SA
l’expédition, ii me fit prier d’aller chez lui, pour conférer avec moi sur cette colonie ; il savait que j’étais peut-être l’homme de France qui la connaissait le mieux, non-seulement pour y avoir passé cinq années en deux voyages, mais encore et surtout par les rapports continuels que j’avais eus avec elle depuis la Révolution.
Quand on m’annonça, ce général vint à moi, tenant en main une écuelle d’argent dans laquelle était du bouillon et une croûte de pain qu’il mangeait. Il me salua , m’interrogea, répondit lui-même aux questions qu’il me faisait, éleva la voix, mangea sa croûte et but son bouillon avec un air si dégagé , si content de lui-même , que je le jugeai h l’instant même. Ce fut bien pis quand , après lui avoir parlé du caractère des peuples de ces contrées et du climat , j’entendis cette réponse profonde : « Tous les propriétaires des colonies parlent de même. >> Ces mots furent dits avec un air de mépris, sur cette unanimité d’opinion, qui fut le dernier coup de pinceau au portrait que je m’étais fait de cet homme. Je le regardai fixement sans répondre ; je lui fis une profonde révérence , et je sortis à l’instant. Quand je fus dans le cabinet qui précédait celui d’où je sortais, un secrétaire , qui avait tout entendu, me pria d’oublier cet entretien et de lui donner un Mémoire , en ajoutant qu’il trouverait l’occasion de le faire lire au général ; je lui répondis que tout Mémoire était inutile pour un homme si instruit des choses qu’il ne connaissait pas. Je vis dans ce moment entrer dans le cabinet un officier liaut de près de six pieds, gros et large en proportion, coloré d'un rouge violet , suant et soufflant. Je demandai au secrétaire si ce grand homme allait à Saint-Domingue, et, sur sa réponse affirmative, j’ajoutai : « Dites-lui de faire son testament ; il ne vivra pas quinze jours dans le pays où il va. »
On voit dans Tite-Live que les Romains choisissaient dans les légions les hommes les plus propres par leur tempérament aux climats qu’ils allaient parcourir ; mais c’étaient des igno-
rants. Comment, dans le siècle des lumières, des hommes instruits, profonds, pourraient-ils employer de si misérables précautions?
Le premier jour de son débarquement , le général fit bivouaquer les soldats sur les quais et les places publiques du Cap-Français. Des habitants lui présentèrent des observations sur le funeste effet du serein dans ces climats ; il répondit d'un ton militaire qu’on ne connaissait pas ses braves soldat* ; qu’ils étaient accoutumés à tous les climats , à l'Italie , l’Égypte , la Syrie. Dès le lendemain un grand nombre subit les effets du serein , bien plus dangereux dans ces contrées que la chaleur du jour.
Il dédaigna toujours les conseils des habitants ; il agissait comme s’il était en France. 11 traitait les nègres en hommes libres , accoutumés à la liberté ; ils lui montrèrent bientôt comment ils entendaient la liberté : ils le surprirent , l’attaquèrent dans le Cap même, au milieu de la sécurité la plus profonde ; ils en furent chassés par un escadron de colons , qui avaient eu plus de défiance que lui. Cet événement le tira de sou aveuglement , et dans une proclamation il loua la vigilance et le courage des colons , et reconnut avec un peu de naïveté qu’ils étaient les amis et les soutiens de la colonie. Il abandonna les fausses maximes qu'il avait apportées de France , mais il n’était plus temps. Dans une semblable expédition , le succès devait dépendre du commencement ; il fut mauvais sous tous les rapports. I.c général en vit les suites et succomba aux chagrins autant qu'au climat. On lut dans le journal du Cap une description détaillée de sa maladie. Les médecins la traitèrent comme ils auraient fait en France ; ils repoussèrent la méthode rapide consacrée par l’expérience dans ce pays; et cependant la même relation reconnaît qu'elle eut souvent du succès ; mais elle l’attribue aux soins remarquables des femmes du pays, et persiste à croire qu’elle est vicieuse et contraire aux principes de la médecine. Il me semble que
les médecins faisaient la même faute qu’avait faite le général. On sait combien fut malheureuse cette expédition ; elle fut combinée en France et dirigée dans la colonie avec un profond mépris des observations unanimes des hommes qui connaissaient ces contrées. Ce n’était pas sans raison que j’avais dit au premier consul que le succès ne pouvait dépendre de la force des armes ; s’il m’avait écouté , je lui aurais présenté un plan tout différeut de celui qui a été suivi.
Je n’écris point l'histoire des temps dont je parle ; mais je crois utile de dire quelle fut l'administration intérieure sous le Consulat et sous l’Empire ; et, pour eu donner une juste idée , je parlerai rapidement des choses que j’ai vues , que j’ai faites dans cette administration pendant douze années. Mais je vais d’abord présenter quelques observations générales sur l’état de la France et sur l’homme que la victoire plaçait à la tête du gouvernement.
On peut très-bien , en revenant sur ces temps extraordinaires , être plus frappé du despotisme et de l’ambition effrénée de Bonaparte à la fin de son règne que de ses heureux commencements, et ne tenir aucun compte du bien qu’il a fait. C’est aiusi que l’on peint plusieurs écrivains , ceux surtout qui n’ont pris aucune part active à la Révolution. Mais ceux qui, comme moi, avaient été témoins, acteurs et victimes, qui voyaient combien la France avait besoin d’une autorité vigoureuse, qui avaient observé notre caractère politique, ceux-là pensaient différemment alors. J’étais du grand nombre des Français qui se réjouissaient de voir enfin la France gouvernée avec fermeté. Les premières années furent admirables; c’était très-sincèrement que j’appuyais, autant qu’il dépendait de moi, l’autorité du premier consul. J’ai toujours pensé que le premier besoin d’un peuple estd’être gouverné, et qu’un peuple aussi mobile que le Français ne peut être gouverné par la seule puissance des lois. Le retour de l’ordre, le rétablissement de la religion, le rappel des émigrés et des proscrits, la restitution des biens qui
n’avaient pas été vendus, étaient certainement de grandes actions politiques. Combien d’hommes, même victorieux, appelés au pouvoir, n’auraient pas osé faire ce que fit alors Bonaparte ! On a dit souvent que jamais sous son gouvernement un prêtre ni un émigré n’avaient été insultés ; cela est vrai et doit être remarqué, parce qu’il faut toujours être juste. En vain dirait-on que c’était l'effet de l’opinion générale, fatiguée des révolutions ; cette opinion eût été différente si l’autorité avait été faible , ou si , pour fonder son pouvoir, elle avait ménagé les révolutionnaires.
Il joignit à cette gloire les victoires les plus éclatantes. Ou était excusable de l’admirer jusqu’au moment où il ternit cet éclat. Malheureusement pour lui-même, il ne sut jamais s’arrêter. Montaigne avait bien raison de dire que le temps d’arrêt est la marque de la force. Une grande dame , en rendant justice à Bonaparte, disait alors : « Mais ce n’est pas un Français. — Dites plutôt, lui répondit celui à qui elle parlait, qu’aucun Français n’a fait ni osé faire ce qu’a fait un Corse. »
M. de Bourrienne a marqué dans ses Mémoires l’instant où M. Barthélemy et moi nous sommes rangés sous la bannière de Bonaparte ; il aurait pu dire que j’allais avec empressement au-devant d’un homme qui rétablissait l’ordre social ; c’était très-franchement que je servais son gouvernement.
Dans les affaires politiques , il est un degré d’impossibilité auquel nul homme n’est forcé de chercher à présenter des obstacles ; souvent même on ne pourrait le tenter sans folie. Tel était alors le rétablissement de la maison de Bourbon. Les bons Français sans doute n’avaient pas oublié cette nombreuse liste de rois dont elle est la suite non interrompue , ni ce grand principe de la légitimité , si fécond dans tous ses résultats , en descendant du trône au plus petit propriétaire , ni surtout cette expiation si désirable de l’horrible attentat commis envers Louis XVI et sa famille. Tout cela était dans le cœur d’un grand nombre de Français; mais l’impossibilité la plus absolue
s’élevait devant eux comme une barrière insurmontable. Fallait-il renoncer à servir sa patrie parce qu’on ne pouvait lui rendre ses princes légitimes? Telle était la question qui se présentait alors , comme elle s’était présentée pendant toute la Révolution. J’ai traité- cette question dans le chapitre où je parle de mon serment à la république. Je ne répéterai pas ce que j’ai dit ; j’insisterai seulement sur une simple réflexion.
Les Bourbons ont été reconnus en 1814 par des hommes qui tous avaient servi l’État sous les gouvernements précédents ; pas un seul des hommes qui se vantent de n’avoir prêté qu’un serment n’a pu contribuer au rétablissement des Bourbons. Si aucun Français , conservant dans le fond de son âme des sentiments favorables à cette famille, n’avait été dans les emplois supérieurs, et même dans le sénat, en 1814, il n’y aurait eu dans ces places que des hommes ennemis des Bourbons ; ils ne les auraient pas reconnus ; ils auraient mieux aimé faire ce qu’on fit dans une autre circonstance , demander tout prince , quel qu’il fût , excepté un Bourbon. Déjà l’histoire a dit et redira plus encore combien les princes étrangers balancèrent en 1814 sur leur rétablissement. Je traiterai ce sujet avec étendue dans un des chapitres de cet ouvrage. Toujours est-il certain que des Français qui dans les Conseils ou dans les armées avaient servi leur patrie pendant la Révolution purent seuls imprimer à la France et aux alliés le mouvement qui rétablit les Bourbons.
J’avais dû au serment constitutionnel prêté à l’exemple de Louis XVI le bonheur de contribuer à maintenir l’ordre dans le département de Seine-et-Mame, comme président de l’administration ; j’avais ensuite contribué , autant qu’il avait dépendu de moi , à défendre notre malheureux roi ; j’avais mérité l’honorable proscription de la Commune de Paris, au 10 août, d’être mis hors la loi par le comité de salut public, d’être condamné à mort au 13 vendémiaire, à la déportation au 18 fructidor Quatre foi? proscrit, je me rendais la justice
d’avoir toujours rempli mes devoirs avec courage , en défendant l’ordre social , de n’avoir jamais craint ni évité le danger. Ce témoignage de ma conscience me traçait les devoirs que j’avais encore à remplir; je ne balançai pas à servir le nouveau gouvernement.
Par l’institution des préfectures Bonaparte établit un gouvernement ferme, et dont la force et l’activité ne laissaient aucun espoir aux factieux. Cette magistrature était une des institutions les plus monarchiques qu’on ait jamais imaginées ; elle était parfaitement adaptée au caractère français et à la nécessité de rétablir l’ordre, après une horrible révolution. Leur costume et l’épée qu’ils portent avertissaient sans cesse ces magistrats qu’ils devaient être fermes , actifs , courageux , et présentaient au peuple l’idée d’une magistrature énergique. Ce costume leur pennet de se transporter rapidement partout où c’est nécessaire , de faire leurs tournées à cheval, de parcourir ainsi les chemins de traverse , au lieu de ne voir leurs provinces que dans les grandes routes et en voiture. La France avait autrefois des magistrats semblables dans ses grands baillis ; on les trouve , en Prusse et en Russie , dans les gouverneurs civils ; en Angleterre , dans les lords-lieutenants , mais seulement, dans ce dernier pays, sous le rapport de l’ordre public. Tels étaient aussi les magistrats romains envoyés dans les provinces et les missi dominici de Charlemagne.
Les préfets étaient spécialement chargés de la haute police. Obligés à une surveillance perpétuelle , ils étaient redoutables aux perturbateurs de l’ordre public et respectés des bons citoyens et des fonctionnaires civils et militaires. Le pouvoir de la haute police se bornait à la surveillance et à prévenir le gouvernement de tout ce qui intéressait l’ordre public. Le préfet ne faisait arrêter un citoyen que d’après des ordres supérieurs, ou, dans des circonstances extraordinaires, en s’exposant à l'improbation du gouvernement , ou en méritant d’en être approuvé.
Cette magistrature a contribué éminemment à comprimer , dans les provinces, les germes si enracinés de la Révolution. Mais à la chute de Napoléon, en (814, des hommes qui détestaient la Restauration ont travaillé sur-le-champ à diminuer la force de cette magistrature. lueurs insinuations avaient persuadé un ministre, il n'a pas vu le secret de leurs pensées , et il a servi, sans le vouloir, des manèges révolutionnaires ; il a déclamé lui-même contre le pouvoir des préfets. Cette magistrature lui paraissait trop militaire ; il annonçait le projet de les rétablir comme les anciens intendants ; il parlait d’habit noir, de manteau court et de cheveux longs ; il répétait souvent que des gentilshommes ne devaient pas être préfets et ne devaient servir l'État que dans la carrière militaire. Ce costume seul , que ce ministre regrettait , aurait suffl pour les rendre ridicules. Autrefois on y était habitué, mais il aurait trop choqué les idées nouvelles et l’habitude contractée sous l’Empire. Ces discours et ces projets , parvenus dans les provinces , commencèrent à diminuer leur considération ; mais au 20 mars 1815, l’activité et l'énergie de ceux qui restèrent fidèles montra ce qu’ils pouvaient être, et Bonaparte, pendant les Cent-Jours , lit voir encore combien utiles, combien nécessaires ils étaient à l’autorité supérieure qui savait s’en servir.
Un grand avantage de cette institution pour le gouvernement était de pouvoir placer honorablement des militaires blessés , qui ne pouvaient plus servir dans les armées , mais dont l’instruction pouvait faire de bons administrateurs C’était un lien heureux entre le civil et le militaire , et peutêtre les Romains durent-ils, pendant huit siècles, la gloire et la force de leur république à l’union, tantôt successive et tantôt simultanée , des fonctions civiles et militaires.
D’anciens militaires furent nommés à ces places , dès l’origine de leur création , et Bonaparte a dit souvent que c’étaient les meilleurs préfets. Il ne faut pas en conclure qu'ils étaient absolus dans leur autorité. Jamais des administrateurs ne fu-
renl plus dirigés et plus contenus par le gouvernement. Peutêtre même cela fut-il poussé trop loin , car ils furent toujour.; environnés d’une espèce d’espionnage. Toujours est-il certaiu que c’est de leur établissement que date le retour à un ordre public constant et invariable ; c’est aussi du relâchement de leur autorité que date cette faiblesse exécutive , aperçue sous nos rois , et dont les suites sont menaçantes au moment où je revois ces Mémoires.
On vit alors , sous les consuls , une chose extraordinaire , et qui prouve bien la faiblesse de notre esprit politique. L’Assemblée constituante avait repoussé les deux Chambres , et enfanté un monstre , dans la conception d’une Assemblée unique ; elle avait rejeté tous les exemples, toutes les leçons que lui présentaient les temps anciens et les temps modernes ; et, lorsqu’elle avait paru vouloir revenir à deux Chambres , un avocat avait soutenu que, la nation étant une, le Corps législatif devait être un; et, par ce raisonnement d’une métaphysique obscure, il avait terrassé les opposants. On frémit bientôt, en 1792, à la vue de cette Assemblée unique. Je ne craignis pas de m’expliquer hautement , et le fameux Brissot me fit l’honneur de m’appeler le chef des bicaméristes.
On avait , après l’exécrable terreur, créé deux Chambres » formées des mêmes éléments ; autre pitoyable conception , que je combattis alors dans deux ouvrages ; et enfin , sous le Consulat, on vit, par cette mobilité extraordinaire qui n’appartient qu’aux Français , on vit un Corps législatif formé de quatre Chambres : le Sénat, les Députés, le Tribunat et le conseil d’État. Je compte ce conseil , parce qu’il préparait les lois, les proposait ensuite , et les discutait dans le Tribunat et dans la Chambre des députés. Ses orateurs , soutenant seuls les lois dans cette Chambre contre les tribuns , faisaient une partie essentielle du pouvoir législatif.
Cette bizarre conception n’appartenait pas au génie de Bo-
MÉMOIBKS
imparte. ; elle ne put durer longtemps. I-e Tribunnt fut aboli On conserva un Sénat électeur et un Corps législatif muet, devant lequel des conseillers d’État présentaient des lois qui n’étaient pas même discutées. Bonaparte , devenu empereur, fit du Sénat un instrument dont il se servit pour toutes les lois importantes. C’était à lui qu’il demandait les nombreuses levées de conscrits. On a souvent reproché au Sénat son consentement à ces enrôlements si répétés ; mais il faut convenir que, lorsqu’un pays est entraîné dans une guerre opiniâtre, il est bien difficile , peut-être même impossible, de refuser des soldats au gouvernement. Dans la victoire , ce serait arrêter la gloire nationale ; dans les revers, ce serait lui ôter les moyens de réparer les malheurs de l’État. Si le Sénat avait eu dans ses prérogatives le pouvoir d’arrêter l’ambition de Bonaparte , il eût été coupable de ne pas l’employer, en s’exposant même à ses ressentiments ; mais il n’avait pas ce pouvoir. Le torrent des victoires entraînait tout alors ; des revers terribles pouvaient seuls l’arrêter.
Le reproche d’obéissance fait au Sénat , on l’a souvent adressé à la nation. Ce reproche est injuste. Tout peuple obéira toujours , pendant l’éclat des victoires , quoique cette gloire seule ne puisse affermir à jamais un gouvernement. C’est pendant la Terreur qu’il faut nous reprocher notre abjecte soumission, notre basse servitude. L’imbécillité' politique, la niaiserie sentimentale, la froide atrocité, tout se réunit pour faire de ces temps l’époque la plus déshonorante de l’esprit humain. Mais sortir de ces turpitudes en obéissant à un homme qui montrait de la fermeté , de la grandeur dans ses desseins, et qui les couronnait par la victoire, ce ne sera jamais un sujet de reproches pour un peuple. 11 n’y a point là d'abjection nationale. L’abjection n’a pu se trouver que dans des actes isolés d’une obéissance servile à des ordres injustes. Et remarquez que, dès l’instant que le dominateur commença
l’abus du pouvoir et montra la tyrannie , la soumission intérieure des esprits s’affaiblit et cessa entièrement. Les armes seules le soutinrent encore quelque temps ; mais, aussitôt que la victoire l’abandonna , il fut contraint à s’abandonner luimême