E MOIRES
au propriétaire d’une cafèterie ou d’une indigoterie , il n'avait ni la même force , ni la même ardeur, paree qu'il était privé de cette nourriture
L’exercice du cheval était mon occupation et mon bonheur. T’ai conservé jusqu’à une vieillesse avancée l'amour de cet exercice , et peut-être lui dois-je ma bonne santé et le pouvoir de me livrer, sans fatigue, à un travail ardent et assidu.
Arrivé en France, je fus placé dans une pension à Paris. T'y restai deux ans, et je n’y appris rien, absolument rien. La recommandation d’un parent , intendant général des postes , m’attira les soins et les égards du maître de la pension , portés au point de me laisser dans mon éloignement naturel pour le travail auquel on assujettit les écoliers. Mais, malgré cette oisiveté , mon esprit naturellement vif travaillait beaucoup. J’étais pour mes camarades un être un peu curieux , parce que j’arrivais de l’Amérique et que j’avais traversé les mers ; ils me faisaient mille questions sur ce pays et sur la navigation. Je n’hésitais jamais dans mes réponses.
Mon père étant venu me voir, le maître de pension voulut absolument me montrer habile , tout ignorant que j’étais. Il me fit apprendre par cœur une pièce de vers que je récitai ; je me rappelle parfaitement qu’elle était à la louange de mon père , et que scs fonctions militaires en Amérique en avaient fourni l’idée. Elle était pleine de pathos , et je la jugeai ainsi d’autant plus facilement que j’avais eu beaucoup de peine à la mettre dans ma jeune tête encore sauvage , précisément parce qu'elle n'était pas écrite d’un style naturel. Peu de jours auparavant, nous avions beaucoup ri d’un prospectus dans lequel le maître de pension vantait tous les avantages de son établissement , parlait d'un vaste jardin , et disait que des allées spacieuses permettaient aux enfants d'y voguer çà et là. Tout ce que cet homme écrivait était dans c e style tendu que mettaient à la mode M. Thomas et d’autres écrivains.
Je me souviens qu’étant, l’année suivante, au collège de la
Flèche, je reçus de lui une longue lettre écrite dans ce beau style. M. Donjon, principal du collège, ouvrait et parcourait toutes nos lettres ; il nie remit lui-n.ême celle-là en me disant : Lisez* la attentivement, et gardcz-la, afin de ne jamais écrire d’un style semblable. # Ces paroles me frappèrent et ne sont jamais sorties de ma mémoire ; elles ont sans doute contribué à me donner cette aversion que j’ai toujours eue pour la prose tendue et fatiguée, et même pour la prose poétique, quoique j’aie toujours aimé la poésie, ou plutôt parce que je l’aimais.
Peu de témps après je fus nommé élève au collège de la Flèche, qu’on venait de créer, et qui était une annexe de l'École Militaire de Paris. On avait banni le latin de l’École Militaire, et l'on condamnait les enfants qui devaient y aller un jour à pâlir pendant cinq ans à la Flèche sur le rudiment, les thèmes et les versions ; ils devaient ensuite n’eu plus entendre parler pendant quatre ans. Lorsque le latin fut chassé de l’École Militaire, un professeur nommé Valard, qui avait composé un rudiment très-estimé, réunit sur une charrette ses vieux livres, ses cahiers, tout ce qu’il possédait. 11 s'assit sur ce monceau en désordre; il partit au moment où les élèves étaient en récréation. Ils s’assemblèrent autour de la charrette ; il leur criait : Vous êtes perdus! Vous allez croupir dans l'ignorance, vous ne serez bons à rien ! On chasse de l’école Virgile, Horace et Cicéron; je les emporte avec moi ; l’antiquité vous abandonne. Oui pauvres infortunés, .vous êtes perdus ! » J’ai si souvent entendu raconter ce départ grotesque par mes camarades que je n'ai pu l’oublier.
Arrivéàla Flèche a la tin d’une année scolastique, je fus mis dans la classe appelée la septième. Après m'avoir interrogé un moment, ou me déclara ignorant, et ou me plaça sur de petits bancs qui régnaient autour de la salle, et qu'on appelait /es bas bancs. C’était me donner un brevet d’ignorance. Je me gardai bien de travailler pendant les vacances, et, l’année suivante, je fis ma sixième sur les mêmes bancs, occupé à prendre des
4 MÉMOIUE6
mouches et considère comme un pauvre diable dont on ne lcrait jamais rien. .
J’eus alors la petite vérole en On ne connaissait encore ni l’inoculation, ni la vaccine. Nous étions une vingtaine dans une salle immense, très-échaufféc, les fenêtres jamais ouvertes : c’était la doctrine de ces temps. Je fus très-malade, mais je m’en tirai heureusement. Après ma guérison, convalescent et très-faildc, je fus rendu à ma sixième, c’est-à-dire aune complète oisiveté; mais j’écoutais, je réfléchissais à ma manière. Quand les vacances arrivèrent, presque toutes nos journées se passaient dans un grand parc , et, comme nous étions tous destinés au service militaire, tous nos jeux étaient guerriers. Mes camarades me laissaient prendre de l’asmidaut sur eux, comme à un voyageur qui avait vu l’Amérique et les mers et qui les amusait souvent par ses récits. Ce n’était plus le pauvre diable des bas bancs ; c’était un chef plein de vivacité, qui ne doutait de rien, et à qui ses inventions de sabres et d'arcs de bois attirèrent des punitions.
Un élève eut, je ne sais comment, un volume qui renfermait la vie d’Alexandre ; un de nous la lisait pendant que nous prenions nos quartiers d’hiver. Nous étions dix ou douze autour de lui, affamés de cette lecture et admirateurs du héros, dont nous n’avions pas encore entendu parler. Il devenait le sujetde nos conversations, et je commençais à voir que j’ignorais des choses que j’aurais du plaisir à savoir
L’année suivante, j’entrai en cinquième. M. Duvigueul, notre professeur, eut le bon esprit de nous dire le premier jour : « Ou m’a donné des notes sur chacun de vous ; mais j’aime mieux juger par moi-même de ce que vous savez. Je vous ferai composer tous ensemble un thème et une version. » Après nous avoir dicté ces deux pièces, l’une en latin et l’autre en français, il nous laissa travailler. Il descendit de sa chaire, parcourut la salle en parlant à plusieurs élèves, il s’arrêta surtout devant les bas bancs , et encouragea par des paroles affectueuses K*s
pauvres ignorants, qui furent bien étonnés de l’attention qu’il leur accordait. Il m’adressa la parole avec une bonté qui m’encouragea.
Je ne sais comment cela se fit, mais je fus le second en version' et le cinquième ou sixième en thème. Cela m’étonna plus que mes camarades. Comme ils ne me jugeaient que d’après nos jeux et nos conversations, ils ne me croyaient pas imbécile, ainsi que l'avaient pensé deux professeurs. Le plaisant de tout cela, • c’est que je trouvais, ainsi que plusieurs de mes camarades, que ces deux pédagogues étaient de très-minces savants; presque tous leurs discours habituels, leurs manières, leur ton doctoral étaient le sujet de nos railleries. Dès le premier jour delà cinquième , nous jugeâmes M. Duvigneul bien différemment; nous conçûmes pour lui de l’estime, de l’affection, et nous fûmes jaloux de mériter son suffrage.
J’ai souvent réfléchi sur cette circonstance de ma vie; je me suis demandé souvent comment, après avoir passé deux ans a Paris, autant à la Flèche, sans rien faire, j’avais pu me trouver tout à coup un des premiers de ma classe. Après beaucoup de réflexions, j’ai résolu le problème en descendant en moi-même Mon caractère indépendant ne pouvait supporter des leçons données par un professeur ; il y avait toujours dans le tou et la forme quelque chose qui me révoltait.
En écrivant ces lignes, je me rappelle que, dans l'enseignementdes petits-fils de louis XIV, exposé dans lès Mémoires de M. de Louville, attaché à ces princes, on ne leur apprenait le latin que par l’usage, que l’on passait légèremeut sur les règles de la grammaire afin d’éviter les dégoûts, et que les deux aînés parvinrent en peu de temps à bien lire et bien écrire le latin, Cet enseignement se faisait sous la direction de Fénelon et de Bossuet.
J’ai vu dans les mains de M. Dauiset de Canisy, littérateur de Caen, les papiers de l'évêque d’Avranches Huet, l’uu des précepteurs de ces princes.
Ou y voit qu'il leur enseignait le latin par une méthode pratique, en leur faisant écrire le français au-dessus des lignes latines. J’ai considéré attentivement ces papiers un peu volumineux, et je n’y ai vu aucune trace de ce que nous appelons les règles de grammaire.
Le célèbre grammairien Dumarsais avait les mêmes principes d’enseignement. On voit dans son ouvrage que les langues s’ap- * prennent par l’usage et la raison ; il veut qu’on enseigne successivement aux enfauts les mots le plus en usage, et que, pour la traduction, on place sous chaque mot latin le mot français, puis, en regard, le texte pur de l’auteur, et une version conforme au génie de notre langue. « Par ce moyen, dit ensuite Dumarsais, l’enfant apprend deux langues à la fois. •>
Dumarsais éprouva beaucoup d’opposition à sa méthode. L’auteur de sa vie en donne pour cause « les pédants, les fé- « rules, l’intérêt des maîtres particuliers, la morgue des collèges, « et plus que tout l’empire despotique de l’usage. » On sait qu’il fut persécuté, et ce ne fut que cinquante ans après sa mort que des savants lui rendirent la justice due à ses travaux.
Montaigne raconte qu’il apprit aussi le latin par pratique, et l’on peut inférer de plusieurs passages de son ouvrage que les femmes de son temps, qui savaient le latin, l’avaient appris par cette méthode. Marmontel raconte dans ses Mémoires que, dans l’espace d’un an, il apprit le latin à son frère, plus jeune que lui, en lui épargnant les épines de la syntaxe eide la grammaire. Ça sont ses expressions.
En écrivant toutes ces citations, je me rappelle encore plus fortement tout ce que m’a fait éprouver l’aride enseignement du collège. La vivacité de mon esprit repoussait les règles, les préceptes, était accablée de cet aride enseignement. Rien dans tout cela ne pouvait satisfaire ni mon esprit, ni mon caractère ; mon intelligence voyait plus loin que les choses minutieuses qu’on exigeait de moi. L’ennui m’accablait et me dégoûtait. Si l’on m’avait tout de suite fait expliquer la première Catiliuaire,
en me disant d’abord, en deux mots, la situation de Rome et In position personnelle de Cicéron, j’y aurais pris le‘ plus grand intérêt, et j’aurais été affamé de comprendre un si beau discours. Il aurait fallu surtout me le faire traduire littéralement, car le sens littéral est très-beau en .français, autant qu’il est lâche et décoloré dans la traduction de l’abbé d'Olivct, grammairien de l’Académie française.
Rien ne révoltait plus mou esprit que les classilications des verbes, qu’il fallait apprendre par cœur et réciter niaisement Que m'importait que amare fût de la première ou de la seconde «onjugaison? Mou bon sens me disait qu’il n’y avait ni première, ni seconde conjugaison ; que tout cela avait été imaginé par des pédagogues qui ne voyaient que des mots et non la beauté des pensées. Si l’on avait frappé mon esprit de la grandeur romaine, de la majesté du sénat, de l’audace de Catilina, de la vigilance et du courage de Cicéron, j’aurais passé les jours et les nuits à tâcher de comprendre son discours.
Riais si le dégoût d’un enseignement de pédagogue indignait et révoltait ma jeune tête, elle travaillait par instinct ; j’écoutais, je réfléchissais, je causais avec des camarades instruits; ma mémoire, qui n’avait pas été fatiguée, retenait aisément bien des choses, parce qu’elle les retenait librement et sans contrainte.
Lorsque M. Duvigncul nous fit composer tous ensemble, je fus frappé de cette idée ; j’en étais flatté comme si elle ne concernait que moi seul, et, lorsqu'il m’adressa des paroles d'encouragement, je fus saisi d’une espèce de frisson Je vis devant moi un combat, une lutte, dont je pouvais, comme un autre, sortir victorieux. Je grandis à mes propres yeux ; je rassemblai toutes les forces de ma petite intelligence et de ma mémoire.
Tout cela est présent à mou esprit comme si je l’avais éprouvé hier. Il n’est personne qui ne sache par sou expérience quel profond souvenir laissent dans notre mémoire certaines circonstances de notre jeune âge; aucune ne pouvait être plus
frappante pour moi que cet heureux essai de mes forces. Je ne les soupçonnais pas, quoique je les augmentasse tous les jours.
Le jour de mon petit triomphe, je dînais au réfectoire avec mes camarades, et j’étais placé de façon à tourner le dos à l'intérieur de la salle. Je sentis tout à coup tirer fortement mes oreilles, et j’entendis le principal, M. Donjon, qui me disait : « C'est donc vous, monsieur le paresseux, qui faisiez l’imbécile pour ne pas travailler! Si vous ne restez pas toujours dans les premiers rangs de votre classe, je vous punirai sévèrement »
Outre nos classes, une fois par jour, nous avions ce qu’«*n appelait les salles d'études. Nous y faisions le travail qu’on nous avait imposé dans la classe , et le plus souvent nous n’y faisions rien. Le principal envoya un jour dans chaque salle la liste des élèves qui la composaient Chaque nom était accompagné des notes qu’on avait données sur l’élève, et de quelques indications relatives aux familles Ces états avaient été adressés au duede Choiseul, ministre de la guerre. Il avait dans son département le collège de la Flèche, comme annexe de l’École Militaire. Plusieurs notes, mises en marge, avaient été dictées par lui et étaient suivies de son paraphe , surtout quand ces noms lui rappelaient des officiers qu’il avait connus. Il avait été colonel du régiment de Navarre, sous le nom du marquis de Stainville ; mon père et mon oncle avaient servi dans ce régiment En voyant mon nom il se les rappela, et dicta une noie par laquelle il n>e recommanda particulièrement au principal. Il y avait quelques mots relatifs aux notes mises à la suite de mon nom, dans lesquelles on me peignait comme un enfant qui ne donnait aucune espérance.
Cette atteutioi» à de pareils détails de la part du due de Choiseul ne doit pas étonner ; il était actif et grand travailleur, et , quoique livré aux dissipations de la cour, ii voyait tout daus ses deux ministères, la guerre et les affaires étrangères.
Toutes ces petites circonstances commencèrent à me donner
un peu plus de goût pour le travail ; mais je conservai mou indépendance. Souvent je ne faisais rien pendant la classe, et, à la lin, je brochais rapidement la tâche qu’on m'avait imposée. Le bon M. Duvigneul ne s’en fâchait point; il saisissait même toutes les occasions de m’encourager. Je me rappelle qu’il me donna quelques louanges sur mon orthographe. Elle ne nous était pas enseignée, mais je l’apprenais par instinct, et surtout par le plaisir que j’ai toujours trouvé à apprendre les choses de moi-même.
Je crois que ce brave homme aimait mon caractère , parce qu’il avait du rapport avec le sien. En me rappelant beaucoup de choses , je vois qu’il aimait aussi l’indépendance , et que, par cette raison , il respectait celle des autres. Sa manière d’enseigner ne nous gênait pas et laissait nos esprits en liberté. J’ai toujours conservé avec vénération la mémoire de ce brave homme. J’ai vu, en avançant en âge , quelle influence heureuse il avait eue sur moi , surtout en la comparant aux effets contraires de la conduite des professeurs de quatrième et de troisième que j’eus après celui dont je parle.
Ce récit serait ridicule s’il ne donnait une ample matière à des réflexions sur la manière dont on élève la jeunesse. Combien de jeunes gens dont le caractère a été froissé , affaibli , peut-être même dénaturé, par des hommes incapables de discerner les caractères et de les diriger au lieu de les révolter! Combien dont l’esprit s’est éloigné de toute instruction parce qu’on ne l’a pas laissé se porter de lui-même aux choses qu’il aurait saisies par une inclination naturelle , et dans lesquelles il se serait lancé avec une ardeur constante !
Le professeur de quatrième, nommé Boucher, était l’opposé du bon Duvigneul. Comme il était ignorant , chose que des jeunes gens aperçoivent à merveille , il s'appesantissait sur de prétendues règles et des préceptes ; il s’y traînait lui-même comme il voulait nous y traîner ; il ne donnait aucun essor à son esprit très-bomé et il étouffait le nôtre. Il nous assôm-
mait par son lourd pédantisme. Joignez-y sa violence et le fanatisme. Il disait qu’il voulait aller en mission dans les Indes, et il se croyait destiné à renverser toutes les pagodes.
Voici comme il s’essayait à ce travail. Une brigade de carabiniers était en gamisou à la Flèche. Les officiers entendaient la messe le dimanche dans la chapelle du collège. C’était ujie belle église ; elle a servi de modèle à la chapelle du château de Versailles. Henri IV l’avait fait bâtir, ainsi que le collège ; son cœur y reposait dans une urne dorée, auprès de l’autel.
Les officiers de carabiniers étaient un corps d’élite , tous beaux, bien faits, portant un bel uniforme brodé. Ils assistaient à la messe avec cette espèce de distraction , voisine de l'ennui, qu’ont souvent les jeunes gens. L’un d’eux , remarquable par sa beauté , s’étalait sur sa chaise , mettait ses pieds sur tes barreaux d’une seconde , caressait sou chien loup, qui était couché sur une troisième. M. Boucher vint tout à coup devant ce corps d’ofiieiers, leur adressa un discours violent, apostropha celui- dont je viens de parler. Uu éclat de rire suivit sa harangue, que rien ne pouvait faire respecter. Nouvelle violence du missionnaire. Le colonel de la brigade, M. de Cambon , fit cesser la scène en imposant le silence et en recommandant la bienséance convenable dans une église. On nous dit que le principal du collège avait blâmé le prétendu missionnaire de sou sermon , et de ce qu’il avait ainsi parlé sans y être autorisé.
Outre les élèves qui assistaient aux classes, il y avait des externes qui demeuraient chez leurs parents et ne venaient au collège qu’aux heures des classes. Un certain lundi, l’abbé Boucher reprocha vivement à uu jeune externe de s’être baigué la veille dans la rivière avec d’autres jeunes gens , peignit cette chose si simple de propreté et de santé comme une action abominable , et lui fit subir une punition honteuse et douloureuse. Ses cris émurent toute la classe ; les élevés étaient plus indignés encore que les externes. On s’échauffa , on cria ; ou
DF, M. LE COMTE DE VAUBLANC. Il
dit à l’abbé qu'il était un boucher de cruauté comnjc de nom ; on environna le patient , on lui prodigua toutes les marques possibles d’intérêt et d’affection. L’orage allait en grossissant; toutes les têtes s’échauffaient , le bourreau devenait plus furieux. Je ne sais ce qui serait arrivé si la cloche n’eût annoncé la fin de la classe et donné l’ordre de se rendre à l’église. On sortit en foule, et l’on n’épargna point les imprécations au féroce ennemi des bains de rivière.
On voit dans les Mémoires très-curieux de Marmontel le récit d’une révolte dans son collège, en province. Un professeur avait menacé de cette ignoble punition des écoliers de la classe de rhétorique ; ils se révoltèrent ouvertement , prononcèrent des harangues véhémentes, et abandonnèrent la classe un mois avant la fin de l’année scolastique.
Le lendemain de la scène dont je viens de parler , le professeur Boucher nous dicta un thème. L’usage voulait qu’on écrivît un verset, appelé maxime , tiré de l’Ecclésiaste , au-devant de son thème ou de sa version. Un élève , Bigos de la I'alitre, mit cette phrase de son invention : « Quis de vobis cum leone furente posset hahltare? Qui de vous pourrait habiter avec un lion furieux ? « Quand l’abbé Boucher lut ce verset très-significatif, Il interrogea Bigos, lui demanda pourquoi il avait osé mettre un verset outrageant en tête de son thème, et si c’était lui qu’il osait désigner. « Oui , lui répond Bigos; c’est vous, c’est vous-même; » et ce cri retentit dans toute la classe. Il était furieux. Il dit à Bigos de venir recevoir des férules. « Je n’irai pas » fut sa réponse. — » N’y va pas! n’y va pas! » fut le cri général. Le professeur était furieux ; mais l’événement de la veille et les cris d'indignation le continrent ; il dissimida et passa à l’examen des autres compositions.
Ces deux scènes et celle de l’église firent sans doute une impression profonde sur son esprit , car il fut tranquille pendant le reste de l’année scolastique ; mais il voyait à quel point
nous le méprisions , et qu’il lui était désormais impossible de regagner notre confiance.
Je n’ai pas besoin de dire qu'un tel professeur m’avait ôté le faible goût du travail que m’avait inspiré le bon M. I)uvigneul.
L’année suivante, en troisième, nous ne fûmes guère plus heureux ; le professeur Doibeau était un homme sec, maigre, noir et velu , dont la figure rébarbative repoussait toute confiance. Il n’était pas violent comme son collègue , mais il affectait une sévérité outrée. Tout en lui était désagréable. Presque tous les thèmes et versions qu’il nous dictait avaient un côté ridicule. On sait comme les jeunes gens saisissent avidement le ridicule , et comme ils savent le peindre entre eux et s’en amuser. Il avait mis en prose emphatique le beau discours de Lusignan à Zaïre. Chaque demi-phrase était suivie de quatre points , quelquefois de six , de huit ; il allait même jusqu’à dix et plus. Il prescrivait le nombre des points d’un ton de pédagogue qui annonçait l’importance qu’il y attachait. Les dramaturges avaient mis ces points à la mode dans leurs malheureux drames qui ont tant contribué à dénaturer la littérature. Nos grands auteurs n’auraient jamais imaginé ces points merveilleux; la médiocrité seule pouvait les inventer; Voltaire s’en était moqué en vain. Cette importance attachée aux points était un aveu tacite que faisaient les auteurs de la pauvreté de leurs pensées; car, si elles étaient fortes et grandes, et bien inspirées par le sujet , elles entraîneraient l’auteur luimême, et ne lui inspireraient pas de recourir à la misérable ressource de ces points Ils semblaient dire : « Arrêtez-vous là, afin de mieux savourer la beauté de ce passage, un peu plus ici , parce que la pensée est plus forte , » et ensuite une longue pose avec de profonds soupirs; car les soupirs étaient un «les ornements , et notre professeur ne les épargnait pas en nous dictant son chef-d’œuvre. Je suis persuadé qu’il mettait sa prose emphatique bien au-dessus des vers de Voltaire. Aucun
DK M. LE COMTE DK VAUBLAfliC. (3
de nous ne les connaissait , mais nous connaissions la grande renommée de l’auteur; elle suffisait pour nous couvainere que cette prose ridicule ne faisait que défigurer l’ouvrage du grand poète.
Ce travestissement des vers en prose était une de ces choses qui préparaient et annonçaient la décadence de la littérature.
Le professeur était au milieu de sa belle prose lorsque plusieurs élèves imaginèrent de se faire saigner au nez, afin de sortir de la classe et de s’arracher à la fatigue douloureuse qu’ils éprouvaient; d'autres imitèrent leur exemple. C’était une espèce de secret qu’ils avaient pour exciter ces saignements de nez, et je crois que, si tous avaient eu cette faculté, toute la classe aurait été déserte. J’ai encore présent à mon oreille et à ma mémoire le ton de ce pauvre homme, tantôt déclamateur, tantôt attendri , et ses inflexions douloureuses, et ses soupirs, et les repos marqués par les admirables points. L’effet que tout cela produisait sur nous était de nous dégoûter du travail.
Dans ces temps, des professeurs avaient imaginé un singulier système de traduction ; ils disaient qu’il fallait traduire les mots latins par les mots français équivalents , tels que l'auteur latin s’en serait servi s’il avait écrit en français. En conséquence ils traduisaient patres cotiser ipti, pères conscrits, par messieurs; les matrones romaines par les dames romaines. L’un d’eux alla jusqu’à changer les litières en carrosses. XJn traducteur des Commentaires de César avait à traduire une phrase dans laquelle César , impatient de ne pas voir arriver une légion d’élite qu’il attendait, s’élança sur son cheval, et, demisso equo, le cheval abandonné courut au-devant des légions. Le traducteur a mis : Courut à franc étrier. Notre bon professeur traduisit de même. Chacun de nous se demanda si les Romains avaient des étriers ; nous fûmes bientôt convaincus qu’ils n’en avaient pas , que c'était une invention moderne , et nous rimes beaucoup des étriers de César. Quelques jours après nous eûmes à traduire une phrase qui disait que
MF.MOÎRKS
César avait fait embarquer l’élite de ses légions. Bigos de la Falit.ro , dont j’ai déjà parlé , traduisit ainsi eette phrase : César fit embarquer tes grenadiers de la république. A la lecture de cette phrase , un éclat de rire saisit toute la classe. Le professeur demanda d’un ton sévère à Bigos pourquoi il s’était servi de cette expression ; Bigos répondit au professeur qu’il nous avait souvent enseigné qu’il fallait traduire les mots latins par des mots français correspondants ; que les grenadiers étaient l’élite des troupes françaises , et que par conséquent ce mot exprimait très-bien l’élite des troupes romaines. Le professeur en colère lui déclara que, la première fois qu’il traduirait ainsi, il le punirait sévèrement. Mais les éclats de rire redoublèrent ; les grenadiers de la république furent répétés de toutes les bouches , passèrent dans toutes les classes, et servirent de texte pour se moquer dusystème de traduction devenu à la mode.
Ainsi donc me voilà , après six années d’enseignement, en comptant celles de Paris , avec quelques mots de latin dans la mémoire , quelques phrases de la langue grecque apprises pénihjement par cœur, et une certaine facilité d’écrire eu français, que je devais à la nature.
Mais tout changea l’année suivante , dans la classe qu’on appelait la seconde. Le professeur Bernière était un homme poli, de formes aimables, qui s’attirait tout d’abord la confiance et l’amitié des élèves. Quand je l’entendis réciter les vers de Virgile et de Racine avec un doux enthousiasme, un accent qui flattait l'oreille et pénétrait l'âmo, un nouveau jour s’ouvrit «levant moi ; je conçus ce que pouvait le génie de l’homme, et j’éprouvai une jouissance dont je n’avais encore aucune idée, l’appris beaucoup de vers de Virgile, que je n’ai jamais oubliés. Les volumes de ce grand poète , qu’on m’avait donnés comme aux autres élèves, sont toujours restés entre mes mains ; ils m’ont suivi dans plusieurs voyages d’Amérique, et je les ai encore ; mais nous n'avions pas un seul volume de Racine ,
et nous ue ic connaissions que par les morceaux que récitait le professeur.
Je u’ai vu qu’à un seul élève un talent qui se manifestait avec grandeur pour la poésie latine. Foumas de Fabrezan faisait des vers latins d’une supériorité qui étonnait ses camarades et ses professeurs, il composa sur le mariage du Dauphin, l’infortuné Louis XVI , un poème qui laissa des traces profondes dans ma mémoire J’en étais tout étonné ; je ne concevais pas comment il avait pu avoir des idées qui me paraissaient si belles, et auxquelles il m’était impossible d’atteindre; mais, malgré cette grande distance que je voyais entre lui et moi , j’avais en moi-même une certaine confiance que je devais à mes deux bons professeurs.
C’était dans la version que je réussissais le plus ; c’était aussi la partie la plus facile, ainsi que dans ce qu’on appelait amplification. On nous donna un jour pour sujet, dans ce dernier genre, fes adieux d’Hector et d’Audromaque ; nous ne les connaissions que par ce que nous avions lu dans Virgile. Nous touchions à la fin de la classe , et je n’avais encore rien écrit. Notre excellent professeur me pressait , m’encourageait ; je lui répondais toujours que je ne savais que dire ; mais, tout en ne faisant rien, ma tête bouillonnait ; j'écrivis enfin, et avec rapidité, tout ce qui se présentait à mon esprit. Quelques jours avant la distribution des prix, un des examinateurs dit à un élève qu'il avait été étonné de la composition d’un élève de seconde , mais qu’il n’aurait pas le prix , à cause d’uno lourde faute qu’il y avait laissée. C’était de moi qu’il parlait, sans me nommer. J’eus le prix malgré la lourde faute. J’appris qu’on avait beaucoup disserté sur cette faute ; les gens méthodiques avaient repoussé l’ouvrage avec mépris, d’autres l'avaient défendu avec chaleur.
Quant aux vers latins, je n’ai jamais pu en faire un seul qui fût seulement passable , quoique j’aimasse tant ceux de Virgile; peut-être était- ce parce que je les aimais. Je sentais
IG
par instinct combien les miens étaient ridicules. Foumas m'en donnait quelquefois pour les compositions de la semaine ; peutêtre en donnait-il à d’autres , car il les faisait avec une prodigieuse facilité.
Un autre de mes camarades m’étonnait plus encore (pic Foumas : c’était Rigouet de Sancé; il avait le premier prix dans toutes les compositions. Il devait principalement ses succès à une mémoire merveilleuse. Fortia avait aussi tous les premiers prix , et il les devait à une application constante et infatigable.
Dans ce pays' classique, où l’on nous parlait sans cesse de la liberté des républiques anciennes, nous étions de vrais esclaves. Nous étions trois cents ; le cinquième avait quatorze ans. A cet âge, on sent très-bien qu’on est destiné à autre chose qu’à languir dans une vaste prison , sous le poids du plus cruel de tous les maux, sous le poids de l’ennui. L’un de nous, Breton, en était peut-être le plus fatigué; il le témoigna un jour avec colère à notre maître d’études. Cet homme avaitun extérieur ignoble et dégradé, qui invitait au mépris ; ce mépris et la colère du pédant amenèrent une scène terrible , qui augmenta dans tous nos cœurs un dégoût profond de nos travaux et de tout ce qui les accompagnait.
Le pédagogue dut bien souffrir le reste de cette année. Tout ce qu’on put inventa1 pour lui témoigner le mépris qu’il inspirait, il l’éprouva cent fois par jour. Il avait la vue très-courte, ce qui fit inventer bien des tromperies et des supercheries qui l’exposaient sans cesse à la risée des élèves.
On avait des scènes semblables dans d’autres salles , mais jamais dans celles dont le pédagogue savait se faire respecter. Les élèves avaient horreur du supplice ignoble qu’il est iuutile de nommer; il a été cause jadis de scènes affreuses dans l’ancienne Université de Paris. 11 y avait une autre punition, que nos pédants renouvelaient souvent, celle de la férule; elle était d’un cuir épais, et dounait des coups dans la rnaiu. Le pédant disait
à l’élcvequ’il avait appelé : « Porrige manum, tendez la main. ■> (Vêtait une lutte d’adresse entre le frappant et le frappé ; celuici avançait , retirait , avançait , retirait la main , en fixant les yeux sur la main du frappant, afin de retirer la sienne au moment où la férule tombait, en sorte qu’elle frappait dans le vide , ce qui amusait le patient et donnait de l’humeur au pédant. Il recommençait, et, quand sa maladresse le mettait en colère , il donnait un coup violent, qui n’était que plus comique quand il n’atteignait rien. Des élèves adroits en faisaient, un jeu ; ils faisaient semblant de craindre |a férule , de pleurer, de s’avancer en tremblant ; et, au moment où la férule allait tomber, bien sûrs de n’être pas atteints , ils redoublaient de cris et de pleurs , comme s’ils avaient déjà reçu le coup fatal. Les pédants se vengeaient de leurs défaites ^pr les élèves maladroits et se complaisaient à leur donner de bonnes férules.
On dit que Je fouet est en usage dans les universités et les collèges de l’Angleterre , et qu’il est supporté patiemment par des jeunes gens de dix-huit à vingt ans ; j’en suis très-étonué; les caractères si différents des deux peuples devraient se rapprocher à l’égard d’une punition ignoble dans les apprêts, dans la chose même , et dans ce qui la suit. Elle n’aurait pas été tolérée dans nos écoles militaires, et la Révolution, qui a produit tant de nouveautés exécrables , a du moins banni ce châtiment de nos collèges.
11 y avait une autre punition : c’était un habit complet de la bure la plus grossière , bonnet , pantalon , et jusqu’à des souliers lourds et informes. Des élèves prenaient avec indifférence ce travestissement honteux ; d’autres en étaient indignés. L’un d’eux , après qu’on eut employé la force pour lui mettre cet habit , se frappa la tête contre le mur avec tant de violence qu’on craignit pour sa vie; on fut forcé de le lui ôter et de le transporter à l'infirmerie. Les élèves v pénétrés de leur destination à l’état militaire , en concevaient des sentiments qui les
. rendaient très-difficiles a conduire ; plusieurs, après des querelles violentes, accompagnées de coups vigoureux, se donnèrent mutuellement des billets signés de leur sang , par les- „ quels ils promettaient de se battre jusqu’à la mort lorsqu'ils seraient libres
Henri IV avait fondé le collège de la Flèche et l’avait donne, aux jésuites lorsqu’il les rappela en France, malgré l’avis des Parlements; son cœur reposait auprès de l’autel. Tous les ans, le jour de sa mort, on célébrait un service funèbre; l’église était tendue de noir, avec les armes de France et de Navarre. Une brigade du beau corps des carabiniers rendait cette cérémonie plus imposante et environnait le catafalque; un prédicateur prononçait l’oraison funèbre. Que de combats et de victoiréf, quel courage , combien de résolutions intrépides et de sentiments magnanimes à célébrer devant trois cents jeunes gens ! Au moment de l’assassinat, on entendait des sanglots et des gémissements; tout était en larmes. Iébistoire de ce grand prince nous était bien connue , et c’était la seule de tous nos rois.
La statue de Charlemagne était dans l’église, à la gauche du chœur ; elle appelait naturellement notre attention sur la vie de cet homme si étonnant; maisiious ne la connaissions que par lambcau\ , et par les choses que nous racontaient nos professeurs interrogés par nous; car il n’y avait pas dans le collège une seule histoire de France. Je me rappelle que nous demandions souvent s’il était saint canonisé ; on nous répondait qu’il n’était que béatifié. Tous les livres qu’on nous donnait pour des prix étaient des livres classiques. Nous attrapions aussi quelques lambeaux de l’histoire ancienne , dont on faisait la lecture pendant les repas, mais, dans une salle immense et retentissante, la voix du lecteur était aisément couverte par le bruit des fourchettes et des mâchoires. Je me souviens seulement d'avoir été frappé du récit du siège de Jérusalem , par l'historien Josèphe , et de l’impression que produisit sur moi la
I> K M LE COMTE DK VAliHL.IVC. 19
lettre de Pline le jeune sur l'irruption du Vésuve et les affreux désastres d’IIcrculanum et de Pompeïa.
Les élèves furent très-bien nourris pendant les premières années; le principal réglait tout, ordonnait les achats; jamais aucune plainte; et, comme il mangeait toujours au réfectoire, à une table séparée, d'où il étendait ses regards sur toute la salle , il surveillait les repas comme les apprêts. Tout à coup nous vîmes paraître un maître d’hôtel, un contrôleur, et cinq ou six officiers de bouche , qui tous lui obéissaient. Je les vois encore avec leurs habits mordorés , à boutons de fil d’or, leurs vestes brochées d’or, qui tombaient à moitié de la cuisse, leurs longues manchettes défilées et leurs grandes perruques à trois circonstances. Je suis encore dans l'étonnement que nous lit éprouver cette apparition. Tout cet appareil , tous ces titres pompeux étaient pour notre service ! ils nous saluaient avec les grands airs de cour et de ville, et nous étions tous ébahis.
Le premier jour, nous eûmes des petits pâtés: c’était la première fois ; ils étaient accompagnés de bonnes côtelettes bien tendres. Gela se soutint ainsi les premières semaines ; mais bientôt tout changea ; nos tables ne virent plus que du bouilli bien sec et ces gros haricots bien gras que voulait l’avare de Molière, parce qu’on n’en mange guères. l)e là bien des rumeurs parmi les élèves et même les professeurs , dont la cuisine se ressentait aussi du changement.
Le principal , revenant de Paris , où il était allé pour les affaires du collège, fut accueilli, comme disent les marins, par une horrible tempête. Les éclairs et le tonnerre effrayaient les chevaux ; on ne pouvait les faire marcher ; il fallut descendre de voiture et chercher un asile dans une maison délabrée, voisine du grand chemin. Le principal y fut reçu par un enfant de huit à neuf ans , d’une jolie figure ; interrogé sur son nom, il répondit : Villiers de Cl s le- Adam. 11 allait répondre à d’autres questions lorsque son père entra. Il répéta le nom qu’avait dit son lils , et, lorsqu'il apprit à qui il parlait , il ré-
pondit à toutes ses questions ; il montra de vieilles armures , de vieux papiers. M. Donjon les parcourut, et lut persuadé que cette famille descendait du célèbre grand-maltrc de Rhodes. (I emporta les papiers , les envoya au ministre , qui les fit examiner par le juge d’armes de France; il trouva la descendance bien prouvée, et l’enfant fut placé au collège de la Flèche.
J’étais à la fin de ma cinquième année dans ce collège ; je voyais arriver le moment d’en sortir ; aller à Paris, et à l’École Militaire ! Ce nom seul nous faisait frémir d’impatience. Où en étais-je après sept années d’une éducation claustrale , eu comptant les deux ans de pension à Paris? Deux chants de f Enéide, les Catilinaires, la première harangue contre Ferrés, quelques passages des Commentaires de César, voilà tout mon pauvre petit fond; encore ne pouvais-je comprendre facilement que les beaux morceaux , les vers de passion ; car ceux-là sont si simples qu’on les comprend comme sa propre langue. Voilà donc tout mon petit bagage , après sept années d’une prétendue instruction ! Nulle notion de géographie , ni d'histoire , excepté quelque idée superficielle de l’histoire grecque et romaine , puisée dans les livres que nous avions expliqués. D'autres élèves étaient plus instruits que moi , mais dans le cercle qHe je viens de tracer, et je doute qu’un seul de ceux-là eût autant d’enthousiasme que moi pour les parties que je viens de citer.
Jamais on n’a tant écrit sur l’éducation qu'à la fin du dixhuitième siècle; on publia beaucoup de plans nouveaux et de nouvelles méthodes. Dans la suite de ma vie , les fonctions administratives que j’ai exercées m’ont donné l’occasion de voir les pratiques nouvelles et de réfléchir sur leurs avantages et leurs inconvénients. J’ai dû reporter mes regards sur les choses que j’avais vues dans ma première jeunesse et sur ce que j’avais éprouvé. De tout cela s’est formé un plan, dans lequel je suivais les inspirations d’un caractère indépendant , et le souvenir des gênes cruelles que j’avais éprouvées, ainsi qu’un grand nombre de mes camarades, le souvenir du nos profonds ennuis >
de nos dégoûts accablants , de nos moments d’une presque fureur, où nous parlions de finir des jours si misérables* Ce tableau n’est pas trop fort; j’ai eu plus d’une fois de ces moments cruels, et j’en ai vu de semblables à des élèves, qui depuis sont parvenus aux plus hautes dignités ou sont sortis de la foule par une conduite ferme et courageuse.
■ 11 me semble qu’on aurait pu borner l’étude du latin aux .deux heures passées le matin dans les classes. Le reste de la journée aurait été livré aux jeux et à un enseignement libre et indépendant Voici comment.
Le lever, les repas , la messe journalière prenaient environ quatre heures, la classe latine deux heures; restaient à peu près huit ou neuf heures, suivant les saisons. Tout ce temps serait libre ; chaque salle d’études aurait une petite bibliothèque d’ouvrages de mathématiques , d’histoire , de géographie , de littérature et de .voyages , etc. La garde en serait confiée à un élève , qui transcrirait les noms de ses camarades auxquels il les prêterait , et qui en rendrait compte. On ne pourrait refuser aux élèves les livres qu’ils demanderaient , s’ils étaient disponibles. . . .
Les huit heures libres de la journée seraient employées dans les cours de récréation en jeux de toute espèce , et dans les salles d’études à lire ou à écrire , toujours à la volonté des élèves. Les maîtres d’études les surveilleraient dans les cours et dans les salles ; ils se mêleraient à leurs entretiens. Les professeurs qui auraient le talent de la parole en rassembleraient nécessairement un certain nombre autour d’eux , et les instruiraient familièrement dans les connaissances qu’ils posséderaient eux-mêmes. On voit dans les Mémoires de M. de Louville , comme je l’ai déjà dit , que Bossuet et Fénelon , chargés de l'éducation des petits-fils de Louis XIV, pensaient que ces princes s’instruiraient mieux par la conversation que par les livres. Longtemps avant eux Montaigne et le savant Amyot avaient eu la même opinion.
Dans ccs conversations familières , chaque élève se porterait naturellement vers les études qui lui plairaient , et y ferait ainsi des progrès certains. Point de monotonie, point d’ennui, point de fatigues ; point de ces moments de désespoir dont j’ai déjà parlé.
Y pensez-vous ? me diront les esprits méthodiques ; s’instruire sans méthode, sans règle, sans les éléments des sciences, sans connaître leurs divisions! Oui, sans doute, sans tout cet attirail qui accable les esprits vifs et les détourne de vos tristes études. Lesespritsfroids, qui aimeraient les règles, les méthodes, prendraient les livres élémentaires et les savoureraient tout à leur aise. N’oubliez donc pas que l’on formait dans ce collège des militaires , des hommes du monde, et non pas des savants. Laissez-les, dans toute la liberté de l’esprit et du corps, agir, parler, s’instruire , jouer comme ils l’entendent. Rappelez-vous que dans le lycée d’Athènes les leçons se donnaient en plein air et en se promenant.
Mais, me dira-t-on, combien d’entre eux ne feront que jouer, courir, sauter, lancer la balle, le ballon! Tant mieux pour eux , car ils se fortifieront et jouiront probablement du premier des biens, d’une bonne santé, que les études classiques et méthodiques font perdre à un si grand nombre de jeunes gens. J’ai vu de ces bœufs à travail lent , traçant péniblement leurs sillons dans les règles , les métliodes , les définitions ; je les ai retrouvés, hors des écoles, lourds, gauches , maladroits , irrésolus et impropres à l’action. J’en ai vu d’autres, qui par la force de leur tempérament avaient échappé à la mort que leur préparaient vos accablantes leçons , se former eux-mêmes . et montrer dans nos révolutions un caractère noble et décidé. Tous vos systèmes ne tendent qu’à priver l’homme de sa vigueur native , qu’à l’empêcher de puiser ses pensées en luiméme , en le rendant l’esclave des pensées des autres.
Dans un de ces jours de grande récréation , pendant lesquels nous avions plus de liberté qu'à l'ordinaire , nous parcourùineti
toutes les parties de ce vaste collège. Nous arrivâmes tout «à coup à deux grandes salles assez éclairées, quoique un peu souterraines, et qui n’avaient aucun meuble. Nous vîmes sur les murs un grand nombre de dessins informes , plus ou moins effacés. Nous cherchions en vain ce qu'ils signifiaient. Les murs eu étaient couverts ; les parties non effacées nous frappaient par la vigueur et la netteté du dessin. Tout était faitau eharbon, et un grand nombre de morceaux restaient encore par terre.
Il y avait dans le collège un vieux jésuite , âgé de plus de quatre-vingts ans. Lors de la destruction de son ordre , on lui avait permis de rester à la Flèche. Nous lui parlâmes de ces salles et des dessins qui nous avaient tant frappés. Il nous dit qu’on avait envoyé à la mission de leur ordre , dans la Chine , un jeune novice doué d’un grand talent pour la peinture ; il fit à Pékin de beaux ouvrages qui plurent à l’empereur ; mais on s’aperçut bientôt que son esprit s'aliénait ; on le renvoya en France , et on le plaça au collège de la Flèche. Sa maladie augmentant tous les jours , il s’imagina que Dieu lui avait déclaré qu’il était las des crimes des hommes , et qu'il voulait exterminer le genre humain et tout les animaux qui couvraient la terre. 11 voulait la repeupler par d’autres hommes et d’autres animaux, et il lui avait ordonné de lui faire des dessins d'après lesquels seraient créés tous ces êtres nouveaux ; mais il lui avait ordonné de les faire tout différents de ce qu’ils étaient, et qu’aucune partie quelconque ne ressemblât aux parties actuelles. Le bonhomme consumait ses jours à ce grand travail ; mais il avait beau faire , il ne pouvait trouver les différences qu’il cherchait, il retombait toujours dans les formes de la nature; c’étaient toujours des pieds, des mains, des cornes, des yeux. En vain il transportait aux animaux des formes humaines et à l’homme des formes animales ; il ne pouvait accomplir l’ordre de Dieu. 11 sentait son impuissance, et il tomba dans un désespoir de découragement qui fut suivi d’une maladie mortelle.