‹ Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-mêmeChapitre 66 sur 67 · CHAPITRE TRElZIÈiME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRElZIÈiME

XIU

Attentat du 19 noyembre 1832 au pont Royal.^ Rérélation d« Cantineau et Collet. — Mademoiselle Boury. — Les sieurs Rocton et Courtois, Bergeron, Benoit, Girou et Billard.—Le témoin Jannety. — Plaidoyer de M« Joly.

L'événement dont' je vais reproduire les détails a été suivant moi un acte de partie un de ceux qu'il est permis d'attribuer aux excitations des hommes en position de remuer, d'exalter les passions populaires. H existe, à mon avis, une solidarité morale entre les promoteurs de la guerre civile, entre ces niveleurs modernes qui prétendaient réhabiliter la mémoire de Robespierre, et l'auteur, quel qu'il soit, de l'attentat commis sur la personne du roi.

Mais, attendu que la justice n'a pas trouvé decoupable, le crime dont il s'agit est resté sans répression. Le fait existe; mais, d'après la fiction légale, je ne puis l'imputer à personne.

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Le 1 4 novembre, deux hommes, nommés Cantineau et Collet, se présentent en mon absence à la Préfecture de police : ils parlent au chef de mon cabinet^ et le préviennent qu'un complot est formé entre les sieurs Billard, Benoît, Bergeron et Girou, pour tuer le roi le 1 9 novembre, pendant le trajet des Tuileries à la chainfare des députés , où le roi devait se rendre pour ouvrir la session. C'est Billard, disent-ils, qui s'est chargé de faire le coup, à l'uide d'un petit fusil dôM il est po^ëêisMar; les Complices doivent le seconder, le protéger et favoriser son évasion.

Les deux révélateurs, mis dans la conGdence par les conjurés, devaient se joindre à eux pour assurer l'impunité de l'assassin. Du reste, ils ne peuvent fournir aucune indication sur b demeure de Girou, de Bet^erdn, de Benoit; mais ils fbnt c<mmlure le nom d'un ^icier dhez qui travdile le sievir Briard.

On leur reco^nmande de rechevK^her Bans retard l'adresse des trois premiers, afin de sévir à la fois contre tous^les sauteurs de ce compkft;; on dcone tm même temps -des ordres aux a^ens de police, pour qu'ils aient à faire les mêmes recherches.

Gantineau et Collet revicoment le 4 5 novembne : ils n'ont pu découvrir ies domiciles inconnus. Ils me prient instamment de les faire arrêter Ions ks deux , au cas où je prendrais la même déterraàofletion à regard des autres% Cette précaution avait

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deux avantages à leurs yeux : elle écartait le soupçon^ et les faisait échapper au danger d'être involontairement complices du crime, si le crime avait lieu.

. Malgré Finconvénient de fractionner l'arrestation des prévenus 9 j'ordonnai celle de Billard, de Cantineau et de Collet : elle fut faite le 1 6 novembre. On trouva dans la boutique de l'épicier où trarvaillait Billard le fusil qui devait servir à l'attentat : il était si petit, qu'on pouvait aisément le cacher. Cette circonstance, toujours d'après la version de Cantineau et Collet, avait paru aux conjurés favorable à l'exécution du crime, parce que Billard pou* vait dérober son arme aux regards de la foule, et se placer sur le passage du roi. Tandis que les n&* cherches se continuent pour trouver les trois conv* jdices de Billard , j'ordonne des perquisitions chez plusieurs républicains désignés comme ayant des rapports avec eux. On crie contre moi : C'est un scandale ! dit-on; la police persécute sans motif des centaines de citoyens : elle viole le secret des familles, en fouillant dans les papiers de tous ceux qui ont l'honneur de lui paraître suspects; elle ar« rêCe préventivement, arbitrairement, des hommes que la justice ne saurait détenir sans une criante iniquité ; la tyrannie de la police est la pire de toutes, la plus tracassiére, la plus irritante ! Quel est rhon-* nête père de famille à l'abri de ces scandaleuses

kkO MÉMOIRES BB M. GISQUET.

vexations? Qui peut répondre qu'un mandat signé Gisquet ne l'enverra pas gémir dans les infects cabanons de la Force ou de Bicètre? On se joue de la fortune, de la liberté, de la vie des patriotes. Quels châtimens tardifs pourront expier tant de forfaits ! J'étais le Tristan du siècle.

Trois ou quatre arrestations, huit à dix mandats de perquisition, mettent en rumeur tout le parti démagogique. On m'accable d'injures et de menaces; on porte à deux cents le nombre des mandats délivrés par moi, et l'on afErme que le but réel de toutes ces manœuvres de Vignoble police est de provoquer une émeute. Le juste-milieu a besoin de troubles dans Paris pour intimider encore quelques pauvres députés ignorajis, pour arracher quelques écus à la misère du peuple, quelque lambeau de nos libertés ! « Oui , s'écrie-t-on , oui , le pouvoir » veut faire croire à l'émeute; il n'en aura pas : )) nous ne troublerons point les dernières convul- » sions de son agonie; l'avenir achèvera l'œuvre. »

Je n'étais pas homme à reculer devant la crainte de déplaire aux journaux, et j'aurais été plus loin dans mes actes, si j'avais pensé que des arrestations préventives pussent empêcher un crime, un malheur. Toutefois je reconnais combien il serait injuste de priver, sans un grave motif, les citoyens de leur liberté : ce serait alors l'abus de la force, et non l'usage d'un droit salutaire.

MÉMOIRES DE M. GISQUET. kki

Il y avait autant d'injustice que d'exagération dans les reproches que l'on m'adressait ; mes man<dats n'ont frappé que fort peu de personnes impliquées dans ce complot, avant que les avis reçus par moi eussent été confirmés par un affreux attentat.

Les sieurs Bergeron, Benoit et Girou ne furent point arrêtés : d'abord, parce que leur domicile continuait à rester inconnu; ensuite, parce que la capture de Billard et la saisie du fusil ayant éventé le projet, on était persuadé que les autres conjurés n'y donneraient aucune suite. Leur captivité devenait inutile dans cet ordre d'idées; elle n'aurait duré que peu de jours , attendu qu'il n'existait aucune preuve matérielle du complot : aucun écrit, aucun acte ne le démontrait; la seule charge consistait dans le témoignage de Gantineau et Collet, qui, à raison de leur position, n'auraient pas été crus en justice. La mise en liberté presque immédiate de tous les inculpés serait donc venue donner un nouveau poids aux plaintes dont la légèreté et l'arbitraire de la police étaient l'objet.

En pareil cas, la position du préfet de police est fort délicate : s'il ne sévit pas à l'avance contre les auteurs d'un coupable dessein, et si l'événement prévu s'accomplit, on l'accuse d'impéritie.

Des accusations d'une autre nature s'élèvent contre lui, alors que par des mesures de sévérité il a déjoué le projet. L'événement n'arrive pas; les

hkSt MÉMOIRES DE M. GISQUMT.

hommes arrêtés ont beau jeu pour soutenir ({u 'ils sont victimes de la calomnie et de la stupide fanitalitë de la police.

Indépendamment de toutes ces considératîooSi jqui devaient naturellement me rendre circonspect, je n'avais qu'une confiance fort limitée dans la dénonciation de deux hommes que je ne connaissais pas ; ils ne produisaient aucune preuve, et ne poor vaient pas même indiquer la demeure de leurs prétendus complices. La tenue de Cantineau et de Collet, leurs liaisons et jusqu'à la confidence qu'ils disaient leur avoir été faite y ne déposaient pas m faveur de leur moralité.

D'un autre coté^ malgré les inyestigatioDS de mes agens et des agens du ministère, aucun n'aperçut le moindre indice capable d'appuyer la dénonciation, aucun ne croyait à l'existence d^nn complot contre les jours du roi.

Le gouvernement attendait donc sans beaucoup d'inquiétude la journée du 19. Cependant une surveillance plus active que jamais est reoom* mandée ; la presque généralité des sergens de ville, des inspecteurs de police, une partie de la garde municipale et de la gendarmerie, sont échdonnés sur toute l'étendue de la ligne que le roi doit parcourir ; les agens de la force publique reçoivent tous la consigne de veiller sur les jours de sa majestéi de pénétrer dans les groupes des spectateurs, et de

MÉMOIBES DE M. 6ISQUET. VêS

Ae point perdre de rue les hommes qui paraîtraient malintentionnés. D'après mes instructions, le colonel et la plupart des officiers de la garde muni- ^pale> le chef de la police municipale (c'était alors M. Carlier), les officiers de paix, Tingt commissaires de police, se rendent sur les lieux pour s'assurer de la ponctuelle exécution de mes ordres, et contribuer, le cas échéant, à les £aire observer.

La garde nationale et la troupe de ligne for^ maient la haie des deux côtés du chemin à parcourir.

Un journal républicain, la Tribunêy fait paraître, dans son numéro du 1 9 novembre, un article daté ilu 1 8, où l'on dirait vraiment que Fauteur a voulu ùire allusion au projet d'attentat. Au surplus on va en juger :

« On répand artificieusement le bruit que le mé- » contentement populaire réservait pour demain un » fâcheux accueil à la royauté, et que sa majesté n serait reçue sur son passage par une improbcUio» A bruyanU et par des sifllets.

)) A Dieu ne plaise que nous songions à dénier ^) au peuple le droit d'exercer le seul moyen de » plainte et d'opposition que notre constitution lui » ait laissé I II est bien maître de formuler comme M il l'entend l'expression de ses sentimens, et de ») remplacer les acclamations et les vivats par un 9) diminutif des charivaris dont il a poursuivi quel-

kki MÉMOIKES DE M. GISQUET.

» ques-uns de MM. les députés. C'est, héks! le » seul droit non contestable de sa souveraineté trop » contestée. Mais pourtant il faut songer que k )» police sera là pour Tentourer et le jeter dans des i> voies d'esLaspération dont on profiterait avec plaî- » sir et dont toutes les chances auraient par avanœ » été tournées contre lui. N'usons point notre force y> enjeux d'enfans. Toutes manifestations sontdé- » sormais devenues super flttes, et si nos maux ne » sont point soulagés, ce n'est pas qu'ils ne soient » point compris. Par respect pour soi-même^ il est y> d'ailleurs des gens quon ne doit pas instdier. »

Cet article était-il vraiment destiné à faire taire des manifestations offensantes? Voulait-on, à l'aide de précautions oratoires et d'un langage que les initiés pouvaient seuls comprendre, les détourner de leur projet? Voulait-on au contraire les favoriser en donnant une fausse sécurité au pouvoir? Avait-on le désir d'éviter des désordres partiels de nature à gêner peut-être l'action et la fuite de l'assassin? Enfin, était-ce avec de bonnes ou de mauvaises intentions que l'on publiait ces lignes? Je n'en sais rien. Je laisse à de plus habiles le soin de chercher le mot de l'énigme.

Vers deux heures, le roi quitte les Tuileries pour se rendre à la chambre des députés par le pont Royal et le quai d'Orsay. Le roi était à cheval, suifi d'un nombreux état-major. Au moment où il ar-

rivait à la descente du pont Royal, du côté de la rue du Bac, on entendit la détonnation d'une arme à feu, et Ton remarqua un mouvement trèsprompt dans un groupe de jeunes gens qui criaient d'une manière étourdissante : a Vive le roi ! »

Sa majesté, avec le calme et la présence d'esprit dont eUe eut malheureusement mainte occasion semblable de donner des preuves, fit comprendre à tout le monde qu'elle n'avait pas été atteinte. Le roi et son cortège continuèrent leur marche au milieu des plus vives acclamations, qui cette fois, du moins, n'étaient pas équivoques, jusqu'au palais des députés, où des scènes touchantes, de nouvelles émotions vinrent consoler la reine, toute la famille royale de leurs angoisses passagères.

A peine la détonnation avait-elle été entendue, que des sergens de ville et des gendarmes se précipitent sur le point d'où le coup de feu était parti ; ils y trouvent un pistolet qu'on se hâte de m'envoyer. Un autre pistolet, pareil au premier, est ensuite ramassé à la place qu'avait occupée le groupe de jeunes gens dont je viens de parler. Celui-ci m'est adressé avec procès-verbal par le colonel Rafle, qui, depuis lors, fut tué par l'explosion de la machine Fieschi.

Une exti'éme agitation, un désordre général, plus faciles à comprendre qu'à expliquer, régnaient parmi le public qui couvrait le trottoir du pont

4(6 MÉHOIRBS DE M. «ISQUST.

Royal où révénement venait de se passer. Impodaible de rien distinguer au milieu de cette foule, de cette confusion^ encore augmentée par les criS| le tapage des gens intéressés à prolonger l'état de trouble. On cherche le coupable, il avait dispara; on prend des renseignemens, personue ne peut eo fournir d'une nature positive et complète : Tun n a vu que le chapeau de l'assassin, l'autre n'a vu que le dos, celui-ci a remarqué la redingote, celui*ià n'a aperçu qu'un côté de la figure ; un soldat déclare que l'assassin était placé derrière lui, qu'il t même effleuré son épaule en tirant sur le roi, mais le militaire n'a pas pu se retourner pour regarda en arrière. En effet, la personne du roi avait naturellement attiré tous les regards; conmient aurait* on donné une attention particulière à un iodividu placé derrière, à côté ou devant soi, surtout quand cet individu n'a fait que paraître et disparaître au moment où le roi passait sûr ce point? L'absence d'indications suffisantes à l'instant du crime, quand les spectateurs n'ont pas encore eu la possibilité de recueillir leurs souvenirs, est donc une chose qui s'explique tout naturellement.

L'assassin avait échappé ! l'impunité d'un si grand coupable était une calamité publique, elle pouvait encourager des imitateurs : je délivre surle-champ des mandats contre les hommes signalés comme dii^sés à commettre un tel crime. Mail

MÉMOIRES PE M. GISQUBT. itt

tandis que je donne des ordres pour les rechercher, et que je recommande instamment l'arrestation de Bergeron, Benoit et Girou, le procureur du roi entre dans mon cabinet, accompagné d'une dame jeune et assez jolie : c'était mademoiselle Boury* Il m'annonce que cette demoiselle a d'importantes révélations à faire, qu'elle s'était d'abord rendue au ministère de l'intérieur, que n'ayant pas trouvé le ministre (M. Thiers), elle avait été aux Tuileries, où des aides de camp l'avaient invitée à voir le procm*eur du roi, lequel pensait à son tour qu'il fallait avant tout me faire connaître les déclarations de la comparante.

Mademoiselle Boury, encore fort émue (elle s'était évanouie à son arrivée aux Tuileries), nous raconta qu'elle avait vu l'assassin, qu'elle le reconnaîtrait parfaitement ; qu'il était à ses côtés sur le pont Royal, qu'elle lui avait retenu le bras quand elle le vit prêt à tirer sur le roi, et que cette circonstance, en détournant la direction de la balle, avait sans doute sauvé les jours de sa majesté.

Après l'avoir écoutée, avoir copié ses dires sur le signalement du coupable, je la reiQvoyai à un juge d'instruction pour qu'elle fît une déposition régulière. Pour ne pas reproduire tous les incidens qui se rattachent aux révélations de cette dame, qui devint le sujet de mille bavardages, et que les hommes de parti s'efforçaient de présenter comme

Ul8 MÉMOIRES PB M. GISQUET.

ayant agi à l'instigation du pouvoir, ce qui est feux, je dirai tout de suite que les débats du procès Bergeron me semblent avoir établi, de la manière la plus incontestable^ que mademoiselle Boiury avait inventé la plupart des détails fournis par elle. Je crois bien qu'elle se trouvait sur le pont Royal au moment du crime; mais je ne crois pas qu'elle ait vu l'assassin de manière à le reconnaître ; à plus forte raison, je ne croîs pas qu'il se soit établi entre elle et lui cette espèce de lutte dont elle parlait. Mademoiselle Boury n'ayant pas dit la vérité, on est autorisé à chercher dans sa position le motif qui la fit agir : or, cette demoiselle était venue à Paris dans l'intention d'y solliciter une place assez lucrative pour sa mère, et de faire un emprunt de 80,000 francs dans ses propres intérêts. L'espoir de se rendre agréable au gouvernement, de facttiler le succès de ses négociations, est-il entré pour quelque chose dans sa conduite ? C'est possible. Les conjectures à cet égard sont au moins permises. Quoi qu'il en soit, laissons désormais mademoiselle Boury à l'écart.

Un autre personnage, guidé par d'autres vues, s'est mis en scène en même temps qu'elle : il s'agit d'un sieur Rocton, arrivé depuis peu à Paris, on ne sait trop pourquoi, et qui, le 20 novemlH^ publia une lettre dans laquelle il affirmait avoir ramassé sur le pont Royal et remis à un commis-

MÉMOIKES DE M. GISQCET. hh9

saire de police deux pistolets autres que ceux produits en justice.

Les adversaires du pouvoir s'emparent de cette fable, et l'exploitent pendant quinze jours, ils en tirent toutes les inductions propres à vilipender le gouvernement. Le sieiu^ Rocton a lui-même l'effronterie de soutenir quelque temps sa version. Mais il confie à plusieurs personnes l'intention qui l'anime ; il avoue que tout est faux dans sa déclaration : « C'est une histoire fabriquée à plaisir pour » faire parler de lui, pour mystifier la police. » U va jusqu'à prétendre que des hommes non désignés l'engageaient à persévérer dans ce rôle d'imposteur. L'instruction et les débats ont d'ailleurs constaté sa turpitude.

Un troisième incident vint encore jeter quelque hésitation momentanée dans les démarches tendantes à éclairer la justice et le pays.

Le 4 décembre, un individu d'une trentaine d'années demande à me parler pour un fait important ; introduit auprès de moi, il refuse de dire son nom, d'indiquer sa demeure; mais il s'avoue l'auteur de l'attentat du 1 9 novembre. U répond avec assurance à toutes mes questions, excepté à celles relatives à son individualité. « Je ne veux pas, dans » l'intérêt de ma famille, décliner mon nom, s'é- » crie-t-il, et d'ailleurs, que vous importe mon

» nom, puisque je vous livre ma personne? C'est n. 29

1^ MÉMOIRES DH M. OISQUET.

^ moi qui ai tiré sur le roi : je suis coupable ; » faites-moi punir, et ne cherchez pas à saroir qui M je suis. » J'eus beau fairei il ne sortit pas de ce cercle étroit.

M. ThierSy infori&é de cette étrange démarche, accourut à la préfecture, interrogea longuemeul riaconnu,. et n'obtint aucun éclaîrcissemeDt noiH ▼eau.

Le prétendu régicide, auquel nous faiscms coiD" lu^endre l'absolue nécessité de se faire connaître pour fournir le moyen de yérifier Fexaetitude de sa propre dénonciation, nous demande si sa famille ne sera pas inquiétée ; on le lui promet s'il n'y a pas complicité; sur ce, il nous fait espérer une cooc fession complète pour le lendemain»

Conduit en prison, Tinconnu réclame les conseils de M"" Farquin, avocat. Après une conférence entre eux, il se décide à me dire qu'il s'appelle Courtois, que sa famille habite Versailles. Aidé de ces indications, j*obtins le même jour des preuves surabondantes de la &usseté de tout ce que Courtois m'avait déclaré. Rappelé auprès de Bàoi, quand il me vit parfaitement édifié sur ses démarches pendant la journée du 1 9 novembre^ il balbutia, ^ finit par me sii^plier d'excuser ses. measonge&...«. Je ne sais pas encore pourquoi cet homme s'était donné gratuitement le titre d'assassin.. Était-ce une mystification destinée à vivre quelque temps? Slais

MÉMOIRES DB M. GISQUBTé 151

dUe pouvait lui coûter cher : un emprisonuemeat BÎg^ureux, et sans doute une condamnation correçUonneUe, lui eussent appris qu-en pareille matière on ne. ment pas impunément*. Etait^'Ce un calcul pour induire le pouvoir judiciaire en. erreur afia de rendre plus difficile la découverte de la vérité? Ou bien^ ne doit-on voir dana ce. £ait qu'une de ces aberrations de l'esprit humain, ce bizarre désir d'occuper l'attention publiqiK,. même pour une. cause honteuse ou pour une mauvaise acticxi? L'homme réunit quelquefois, tant d'amour-propre à l'incohérence des idées^ qu'il est souvent impofr*sible d'obtenir par les voies du raisonnement l'ex-» jdication satisfaisante de ses actions.

 peine étions-nous édifiés sur la valeur de toutes les déclarations de M^^ Boury, des sieurs Kocton et Courtois , qu'une révélation dans laquelle nous avons pu voir enfin tous les caractères de la vérité , fut faite à M. Thiars : il apprit que dix minutes avant l'attentai^ le nommé Jannety avait rencontré sur le pont Bnyal un^ sieur Planely lequel aurait dit à Jannety : « Bergeion est comme £ou ; il veut absolument tuca:* le coi. )» A la suite de cette confidence, si l'on en croit ka détails fournis au. ministre de l'intérieur, Planel et Jarmely seraioit descendus sur le quai d'Orsay, où bientat ils auraiait appris qu'un coup de pistolet venait d'être tiré sur le roi. Me doutant point que Berge-

452 MÉMOIRES DE M. GISQUBT.

ron ne fût l'auteur du crime, ils se seraient rendus dans les environs de la préfectiu'e de police, pour obtenir, s'il était possible^ d'autres renseignemens, et surtout pour savoir si le coupable était arrêté. Ils auraient rencontré un de leurs amis, Delaunagy auquel le sieur Planel aurait fait la description du pistolet de Bergeron, description qui s* appliquait par^ faitement aux pistolets trouvés au pont Royal et appor* tés à la préfecture de police.

Cette confidence, corroborée par les déclarations précédentes de Cantineau et Collet, nous fit regarder avec une entière conviction Bergeron conune le principal coupable, et Benoit comme son complice. Nous connûmes enfin leur domicile; dés le lendemain' je les mis à la disposition de la justice.

Jannety, appelé en témoignage, confirma tout ce qu'on vient de lire ; d'autres personnes fortifièrent encore cette importante déposition ; mais les témoins appelés à la requête de l'accusé la contredirent En résumé, M. Bergeron fut acquitté

par le jury le 1 9 mars 1 833. Quant à Benoit, Taccusation était déjà abandonnée à son égard par le ministère public.

M. Bergeron est donc légalement reconnu innocent du fait qui lui était imputé; il y a chose jugée, définitivement jugée; aucune recherche ne peut désormais troubler son repos en ce qui touche

MÉMOIRES DE M. GISQUBT. 453

l'acte dont il s'agit; je puis donc exprimer une

opinion sans lui porter le moindre préjudice

£h bien ! je dirai que, dans mon opinion, le jury s'est trompé!... .

Si je me trompais à mon tour si les apparences avaient faussé mon jugement, je serais désolé de faire peser sur un honnête homme une injuste prévention, et pourtant les amis de M. Bergeron n'ont pas montré autant de scrupule à mon égard; ils ont unanimement attribué à la police

l'attentat du pont Royal C'est une simulaliony

une mystification , une comédie, disaient^ils, que la police a offerte en spectacle pour réveiller de leur engourdissement quelques soutiens du juste-milieu, et pour avoir le plaisir de persécuter une centaine de bons patriotes. S* il existe un coupable, c'est la police qui devrait figurer sur les bancs de la cour d'assises.

Dans aucune circonstance, les feuilles démago-* giques de Paris et des départemens n'ont clabaudé avec plus de force, avec plus d'ensemble pour faire exterminer cette odieuse police c'était un concert assourdissant d'injures et d'accusations contre elle et d'éloges en faveur de l'accusé. Jamais on ne fit plus d'efforts pour soustraire un coupable à

une condamnation il m'a fallu pendant quatre

mois lire quotidiennement plusieurs colonnes de

journaux , où j'étais convaincu d'avoir fabriqué

l'horrible attentat. Les ennemis acharnés du préfet

hSh HÊMOfRBS DE H. «I8QUET.

de police ont tant r^té cette accnsttion banale, qu'ils avaient pentr-ôtre fini par la croire Traie.**.. Elle était sans cesse dans la bouche des fripons et des sots.

Mais comment se fait-il qu'un homme qui n'est ni l'un ni l'autre... que M* Joly, avocat de Bergeron, l'ait prise pour texte de son plaidoyer ? D a eu le courage d'imputer à la police tous les désordres survenus dans Paris : VémeuU qm troubla la capitale lors du jugement dts ministres ; V émeute dm Oêsommeurs , le complot des tours Notre-Dame, la cmh spiration des Prouvaires, la révolte de juin ; ce com- » ment ne serait-il pas naturel de croire qu'elle a » aussi fabriqué la simulation d'attentat du 1 9 no- » vembre ? »

Si M. Joly parlait avec conviction , on ne saurait trop déplorer les égaremens de l'esprit de paru, cette légèreté que l'on apporte à former son opimon sans examen , cette monomanie à dénigrer le pouvoir.

Un avocat devrait toujours être grave, réflédu, consciencieux : M. Joly, par son langage, me permet de douter qu'il ait dans cette affaire réuni les deux premières conditions à la troisième.

Laissons-le dire et croire, puisqu'il le veut, que tous les événemens, les complots, les révoltes, antérieurs au 1 9 novembre, ont été l'oeuvre de la police; mais du moins examinons s'il n'était pas dé-

MÉMOIEES DE U. 6ISQUBT. &âS

raisonnable de soutenir que l'attentat du pont Royal fût ordonné par die.

Convenons, si M. Joly Fexîge, qu'un pareil crime devait servir les intérêts du gouvernement, en soulevant d'indignation toutes les âmes honnêtes contre les factions capables d'inspirer un tel forfait; convenons aussi qu'un attentat contre les jours du roi pouvait disposer les chambres à voter des lois plus sévères, afin d'assurer l'énergique répression des crimes politiques.

Puisque je fais de bonne grâce ces concessions à la doctrine de M. Joly, j'espère qu'il avouera avec le même abandon que le moyen indiqué pour remonter le crédit du gouvernement était épouvantable; que non seulement il eût fallu une audacieuse scélératesse pour Tinvenler et le proposer, mais encore il eût fallu que la royauté et son entourage, que tous les ministres, que tous les hommes et les instrumens du pouvoir fussent corrompus au même degré pour en autoriser l'exécution ! Notons bien qu'un seul homme scrupuleux, dans les régions élevées comme dans les rangs inférieurs, qui n'aurait pas approuvé, eût nécessairement été im obstacle invincible à la représentation de la farce qu'il s'agissait de jouer.

Ainsi, la première condition indispensable, c'était la propension à la fraude, au mensonge, au

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crime, à F infamie, dans le cœur de tous ceux attachés de près ou de loin au gouvernement.

Notons aussi que les officiers supérieurs composant l'état-major de l'armée, qui, au nombre de plus de cent cinquante, marchent à la suite du roi dans les grandes solennités, auraient dû avoir aussi le mot d'ordre, être mis dans la confidence; car un d'entre eux pouvait remarquer l'assassin factice, se précipiter sur lui, l'arrêter, et forcer le misérable, pour sauver sa tête, à dévoiler toute la machination.

Voilà déjà, de bon compte, trois cents personnes, l'élite de la France, devenues solidaires de cette mauvaise action, l'approuvant par leur coopération ou leur silence; mais ce n'est pas tout.

L'homme chargé de tirer sur le roi devait avoir auprès de lui, à ses côtés, par derrière ou par devant, plusieurs personnes, le public enfin. Un simple spectateur pouvait l'arrêter ; les militaires auprès desquels l'assassin s'était placé, au pont Royal, n'étaient pas moins à redouter, puisque si le hasard n'eût pas merveilleusement secondé l'auteur du crime , les soldats ses plus proches voisins l'eussent saisi au même instant. D'ailleurs, la garde nationale placée en face, ainsi que les deux mille spectateurs stationnant sur l'auti^e trottoir du pont, vis-à-vis le régicide , pouvaient le voir, le désigner, courir après lui....* Il devenait donc indispensable de composer un public tout exprès pour dérober

le coupable aux regards de tout le monde et assurer sa fuite. Bref, il aurait fallu faire pour une simulation tout ce qui s'est fait en faveur du vrai criminel.

Or, quel était le moyen de composer des groupes de compères, avec mission de cacher, de protéger l'auteur principal? C'était de confier le secret à cinquante agens de police.

Voilà donc encore cinquante individus, que les amis de M. Joly traitent habituellement comme des voleurs, des bandits, des échappés du bagne, les voilà dépositaires d'une confidence dont la révélation serait le déshonneur de tous les hommes du pouvoir, flétrirait et perdrait un gouvernement assez méprisable pour n'avoir pas reculé devant l'horreur d'une telle conception.

Ces agens de police composent une classe fort mobile d'employés : on les renvoie pour la plus légère faute. Ik sont presque tous fort pauvres; et puisque l'on soutient que l'immoralité est leur élément , on admettra sans doute qu'ils doivent être fort peu scrupuleux sur les moyens de faire fortune Ne m'est-il pas permis d'en conclure que,

maîtres d'un important secret dont la divulgation peut faire tant de mal, ils se hâteront de le vendre, ou de faire payer leur discrétion. Désormais tous les confidens se trouvent inféodés au pouvoir, et, maîtres de son avenir, de sa force, on n'oserait plus

Les réfugiés politiques. — Leur nombre en France. — Leur nombre à Paiis. — Diyisions parmi eux»— Comité polonais, son expulsion. — Départ de quatre cents Polonais pour la Suisse. — Mutinerie dans les dépôts. — Tentative d'assassinat du général Bem. — Les Polonais à Bergerac. — Les Polonais cosmopolites. — Italiens. — Assassinat à Rodez. — Mazzini.

L'année 1 832, si féconde en éyénemens de toute nature, se termina par une mesure de sévérité contre plusieurs réfugiés polonais.

La France de juillet était devenue l'asile des étrangers persécutés à raison de leurs opinions ou de leurs actes ; l'exemple contagieux de notre révolution et les instigations de la coterie La Fayette, de même que le rapide succès de la révolution belge, avaient produit des soulèvemens partiels dans quelques parties de l'Allemagne, en Piémont, en Italie. Ces malheureuses tentatives ne servirent qu'à ren-dre (^us pénible la position des peuples, et à mo-

tiver des arnîts de mort contre les patriotes courageux, mais imprudens, compromis dans ces entreprises.

Les vaincus et les vainqueurs nous regardaient comme solidaires, les uns de leurs malheurs, les autres des attentats commis envers leur autorité; ceuxci nous menaçaient de représailles, se montraient de plus en plus hostiles à nos principes libéraux; ceux-là venaient réclamer refuge, protection et secours.

Les proscriptions de Ferdinand VII, celles de don Miguel, faisaient aussi des victimes qui trouvaient en France un abri sûr pour échapper aux vcn;jeances du despotisme.

Mais de toutes les nations que le malheur des temps força de recourir à notre hospitalité, la Pologne fut à juste titre celle dont les douleurs trouvèrent le plus d'échos dans notre pays, et dont les nobles soiitimens éveillèrent plus de vives sympathies.

Six mille Polonais, quatre mille Allemands, Italiens, Espagnols, Portugais, échappés aux orages politiques et recueillis par la France, fussent devenus sans doute pour nous d'utiles auxiliaires si l'Europe avait renouvelé les coalitions de 92 et de 1815. Nous étions plus riches de dix mille soldats de la liberté, mais nous nous appauvrissions de toute la somme des sacrifices que la générosité na-

MÉMOIRES BB M. GISQUBT. 465

tionale s'imposait afin de soulager ou du moins d'à* doucir tant d'infortunes. Trois à quatre millions, consacrés annuellement à cette pieuse destination , même dans les circonstances rigoureuses où la cherté des subsistances , l'augmentation des charges publiques, le manque d'ouvrage pour nos ouvriers, réduisaient nos populations à l'état de misère, témoignaient assez de la sollicitude compatissante du gouvernement.

Si les hommes les plus considérables de l'émigration étrangère comprenaient et pratiquaient honorablement les devoirs de la reconnaissance , le plus grand nombre de leurs compagnons d'exil s'en acquittaient fort mal.

Toutes les nuances de l'opinion qui chez nous ont créé tant de partis dans les rangs des amis de la liberté ; toutes les distinctions sociales se reproduisaient, ou plutôt elles existaient également parmi les réfugiés. La ligne de démarcation était mémo plus apparente, les divergences d'opinion plus saillantes. L'adversité avait naturellement aigri le caractère , et donnait encore plus de ténacité aux convictions de chacun. Il est assez ordinaire que dans un commun désastre les victimes se divisent et s'accusent réciproquement.

Cet état de choses disposait d'avance les réfugiés à varier leurs affections politiques d'après n. 30

U6 MÉMOimiS DB ML. «iSQUBT.

ks analogies qu'ils apercevai^it dans les sentûneos de nos concitoyens.

Ainsi y nous avons vu les plus illustres de ces proscrits soumis avec respect aux lois du pays qui leur offrait une hospitalité généreuse , tandis qœ leurs compatriotes s'associaient aux factions et pa^ tageaient la haine que nos anarchistes ont vouée à la royauté de juillet. Il est rare que des trouUa aient eu lieu à Paris sans que plusieurs réfugiés j jouassent un rôle.

Les républicains et les bonapartistes ne négligeaient, à vrai dire , aucim moyen de les attacher à leur cause ; on les caressait, on les fêtait, on exaltait leur courage, leur amour de la liberté; c'était un concert unanime de louanges, puis des banquets, des ovations ! On aurait dît vraiment que les vaincus composaient une armée libératrice prête à nous rendre, par la victoire , les sanglantes orgies de 93 ou les beaux jours de l'empire. On employait à leur égard toutes les suggestions possibles, tout ce qui pouvait les enrôler sous la bannière des factions. Ne soyons donc pas surpris que plusieurs d'entre eux soient devenus des instrumens dociles à la voix des conspirateurs. Si la flatterie parvieat à pervertir les meilleurs princes , comment ne séduirait-elle pas des esprits vulgaires , des hommes {dacés dans une condition misérable?

D'ailleurs, n'ouliions pas que dans les rangs de

XÉM0IBE8 DE M. «I8QITKT. W7

l'énû^tion étrangère figuraient des individus à pafifiioas ardentes, amateurs de troufales, habitués aux violentes émotions ; d'autres animés par Le fanatisme, méprisant les notions du bien et du mal, et disposés comme les septemisiseurs à se noyer dans le sang pour servir leur épouvantable amfaituNi! Us Tcait bien prouvé lorsque le 1 8 août 1 834 ils signalaient leur courage en égorgeant des centaines de suspects sans défense dans les rues et dans les prisons de Varsovie. Qu'U y à loin de ces bandits au philosophique patriotisme d'un prince CEartoriski, d'un comte Plater et de quelques autres débris de la nation polonaise !

N'oublions pas non pins que des causes fort peu excusables avaient jnotivé le bannissement volontaire de plusieurs individus accusés ou condamnés pour des crimes contre les particuliers. Ces hommes, échappés des prisons pendant les troubles de leur pays, usurpaient la qualité de réfugiés politi- •qnes, et quelquefois obtenaient, à ce titre, des secours pécuniaires. Mais quand les circonstances nnt permis de contrôler leurs déclarations, l'autorité a reconnu le mensonge, et si la charité chrétienne s'est opposée à la dfvulga<4on de leurs fraudes et de leurs noms, on lésa du moins rayés de la liste •deceuK qui touchaient les subsides.

Beaucoup de dossiers m'ont passé par les mains, et j'ai moi-même supprimé ou fait supprimer, pour

468 HÉMOIRES DE H. GISQUBT.

de semblables motifs, les allocations mensuelles accordées à bien des étrangers qui ne les méritaient

pas.

Toutes les raisons que je viens d'indiquer prédisposaient la plupart des réfugiés à l'indiscipline: ils faisaient peu de cas des injonctions de Tautorité, et ne se croyaient pas obligés à la moindre reconnaissance envers le gouvernement. Nos républicains leur avaient trop bien appris « que le justemilieu trahissait la cause de la liberté ; que lui seul opposait un obstacle à l'alTranchissement des peuples ; que sans la lâcheté de ce juste-milieu, sans ses accointances avec les despotes du Nord et du Midi y la France promènerait dans toute TEurope le drapeau de Tindépendancc, étoufferait la tyrannie, réaliserait les vœux des nations en proclaïuant partout et mettant partout en vigueur les principes de l'humanité, les droits du citoyen.

Comment aurait-on voulu que de pauvres proscrits, victimes de leur foi politique, privés des connaissances nécessaires pour établir une conti*overse, entendant chaque jour un pareil langage dans la bouche des Français, pussent résister aux préventions qu'on s'efforçait d'introduire dans leur esprit, et ne finissent pas par regarder comme ennemi, comme complice du despotisme qu'ils avaient conabattu, le gouvernement du pays qui leur donnait l'hospitalité?

MÉMOIRES BB H. GISQUBT. 469

Aux yeux de la plupart d'entre eux, le justemilieu était donc le tyran de la France; il méritait autant leur haine que les autres tyrans de l'Europe. Ce n'était pas le chef de l'État, les dépositaires du pouvoir^ les magistrats, les mandataires du pays, ni même les citoyens dont ils étaient les élus, qui représentaient notre nation auprès de l'émigration étrangère. Les réfugiés ne la voyaient que dans ces idéologues propagandistes qui rêvaient une confédération de tous les peuples, une république universelle.

Partons de ce point que, grâce à nos agitateurs, le gouvernement de juillet semblait aux réfugiés une fraction de la sainte-alliance contre laquelle tous les amis de la liberté devaient faire une sainte croisade.

En outre, les exilés italiens, allemands, polonais, s'embarrassaient fort peu de nous compromettre avec nos voisins : ils croyaient former chez nous une petite nation indépendante, ayant ses chefs, ses lois, sa politique, auxquelles nos autorités, nos lois, notre politique, leur semblaientdevoir accorder la préséance.

Le droit des gens reconnaît à chaque puissance la faculté d'offrir un asile aux victimes des révolutions, aux hommes que leurs opinions compromettent dans leur patrie ; mais ce droit est soumis à certaine condition : le pays qui donne ainsi l'hospi-

4T0 HÉlfOIBZS DB M. «ItQinR.

talité devient ea quelque façon respornsMe des ades oommia^ des projets formés qui sont <ie nature à porter le trouUe dans les autres nations. Nous ne permettrions pas aux gouTememens a^ec lesquels nous Tirons en bonne intelIigeDce de tolérer cha eux des complots^ des efforts qui tendraient à renverser nos institutions. Ces gouvememens peuvent avoir la même exigence à notre égard. L'on comr prendra que refuser b réciprocité serait un ade hostile, une sorte de provocation à la guerre. Etaitil convenable d'abandonner Timmense question de paix ou de guerre avec l'Europe, aux caprices, aux intrigues, aux mauvaises ou bonnes intentions des réfugiés? Si nous étions condamnés à souffrir encore les calamités de la guerre, du moins étail-il raisonnable de vouloir que ce fût pour des intérêts français, et non pour favoriser l'ambition ou secoader les passions de quelques étrangers.

En définitive, ce que la France ne permet pas à ses propres enfans, elle ne peut pas le permettre à des botes qui reçoivent chez elle refuge et secours : or, notre code pénal proncmce une peine terriUa contre le citoyen qui se livrerait à des manœuvres capables d'amener une collision avec une puissance amie.

Les réfugiés, comme je l'ai dit, paraissaient peu toucbés de ces considérations; il fallut que les actes du gouvernement vinssent leur apprendre

Minaïus db h. gisqubt. 471

qu'une nation est maîtresse chez elle comme un citoyen est maître dans sa maison d'accorder ou de refuser l'hospitalité, surtout à des hôtes animés de mauvaises intentions*

Une loi, votée en 1 832^ autorisa le pouvoir à leur assigner des résidences : en vertu de cette loi^ on les interna dans une trentaine de villes où ils pouvaient se procurer des vivres à bon marché et s'occuper utilement à divers travaux.

La grande majorité obéit sans réclamation; mais les hommes assez instruits pour remplir un emploi dans quelques bureaux, d'autres qui voulaient sui» vre les cours de droit ou de médecine, d'autres s'a* donner à ^l'exercice d'une profession libérale , demandèrent avec instance la faveur de rester à Paris, seul point où ils trouvaient, disaient-ils, les ressources susceptibles d'améliorer leur situation.

Déjà le gouvernement , sans avoir besoin d'être soUicité , avait permis le séjour de la capitale aux hommes que leur mérite', leurs antécédens , leur position sociale ou leur caractère, distinguaient de k foule ; ces excitions et la facilité avec laquelle îi souscrivit aux désirs des réclamans , portèrent iMentot au chifire de deux mille le nombre des réfugiés présens à Paris.

C'était beaucoup;.... et si l'on réfléchit que dans ce nombre figuraient nécessairement les principaux meneurs des intrigues , ceux attachés par la cou-

Vî2 MÉMOIRES DE M. GISQUET.

formité d'opinion au parti républicain ; ceux qui cherchaient plutôt les séductions de la moderne Babylone que des livres d'étude ou des ateliers, et ceux qui espéraient signaler leur ardeur dans une nouvelle révolution , on concevra que sous l'influence de ces dispositions , ils ajoutaient de nouveaux soucis à tous mes autres embarras.

11 était très-difficile de surveiller leurs démar ches, de vérifier leur identité, et plus difficile encore de connaître leurs machinations, surtout à l'^ard des Polonais, dont les noms ont souvent entre eux tant d'analogie et dont l'idiome n'était connu d aucun de mes agens. Cet inconvénient disparut lorsque plusieurs de leurs compatriotes se décidèrent à servir la police.

Malgré les injonctions ministérielles^ une centaine de Polonais ne voulurent jamais s'assujelùr à une résidence fixe. Un goût irrésistible pour les voyages, le besoin de changer de climat, l'impossibilité d'acquitter des dettes contractées quelquefois par leur inconduite, peut-être aussi l'amour de leur pays, quelque secrète mission à remplir, les faisaient courir sans cesse , en employant les déguisemens et la ruse , du nord au sud , de l'est à l'ouest : ils sillonnaient la France dans toutes les directions, et toujours ils finissaient par venir incognito à Paris , d'où ils poursuivaient de nouveau leur carrière cosmopolite. Combien n'en ai-je pas

HÉMOIRES DE M. GISQUET. 473

fait arrêter pendant leur apparition dans la capitale ! Combien ont été renvoyés à leur dépôt lors de la première infraction , puis conduits jusqu'à la frontière lorsqu'ils se livraient par récidive à cette espèce de vagabondage !

Il existait peut-être encore d'autres motifs qui mettaient en campagne une très-faible partie de ces étrangers.. .. Sans vouloir expliquer toute ma pensée, je dirai que les gouvernemens de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, étaient sans doute trop habiles pour n'avoir pas quelques émissaires honorés du titre de réfugiés politiques.

Ces observations générales m'ont paru devoir précéder les faits particuliers dont il me reste à rendre compte.

Dès le 8 décembre 1 831 , im comité polonais s'était formé à Paris. Si les émigrés qui le composaient s'étaient bornés à secourir leurs compagnons d'exil, à leur servir d'intermédiaires dans leurs relations privées avec leurs familles, dans leurs rapports avec nos autorités; s'ils les avaient éclairés sur les devoirs de leur nouvelle position, encouragés à la résignation , excités au travail , ils eussent accompli une mission de philanthropie, d'humanité; dans ce cas, le gouvernement français comme tous les bons citoyens leur seraient venus en aide , les eussent secondés et remerciés de leurs généreux efforts.

Mais il n'en fut point ainsi : le comité polonais

Vlk MtUOlKK BB M. OISQUBT*

se considéra comme une institution politîqae : ses membres eurent la prétention de r^résenter km nation, de former entre eux une espèce de gouTcrnement. C'était la Pologne bdligérante qui traiift* portait de Varsovie à Paris le siège de l'autorité suprême.

Dans les premiers jours de février i 832 il fàt acte d'autorité et tente de consacrer son usurpatioi en votant et faisant publier une adresse aux guci^ riers polonais. Cette pièce était signée : Lelewel, Zwierkowski, L. Chodzko, R. Soltyk, Krempowiecki, Przecinewski, Kraitsir, Hlusniewicz, Gurrowski, Pietrowich, Wodzinski.

Vers la fin de mars, les mêmes réfugiés lancent une protestation contre les mesures prises en Affemagne au sujet de la presse. Le grand duché de Bade, la Bavière et d'autres États, se voient censih rés avec amertume par l'émigration polonaise. De plus , le comité annonce aux séditieux de tous les pays que les enfans de la Pologne sont prêts à seconder les efforts des peuples qui voudraient lutter pour lune des libertés vitales des nations.

D'après un tel langage, les hôtes de la France ne sont plus de pauvres exilés^ de nobles vaincus sci^ licitant la bienveillance des autres nations ; ce sont de fiers tribuns qui s'érigent en censeurs des rois^ provoquent les {)euples à la rébellion et promettent

MÉHOIKES 0B M. «ISQUBT. 475

le secours ilécisif de leurs bras aux séditieux de tous les pays.

Dansks derniers joiu^s de décembre, le même comité fait paraître une proclamation adressée aux Russes pour les appeler à la révolte. On dédaignait les ménagemens , les précautions oratoires ; c'était une invitation pressante, claire, positive, de secouer le joug de Tautocrate*

Tolérer plus long-temps de pareils actes, qui n'ont pas même pour eux im coté utile et qui compromettaient toute la malheureuse Pologne, livrée sans défense à la merci du vainqueur , c'eût été en devenir complice , et rendre la France solidaire des folles conceptions de quelques présomptueux.

Notre ministère ordonna Texpulsion des membres de ce comité, composé à cette époque de MM. Joachim Lelewel, Léonard Chodzko, Antoine Hluszniewicz, Erasme Rykeczewski , Wodzinski^ et Antoine Przecinewski ; ils partirent pour la Belgique, où je crois que la plupart d'entre eux sont encore. Telle a été la mesiu^e de rif^ueur énoncée au début du présent chapitre.

Trois mois plus tard, c'est-à-dire à la fin de mars 1833, Texpérience ayant suflisamment démontré que certains réfugiés ne se bornaient pas à vouloir porter le trouble dans les autres pays^ mais encore qu'ils profitaient de leur séjour à Paris pour s'associer aux machinations de nos républicains, le

ministre de l'intérieur (M. d'Argout), cédant à mes représentations , en envoya beaucoup dans les dépôts, et supprima la subvention à quelques-uns de ceux qui préférèrent demeurer à Paris. Cette suppression procura une économie, sans nuire d'une manière sensible aux émigrés , car les honunes laborieux avaient eu le temps d'apprendre un état; ils pouvaient donc par leur travail suffire à leuis besoins.

Le 11 avril 1 833 , on apprend tout-à-coup que quatre cents Polonais ont abandonné simultanément les dépôts de Besançon , Dijon, Soléne, Vesoul, Luxeuil ; qu'ils sont partis le sac sur le dos et sont entrés en Suisse dans le canton de Berne. Leur désertion coïncidait avec un mouvement populaire dont la ville de Francfort était le théâtre ; et des rapports de police, dont bien entendu je ne garantis pas l'exactitude , nous affirmèrent que le départ de ces réfugiés était concerté avec des patriotes allemands; que la réunion générale devait avoir lieu sur un point désigné de la Forêt-Noire, d'où ensuite on marcherait à la délivrance des peuples opprimés.

Notre gouvernement ne pouvait pas retenir malgré eux des étrangers reçus en France à titre d'amis infortunés ; mais] il pouvait du moins refuser de les admettre encore, puisqu'il leur avait plu de

HÉMOIEES DE M. GISQUBT. VTI

fuir le sol hospitalier, de courir les chances de quelque entreprise non moins dangereuse pour notre pays que pour nos voisins.

C'est dans cet ordre d'idées que le ministère ordonna de les repousser s'ils se représentaient sur nos frontières, et de les expulser s'ils s'introduisaient furtivement en France.

Les soulèvemens sur lesquels on comptait en Allemagne n'eurent aucune importance et furent promptement comprimés; les déserteurs polonais restèrent en Suisse dans une situation très-pénible, sans qu'aucune nation voulût leur donner asile et secours. Leurs amis en France essayèrent de faire croire que leur démarche n'avait rien de politique ; elle était seulement , disaient-ils , la conséquence des vexations du juste-milieu, t Les généreux défenseurs de la Pologne ne voulaient pas être soumis plus long-temps aux mesures arbitraires ni exposés à mendier la grâce de nos ministres. Voilà ce qui les a terrifiés ; voilà pourquoi ils ont quitté leur patrie adoptive. »

L'un des quatre cents déserteurs rentré en France sous un faux nom, est bientôt reconnu à Metz ; le préfet de la Moselle lui enjoint de partir dans les quarante-huit heures , et lui délivre un passeport gratuit pour la Belgique; le Polonais déchire le passeport, en renvoie les lambeaux au préfet accom-

478 MÉMOIRES BB M. «iSQUBT.

pagnés d'une lettre insolente. Quatre jours après, il se présente au spectacle; on donne ordre de l'arrêter ; mais le réfugié résiste et fait tous ses efforts pour ameuter le public contre les agens de l'autorité. •• Ses provocations ne produisent rien; alors il se couche à terre ; on est forcé de l'emporter pour le placer dans une voiture qui le conduit jusquàb frontière, avec tous les égards, tous les ménagemess dus au malbeur, mais que certainement cet homiK ne méritait plus.

Le journal Ja Tribune venait d'être condamné par la chambre des députés pour des outrages adressés à plusieurs de ses membres ; des réfugiés polonais, faisant partie du dépôt de Bergerac, font passer au gérant de cette feuille leurs souscriptions pour concourir au paiement de son amende, et lui écrivent une lettre dans laquelle ils adhérent non seulement aux doctrines subversives professées par nos fou* gueux démagogues , mais encore au langage , aux fitits qui avaient motivé la condamnation.

Le gouvernement ne croyant pas qu'il fut équitable d'appliquer à une pareille destination les secours accordés par TÉtat, votés par les chambres; considérant^ au contraire, que c'était imposer à nos contribuables des sacrifices pour stipendier Tanarchic, retira les subsides aux signataires de la lettre et ordonna leur expulsion du territoire.

Il en résulta du tumulte, un commencement de

MÉMOIRES DB M. GISQUET. Vt9

parmi les réfugiés habitant Bergerac ; il fellut la jMrésence d'un bataillon de troupes de ligne pour réduire ces étrangers à Tobéissance.

Quelques jours apurés, plusieurs d'entre eux écri- Tent au préfet de la Dordogne d'une façon passablement cavalière. Je remarque la phrase suivante dans leur lettre, en date de mai 1 833 :

c La reconnaissance due à la nation française

> nous fait un devoir de respecter les autorités

> qu'elle a constituées, quoique les employés du

> gouvernement de cette grande et généreuse na- » tîon, trempant les baïonnettes françaises dans le

> sang polonais^ aient déshonoré et violé les droits

> de l'hospitalité, etc. »

Je passe sous silence les sanglants reproches dont M. d'Argout se vit accabler à l'occasion de ces mesures^ qui se trouvent surabondamment justifiées par la conduite inqualifiable des réfugiés.

Je partageais, comme de raison , la disgrâce du ministre auprès de nos publicistes ; leur rancune ne me pardonnait pas les ordres d'arrestation donnés par moi et exécutés par mes agens à l'égard des réfiigiés venus À Paris sans permissicoi et qui souvent s^associaient aux complots républicains; j'étais taxé de brutalité, de barbarie, de sicaire du juste-

fliilieu; mais l'urbanité familière aux Marat de

l'époque m'avait accoutumé à ces gentillesses.

Une nouvelle occasion ne tarda point à se [uné-

&80 ii£moires de h.

senler où la partie turbulent lonaise signala d'une manière te mauvais esprit dont elle étî

Depuis ime année don Pe armes à la main, la couronni par son frère don Miguel; I* sil, enfermé jusque alors dar cherchait à grossir les rangs nouveaux enrôlemens.

1* général Ramorino et I chargés d'offrir du service, d avantageuse aux débris des 1

Le général Bcm leur comi tions, il commence à rccruti Bourges et de Chàtcauroux, hommes disposés à le suivre

Mais le bruit de ces enrt oi-eilles des agitateurs fram voient avec dépit qu'on leur goureux, des soldats de la lit dont ils espèrent faire usage < passions. Aussitôt le mot d crie à la trahison contre MM Voilà ces deux guerriers, qui comme des héros libérateurs ; scrits auxquels on offrait des ronncs civiques, les voilà tr

MÉMOIRES DB M. GISQUBT. 48i

radicalisme^ accusés de corruption ! ce ne sont plus que de vils suppôts de la tyrannie !

Un Polonais se charge de châtier celui des deux qui tombe sous sa main : c'est le général Bem ; un coup de pistolet tiré à bout portant atteint ce gé« néral, mais ne le blesse pas mortellement On maltraite ensuite, on chasse, ou assomme les réfugiés enrôlés par lui; on les oblige à se rétracter, à promettre de ne pas quitter la France.

Tout ceci se passait en juin et juillet 1 833, époque où les républicains, comme on le verra bientôt, organisaient dans la capitale une de leurs plus vastes conspirations.

Une lettre publiée le 1 9 juin au nom de huit Polonais suffit pour expliquer la conduite des meneurs et pour dévoiler leur arriére pensée : les signataires débutent par dénoncer MM. Bem et Ramorino; ils ajoutent : « Que ces généraux servent » don Pedro s'ils le veulent, qu'ils se battent poiu* » un roi, ceci les regarde. Mais les Polonais ne se » battent que pour le peuple, pour son émancipa- II lion! cest en Frtmee, notre seconde patrie, que » nous aUendons notre destinée. Le temps ne tardera M pas à foenir au le peuple brisera les sceptres et fau^ n lera aux pieds les œuronnes , emblèmes de Veselch- » vage et de la tyrannie. C'est alors que s'écroule* » ront pour toujours ces trônes élevés sur les » ruines des nations, sur lesquels les rois ne mon*

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