AVERTISSEMENT
mouvement et l’intérêt que par une singulière avidité d’émotions on demande souvent à la scène.
C’est à ce besoin tout à la fois vif et sérieux des esprits que notre collection doit répondre. M. le comte de Vaublanc s’y trouve on ne peut mieux placé. L’énergie de son caractère, ses opinions, ses talents l’ont mis aux prises, dans les situations les plus variées, avec les circonstances les plus graves. On en aura la preuve dans ses Mémoires; ils embrassent précisément l’époque la plus orageuse et la plus dramatique de notre histoire.
Firmin Didot Frères.
AVANT-PROPOS
L’aimable, le spirituel, le brillant prince de Ligne, dont Marie-Antoinette aimait la politesse exquise et l’agréable entretien, entre un jour, à Fontainebleau, chez la reine. Tout respirait en lui l’enjouement. « D’où vient donc une aussi bonne humeur? — Oh! vraiment, Votre Majesté daignera la partager, j’en suis sûr. — A quel sujet? — Je viens de rencontrer dans les cours du château, partant pour Paris , un fourgon attelé de quatre chevaux avec deux postillons, un piqueur, et pour escorte quatre gardes du corps. On lisait sur le fourgon : Cassette de la Heine. — Eh bien? — Eh bien! la reine, hier soir, à son jeu, m’a fait l’honneur de me dire qu’elle n’avait pas six louis dans sa cassette ; et c’est pour traîner six louis à Paris que tout cet équipage, bêtes et gens, sont sur pied? — Que voulez-vous? dit Marie-Antoinette; c’est ainsi réglé depuis Marie Leckzinska, et vous savez quelles tempêtes soulèvent ici les moindres réductions. » L’orage creva sur la tête de Turgot, alors contrôleur gé-. néral. Le premier ministre Maurepas le voyait avec plaisir en butte aux mécontentements. Un homme qui consultait le bien public avant tout, un contrôleur général économe, devait avoir pour ennemis déclarés tous les courtisans, et pour ennemi secret un premier, ministre capable d’entreprendre, dans ce moment même, une guerre aussi déloyale qu’impolitique. Les colonies anglaises s’insurgeaient contre
AVANT-PROPOS
leur métropole ; la France allait soutenir la révolte. Vieillard frivole, courtisan consommé, railleur redoutable, ministre chansonnier, qu’occupait , avant tout , le succès d’un couplet , et mari docile, par des raisons connues de toute la cour, Maurepas n’était pas fâché de guerroyer pour acquérir une réputation de vigueur qu’il n’avait pas. Le pouvoir, il faut bien l’avouer, avait la main forcée par Popiuion , et nul n’avait appris au jeune roi â la maîtriser. Ceci nous force à prendre les choses d’un peu loin.
On a dit de Louis XVI :
II aurait su régner s’il avait su punir.
Si la remarque est vraie, l'alternative est douloureuse. Mais à quel prix n’est pas une couronne 1 Jetés à des rangs inférieurs, perdus dans la foule, la plupart des hommes n’ont pas à se tenir toujours en garde contre eux-mêmes. La droiture et l’honneur satisfaits, ils peuvent, dans leurs intérêts modestes, écouter l’amitié, faire céder le droit, désarmer la rigueur. Heureuse obscurité!
La royauté, au contraire, quel/ardeau! quels devoirs 1 quelle contrainte! On n’est pas roi pour son plaisir, pour céder à son caractère , pour écouter ses plus nobles penchants. Le maintien des lois et la répression des désordres sont des obligations qu’imposent aux souverains la tran- -quillité des États, le bonheur des peuples. Les princes en sont comptables envers Dieu comme envers les hommes ; car, sans aller jusqu’aux sévérités, sans faire couler ni le sang ni les pleurs, une main ferme peut imprimer au pouvoir une énergie qui contienne par le respect sanS recourir au châtiment. Très-heureusement pour les rois (car autrement qui voudrait l’être?), punir n’est pas toujours nécessaire ; prévenir suffit.
AVANT-PROPOS
Mais Louis XVI, comme le remarquera souvent M. de Vaublanc dans ses Mémoires , n'eut qu’une passion : l’amour du bien public. Il croyait retrouver le même sentiment dans tous les cœurs. Louis XVI! Que son nom réveille de souvenirs douloureux et commande -de pieux égards ! Tant de malheurs s’attachent à son règne et tant d’intérêt à ses malheurs qu’il faut en accuser surtout le concours des plus fatales circonstances. Jamais l'inexpérience d'un jeune prince ne fut entourée de plus de périls. Un père et ses sages conseils, une mère et sa tendresse manquèrent à son adolescence. Il n’eut pas même de gouverneurs qui songeassent à l’élever pour son rang. Le vieillard voluptueux qui le voyait, après lui , sur les premières marches du trône ne prit aucun souci de lui en faire enseigner les devoirs. Peut-être, dans son égoïsme ombrageux, prétendait-il que son successeur le fit regretter. C’était aller loin! Eut-il, en effet, ce cruel espoir? On peut du moins , en parlant de Louis XVI, mettre au nombre de ses malheurs celui de n’avoir appris de personne, quand il en était temps encore, à voir, à penser, parler, agir, ordonner, punir ou pardonner en roi.
Un historien a dit : « Jamais Louis XV u’a permis que « son petit-fils fût initié aux affaires; il y est donc resté « complètement étranger. Il a l’esprit juste. Il aperçoit « la difliculté et le remède; mais, comme ses lumières « manquent d’étendue et son caractère de force, il ne « saura point persévérer dans les mesures que ses plus « sages conseillers lui suggèrent. Trop d’incertitude dans « la marche du gouvernement fera succéder les murmu- « res à la reconnaissance. Cependant aucun roi ne semble « plus digne de l’amour de son peuple ; car aucun ne l’a
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AVANT-PROPOS
« aimé davantage. L’exemple de tontes les vertus des- « cend du trône. Il est plus moral que le temps où il vit; « et ses contemporains , sa cour à leur tète, s’emparent de « ses défauts pour ridiculiser ses vertus et secouer le freins « qu’elle- semblent leur imposer. Il règne sur la France, « mais sans gouverner les opinions , sans modifier les « mœurs, sans diriger les esprits; roi débonnaire qui, dans « un autre siècle , eût passé pour un des meilleurs mo- « narques dont l’histoire garde la mémoire (i). »
De ce portrait, où l’affection d’un serviteur fidèle et dévoué n’ôte rien à l’impartialité de l’historien, de ce portrait, dont M. de Vaublanc , par ses témoignages et ses regrets, va constater la ressemblance, nous n’extrairons que ce peu de paroles : Il est plus moral que son temps. Ces mots sont vrais. Au milieu de la corruption brillante, hardie, spirituelle, des dernières années de Louis XV, le jeune couple qui devait lui succéder parait, aux regards surpris, comme l’image retrouvée d'un autre âge. La jeune Dauphine, devenue reine , n’aima, du rang suprême , que le pouvoir de secourir plus souvent l’indigence. Qu’elle était heureuse d’oublier la grandeur dans un cercle intime, et d’échapper aux galeries dorées de Versailles, à Trianon, sous de frais ombrages! Le poète qui louait alors sa beauté , sa jeunesse, et qui resta depuis si fidèle à sou infortune, Delilie disait, en parlant de Trianon :
Pour elle il s’embellit et s’embellit par elle.
On lui fit un crime des sentiments affectueux de son cœur! un bien plus grand crime encore, vive, naturelle,
(l) M. le comte «le T«»c*|iieville.
AVANT-PROPOS
aimable, de se soustraire au joug de l’étiquette. Son insupportable contrainte pesait autant à Louis XVI qu’à la reine. Le poète le constate encore :
Uu nouveau règne enfin sourit comme un beau jour ;
Un couple auguste en fut l’ornement et l’amour;
Mais, moins fiers en secret de régner que de plaire,
Leur bonté détruisit l’étiquette sévère ;
La fouie de plus près put voir son souverain :
La royauté perdit son magique lointain. .
Elle perdit beaucoup : l’oubli de ces anciens usages, de ces usages conservateurs , excita les regrets des esprits , nous ne dirons pas chagrins, mais observateurs et réfléchis. « Les princes, ces augustes esclaves, a-t-on dit, sont « obligés de rester renfermés dans leur dignité. » Gène salutaire , qui asservit , mais qui protège. L’illusion sert les rois et les dieux, et la familiarité française a besoin du respect pour barrière. Avouons donc , si l’on veut, ces torts heureux, de la bonté, de l’abandon, de la jeunesse; mais, ces torts, qui les avait grossis à plaisir dès le lendemain du mariage entre le Dauphin et la Dauphine? Tous les Mémoires du temps le diront : c’étaient le duc d'Aiguillon et tous les ennemis du duc de Choiseul , furieux qu’il eût demandé à l’Autriche une jeune et charmante reine; c’était encore, c’était M‘nc Dubarry, outrée du froid dédain que la Dauphine opposait à ses avances. Il était juste, en effet, qu'elle s’indignât d’une atteinte aux lois de l’étiquette, celle qui n’avait cessé de fouler aux pieds les plus chastes lois de son sexe !
Puisqu’on leur reprochait l’oubli du rang, sans doute on ne supposera pas qu’ils en aient voulu conserver le faste. Logique des passions haineuses ! On les en accusa
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précisément quand les réformes projetées, par Turgot dais les finances, par M. de Saint-Germain dans l’armée, vinrent échouer contre les cabales de la cour. Turgot était un administrateur plus habile et plus hardi que sage, qui, dans ses utiles projets, n’avait assez calculé ni ses forces ni les résistances. Les plans qu’aurait réalisés le contrôleur général , de concert avec M. de Malesherbes , son ami, auraient produit de nombreuses améliorations; on ne leur en laissa pas fe temps. La courdétestait Turgot ; on le croit bien: il eût réduit de cinq millions les dépenses de la maison du roi; il n’eut pas continué d’employer unatleluge et sept hommes pour porter six louis! Sans réductions, les difficultés des finances étaient grandes. Qu’allaientelles devenir quand Maurepas se jetait aussi gaiement dans une guerre maritime que s’il se fût agi, pour lui , de vers satiriques à composer contre ses bienfaiteurs ou ses amis?
Aucune offense de l’Angleterre ne justifiant des hostilités contre elle, la droiture de Louis XVI y répugnait. M. de Vergennes disait avec un grand sens dans le conseil : « La puissance anglaise sera bien plus affaiblie par « une longue guerre avec ses colonies que par leur perte. » D’une façon ou de l’autre nous y avions tout à gagner sans courir aucun risque. Était-il de bon goût, d’ailleurs, qu’à l’occasion de Franklin, de la foudre, et sous le couvert d’un vers latin, on traitât déjà, dans Versailles, à la cour, les rois de tyrans? Mais comment, répétaient toutes les femmes, et les gens du monde avec elles, « Comment ne « pas embrasser la cause d’un peuple dont l’envoyé parle « de liberté , a des cheveux sans poudre et des cordons « au lieu de boucles à ses souliers? » Une raison d’un si grand poids emporta la balance.
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il est curieux toutefois de s’arrêter un instant à considérer ces partisans improvisés d’une simplicité antique ; il est curieux, sans trop scruter leurs mœurs, d’arriver à l’austérité de leurs principes par la connaissance de leurs occupations et de leurs modes. Nous emprunterons, pour cette fois seulement, quelques lignes à M. de Vaublanc , parce qu’ici son témoignage est bien plus convainquant que tout autre. « Au moment où j’arrivai de Saint-Domingue a à Paris, dit-il, on portait encore beaucoupde rouge et des « mouches; le goût de la reine n’avait encore pu les « faire disparaître. Le bon ton voulait que le rouge fût a très-épais et qu’il touchât les paupières inférieures. Cela, « disait-on, donnait du feu aux yeux. On tenait tant à ce « rouge que toutes les femmes avaient dans leur poche « une boite plus ou moins riche, dans laquelle étaient les « moùches, le rouge, le pinceau, et surtout le miroir. « Plusieurs dames renouvelaient, sans façon, à leur aise, « leurs belles joues rouges partout où elles se trouvaient. »
« Si je veux parler de la toilette des hommes à la même « époque, ajoute-t-il plus loin, je présenterai des tableaux « aussi bizarres. Us avaient des coiffures à l’oiseau, en « cabriolet, à la grecque, en marrons. La grecque surtout « était remarquable; les cheveux frisés, et surtout crêpés,- « s’élevaient sur la tête, poudrés à la grande houpe. Les « élégants, c’étaient les plus merveilleux, avaient un ca- « binet particulier destiné à cet usage. Quand t’écha- « faudage de la coiffure était achevé, le coiffeur, armé de « sa longue et grosse houpe de soie et rempli d’un noble « enthousiasme, lançait de toute sa force la poudre la plus « fine en l’air , contre le plafond. Lorsqu’elle en retom- « bait, l’élégant se plaçait de manière à la recevoir sur ta
AVANT- PROPOS
« tète, et sortait triomphant de son cabinet, sûr du succès « que lui préparait, dans les salons et dans les coulisses , « une tête si bien poudrée. » On conçoit tout ce que de pareils soins avaient de rapports avec l’engouement lacédémonien de la cour pour les républicains de Boston et de Philadelphie. '
Nous ne ferons point l’exposé de la guerre américaine. La confiance un peu trop ingénue du brave comte d’Estaing devant Savannah, les brillants exploits du comte de Bouille dans les Antilles, l’immortel combat de la Surveillante et du Québec , la défection d’Arnold , la capitulation d’York-Town , où Washington , suivant une heureuse expression, vit tomber à ses pieds l’épée qui devait le soumettre , la malheureuse affaire du comte de Grasse, la prise de Minorque par le duc de Crillon , les glorieuses campagnes du Bailli de Suffren dans les Indes , sont des faits mémorables, encore présents à tous les esprits et qui nous retiendraient trop lougtemps loin de la France.
Celui dont la froide insouciance avait engagé la querelle avec l’Angleterre n’en vit pas l’issue : Maurepas était mort. Louis XVI (mon Dieu! protégez ce bon prince 1), Louis XVI avait déclaré la résolution de gouverner par lui-même ; et près de lui pas un homme d’État, pas un grand capitaine, pas un esprit résolu, pas une volonté tout à la fois prévoyante, sage et ferme! Autour de lui, au-dessous de lui, une agitation longtemps contenue, toujours croissante. L’agitation semble être propre au caractère national. A toutes les époques on la retrouve sous des formes différentes : sombre, fanatique , sanglante avec cruauté sous la Ligue ; brillante, étourdie , chevaleresque, sans but et sans résultats, sous la Fronde ;
AVANT-PHOPOS.
quelque temps financière et plus habituellement débauchée pendant la Régence; renfermée d’abord, sous Louis XV, dans le champ clos étroit des débats jansénistes ; puis entraînant tous les esprits sur le terrain plus neuf et plus large de la philosophie et des questions politiques. Les idées rapportées d’Amérique en France tombèrent comme des brandons ardents au milieu de tant d’opinions inflammables.
Cette malheureuse guerre des États-Unis nous fut doublement funeste, carelle ruina nos finances. L’autorité, qui était faible, se trouva de plus nécessiteuse, ce qui l’affaiblit encore en la déconsidérant. Le moment parut favorable à tous Ie3 genres d’affranchissements ; chacun des grands corps de l’État voulut avoir sa Guerre de l'Indépendance; chacun d’eux parut assister avec une imprudente joie aux embarras de la couronne. Les prodigalités confiantes de M. de Calonne , l’impéritie de M. de Brienne amenèrent le pouvoir à ce degré d’impuissance et d’humiliation qui rendait une catastrophe inévitable.
Ce qu’on a peine à s’expliquer, c’est que, de toutes parts, un caractère invincible de présomption, de légèreté, d’imprévoyance, ouvrait, au bruit des bons mots, aux refrains joyeux des chansons , aux salves répétées de la presse et des brochures, un abîme dans lequel allait s’engloutir la monarchie tout entière. Une facétie consolait de la situation la plus difficile : dès que l’on avait ri le péril semblait conjuré. Un seul exemple, et fort court. Il p'araissait une brochure Contre les Droits féodaux. « Que pensez-vous de cet écrit? » demandait-ou au duc de Nivernais. a L’auteur est un fou , répondait-il , mais ce n’est pas un fou fieffé. » Et la cour de rire aux éclats