‹ Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-mêmeChapitre 64 sur 67 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

A£Eaire du pont d'Aréole, 28 juillet 1832. — RéciU meiuongen ùUf par les journaux. — Articles du Meisagwr sur trois cadavres rep6diés dans les filets de Saini-Ooud.

J'ai cru devoir réunir dans le précédent cha[Hlre tout ce que j'avais à dire sur le parti légitimiste; désormais , à l'exception des matières administratives dignes d'un examen particulier, je n'aurai plus guère à retracer que les actes politiques attribués aux républicains.

Pour observer les règles de la chronologie, il me faut revenir au mois de juillet 1832, époque où s'est passé un incident d'une importance très-secondaire, n n'aurait pas arrêté mon attention , si l'incroyable exagération des récits qu'en ont faits les adversaires du pouvoir n'avait donné à une rixe les apparences d'un événement grave, au sujet duquel, malgré les éclaircissemens publiés , il reste

406 MtmmMES db m* GisgraT.

M jeunes geas étakot aUës faire une pieuse vishe » aux tombeaux de la fontaine des Innoœns etdE n Louvre, et s'étaient rendvs ao pont di' Arcole. Us )# Tenaient de chantera genovxet décowertsqnel- M ques couplets de la Pariit€fiM ; ils commencaicot m la Marseillaise^ quand ils furent aasailtift par ime Il patrouille de municipaux et une bande d'agens Il depolice; il était minuit, les coups furent pcnriés » dans Tombre 'et sans bruit. Un nommé Fterrot, « bijoutier, qui se rendait tranquillen^nt dieiloii M rue des Ursins, n^ 5, a reçu quatre coups d'ëpée n à la tète, et un autre, qu'il a paré a^ec la main, » lui a coupé un dmgt. Tombé sans eonnmssamei, il n a iié laissé pamr mort, gisant dans son sang. Quand » il est rerenn à la vie, il a aperçu une distaimê is ajiunesgensqui'setrallMienl comme lui tout sMmr » gUoUés. U raconte avoir vu, au commencement de Il cet horrible carnage, plusieurs jeunes gens^et^i Il la Seine, les uns morls, les auires encore vivons. H » a été transporté à rUôtel-Dieu, salle Saint-Marn tin, n* 45. Un autre jeune homme a eu Toreille h coupée. Aujourd'hui encore le poni et h fs» Il étaient rougis de languee traces de sang, n

Le 4"^ août^ la Tribune rendiërit encore sur {h narration qu'on vient de lire. Ymd ccmime elk s'exprime, malgré les démentis donnés pw le journal ministériel :

H Ce que nous avŒQS dit hier était au-dessous de

>i la vanté. Pendant que les jeunes gens étaient sur >i le pont ^ dumtaimt la Paritimne et la MarieiU n laisey une patrouille de gardes municipaux le» >i chassa devant elle eu les chargeant. C'est alor» » que cent cinquante agens de police^ embusqués à » l'autre extrémité du pont, se précipitèrent sur » les fuyards, l'épée à la mam. Ces malheureux » jeunes gens n'étaient guère qu'au nombre de >i trente. Ils furent Ums laissés pour morts om jeiés » par-dessus lepont^

» On nous a assuré que cette horrible expédition » n^avait guère duré que cinq minutes, et qu'après » avoir terminé sur le pont. Us bourreaux étaieni » descendus sur le bord de la rivière achever eeui» >i q[ui s y étaient réfugiés ou qui y axaient été préei* H pi tés. Nous devons déclarer aussi qu'un de ces » jeunes gens a été sauvé par un agent de policei » qui, le désespoir dans le cœur, avait brisé son >i épée en jurant qu'il ne pouvait plus continuer à n faire partie de la police. Nous tenons ces faits de » personnes qui ont tout vu de leurs croisées, et >» nous les signalons à la vindicte publique. Quani n aux traces de sang qui se trouvaient sur le quai et >t sur le pont, tous les habitans du quartier peuoeni * en porter témoignage, m

Le 2 aoûty craignant sans doute de laisser refroi-^ dir l'indignation de ses lecteurs, elle ajoute :

« De nouveaux détails nous arrivent sur Vhorri-

» ble nuit du 28 au 29 juillet. Le jeune homme y» dont nous avons parlé ce matin comme ayant été » sauvé par un sergent de ville s'appelle Huson ; il » demeure chez M. Greslain, passage Basfour, rue » Saint-Denis*

» Ce jeune homme avait reçu un coup d'épée qui » lui avait fait une blessure grave à la tête; ilper- D dit connaissance d'abord^ et en se relevant il vit )i à côté de lui plusieurs de ses camarades étendus y» morts ou blessés. Il réussit pourtant à se relever, » et il se traînait avec peine, lorsque le sergent de » ville courut à lui avec émotion, jeta son épée da/ns » la Seine en s'écriant : ce Je n^ veux plus assassiner » mes semblables. » Il offrit au blessé de le conduire » à THôtel-Dieu; mais celui-ci ayant refusé, il lui » indiqua un pharmacien et lui dit : « Sauvez- » vous, car si les autres vous voyaient, iU tous » achèveraient. »

1» Les détails que nous avons donnés sont précis; » M. le préfet de police fermera-t-il les yeux sur » de tels. attentats? »

Je ne fermais pas les yeux, mais j'avais beau les ouvrir, je ne voyais rien de ce que tous les habitons du quartier avaient vu ; et je voyais clairement les mensonges répétés par ce journal avec une assurance capable d'en imposer au public. Ne croirait-on pas, en lisant ces récits lamentables, que l'auteur avait l'intention de parodier les histoires d'ogres, de

MÉMOIRES DE M. GISQUBT. 49

Barbe bleue, pour faire peuf aux enfans? Mais les contes de Perrault sont quelquefois amusans : ceux de la Tribune ne le sont jamais.

Dans une lettre adressée par moi le 2 août au gé« rant de ce journal, je donne les démentis les plus catégoriques à tout ce qu'il a publié sur la scène du pont d'Arcole. « Les faits rapportés par vous, lut » dis-je^ sont imaginaires : il est faux qu'aucun in- » dividu ait été tué ou même grièvement blessé ; il » est faux qu'aucun ait été jeté dans la Seine ou » s'y soit jeté; il est faux qu'un agent ait eu besoin y> de secourir un blessé; il est faux qu'il ait lancé ^ son épée dans la rivière. Mes démentis sont fory> mels, explicites sur tous les points. »

Mais qu'importent les éclaircissemens avec les hommes de la Tribune? C'est du temps perdu. Us répondent que deux républicains, dont les noms obscurs m'ont échappé^ faisaient partie de l'attroupement; qu'ils déclarent avoir été assaillis par soixante gardes municipaux et soixante sergens de ville. Le rédacteur en conclut que ces dires repoussent victorieusement mes démentis ! . • . . Admirable logique !

Notre écrivain démagogue connaissait peut-être les profonds conseils qu'un Machiavel anonyme donnait aux gazettes absolutistes (voir la pièce saisie après la capture de la duchesse deBerry) : « Af^ > firmer sans se piquer de répohdre, ne parler quau » vulgaire des lecteurs sans s'embarrasser de ceux qui

la suite de cette première enquête, pourtant fort concluante, le procureur-général en avait ordonné une seconde, faite par des magistrats de la cour royale, en raison des clameurs incessantes dont Yhorrible nuit du pont d'Arcole était le prétexte; que cette seconde instruction judiciaire avait encore mieux établi la preuve des impostures; avait constaté que seulement cinq individus étaient blessés, et blessés si légèrement, que peu de jours après la scène du pontd'Arcole, la justice ne les trouva point à leur domicile : ils se promenaient diuis Paris. Le seul qui fut réellement dans un état un peu souffrant était le sieur Perrot. On savait que cet individu, excité par un intrigant, avait adressé une pétition à la chambre des députés pour dénoncer les prétendus attentats dont il était victime; que dans le cours des débats, les faits s'étaient si clairement expliqués, que M. Persil, alors procureur général, dit en résumant la question : a La chambre, au lieu » d'accueillir cette pétition, devrait voter des re- » merciemens au préfet de police, » La chambre passa presque unanimement à l'ordre du jour.

L'on savait tout cela, et pourtant l'on osait encore, avec une impudeur scandaleuse, reproduire les mêmes calomnies*

J'ignore si de notre temps les feuilles excentriques ne parlent plus des massacreidu pont d^ArcoU, comme elles ont bien voulu, tout récenunent en-

core, parler des tripotages de l'aflaire des fusils; mais, à coup sûr, si la Tribune n'était pas défunte, les crimes, les horreurs^ les forfaits de la nuit du 28 juillet 1 832 vivraient toujours dans ses colonnes, comme ils vivent peut-être dans le souvenir de quelques lecteurs de journaux républicains. Gomment les honnêtes abonnés, après avoir lu mille fois les mêmes aflirmations, pourraient-ils mettre en doute un fait présenté sans cesse comme réel, et^pris constamment pour terme de comparaison quand il s'agit de raconter quelque scène sanglante ! Hélas ! il est trop vrai que chez nous la vérité bien définie nest qu'un mensonge souvent répété !!!

J'allais omettre un curieux épisode de cette affaire.

Le Messager, dont la malveillance pour moi a toujours été si vivace, raconta le 8 août 1 832 ce qui suit :

(c Un habitant de Boulogne nous assure que ce » matin, on a retiré des filets du pont trois cadavres, D dont deux fortement mutilés. Cette découverte a » produit beaucoup de sensation. Généralement on » pensait que ces cadavres provenaient de la cata-- » strophe du pont d*Arcole. »

Cette nouvelle, habilement exploitée par toutes les feuilles hostiles , ne tarde pas à être démentie par le maire de Boulogne, Il était d'ailleurs facile de voir qu'on l'avait inventée à plaisir ; car si les

M<^ MÉMOirnss BB u. asQuwr.

traditions populaires perpétuait i'o{Hm<Mi qu'il existe des filets au pont de Saint-Cloud, les halsH tcns de Boulogne savent très4MeQ qa'il n'y en a pas... Dés kurs, le Messofer ne disait pas Trai lorsqu'il attribuait à une peratmne de œUe comBoine le récit publié.

Mais un joumdi peu scrupuleux n'ayoue jamais ses torts. Voici comment le Mes&ager du 27 aoàt, malgré les démentis formels donnés à sa fiiUe, dierchait à la justifier :

Le récit contenu dans scm numéro du 8 reposait, disait-il, sur une base sérieuse. « Un homme » qui s'était tué au bois de Boulogne, un autre noyé » dans le canal Saint-Martin ^ un troisième trouvé » mort dans les fossés de la Bastille, les 28 et 29 » juillet, lui paraissaient des indices suifisans pour » expliquer la nouvelle offerte à ses lecteurs! » Puis les rédacteurs ajoutent hardiment ces mots : « Comme on le voit, notre plainte n'était pas sans » fondement. » lis terminaient en faisant cdjserver que le peuple est crédule, et que si l'on avait tu trois cadavres à la Morgue le 29 juillet, rien n'aurait pu le dissuader qu'on avait assassiné au pont d'Aréole.

Oui, le peuple est crédule, parce que le peuple ne peut pas vérifier tous les faits; mais alors, bien coupables sont ceux qui, par des inventions malveillantes, cherchent à surprendre sa confiance , à

MÉMOIESS BB M. COSQUBT. US

exj^oiter sa crédulité dans le seul intérêt de leurs passions.

D'ailleurs, je ne vois pas conunent un homme noyé dans le cancd Sainl^Martin, un autre à la Bastille, un autre suicidé au bois de Boulogae, les 28 et 29 juillet, pourraient justifier le récit de la prétendue découverte de trois cadavres dans les prétendus /U«t# de Saini-Cloudf sur la prétendue déckuraUon d'un habitant de Boulognef le 8 août. Quand on accepte ou que l'on prend la tâche d'éclairer le public, de redresser les torts du pouvoir, l'on devrait au moins Se montrer quelque peu soucieux de la vérité, et ne pas commettre de si lourdes méprises.

Au surplus, les faits à l'aide desquels le Messager espérait justifier son article du 8 étaient encore étrangement défigurés; j'ai dû, pour clore le débat, lui écrire, le 29 août, que sa nouvelle version foin> millait d'inexactitudes : <c Vous alléguez que trois » cadavres apportés la nuit à la Morgue nont pas été » exposés; vous prenez la peine d'ajouter que » l'administration a été guidée dans cette circon- » stance par un esprit de prudence extrêmement » louable, qu'elle a voulu éviter de réveiller les » émotions populaires.

» A cet échafaudage de suppositions, je répon- » drai par des faits :

» Il est faux que les deux cadavres repêchés dans ^ le canal Saint-Martin , et le cadavre de l'homme

1^16 MÉMOIEES DE M. GISQUET.

» suicidé au bois de Boulogne, aient été apportés i> pendant la nuit.

y> U est faux qu'ils n'aient pas été exposés.

» Ils ont été apportés en plein jour, et exposés, les y> deux premiers pendant quaranie-huit heures^ le » troisième pendant trois jours entiers. Les deuxprey> miers ont été reconnus , et le troisième , resté io- » connu, n'a été enlevé et inhumé que sur Tordre » de M. le procureur du roi. »

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