dénoncé » mon asile et les personnes qui m'entouraient de » leurs soins, je suis obligé de fuir loin des lieux » que j'habitais. Ma santé, altérée par une fièvre » qui dure depuis deux mois, exige impérieusement » des soins et des ménagemens que je ne puis pren- » dre dans un pays où ma tête est mise à prix, comme » celle de plusieurs d'entre vous.
» Vous comprendrez aussi facilement le besoin
» que j'éprouve de me rendre près de S. M. C. et
» de notre reine, pour rendre compte d'une entre-
» prise terminée par une si funeste catastrophe et
» pour défendre l'honneur et les sentimens des
» provinces de l'Ouest, calomniés par une malveil-
» lance intéressée. Je m'éloigne avec moins de ren. 24
Stù xÉMOiEES PS M. msQina.
» grety parce que j'ai la douloureuse coiiTictioii que jù ma présence ne peut plus en ce moment être utile I) à Madame ni àsa cause. Si phe taoti des cktx»- » stances favorafaies faisaient désirer mes sernces » dans rOuest, n'en doutez pas, messieurs, tous t) me reverriez au milieu de vous. Ce n'est pas un » vieux soldat, un vétéran de la légitimité, qui£ûl- » lira à ses engagemens; je saurai suffire jusqu'au ^ bout aux exigences de la mauvaise farUme; ces » épreuves i^ sont pas nouvelles pour moL En tous » lieux, en toutes circonstances, mon pays et mon » roi peuvent compter sur mon dévouement; et, n quoique vieux déjà, j'espère vivre assez loDg- M temps pour les voir heureux l'un par l'autre.
1» En effet, malgré les funestes évâMmens qm » nous ont accablés depuis six mois, le gouverne*- » ment usurpateur est toujours aussi £aJbVe, aussi H déconsidéré, ou plutôt l'animadversion publique » fait chaque jour de nouveaux progrès. Ne bous I) décourageons pas, messieurs, et attendons Vave- » nir avec confiance. Ne sommes-nous pas lescom- » pagnoQS et les descoidans de ces preux qui ne se » laissaient point diattre par les rêvera, et savaîeiit » réparer un échec par une victoire ? Comme enX| i> la fortune ne nous laissera pas, et nous serons fi- » dèles à ce cri de la conscience et de la fidélité: )i Vive le roi fiMnd même ! d Nntes^ 8 D«nptiiibie iSSS.
MÉMOIRES BB M. GISQUBT. VTt
Copie d'une lettre écrite à l'encre êympaihique et trouvée à Parié chez une demoiselle Conetantin^ lors d^une perquisition faite par mes ordres , qui procura^ en outre^ la sair sie de quatre caisses d'armes,
« Je t'envoie la copie littérale d'une note écrite )) sous la dictée de Bronner *.
» L'opinion de M.Bronneresten politique cequ'ellc M était au 9 avril '. Les moyens sont changés par n la défection des instrumens dont croyait pouvoir n disposer M. Laurent *. Cela devait être le rouage » principal; cela ne peut plus être, par l'effet des n événemens qui se sont succédé depuis le mois » d'avril , qu'un rouage auxiliaire. U faut donc re- » garder comme une nécessité de réduire l'action I) principale à l'action de la masse dont peut dispo- » ser M. Bronner. Pour cela, il faut mettre M. B.... » en mesure de n'être arrêté dans sa marche par » aucun obstacle quelconque. Il faut suitout , non » seulement avoir confiance entière en lui, mais le » prouver , et le mettre à même de le prouver aux » plus incrédules. Il faut donc qu'il puisse dire : » Bien des fautes ont éié commises, bien des exigences » d'anciens et fidèles amis ont été écoutées ; mais /'ex- » périence a désabusé^ et aujourd'hui on a reconnu
■ M. de BomrmoAt.
* Époque où la duchesse de Berry méditait k Massa, avec H. de Bourmont, son eipédition du midi et sa campagne en Vendée. ^La duchesse de Berry.
» franchement que ce nest pas seulement la liberté que » veut la France ; elle veut aussi, peut-^tre même plus » encore, la victoire de V émancipation complète poli' » tique du peuple, et une garantie complète contre le » retour des prétentions féodales et de quelques senti-- » mens incorrigibles des princes de la maison de Bour- » bon.
» Il faut que M. B puisse convaincre le parti
» dont il dispose, que Madame confie Henri Y à » son patriotisme, et qu'elle est fermement résolue » de concéder à la France nouvelle toutes les liber- }} tés, toutes les garanties quelle espérait trouver dans » la monarchie de juillet, et qu'elle n'y a pas trouvées.
» B ne se dissimule pas la méfiance qu'il pro-
» voque en disant aussi franchement les nécessités » d'actions auxquelles il sera peut-être réduit par » l'effet de la déconsidération à laquelle les fautes » du parti royal ont réduit sa valeur dans Topinion
» publique. M. B répète que personnellement
» il voudrait voir Henri V assis sur le trône de » Louis XIV, s'appuyant sur une constitution qui » donnerait au pouvoir toute l'extension possible^ » et aux exigences libérales le moins de développe- » ment possible. Les idées libérales sont sœurs des » idées révolutionnaires ; elles ont une connexion }} bien dangereuse, et tôt ou tard le développement » des idées libérales conduit à une catastrophe ré- » volutionnaire, parce que leur séduction est telle
) pour les hautes intelligences sociales^ qu'elle les conduit insensiblement au-delà des bornes que le pouvoir royal ne saurait franchir sans être en péril. L'exemple de l'entraînement fatal de M. de Chateaubriand et de ses amis, sous le règne de
) Charles X , ne doit jamais être oublié par Ma-
) dame ni par les hommes qui seront appelés par sa confiance à l'honneur de travailler à reconstruire l'édifice social.
» Malheureusement pour eux et pour la France, l'opinion publique et l'opinion des partis sont encore dans l'enfance, et pour elles, la vérité apparaîtrait comme une contre-révolution, contre laquelle s'élanceraient au combat, non seulement les républicains, mais les royalistes constitutionnels eux-mêmes ; mais toute la France, à l'exception de quelques paysans vendéens. Il faut donc que la venue de Henri Vait pour cortège Vapparence de la réalisation de toutes les espérances françaises.
» Voici maintenant un modèle dicté par B
des pouvoirs qu'il désirerait obtenir pour se faire obéir des royalistes : T ordonne à tous les fidèles
serviteurs de mon fils de reconnaître M. B (on
mettra le nom en toutes lettres) comme le dépositaire de toute ma confiance, et d'obéir à toutes les instructions ou ordres qu'il leur donnerait en mon nom, dans l'intérêt de mon fils (il faudra
tn MfBfOimVS BK If. GflSQVBT.
Il que Madanw signe : Marie-Carotliîte, régeate de » France).
M Voîeî maintenant le pouvoir ostensible qti'H >i désire pour les hommes républiemim ou boMfêr^ Il tintes dont il croit poHiDoir disposer.
» Monsieur, j 'en appelle à Totre patriotisiiie pour w comprendre qne notre nmlheirreuw patrie n*a M d'espoir de salut qne dans le retour de mon fils » sur le trône de France. Les bonapartistes sont les » hommes de la nouvelle gloire française ; îk ont » perdu leur dernière espérance dans la personne » du duc de Reichstadt.
» Le petit-lîls 'de Henri FV et de Louis XIV sait » apprécier leurs valeureux services, et ils trouTe- » ront sous son régne la protection bienveillante » et la reconnaissance que leur accordait leur ann cien général. Le règne de mon fils sera aussi le » règne de la gloire; dites-leur, dites à la France » que le règne de mon fils lui rendra toutes les » prospérités dont elle jouissait en 1 829 avant le » ministère Polignac, et que je soumettrai à la ré- M vision d'uneassemblëe nationale lachartede 1814, » en ce qui lui manque pour garantir contre l'er- )) reur d'un ministre les libertés qu'elle assurera » aux Français.
» M. B. . . . , la confiance que je voms témoigne par » cette lettre prouvera le prix que j'attache àcomp- » ter au nombre des soldats de mon fils les hommes
HÉMOniBS BB H. GTSQUBT. 975
» que rhonneur militaire guida dans toutes leurs » victoires.
M Signé : IfARm-CAROLii^E^ régente de France. »
i> Avec cette lettre, B prétend se £aire obéir
» et eutfainer le parti lo& negros, comme il les ap- » pelle.
» Moyeu d'action ( ici une partie de l'encre synu M paiique n'a pu reparaître )..«•• il faut au moins » six millions de francs en billets au porteur , paya- » blés au trésor de la cour de Henri Y un mois après y> son entrée à Paris. Cette promesse devra encore » être signée: Marie-Caroline, régente de France.
dM. B demande qu'on envoie pour lui, à
i> Berne, deux cent mille francs en billets de bany> que ; il compte sur le succès. U demande une » caisse à Paris pour le jour deTexécution. »
Copie cTune pièce trowvée après V arrestation de la duchesse
de Berry.
Notes sur un rapport à faire à Madame.
w 1 *^ La destinée de la France est-elle fixée ? en i> est-elle au même période que l'Angleterre en 1 688? y> Assurément non. Mais par quelle transition doit- » elle revenir à la légitimité? par un désordre. Le y> désordre n'est ici que la route du bien.
» 2"* Est-il permis de faire la guerre civile ? C'est
» selon. Mais y quelque avis que Ton adopte , lapru- » dence veut aujourd'hui qu'on s'abstienne.
» Nos échecs de juin ne prouvent qu'une chose^ » c'est que le dévouement légitimiste parait cban- » ger de mode. Cependant, comme il n'y a rien de » jugé et que l'on peut ne s'être trompé que d'é- » poque, si l'on se décidait à tenter encore cette » chance, l'habileté consisterait à protester contre » l'intervention étrangère, en préparant la guerre » civile, et à faire la guerre civile à l'aide de Tinter- » vention étrangère.
3**... » Partons d'un principe; en France le pire » des gouvernemens est celui qu'on a. C'est cette » disposition qu'il faut exploiter; le moyen d'exploi- » tation est la presse.
4®..;. » La presse a détrôné les Bourbons, c'est » une sape excellente. H y a deux raisons d'en user » et d'en abuser : la première, c'est qu'elle peut » contre l'usurpation ce qu'elle a pu contre la lé- » gitimité; la seconde, c'est qu'il est utile de se mé- » nager d'avance contre elle des argumens pour le » jour de la victoire. Quand il sera bien démontré » qu'elle est toute-puissante pour détruire et que » son esprit est essentiellement anti-national, nous » en aurons meilleur marché. Il faut l'user sur le » citoyen ; la briser en le frappant, c'est nous dé- » faire de deux ennemis d'un seul coup. On a beau
MÉMOIBES DE M. GISQUET. 377
» dire, le rapport de M, Chantelauze est profon- » dément vrai.
5**... » Notre position est excellente : tout gou- » vernement a des embarras qui naissent de sa nou- » veauté même. Si nos écrivains ont quelque peu » d'habileté, il ne tient qu'à eux de convertir des » embarras inévitables en autant de fautes.
» C'est une rude tâche de fonder une institu- » tion nouvelle en s' imposant la condition de la lé- » galité. Pour rendre la condition impossible, il }) suffit d'irriter les esprits et d'attirer un grand » nombre de soldats dans nos campagnes. Les actes j) arbitraires se multiplieront forcément, et notre » presse aura l'immense avantage de présenter i) chaque ill^alité convne un symptôme de réac- » tion. La différence ne sera pas aperçue, soyez-en » sûre.
6**... » Ce que je ne saurais trop recommander }) à nos écrivains, c'est de publier moins d'articles }} de leur fond, et d'en emprunter davantage aux » feuilles violentes de l'opposition libérale : cette » méthode a plusieurs avantages : 1 ^ elle frappe )) l'usurpation par la main de ses anciens amis; >) 2** en répétant ce qui n'a pas été poursuivi » dans d'autres feuilles on profite de leur impunité, » et l'autorité de l'article en augmente. Vivre » d'emprunts faits à son ennemi, c'est de bonne » guerre. •
380 MÉMOIBES DE H. GISQUET.
» bérauxi mais une lutte entre Charles X ou » Louis XIX et Henri V rétablirait la guerre civile » dans ses véritables termes, et je serais compro- » mis. Quand donc nous entendrons-nous ? »
On a long-temps nié l'alliance carlo-républicaine; les hommes les mieux instruits de cette monstrueuse association criaient hautement à la calomnie quand on la leur i^prochait. Ils avaient leurs raisons pour s'opposer à la manifestation de la vérité. Eh bien ! est-il possible de conserver le plus léger doute à cet égard après avoir pris connaissance des divers documens rapportés dans ce chapitre ? N'est-il pas de la dernière évidence que le parti légitimiste avait, à Paris, des auxiliaires regardés comme très-puissans dans l'opinion contraire ? Je suis loin de prétendre que le plus grand nombre des républicains savaient pourquoi, dans quel intérêt ils combattaient; mais je soutiens que parmi ceux qui se montraient sur le premier plan, prêchaient avec plus d'audace la révolte, et voulaient en apparence mettre en pratique la maxime de Végalité absolue , la cause de Henri V comptait plus d'un agent affublé du masque républicain : un désordre semblait aux casuistes une transitiw nécessaire pour revenir à la légitimUé. Le désordre était la route du bien.
Je bondissais d'indignation, moi qui savais à quoi m'en tenir sur les intentions de ces escobards,
lorsque, par leur langage et leurs actes, ils parvenaient à remuer la tourbe républicaine au i^om de la liberté; combien de fois n'aurais-je pas voulu qu'il me fût permis d'ouvrir les yeux à la multitude, en disant où, comment^ chez qui ces prétendus défenseurs des droits du peuple allaient puiser leurs inspirations! L'hypocrisie m'a toujours révolté. Je ne connais rien de plus méprisable, de plus abject, que le rôle imposteur de ces baladins politiques.
Je ne dois encore m'expliquer qu'avec une extrême réserve; il ne faut pas que l'on puisse faire une application personnelle de mes réflexions ; je dirai seulement, pour rendre hommage à la mémoire d'un écrivain loyal, que M. Carrel, et en général les hommes du Nationalj m'ont toujours semblé parfaitement purs d'un alliage étr^ger à leurs opinions écrites.
L'arrestation de la duchesse de Berry ayant été pour le gouvernement une victoire décisive, on ne voulut pas sévir contre les personnages secondaires; on laissa donc en repos ceux qui, après avoir joué un rôle actif pendant les troubles, rentraient paisiblement dans la vie privée : ce fut une amnistie tacite; on fit seulement exception à l'égard des procédures déjà commencées.
Madame de La Rochejacquelein s'était signalée par son dévouement, son énergie dans beaucoup de circonstances; on doit encore se rappeler qu'elle
382 MÉMOIRES DE M. iGISQUET.
cominandait à l'affaire de la GobletiéFe, qu'elle y fut prise et qu'elle s'évada le même jour.
Cette dame vint secrètement à Paris après Fëvë* nement du 7 novembre, pendant <{ue la justice Ja recherchait dans l'Ouest ; die était logée ayec une femme de chambre rue du Mail, je crois, à l'hôtd où il existe des bains. Je connaissais trop lôen ks intentions du gouvernement pour la faire arrêter; je me bornai donc à en prévenir M. Thiers. Lu seule recommandation qu'il me fit était d'inviter madame deLaRochejacquelein à quitter Parisan cas où elle y prolongerait trop long-tempft son séjour.
Au bout d'une huitaine, se croyant surveiUëe et recherchée, elle abandonna la rue du Mail, pour se cacher quelque ten^ encore, puis se rendre i l'étranger. On m'assura qu'elle emportait trois ceni mille francs en billets de banque cousus dans la doublure de son manteau.
La semaine suivante, M. B..., actuellement député, ayant eu besoin de me parler, vient me voûr à la préfecture : il commence par m'expliquer l'objet de sa visite. Je lui demande s'il n'a pas antre chose à me dire. — Non, M. le préfet. — Cependant, lui répliquai-je, il s'est passé chez vous^ defpuis peu de jours, un fait assez étrange pour qu'il sok naturel de vous en expliquer avec hicm. — Vraimenty M. le préfet, j'ignore ce que vous voules 4ke. — Je vois bien, monsieur B. . . , qu'il faul aider ^^otre
KÉMOnLES DB M. GISQUET. S83
mémoire : tel jour, à minuit, une dame n'est-eUe pas entrée chez tous par une des croisées de votre salon donnant sur le jardin? cette dame ne portaiteile pas le costume d*un matelot? n'avait-elle pas on diapean ciré, une pipe à la bouche? n'était-ce pas enfin madame de La Rochejacqueleîn, qui, sans vous connaître, allait vous demander l'hospitalité ; qui demeura chez tous jusqu'à telle époque, et qui maintenant voyage sur la route de Flandre?
Si jamais homme parut étonné, ébahi, ce fut M. B... « Vous êtes donc sorcier? s'écria-t-il ; je croyais être seul instruit de toutes ces circoiH stances ; je me taisais pour ne pas exposer madame de La Rochejacquelein à vos poursuites; mais puisque vous savez tout, je n'ai plus rien à nier. »
Lorsqu'on arrêta la duchesse de Berry, on avait déjà remarqué en elle un commencement d'embonpoint qui excédait les proportions ordinaires de sa taille. Son séjour à Blaye ne tarda pas à confirmer les premiers soupçons : Madame était enceinte.
Cette circonstance se révélait aux regards de toutes les personnes habitant la citadelle de Blaye : des indiscrétions sont commises, le public est mis dans la confidence ; les journaux parient des bruits qui circulent et qu'ils ont le tort d'attribuer à la pdiœ. Aussitôt grande rumeur parmi les Intimistes : les uns vont demander raison aux indis-
dSl MÉMOIRES DE M. GISQUET*
crets journalistes de l'outrage fait à rhonneur de la princesse ; on échange des injures, des démentis, des provocations; on dresse des listes de combattans, la collision menace d'être générale entre ies républicains et les absolutistes ; M. Carrel est blessé dans une rencontre avec M. Roux Laborie.
Le pouvoir ne saurait demeurer spectateur quand des citoyens sont prêts à s'égorger; j'intervins dans le débat, non pas pour attester ou démentir les bruits, puisque le gouvernement ne voulait pas prendre l'initiative de la révélation, mais pour m'opposer aux voies de fait. De nombreux mandats sont lancés contre les provocateurs, dont plusieurs vont attendre en prison les résultats de l'instruction judiciaire.
Ces mesures destinées à prévenir l'effusion du sang et peut-être des meurtres, donnèrent à l'instant une autre direction aux menaces, aux outrages : c'est à moi, c'est au pouvoir en général qu'on impute les torts; c'est contre lui que se tournent toutes les colères et les désirs de vengeance! Suite déplorable de l'exaltation ... c'est le pacificateur qui devient victime de ses bonnes intentions !
Les légitimistes n'étaient pas tous disposés à se }>attre, mais tous s'empressaient d'offrir, dans la limite de leurs moyens, leur tribut de dévouement à l'auguste captive et de confiance en sa rovale vertu.
M. Hennequin , notre célèbre avocat, cédant aux inspirations d'une belle âme, toujours prêt à venir en aide au malheur, prend, Tun des premiers, avec une chaleureuse indignation, la défense de Madame; il écrit à M. d'Ârgout, alors ministre de l'intérieur, la lettre suivante :
« Monsieur le ministre, vous n'avez pas cru de- » voir m'excepter des mesures générales arrêtées » en conseil, et qui ont placé S. A. R. Madame » dans un isolement absolu.
» Je ne m'exposerai pas à de nouveaux refus ; » mais j'ai l'honneur de mettre sous vos yeux ime » protestation que je fais insérer dans tous les n journaux.
» J'ai l'honneur d'être, etc.
» Paris, 23 janvier 1833. »]
Copie de la protestation de M. Hennequin.
« La nouvelle qui se répand en ce moment dans » Paris porte la douleur et l'effroi dans tous les » cœurs français I Madame est atteinte d'un mal » grave, sans doute, puisque le ministère provoque » et précipite le départ de deux médecins célèbres.
» Madame , contrainte d'échanger tout-à-coup
>Ales égards et les empressemens d'une hospitalité
» respectueuse contre les entraves et les outrages
» de la prison; Madame, qu'environne une atmo* u. 25
986 MEMOIRES DB M. fiiS<^i[£T.
H sphère insalubre, éveille^ excite toutes ks sollûa-
» tudeâ !
M U est évident pour tous que les efforts de la ji science ne contrd)alaneer<»i4 pas l'actioa inces- » santé et délétère de la captivité. A côté de cette » nécessite politique, de cette dàvînilé de h peur, n. encensée naguère dans le sein de la diambre >» élective, il est une autre nécesatté que TboHiajà nité proclame et que le droit des gens revendi- » que; c'est celle de ne pas laisser périr une jeune » femme, une jeune mère, une furincesse, qui n'asn sQcîa sa vie à celle d'un fils de France que sous M la foi de nos institutions.
» Je suis peu de chose ; mais je puise ma force » dans la confiance dont Madame a daigné m'ho- » norer. N'est-ce pas de moi que S. A. R. a dit, » au moment de son départ pour Blaye : Je compte » sur lui au besoin !
» Eh bien î dans ma pensée, le moment est ar- )) rivé, et dussé-je exciter les inimiliés les plus re- » doiutables, dût celte démarche devenir plus taid jtt un titre à la prascripÉÎOD^ moi,. Marie-LcHU&'Afii> toioe Hamequîtt,^ maisitenu par \k Tolonlé des M ministres en dehors de toute relation avec Vas- M guste prisoimière, ne prenant conseil que i^ j^ moinackème et des dangers qui menaceni en ce a mcciient sa vie , j interpette le pouvoir » je le n sctnme, et s'il veut» en mon privé ncMoa, je le sup-
KiMmmES BM M. çxsQnr. 987
M plie de faire œsser promptemeot une captirité A qui fat toujours arbitrairey et qm comnenGe à )» àsreokr bomicide*. Que te poiiYoir y prenne » garde;* s'iè hésite^ il accepte une responsabilité >i terrible, et s'expose à deveonr Vhmrênar de Vuni^ » Yen et de lia poslérîté.
» Signé : Hennequin, avocat à là Cour Royale de Pa- » ris et membre de laT^égion d'Honneur,»
C'est un grand bonheur^ saaas doute^ pour la justice du pays, que M. Henneqnûi, l'ime des plus vives lumières du barreau, ait aqipHqiié son beau talent à l'étude des lois; maïs c est vm graad dommage, quant à ses afieetÎMis politiques,, que la spé^ ciaUtè de ses connaissances s'en mt pas fait un émule des Dubois, des Moretto^ des Ikeneux; alors les intentions du pouvoir, ou plutôt les volontés de Madame, ne lui auraient eertainement pas interdit l'accès de Blaye,. k 23* janvier 1 Sââ.
Le Revenanty. petit journal acb^léy comme on l'a vu,, par la duchesse de* Berry,. loi rendit le mauvais sériée de publier une série d'articles d'une esEtrèrae violence powr repousser le brust de sa grossesse. Les rëdacteuvsy en pirenoL ebevalîersy furent les prenûers à voutoir [vouKer, les armes à la maf»,. ta fausseté de cette nouveMe. YoLâ, coatme mocEèle de leur polémiqiK, im article inséré dans leur feuille :
(( La fatale nouvelle se confirme^ le journal du » pouvoir annoiice, sans commentaire ni réflexions, » que deux célèbres médecins sont partis, dans la )) nuit du 21 au 22 , pour la citadelle de Blaye. » Les noms de ces deux médecins nous font trem- » bler pour la gravité de la maladie. MM. Oriila et » Auvity ont un talent spécial; leurs études, leurs » travaux de chaque jour n'ont qu'un but : la » connaissance parfaite du poison et de ses effets, et la » science du contre-^ison.
» Il ne faut pas ici ménager les termes, tout doit » être dit par son nom. Un affreux soupçon s'est » répandu dans la capitale depuis quarante-huit » heures^ soupçon horrible, soupçon qui grandit, )) qui se répand, qui parle à haute voix : des noms » sont déjà prononcés.
» Nous ne sommes pas alarmistes, nous autres » jeunes gens ; aussi avons-nous attendu que des » voix plus expérimentées que les nôtres se soient » élevées. A présent notre rôle commence, et nous » le suivrons jusqu'au bout. Madame est malade, » en danger peut-être, c'est le moment de nous » rallier. Nous l'avons dit au jour de l'arrestation » de Marie-Caroline : malheur à qui osera toucher » l'un des cheveux de la petite-fille de Henri IV ! » oh! oui, malheur! Cette menace d'aujourd'hui
» est de notre part un dernier avis Après la
» parole, l'action.
MÉMOIRES DB M. GISQCBT. S89
» Vienne une fatale nouvelle (ce qu'à Dieu ne » plaise, et pour laFrance et pour l'Europe!), vienne }) une fatale nouvelle, et, sur notre foi, nous jurons » qu'on ne demandera pas où sont les royalistes : » une vie ne peut être payée que par une autre » vie. ))
Chaque jour les champions de la légitimité s'exprimaient avec autant de véhémence. Us soutenaient mordicus que Madame n'était pas enceinte. Les feuilles du parti dans toute la France faisaient chorus, c'était un tapage étourdissant, qui, en définitive, équivalait pour la duchesse au charivari le mieux conditionné.
Le 22 février, la princesse remet à M. le général Bugeaud une déclaration conçue en ces termes : « Pressée par les circonstances et par les mesures » ordonnées par le gouvernement, quoique j'eusse » les motifs les plus gra.ves pour tenir mon mariage » secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu'à >; mes enfans, de déclarer m'être mariée secréte- » ment pendant mon séjour en Italie. »
Elle exprime le désir de voir donner à cette pièce toute la publicité possible, voulant éclairer ses amis sur sa véritable position, pour qu'ils cessent enfin des clameurs qui l'ofiensent; mais le brouhaha recommence de plus belle! Tous les échos absolutistes font retentir les récriminations des fidèles : « Le pouvoir est un infâme calomniateur ;
no mâmmMES dx ic cuqust.
9 il assasâne b pedle-filie de Henri lY et Teui la M flétrir, b lyshonorer par les plos lâches, iesphit n crimineUes machinadons I iMfréiendÊm dédtura' n itoo e9l um fièt» faÊU$€, fabriqnée {ar les sîcaires n de l'usurpoutioa. »
En ce moment^ on jugeait à Montbrisoa le pro» ces da CarùhJdberîo ; les eompagnoBS d'exil et de ¥oya^ de la ducheaae étaient, dans cette TÎUe, cbloorés de nombieiix adhéreDs. A la lecture dn Jfi^ wiiemr oontenant l'acte signé Mme^CmrMmtj ils ne peuvent retenir knr indignatkai; ils protestentoi Hiasse* M . de Kei|^lay se montre le plus passionné dans ses accusations contre Todieux: gouTemement auquel tous les absolutistes dans leur xéie fougueux attribuent la pièce ai^ée de £uix.
Mademoiselle de Kersabiec, qui se troaTait avec Madame au moment de sou arrestation, et meademoisdies Degnigny, chez qui elle était cachée, écrivent que : or le document publié dans le ManUeur a n produit sur leur âme une impression qu'elles » craindraient d'affiiiblir en la qualifiant. EUesdé- » claient que pendant qu'elles ont été auprès de M Madame elles n'ont rien tu, rien appris, rien m soupçonné même qui put faire naître dans leur » esprit Tcmbre d'une pensée de cette nature. n Madame ne leur a jamais paru préoccupée qw » d'une pensée, d'un sentiment : son amour pour » la France et sa profonde affliction de ses maux.
MÉH011E8 IKE JI. «ISQCET. 39i
)) IQles ea appeUait à tcniC homme d'honneur. » PouTait-il y avoir place pour une faiblesse dans » ce cœur que le paCrîotxsane el la gloire nadcoaie }) seuls Êdsai^il battre? »
La GaxeUê du Languedoc £sdt en ces lermes sa profession de foi :
cr La conscience du peuple, qm sait Tadmirable » vie de Madame, dans la bonne comme dans la » mauvaise fortune, a fait justice des bruits les plus 1) infimes; mais il est bon de redire haut et sou- )} vent aux conseillers de Louis-Philippe, de l'onde » de S. A., du cousin du prince de Coudé, que » nous ne croyons pas plus au dësbonneur de l'au- » gusie captive que nous ae croirions à son sui- » cide. )>
M. le vicomte d'Arlincourt, cofiàme un homme qui se réveille à la clôture d'un long débai^ reprend au bout de deux mois la question à son point de départ. U rajeunit la fable d'une grme wiaiadiey et fait paraître à ce sujet, le 24 mars, une longue ^pitre dans laquelle j'ai reoàarqué les passages suivans :
« Ministres de Louis-Philippe ! quand ces teni- » Ues mots : Mitdamê est morte 1 treu>erserofU le » monde eniier sur des ailes de feu, que dira de vous >) l'Europe indignée? Des vapeurs bruUmtes d'hor^ » reur et de vengeance, soulevées de tous côtés par » TeiTroyable nouvelle , ne vous dévoreraient*
392 HÉMOIRES DE H. GISQUET.
» elles pas au milieu de votre meurtre triomphal ?
» Madame se meurt l le premier son de cloche de
» son agonie a commencé ses tintemens 0
» vous qui la tenez dans les fers, tuez-la donc sans » plus de retard, ou rendez-lui la liberté. La hache n d'Elisabeth, le poignard de Jean Sans-terre, les » poisons de Frédégonde, seraient à préférer aux » longues tortures du corps et de l'âme. Le tigre » humain j se jouant des dernières palpitations d'une » vie qu'il arrache, n'est plus dans les mœurs de » notre âge.
» La patrie exaspérée se soulève contre les re- » tours de la barbarie. Ses protestations retentis- » sent ! la terre de la loyauté ne veut ni tyrans ni » victimes ! »
Ouf!.... respirons un peu Le diapason de
M. le vicomte d'Arlincourt est si élevé, qu'il est difficile de solfier sa gamme sans reprendre haleine N'essayons pas de le suivre dans cette atmosphère de vapeurs brûlantes qu'il traverse sur des ailes de feu; continuons d'avancer pesanunent, terre à terre; c'est moins brillant, mais c'est plus solide.
Je ne veux pas cependant quitter M. d'Arlincourt sans admirer encore ces belles paroles qui furent pour Bossuet l'occasion d'un mouvement oratoire sublime et de son plus beau triomphe d'éloquence : Madame se meurt^ Madame est morle ! Je
HÉMOIRES DE M. GISQUET. 393
les retrouve dans Tode prosaïque de M. le vicomte d'Arlincourt avec de notables variantes. C'est une imitation, heureuse sans doute, mais M. d'Ârlincourt doit savoir que les imitations sont rarement bonnes.
Rien ne pouvait vaincre l'incrédulité ni attiédir la foi des légitimistes dans l'infaillibilité de leur héroïne : tous, depuis les sommités du parti jusqu'aux plus humbles néophytes, arrivaient la dague ou la plume à la main pour châtier les prétendus calomniateiu^ ; ils ne se doutaient pas que ces preuves d'un zèle inopportun , ces protestations de dévouement et d'amour , étaient autant d'outrages pour Madame : elle le sentait vivement. Combien de fois n'a-t-elle pas gémi sur l'aveuglement, l'obstination de ses maladroits partisans ! Elle en accusait un bon nombre ; elle disait : « Us font main* » tenant beaucoup de bruit mal à propos , et ne » venaient pas m'aider quand je pouvais avoir be- » soin d'eux. »
La Gazette de France, après avoir montré quelque discernement, parut la dernière sur le terrain pour payer aussi son tribut à l'erreur. Elle imprima, le 1 8 avril, les lignes suivantes : « Madame est )» arrivée à un état de santé si alarmant , que le » gouvernement a fait partir précipitamment, au- » jourd'hui, MM. Orfila, Auvity, Andral et Fou- » quier, pourBlaye.... Ainsi se trouvent réalisées
3M MSMOUUBS BE M. fiiSQDBT.
» toutes nos craintes, ec Ion ¥oit quel rôle oui joué » depuis quelques jours les ëcrîvaiiis nûnistérielsy » qui niaient la gravité de la situation de Ah- » dame, jo
Tandis que du camp légitimiste s'élevaient tant de clameurs contre le pouvoir, contre la firoîde cruauté de ce tigre kumainf on pensera peut-être qu'au moins le parti radical faisait trêve 4 ses invectives au sujet de la connivence du gouvernement avec la hranche aînée? Celte accusation, mille fois répétée, recevait un démenti assez haut par le langage des absolutistes; néanmoins les suspicions paraissaient aussi vives qu'auparavant dans Tesprit des républicains : Le juste-milieu a pactisé, disaient-ils, avec les carlistes; les ^ards, la défé* renoe, le respect pour la prisonnière de Blaye décèlent une arrière-pensée : on veut la faire évader, peut-être même aura-t^on Faudace de lui rendre ostensiblement la libarté poiu* la soustraire à la justice du pays On trahit visiblement, audacieu-
sement la nation !.<... Écoutons Tun des ojqganes de ces patriotes philanthropes :
A l'occasion de l'acte du 22 févri^, il traite la duchesse de Berry avec un choix d'expressions qu'on oserait tout au plus employer s'il s'i^ssait d'une prostituée ; puis il déclame contre le roi , contre la reine ^ contre toute la £amiUe royale, de cequils permettent de flétrir ainsi la r^|Hilation d'une par
MÉMOIABS SB M. 61SQ0BZ. 305
reaLe ! En parlant du roi ^ l'écrivain dont il «'agi! se sert des locuiioiis dont j'espère que Ton appréciera raiticxsiiie ; Yoici ses paroles : <c Cet homme a H Toulu^ a souffert que puUiquement on déshoai norât sa nièce..... — Marie-Amélie! c'est votre JD nièce qu'on attache ainsi au pilori du Moniteur » officiel ! Reine des Belges , c'est Totre cousine M germaine qui est exposée à tous les outrages ! m
Deux jours plus tard , le même journal puhlie un article sur l'intention qu'il suppose , de relaxer la duchesse : « Qui donc, sedemande-t-il,apromis 31 cette mise en liberté? serait-ce Louis^hilippe ? M et de quel droit? Est-ce que par hasard il corre»- » pondrait avec la famille proscrite ? Les leçons D données par Thistoire seraient-elles donc per-» il dues? Nous ne pouvons croire qu'il se soit livré » à un acte aussi patent de trahison envers le peuple M firançais; nous lui croyons trop de boa sens et de » savoir-faire pour cela, etc.
M Quoiqu'il en soit, les choses ne pourraient se M passer comme on le prétend. On peut bien sans M danger révéler le déshonneur d'une femme ; mais » une prisonnière d'État, une princesse accusée de M complot^ on ne peut la mettre en Uberté que par Al un jugement. Nous sommes les premiers à oomi> patir aux infortunes de la duchesse de JBerry I) comme femme, mais comme chef de parti, comme » i^ebelle au pays, elle a un compte judiciaire à
» rendre au pays, et il n'est pas de force humaine » qui puisse len dispenser. En cas d'évasion, la na- » tion aurait le droit de s'en prendre au geôlier. »
A quelque temps de là, nouvelle et longue dissertation sur le même sujet, puis des doléances, doléances au surplus fort naturelles relativement aux soufirances des républicains enfermés dans les prisons. •• a Telle est, dit l'écrivain, telle est la race » cadette, la race d'Orléans , telle est sa magnani- » mité, sa force !
» La liberté à la comtesse Luchesi Palli la
» mort, la mort lente , le fort Saint-Michel , aux » prisonniers politiques, mille fois moins coupables
» qu'elle Il y a dans tout ceci une haine de
» vautoiu*.... Mais qui sait si cette haine même » des d'Orléans n'est pas en quelque sorte provi- » dentielle, et s'il n'y a pas dans tous ses actes une » préparation aux terribles justices qui la menacent » dans l'avenir?»
Ces lignes me font reconnaître une lacune dans ma narration ; on y parle de la comtesse Luchesi Palli; c'est le cas de rappeler qu'au moment d'accoucher la duchesse déclara le nom de son mari.
Cet aveu, et la nouvelle de l'accouchement publiée le 1 2 mai 1 833 , furent accueillis avec une désolante incrédulité par les amis de la princesse; ils crièrent encore à la calomnie; ils protestèrent contre la délivrance , comme ils avaient protesté
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contre la grossesse et contre le mariage clandestin. M. Battur, avocat , M. le comte de Kergorlay père , M. de Kergorlay fils, M. le vicomte Félix de Conny , M. de Vemeuil, M. le baron de Maistre, M. le comte de Florac, M. le baron de Sudre, M. le baron Mengin de Fondragon, M, de Rivière, M. le marquis de Bournazel, se hâtent, dans un acte longuement motivé , de porter plainte contre les ministres et les agens de l'autorité coupables d'avoir supposé cet accouchement. Ils déclarent se constituer parties civiles; plus de cinquante adhésions leur sont données par d'autres notabilités absolutistes.
J'ignore jusques à quand la foi inébranlable de ces messieurs aurait résisté à l'évidence, si la détention de la comtesse Luchesi Palli se fût prolongée. Heureusement, le pouvoir agit comme il devait le faire : lorsque les rudes épreuves que la duchesse venait de subir , et le rétablissement du calme dans l'Ouest offrirent des gages suffisans de tranquillité pour l'avenir, le gouvernement ouvrit les portes de Blaye, la duchesse s'embarqua sur le bâtiment de l'État nommé YAgathe^ qui la transporta à Palerme, accompagnée de son enfant , de M. de Mesnard, de M. le docteur Deneux, de M. le prince et de madame la princesse de Beauffremont. M. le général Bugeaud, qui s'était acquitté d'une manière si convenable, avec tant de désintéresse-
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ment, de la missâoii confiée à son pflrtnoti^e^ h sinTit également jusqu'en Sicile.
Tel fut le dénouement de ce long et pâoiEiIe drame.
Qu'il me soit maintenant permis de rechercber et dlndiquer sommairement pourquoi cette Vendée de 1832 n'offrit qu'une pale imitation de la première guerre qui désola ces centrées.
En 1793 et 1794, le trône antique de saint Louis écroulé sous la hache du bourreau ; une république ssaguinaire poursurrant de sa baîne toutes les illustrations nationaks; la proscription de toutes les familles noUes; la spoliation de leurs propriétés; la profanation des choses saintes; la renonciation aux principes religieux professés depuis quinze siècles par la nation ; le massacre des prêtres, dont rinfluenee était toute^uissanle dans Tancienne prorince de Bretagne ; les exacdons^ les crimes de tonte nature commis par les séides du pouToir; telles sont, je crois, lescanKes principales cpii éveillèrent et nourrirent le fanatisme d'une population attachée à son culte, fidèle à sa bannière.
Ajoutons que pendant la première période , ks idées libérales n'avaient pas pénétré dans ces provinces ; que la population homogène était sans mélange avec celle des autres parties de la France. Âjontcms les enconragemens, les excitations de Fétranger, les secours donnés par les Anglak, maîtres
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de la mer, et n'oublions pas qu'alors la république se voyait attaquée par l'Europe entière.
En 1832 toutes ces causes avaient disparu. Les ministres de la religion honorés et rétribués par l'État; le respect pour toutes les propriétés; la modération, la probité des agens du pouvoir ; la présence dans la Vendée d'un grand nombre d'hommes amis de nos institutions, acquéreurs de biens nationaux ; une paix générale avec nos voisins ; la conservation des pensions octroyées par la restauration à d'anciens chefs vendéens , avaient dû , ce me semble, lutter puissamment contre les efforts
tendant à rallumer le feu de la guerre civile
Seulement le dogme de la légitimité, relativement à la dévolution du trône, avait reçu une grave atteinte en juillet; mais au moins le trône se trouvait occupé par des princes de la même famille : ils inspiraient nécessairement beaucoup moins d'antipathie aux Bretons que les farouches tyrans de 1 793.