CHAPITRE XI
Commencement de la Révolution en <789. — Marche du gouvernement. — Réflexions de Bossuet relatives à la couduite de Charles VII et du connétable de RichcmonL — Ministres de Louis XV, de Louis XVI. — Le comte de Provence , depuis Louis XVIII , dans l'Assemblée des notables. — Mon discours à Louis XVI. — Réflexions sur lord Wellington et M. Peel. — Preuves du mauvais effet des concessions , tirées de celles qui ont été faites en Irlande, en Espagne et en Portugal. — Mon entretien sur ce sujet avec Brissot. — Remarques importantes sur Mirabeau et l'abbé Maury.
11 ne manquait à mon bonheur que de ne pas m’occuper de la politique du moment ; mais c’était impossible ; l’orage grondait au loin et s’approchait tous les jours. Une vive agitation régnait dans les esprits et les remuait dans tous les sens. Tout homme qui savait lire devenait un profond politique. On ne parlait que des abus du gouvernement , et on étudiait la Constitution anglaise. C’était le sujet de toutes les conversations Maintenant , après cinquante années d’épreuves , tout homme qui ne gémit pas de nos sottises est un imbécile ou un homme de mauvaise foi.
La première , et la plus funeste alors , fut la permission que Louis XVI donna d’écrire sur les questions politiques qui fermentaient alors dans toutes les têtes . Je recevais toutes les brochures et tous les pamphlets qui paraissaient alors. J’y voyais les misérables et dangereuses querelles des parlements et du roi , la conduite du duc d’Orléans et la ligue de tous les parlements du royaume. J'ai conservé plusieurs de ces feuilles du jour ; il est impossible de les lire sans un profond dégoût. J’ai conservé aussi les arrêts et remontrances des parlements, et surtout de celui de Paris. Vous y trouvez le langage révolution-
naire des beaux temps qui suivirent, l’amour des innovations, le mot de liberté sans le comprendre , un petit commencement de vœux pour l’égalité, qui n’osait encore se produire ouvertement. Que faisaient les ministres? Ils riaient de tout cela , restaient dans une sécurité parfaite , et obsédaient le pauvre roi pour lui arracher des concessions.
A leur tête était le vieux Maurepas, homme d’esprit, cette faculté si dangereuse quand elle n’est pas jointe à une vaste intelligence età un caractère assez fort pour tempérer les saillies désordonnées de ce qu’on appelle esprit. Cet homme avait été ministre de la marine dans sa jeunesse ; il avait eu de bons moments dans ce ministère. Il avait ce qu’on appelle de bonnes intentions , qualité qu’on reconnaît toujours dans les hommes médiocres. Elle suffit aux yeux des hommes faibles, et, sous cette égide, la faiblesse a fait tout le mal de la Révolution.
Dans les temps dont je parle, et avant eux, les ministres ne s’occupaient que d’administration ; mais la marche du gouvernement, le changement qui se faisait dans les esprits, la ligue qui commençait à se former entre les régiments , l’abandon de toute dignité et par les grands seigneurs et par les princes, tout cela ne les occupait point, ou plutôt ils ne les voyaient que pour les favoriser. Non content d’avoir soutenu la rébellion de l’Amérique, lorsque des troubles s’élevèrent en Hollande, ce fut le roi de France qui favorisa la démocratie. L’impératrice Catherine eut alors grande raison de s’étonner de ce que Louis XVI ne profitait pas de ces circonstances pour commencer une guerre qui aurait détourné les esprits d’un mouvement convulsif prêt à perdre la France. Elle fit cette observation à M. de Ségur, ambassadeur de France auprès d’elle. Elle voyait donc alors se préparer un orage que n’apercevaient ni Louis XVI ni ses ministres.
Après un examen attentif de ces temps, il est impossible d'y voir autre chose qu’une marche journalière du gouvernement pour abaisser la noblesse, relever le tiers-état, et ren-
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verser toutes les anciennes institutions. On ne vit de l’accord entre la noblesse , les princes et le parlement , que pour une chose l>ien déplorable. Sous Louis XV, tous s’élevèrent contre M. de Machaud, ministre des finances , qui voulait établir une caisse d’amortissement ; s’il avait réussi , Louis XVI serait monté sur le tronc sans trouver de dettes, et encore moins de déficit.
A l’avénement de Louis XVI au trône, il voulut rappeler M. de Machaud; la lettre était écrite, elle allait partir, lorsqu’une princesse , tante du roi , fit changer l’adresse : elle persuada de rappeler M. de Maurepas. Ainsi la France fut livrée à la frivolité, à l’insouciance, et subit toutes les suites les plus funestes d'un tel gouvernement. Qu'on dise après cela, et cent autres exemples semblables , que ce sont les peuples qui font les révolutions. Non, ce sont les rois, les rois seuls et leurs ministres. On doit gémir sur la fatalité qui a donné à la France tant de pauvres ministres , depuis et pendant la Régence , en comptant surtout ce faible cardinal de Fleury, sous qui la monarchio se dégradait tous les jours de plus en plus sur terre et sur mer. Et lorsque, pendant la Restauration, on s’amusa à chercher les hommes les plus faibles , on sait où ils nous ont conduits.
Bossuet a dit , dans un de ses meilleurs écrits, que le cardinal d’Amboise avait fait un mal infini à la France et à son roi, quand, par une ambition personnelle, tantôt pour être cardinal, tantôt pour être pape , il avait excite des guerres en Italie les plus funestes à la France. Bossuet en conclut qu’un roi ne doit jamais avoir de premier ministre , et qu’il doit gouverner seul et par lui-même.
Je trouve dans notre histoire un exemple frappant Charles VII, retiré à Poitiers , à l’âge de quinze ans , fit une proclamation pleine de noblessse , par laquelle il déclarait qu’il ne pardonnerait jamais au duc de Bourgogne l'assassinat du duc d’Orléans. Il déclara cette généreuse résolution malgré les ins-
tances réitérées de la reine sa mère , des ducs de Bourgogne et de Bretagne, et des Anglais.
Il avait donc un cœur haut et royal ; mais bientôt il se laissa gouverner par des ministres faibles et des favoris. Le connétable de Richemont vint à lui et lui reprocha durement sa mollesse; il lui dit qu’il devait gouverner par lui-méme, et qu’alors tout changerait. II le persuada. Charles se mit à la tête de ses troupes et prit plusieurs places. On le vit descendre dans des fossés pleins d’eau, monter aux échelles et combattre sur les remparts. Quand il fut reçu dans Paris, il retomba dans la mollesse et dans l’oubli de ses affaires. L’austère connétable de Richemont vint encore le tirer de cette mollesse. Charles l’écouta , courut à son armée dans la Guienne, où il remporta une grande victoire sur les Anglais. Dès ce jour la France fut pacifiée. Bossuet conclut de cet exemple, comme du précédent, que les rois doivent gouverner par eux-mêmes. Je regrette de n’avoir pas cité ces deux exemples , et l’autorité de Bossuet, dans mon ouvrage sur l’éducation d’un prince ; mais j’y ai donné les preuves les plus fortes que cette maxime était suivie , à côté d’un parlement , par les rois d’Angleterre , et surtout par ceux de la dynastie d’Hanovre , excepté par le roi actuel, Guillaume IV, qui, avec son lord Grey, s’est complu à dénaturer la Constitution anglaise.
Dans l’instant où j’écris , en 1834 et 1835, les journaux de tous les partis ne cessent de. répéter que, dans un pays libre, les rois doivent régner, et non gouverner ; c’est-à-dire qu’ils doivent avoir les dehors de la royauté, nommer les ministres et rester impassibles. C’est précisémentce qu’ont fait Louis XVI, Louis XVIII et Charles X; on sait quels en ont été les fruits. Qu’on ne me dise pas que Charles X est tombé parce qu’il a voulu gouverner par une ordonnance qui n’exprimait que sa seule volonté ; cette mesure fut accompagnée de tant d’imprévoyance et tellement dénuée de préparations . sans lesquelles , en toute affaire, grande ou petite, on ne réussit jamais, que le
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roi devait succomber, dans un temps où les rois et les ministres n’ont pas en eux l’ombre même de cette intelligence qui peut réparer les plus grandes fautes.
J’ai dit que les ministres seuls dégradaient la couronne. Rappelez-vous le comte de Saint-Germain supprimant les chevau-légers, les gendarmes de la garde, les mousquetaires, les cent-suisses et un grand nombre de gardes du corps ; rappelez-vous Necker, poursuivant avec tant d’ardeur le succès de son projet pour le doublement du tiers-état dans les états généraux ; et , relativement aux princes , rappelez- vous Monsieur, depuis Louis XVIII, emportant ce doublement dans le bureau des Notables qu’il présidait; rappelez-vous aussi le ministre Duportail venant demander à l’Assemblée constituante que les officiers et soldats puissent aller dans les clubs révolutionnaires ; le roi sanctionnant toutes ces mesures et dégradant ainsi de sa propre main la vieille couronne des lis. Relisez l'histoire de tous nos rois , depuis Hugues Capet ; vous les verrez tous, jusqu’à Louis XVI , soutenant leur autorité et ne l’abandonnant jamais dans la tempête, même dans les discordes religieuses , source la plus terrible du fanatisme et de l’aveuglement des hommes.
Je suis convaincu que pas un de tous ces ministres ne reportait ses regards sur les huit siècles que nos rois ont parcourus sans révolution, quoiqu’avec des guerres civiles. Je sais fort bien qu’il serait injuste de reprocher à ces ministres des actions isolées , même mauvaises , et dos discoure dangereux ; il faut considérer l’ensemble , toujours le même , de leurs actions , et cette allure imperturbable qui marchait à la décadence du trône et de la France.
11 y avait alors dans toutes les pauvres têtes des ministres une idée générale qui est bien la preuve de leur bêtise : c’était de croire que , dans le mouvement des esprits vers les changements, il n’y avait qu’une manière de gouverner : c’était de les satisfaire. Ils ne prévoyaient pas que plus on accorderait d’un
côté, plus on exigerait de l’autre. Ils ne connaissaient pas l'histoire de France; car, s’ils l’avaient connue , ils auraient su que, jusqu’à Louis XVI , aucun roi n’avait fait de concession sur sa propre autorité ; et, relativement à la convocation des états si ardemment demandée , ils auraient connu les difficultés innombrables que la princesse Anne de Beaujeu et Charles VI avaient vaincues jpour empêcher les états de flétrir la couronne. Ils se seraient rappelés qu’Anne d'Autriche , dans sa régence , ayant le dessein de convoquer les états généraux, le grand Condé , consulté par elle , lui avait répondu qu’un prince du sang devait périr plutôt que de souffrir la convocation de ces états, qui avaient fait tant de mal à la France. Ces ministres auraient dû se rappeler aussi que, lorsque les Anglais, dans les conférences de Gertruydenberg , demandèrent que Louis XIV •convoquât les états généraux pour sanctionner le traité qu’on allait conclure , ce monarque le refusa formellement.
Ces ministres auraient surtout vu cette grande vérité que plus on accorde d’un côté, plus on exige de l’autre. A une époque bien remarquable , ce ne fut pas un roi , mais Mazarin, premier ministre, qui , par des concessions , enfanta tous les malheurs de la régence d’Anne d’Autriche , et apprit au parlement de Paris quelle était sa force et quel usage il en pouvait faire.
Cette partie de notre histoire doit être méditée par tout homme qui veut connaître à fond les choses du gouvernement et le caractère français. Le parlement fit d'abord une demande contre une nouvelle création de charge de maître de requêtes. La régente repoussa sa demande avec une fermeté un peu dure ; Mazarin au contraire temporisa. Mais la reine exigea que des arrêtés contraires à ses ordres fussent rayés des registres du parlement; il désobéit et prit un arreté plus violent encore. Nouvelle injonction , et nouvelle désobéissance. La fermeté de la reine ne produisait aucun bon résultat , parce que son ministre cherchait toujours des moyens conciliateurs ; mais il ne
faisait qu’augmenter l’audace des opposants. C’est toujours l’effet d’ime fermeté irréfléchie quand elle vient à eéder. Le ministre, malgré ses efforts, ne pouvait empêcher les premières boutades de la reine; il les condamnait au point de dire qu’elle avait le courage d’un soldat ; mais il remplaçait ce courage par une faiblesse ridicule daus la forme et dans les résultats. Ce fut ainsi que ce ministre conduisit les choses au point où commença la guerre ,de la Fronde. 11 est évident que la reine et son ministre n’avaient pas la moindre idée de l'art de gouverner, et qu’ils n’avaient pas même réfléchi sur les maximes les plus simples, qui cependant furent toujours suivies par nos anciens rois. Je ne vois nulle part dans leur histoire ce dangereux système de concessions.
On voit , dans les Mémoires du duc de La Rochefoucault , que, dans ces temps , le grand Condé étant lié aux intérêts de la reine , Mazarin brouillait sans cesse ce prince avec le duc d’Orléans. 11 ajoute que, ces sujets de brouillerie étant toujours inventés par le cardinal , il les faisait cesser quand il le voulait, jusqu’au moment où il trouvait encore un autre sujet de brouillerie. 11 pratiquait cette détestable manœuvre envers plusieurs membres du parlement; ce fut ainsi qu’il amena la guerre de la Fronde. Il imitait ainsi Catherine de Médicis, qui toujours opposa les Guises aux Condés et les Condés aux Guises. Il fallait , pour nous apprendre cet art funeste des concessions et des brouifferies , une reine italienne et un premier ministre italien. De nos jours , nous avons vu cette belle chose imitée par des ministres pygmées ; on lui donna le nom de la Bascule. La tourbe royaliste trouvait que ses ministres avaient beaucoup de linesse et beaucoup d’esprit. Je dirai bientôt ce que c’est que la finesse et l’esprit ; ils marchent presque toujours ensemble.
En revenant sur Mazarin , je vous prie de lire , dans les Mémoires du duc de La Rochefoucault le récit des intrigues , des finesses et des mensonges de ce premier ministre. Vous y
trouverez l’impartialité de cet historien ; car il n’omet pas une seule des fautes commises par le grand Condé, dont il était l’ami. On y voit avec surprise combien ce prince se laissait tromper facilement , et de quels pièges honteux Mazarin savait l’envelopper. Louis XIV eu fut le témoin dans sa première jeunesse. Il les connaissait sans doute; doué d’un esprit observateur, il devait les remarquer. Ces mauvais exemples auraient corrompu un esprit moins droit et un cœur moins honnête. Plus je suis iudigné eu considérant toutes ces fourberies de Mazarin, plus je médis que la plus heureuse nature a pu seule échapper à la contagion de ces vilains exemples.
Si, comme je l’ai dit plus haut, les ministres de Louis XVI avaient réfléchi sur cette période de notre histoire , ils n’auraient pas embarque ce malheureux prince sur la mer orageuse des concessions; ils ne l’auraient pas surtout engagé à prévenir lui-même les désirs , les vœux d’une vainc opinion publique. Je voudrais bien que quelqu'un me montrât, dans l'histoire des peuples , un moment où un prince et ses ministres se soient complus à dépouiller l’autorité royale de son éclat et de sa force , et à la conduire à la triste abjection d’être l’esclave d’une assemblée d’hommes qui , dès l’abord , n'ont connu et n’ont voulu que la destruction. Il est bien étonnant que les ministres et le roi n’aient pas vu qu’ils n’avaient qu’une seule chose à faire : c’était de s’éloigner du lieu où régnaient leurs ennemis; que dis-je? où leurs ennemis gouvernaient par la peur la déplorable assemblée sur laquelle ils soufflaient l'esprit infernal de la destruction.
Il est évident que, dans une ville forte, éloignée de la capitale, Louis XVI pouvait parler en roi et rallier à lui tous les bons Français. Avant la fatale nuit du 5 octobre, M. le comte de Saint-Priest, ministre de l’intérieur, arracha de lui la permission de faire atteler ses voitures. Il ne lui demanda point de ceindre l’épée et de prendre l'habit militaire : c’eût été inutile. Mais à peine les voitures étaient-elles attelées qu’on
frémit de l’idée courageuse d’y monter, et qu’elles furent renvoyées.
Une personne attachée à la cour dans ces temps , et qui voyait sans cesse le roi , m’a dit qu’il était impossible d’être témoin , sans un profond sentiment de compassion , de ces incertitudes continuelles d’un roi qui voyait l’ablme et n’osait s’en éloigner. C’est là que l’avaient conduit les ministres antérieurs à ceux dont je parle , en supprimant les corps les plus dévoués de la maison du roi et en diminuant le nombre des gardes du corps. Cette manie de dépouiller la couronne de son éclat pour mieux raffermir est bien étrange dans une nation dont la vanité est si connue ; nous avons vu cette manie sous Louis XV et sous Louis XVI.
Napoléon donna dans la suite un exemple bien contraire. Mais quoique Louis XVIII , à la première Restauration , eût rétabli des corps brillants de sa garde , dans lesquels des jeunes gens de famille entraient en foule , les cris des révolutionnaires le déterminèrent à les supprimer à son retour en France. Il se passa même à la première Restauration une chose bien honteuse. Le même esprit, qui, dans d’autres temps, faisait supprimer ces corps brillants , toujours entraîné par la peur, traçait à la première Restauration le plan de la garde royale la moins nombreuse et la plus mesquine que l’on pouvait imaginer. Mais , et voici la honte , l’empereur Alexandre ayant demandé dans un simple entretien , à un homme éminent dans l’administration de la guerre , quel était le plan de la garde royale , il l’entendit avec étonnement , et écrivit aussitôt, sur le premier papier qu’il trouva sous sa main , un plan qui faisait monter la garde à plus de vingt-cinq mille hommes. On s’effraya ; mais un certain sentiment de dépendance envers ce prince , lequel a subsisté pendant toute la Restauration , fit approuver le plan qu’il venait de tracer.
Cette manie de diminuer l’éclat de la garde royale fut inspirée ensuite au duc d’Angoulême. On sait qu’il manifesta le
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dessein de supprimer un jour les gardes du corps. Il le montra bien dans la guerre d'Espagne en 1823; il ne voulut jamais employer avec honneur les gardes du corps qui raccompagnaient , et les borna toujours au service de l’intérieur du palais. Il aurait dû se rappeler quelle fut la conduite des gardes du corps à la bataille de Fontenoy.
Je n’écris point l’histoire de la Révolution , ni celle de l’Assemblée constituante, ni celle de la faiblesse inconcevable de Louis XVI et de ses ministres.
Le plus grand mal qu’ait fait l’Assemblée constituante à la France est la destruction des provinces. Mirabeau en prévit les graves inconvénients ; il la combattit , mais il succomba. L’extrême faiblesse d'esprit qui s’imprima dans toute la conduite de cette Assemblée se manifesta plus encore dans cette bizarre conception. On a dit souvent que ses auteurs avaient voulu par elle fortifier et maintenir la Révolution, et que c’était le plus grand moyen que l'on pût employer. Cette idée, dont on veut faire honneur à cette Assemblée , la condamne encore plus. Quand elle l’exécuta, elle avait vu les mots affreux déjà produits par la Révolution ; elle s’y était vainement opposée par divers décrets et par une loi martiale. Si elle voulait, par la suppression des provinces , fortifier la Révolution , elle voulait donc aggraver encore plus le mal qu’elle avait fait, et dont elle s’apercevait. Ce serait la plus terrible condamnation. Mais il ne faut pas la juger si sévèrement. Puissante pour le mal, incapable du bien, conduite par une faction que Mirabeau désigna par ces mots : silence aux l rente voix, elle était le jouet de ces trente hommes, qui eux-mêmes, poursuivant une vaine popularité, étaient entraînés par quelques écrivains. La rage des innovations la dominait ; elle s’était lancée dans cette carrière, elle allait toujours sans pouvoir s’arrêter : elle changeait pour changer. Tout ce qui était honorable lui faisait horreur. Après avoir détruit les honneurs de la couronne, de la magistrature, du clergé, de la noblesse, de la littérature même et des beaux -
arts , il fallut détruire les honneurs des grandes villes et des provinces. Une misérable idée les porta surtout à la destruction des provinces : ce fut l’espoir, que conçurent un grand nombre de députés, de faire une petite capitale des petites villes qui les avaient vus naître, et d'ajouter, à la gloire dont ces villes brillaient par la naissance d’un illustre député constituant, la gloire d’ëtre ce qu'ils appelaient , dans leur jargon barbare , le chef-lieu d’un departement. On connut dans le temps les disputes, les querelles engendrées par ces rivalités, dans le comité où se faisait la dissection de la France. C’était à qui aurait pour sa contrée telles ou telles limites , et pour sa ville ou son bourg le beau titre de chef-lieu du département , ou du district , ou du canton. Ces hommes, si empressés à détruire les antiques honneurs, se querellaient pour les petits honneurs qu’ils voulaient conférer eux-mêmes. Ils n’étaient pas animés par une grande idée politique pour assurer le mal déjà fait, et qu’ils faisaient encore tous les jours, mais par un extrême désir d’ëtre populaires dans leur pays. Plus de capitales de grandes provinces : elles perdaient leurs honneurs , leur influence, même leurs souvenirs ; la capitale de l’antique et célèbre Bretagne devenait la capitale de deux rivières ; mais le pouvoir et l'influence de la grande capitale s’accroissaient aux dépens des anciennes capitales de province. Vainement ou lui avait donne le titre ridiuule de chef-lieu de la Seine ; elle restait la grande capitale, la métropole ; elle allait faire la destinée de la France pendant quarante ans. La faction qui parlait en son nom commença sou empire par manifester sa fatigue de voir dans ses murs cette même Assemblée, par la conspuer, l’accabler de mépris , lui défendre de laisser réélire un seul de ses membres, et la chasser honteusement , au moment même où , pénétrée de regrets du mal qu’elle avait fait, effrayée des traits hideux du monstre quelle avait enfanté, elle faisait un dernier effort, honorable , mais inutile, pour rétablir ce trône qu’elle avait tant ébranlé , et auquel elle laissait pour appui l’ouvrage le
plus inrormequi jamais ait signalé la Faiblesse de l'esprit humain.
L’aveugle inexpérience ne pouvait inventer un instrument plus terrible d’anarchie dans de certaines circonstances, et de despotisme dans d’autres , que la transformation d’un grand empire en échiquier, et la division de son territoire en cases plus ou moins grandes. Elle fut instrument et cause d’anarchie sous toutes les assemblées jusqu’au Consulat ; elle fut instrument de despotisme sous l’Empire , et à la fois ensuite instrument de despotisme ministériel et d’anarchie.
Jamais la Convention n’aurait pu établir sa terrible puissance si les provinces avaient existé. Les députés proscrits par elle ont fait déclarer pour eux plusieurs départements; mais c’était un frêle appui. Si les provinces, avec tout le poids de leur antique et grand nom , s’étaient déclarées en leur faveur, ils auraient écrasé la Convention.
Vous verrez , dans le chapitre où je parle des événements de 1792, comme, après l’attentat du 20 juin, presque toutes les administrations départementales poussèrent un cri d’horreur et envoyèrent au roi et à l’Assemblée législative les adresses les plus énergiques. Un grand nombre de villes importantes les secondèrent ; les bons citoyens de Paris se reunirent à ce noble concert de fidélité. Mais il manquait à tous ces actes courageux d'être appuyés sur les noms imposants des grandes provinces. Des hommes réunis sous la bannière de ces grands noms auraient plus vivement encore senti l’injure qu’ils recevaient d’une poignée de factieux qui s'érigeaient en dominateurs de tout l’empire. La résistance proportionnée a l’indignation, qui était générale, la terreur des factieux proportionnée à la grandeur de la résistance, auraient ehaugé les destinées de la France.
Napoléon avait un penchant secret pour le rétablissement des provinces , il se servait souvent de leurs noms dans ses entretiens , et, dans plusieurs décrets, au lieu de dire le préfet de tel département , il disait le préfet de telle ville, suivant l’an-
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cien usage. En outre, plus d’une fois, pour fixer la victoire,' il avait rappelé à des bataillons les noms anciens et glorieux de leurs provinces.
A la seconde Restauration, Louis XVIII avait la plus belle occasion de rétablir les provinces. Parmi plusieurs Mémoires que je lui ai présentés pendant les Cent- Jours, il en était un qui traitait spécialement cette grande question. Je lui en ai parlé plusieurs fois pendant mon ministère, et, eu 1828, j’ai publié un ouvrage dans lequel j’ai présenté un plan pour rétablir les provinces sans blesser aucun des avantages que la démarcation départementale donne à des villes et à des bourgs. Je ne répéterai point tout ce que j’ai dit dans cet ouvrage ; je ferai observer seulement qu’il renferme plusieurs prédictions positives sur les résultats inévitables que devaient amener bientôt la destruction des provinces et la prépondérance de la capitale. J’y faisais remarquer que le joug nouveau sous lequel se courbaient les provinces , depuis quarante ans , n’était pas imposé par la capitale elle-même , mais par les coteries de la capitale. Ces souvenirs que je publie n'ont d’autre objet que de montrer comment le pouvoir a perdu sa force , comment les factions s’en sont emparées, et sur quels principes, en tous temps, est fondé l’art de gouverner.
C’est dans cet esprit que j’insisterai sur une contrainte dangereuse à laquelle les concessions de Louis XVI entraînèrent la plus grande partie des bons Français. Aussitôt que le nouveau système fut non-seulement approuvé par lui , mais fortifié par une résolution qui semblait bien déterminée, ceux des gens dévoués qui étaient restés en France crurent que leur devoir leur imposait la loi de soutenir tout ce que le roi approuvait. Dans leur ardeur, ils crurent ne pouvoir aller trop loin , et presque tous déployèrent un enthousiasme factice pour les ineptes décrets de l’Assemblée constituante, lis fortifiaient ainsi la Révolution. Ils mentaient à la France et à euxmêmes -, car ils voyaient toute la faiblesse du malheureux
échafaudage élevé par la Constituante. Mais leur conduite n’estelle pas excusable ? Dans un si grand naufrage , ils n’avaient d’autre boussole que l’autorité chancelante d’un prince qui la détruisait chaque jour. Pas un prince puissant , pas un gouverneur de province ou de place forte qui pût y commander ; pas une assemblée provinciale qui pût élever la voix. Les restes de quelques parlements parlèrent courageusement, mais le roi luimême étouffa leur noble langage. Iaîs gardes nationales du Languedoc formèrent le camp de Jalès et prirent des arrêtés vigoureux ; elles furent dispersées au nom du roi. Telle fut la conduite de ce prince et de ses ministres , pendant toute l’Assemblée constituante. Lorsqu’il fut contraint de venir à Paris et d’y résider, je lui adressai , au nom du département de Seine-et-Marnc , un discours dans lequel je lui disais que les provinces désiraient sa présence, que Paris seul ne devait pas le posséder. S’il m’avait répondu d’une manière convenable , ses paroles auraient provoqué d’autres discours semblables, et, si les ministres avaient favorisé cet élan , le résultat infaillible eût été de donner quelque encouragement à ce malheureux prince.
La réunion des bons Français vers le même but, de sauver le roi sous son égide, formait ce qu’on appelait le parti constitutionnel. Par lui, et par lui seul, le roi et la liberté publique pouvaient être sauvés ; mais il aurait fallu qu’il en eût été le chef, hardi, entreprenant, décidé comme le grand Gustave III ; mais c’était absolument impossible, et, faute d’un chef, il fallut tomber avec lui dans la honte et dans le sang Mirabeau , le comte de Bouillé , le prince de Kaunitz lui-même , ne conçurent pas d’autres moyens que le parti constitutionnel ; mais rien ne pouvait réussir sans le chef , et c’était lui qui toujours présentait les plus grands obstacles. Je dirai ce que j’en veux dire dans la partie de mes Mémoires qui traite de ces malheureux temps.
Dumont de Genève, l’un des quatre écrivains qui faisaient
les discours écrits de Mirabeau, dit dans scs Mémoires que j’étais lechef du parti royaliste de l’Assemblée législative, eu 1792. Cette phrase est écrite sans réflexion. Jamais une assemblée de Français ne reconnaîtra un chef, à moins que ce ne soit un ministre, qui, par de certains moyens, saura enchaîner sur ses pas la tourbe des hommes médiocres. Mirabeau avait tout ce qu’il fallait pour être le chef de l’Assemblée constituante ; il ne l’a pas été. J’ai déjà remarqué qu’il n’a eu d’influence que pour détruire. Il y avait dans la tête d’un grand nombre des membres de l'Assemblée législative une opinion arrêtée ; c’était de se tenir toujours enchaîné à la lettre de ce qu’on appelait une Constitution. Or il était évident qu’avec ce culte religieux on ne pouvait sauver le roi. J’employai , il est vrai, le seul moyen qui se présentait : ce fut , d'après le conseil donné au roi par Barnave, de se saisir du prétexte des rassemblements des émigrés pour former une armée sur les frontières. Je réussis au delà de mon attente. Secondés par les ministres , nous eûmes cette armée. Elle était royaliste et demandait à marcher contre les jacobins, réunis en club à Paris , et rassemblant sous leur bannière tous les démagogues de la capitale. Ce cri était général ; mais malheureusement le commandement en fut donné à Lafayettc, incapable d’uue action vigoureuse. Elle était cependant bien facile alors. La capitale renfermait plus d’hommes dévoués et plus de force armée qu’il n’en aurait fallu pour renverser des révolutionnaires. J’ai écrit ces dernières phrases afin de prouver que je n’étais point le chef du parti royaliste de l’Assemblée, qu’elle n’avait point et ne pouvait par son caractère avoir de chef. Il m’arriva même, après quelques succès, d’entendre de braves gens me dire : « Je vous avertis que l’on commence à murmurer contre vous ; on dit : Il veut nous mener. » Je sentis toute la force de cet arrêt de la puissante faiblesse,
Tyran qui cède au crime et détruit les vertus.
et je gardai te silence pendant près de deux mois.
Notre épouvantable situation venait (le la funeste habitude des concessions. La couronne ne fit autre chose pendant cinq années, et nous voyons, en 1834 et 1835, les mêmes résultats produits en Angleterre par la même faiblesse.
Je demande la permission de dire mon opinion sur la conduite de lord Wellington et de M. Peel en 1834. Le moment était bien grave et bien important ; ils étaient les chefs des conservateurs Qu’ont-ils dit dans tous leurs discours avant l’ouverture du parlement? Ils ont fait des promesses très-étendues. Et à qui ces promesses ? aux libéraux. Us m'ont rappelé les plus misérables temps de notre Révolution, où nos ministres faisaient aussi des promesses. J’avoue que ces deux ministres , d’une si grande réputation, m’ont rappelé le langage niais qui nous a déshonorés et perdus. Il est résulté de cette conduite que le nombre de leurs amis a diminué , parce qu’ils ont eu moins de confiance en eux , et que le mombre de leurs ennemis a augmenté, parce qu’ils ont vu clairement que ces ministres les craignaient et les flattaient. Si c’est l’instruction du siècle des lumières qui a dénaturé ainsi le caractère des hommes d’État d’Angleterre, maudites soient cette instruction et ses suites funestes. Je n’écris rien ici que je n’aie dit et répété taudis que les gazettes nous donnaient ces tristes discours. Il me paraissait bien évident que ces deux hommes n’avaient pas tiré le moindre fruit de l’expérience que leur présentait notre Révolution. T .es discours de M. Peel étaient surtout d’autant plus remplis de la faiblesse française qu’ils étaient plus verbeux et plus nourris de circonlocutions, qu’il tournait autour de la pensée principale, qu’il étouffait et qui expirait sur ses lèvres. Ce n’était pas ainsi que parlait M. Pitt quand il s’écriait, pendant notre Révolution : « Je voudrais pouvoir élever une mu- « raille de feu entre la France et l’Angleterre. »
Tl est impossible à un homme qui considère l’ordre social en général de ne point s’affliger quand il le voit menacé dans une contrée de l’Europe , parce qu’il voit toutes les consé-
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quences terribles que ce malheur doit avoir sur les autres peuples. D'après ce sentiment, comment ne pas s'affliger de voir le peuple anglais entraîné par des ministres aveugles vers des changements dangereux ? Après deux cents ans d’uue prospérité et d’une grandeur toujourscroissautes, sur terre et sur mer, après ces temps inouïs peut-être dans les annales des peuples , comment ne pas s’étonner de voir un parti nombreux se porter à la destruction des éléments de cette grandeur? Loin de moi de ne pas être frappé de la résistance constante de la chambre des Lords et du chef qui la dirige ! Il faut sans doute avoir une plus grande connaissance que je ne l’ai du peuple anglais et de son caractère pour prévoir les résultats du mouvement dont je parle; mais il doit être permis à un homme ballotté pendant cinquante ans par notre Révolution de gémir en voyant un grand nombre d’Anglais imiter une partie de nos folies et regretter que les autres ne soient pas imitées. Ils demandent le vote secret dans les élections : ils ne connaissent pas les turpitudes secrètes et hypocrites qui souillent les votes de nos électeurs ; ils demandent que la chambre des Pairs soit sujette à l’élection du peuple : ils ne voient donc pas combien la nôtre est débile , malgré la nomination royale , combien ce titre de Pair est ridicule , et quelle disparate il met entre le titre et les fonctions ! C’est comme Français que je gémis sur le tableau que je viens d’esquisser, parce que je sais combien terrible serait sur ma patrie le triomphe des révolutionnaires en Angleterre. T -/Cs deux peuples se réuniraient alors dans la route du mal , et, si les affreux principes qui régnent parmi nous depuis cinquante ans étouffaient l’ancienne rivalité des deux peuples pour les unir par un accord qui favoriserait les révolutions, rien ne pourrait arrêter ce torrent ; les deux peuples et l'Europe entière seraient entraînés dans le même gouffre.
Tout ce que je viens de dire sur les concessions de Mazarin, de Louis XVI, et sur les paroles impolitiques de lord Wellington et de M. Peel, me conduit à fortifier mes réflexions
par rhistoire du monopole de l’Angleterre envers l’Irlande et des concessions faites ensuite à l’Irlande. Jusqu’en 1780 ce pays a été tenu dans une sorte de dépendance coloniale. En 1779 on demanda que l’Irlande ftlt admise à faire un commerce direct avec les Indes occidentales, pour en tirer le sucre nécessaire à sa consommation et qu’elle pût exporter ses verreries. La chambre des Communes s’y opposa vivement. On prétendit que, si cette liberté de commerce lui était accordée, elle préparerait la ruine de l’agriculture, de la navigation et du commerce de l’Angleterre. On permit cependant à l’Irlande , pendant la guerre d’Amérique, d’exporter ses beurres et ses salaisons. Elle demanda la permission d’habiller du produit de ses manufactures une armée irlandaise , qui combattait en Amérique ; des pétitions repoussèrent cette demande. On remarqua surtout celle de Glasgow, qui prétendit que cette ville avait des droite héréditaires au commerce du sucre. Manchester allait plus loin; elle traitait la chose comme une question de loyauté et d’allégeance. Liverpool déclarait que, si l’on adoptait cette mesure, la conséquence inévitable serait de réduire la ville et le port de Liverpool à son état d’insignifiance primitif. Mais les circonstances forcèrent à la fin de 1779 à concéder tout ce qu’on avait repoussé avec tant de chaleur.
Ces concessions étaient bien justes ; on ne pouvait en faire de plus justes. Quel en fut le résultat? Depuis ce montent, l’Irlande n’a cessé de faire de nouvelles demandes ; elle a obtenu la plus importante : l’admission des catholiques aux droits politiques. Dès le premier jour, les Pairs catholiques irlandais, excepté un seul, se placèrent sur les bancs de l’opposition. Un grand nombre d’Irlandais catholiques entra dans la chambre des Communes; depuis cet instant, les chefs des Irlandais ne se souviennent plus de ce qu’ils ont obtenu et ne cessent de faire de nouvelles demandes. Ils vont jusqu’à demander toutes nos sottises : le vote au scrutin secret, que les Pairs ne soient point héréditaires et soient nommés aussi au scrutin parles électeurs. Enfin,
la chambre des Communes ne parle que de réforme, et rappelle nos misérables assemblées politiques ; elle est saisie comme elles de la rage des innovations. Tel est l'effet constant et inévitable des concessions. Ajoutez à ces exemples ce que vous voyez en Espagne et en Portugal,' où les demandes succèdent aux demandes et les fureurs à d’autres fureurs. Tout cela met les bous esprits en Angleterre dans la position où ils se sont trouvés en France. EnefTet, la position des bous Français, pendant les cinq premières années de la Révolution, les obligeait à dire ce qu’ils ne pensaient pas, à louer l’acte qu’ils méprisaient, à paraître seconder les fruits de ce détestable ouvrage. Cette position était bien honteuse et bien amère ; plus d’une fois j’ai versé sur elle des larmes de douleur. De quelle ignominie le nom français se couvrait alors! Mais comment pouvions-nous sortir de cette fange où nous plongeait incessamment la main respectée par nous? Lorsque la seconde Assemblée eut prononcé la déchéance du roi, je dis aux fameux Brissot : « Vous allez porter le der- « nier arrêt contre ce malheureux prince; vous lui devez « au contrairfe des remercîments. C’est nous qui devrions l’ac- « cuscr, si c’était possible. Il a tout fait pour vous, ingrats que « vous êtes; il a tout fait contre nous, serviteurs toujours fi- « dèles et soumis. » Beaucoup de députés entendaient ces mots, que je prononçai à la lin d’une séance. Ni Brissot ni les libéraux ne me contredirent. Ils étaient dans une sorte de stupéfaction de ce qu’ils venaient de faire; ils en voyaient d’avance les suites ; ils les redoutaient; mais, enchaînés par la divinité de la France , la peur, ils disaient tout bas ce qu’ils pensaient et hautement ce qu’ils ne pensaient pas. Oui, la peur a établi pendant quarante ans le mensonge en France , et, durant cet espace de temps, même dans les moments les plus tranquilles, jamais la majorité des Chambres n’a été ouvertement ce qu’elle était en secret ; elle a toujours menti à elle-même , au Ciel et à la terre.