CHAPITRE XXII
Voyage en Italie, avec Pastorel et Diiplantier, condamnés à la «léportalioii. Turin , Panne , Florence et Koiuc;. A Parme, nous enlendons un pro fesseurde rhétorique parler avec enthousiasme de Racine.
Le voyage d'un proscrit ne ressemble pas à eelui d'un lioinine qui voyage pour son agrément ou son instruction ; il a nécessairement un caractère particulier ; il doit l'avoir surtout dans les circonstances extraordinaires où se trouvait l'Italie en 1797 et 98. Sous ce rapport, le récit qu'on va lire sera lié aux chapitres qui le précèdent et qui le suivent. Je rentrerai ensuite, avec quelque regret, dans la politique, et je n'en sortirai plus. Le Consulat, l'Empire, les Cent-Jours et les deux Restaurations sont tellement séparés , par leur caractère particulier, des gouvernements dont j'ai parlé juscpi'à présent , et des choses que j'ai examinées, que le récit qu'on va lire ne sera qu'une simple séparation , et non pas une digression. D'ailleurs des INIémoires empruntent de leur titre une certaine liherté de composition, dont le cardinal de Retz nous a laissé l'exemple et le modèle.
Arrivés à Ivrée à la lin d'octobre 1797, à quelques lieues de Turin, après une marche pénible, parce qu'elle était lente, dans une mauvaise voiture qui ne fermait pas , nous étions , mes amis et moi , impatients de trouver l'auberge et le repos. Au moment de monter Pescalior, les pieds sur le premier degré, nous nous arrêtons, saisis par une ninsi(pie attachante, ^ous oublions le froid et la faim. Duplantier entr'ouvre la porte d'une chambre d'où partaient les sons qui nous étonnaient, et nous voyons des soldats piémontais. Ce l'ut pendant
la soirée un long sujet de conversation. Pourquoi en Allemaf^ne (ît en Italie entrnd-on chanter !<• peuple avec tajit d'harmonie et de justesse? Pourquoi les oreilles françaises sont-elles si dures et si harbares? A Metz, on ne peut, sans frissonner entendre chanter le peuple ; quelques lieues plus loin , en ap|)rochant de l'Alsace , vous entendez des hommes et des femmes chanter en [)artie et de la manière la plus agréable. A Paris surtout on manque entièrement d'oreille; on y prononce presque tous les mots de la langue comme si Ton avait horreur d'un son articulé , d'un son clair et mélodieux ; on mange toutes les finales , reproche que faisait Voltaire à uiie célèbre actrice. Quand on se rappelle la peine que prenaient les orateurs grecs et romains pour parvenir à une belle et juste prononciation de leur langue , et quand on entend nos orateurs français , on se demande si l'antiquité avait raison d'appeler le sens de l'oreille le sens superbe , ou si nous avons raison de ne pas même soupçonner la force et la grâce des sons d'une langue.
A Turin , Duplantier vit plusieurs personnes de la cour du roi de Sardaigne , pour lesquelles il avait des lettres ; elles avaient eu des rapports avec Bonaparte pendant son séjour en Italie ; elles s'accordaient à penser qu'il se serait déclaré pour les Conseils s'ils avaient eu l'active habileté de prévenir leurs ennemis. Leurs récits et leurs raisonnements s'accordaient avec tout ce que j'ai dit dans le chapitre oii j'ai parlé des événements qui précédèrent le 18 fructidor. Ces personnes nous trouvaient prodigieusement inhabiles ; elles avaient bien raison.
Le Piémont était en paix avec la France lorsque nous y entrâmes; mais il était encore menacé, ainsi que l'Italie, par les événements récents et par ceux qui se préparaient. Les mauvais principes avaient repris toute leur force depuis le 18 fructidor, et l'on ne pouvait plus attendre ni justice ni sagesse du gouvernement français. Ces contrées avaient conçu quelque espoir avant le 1 8 fructidor ; on y souhaitait le triomphe
DE M. LK COMTK l)K VAUBLAiNC. 3.',7
du parti des honnêtes gens et l'entier rétablissement de l'ordre soeial. La deia'ite de ce parti faisait ressentir partout un contre-coup douloureux.
Turin présentait, comme Paris, le contraste des plaisirs et des inquiétudes. Au milieu de l'agitation des esprits, les théâtres étaient remplis d'une loule désœuvrée qui se parlait , s'interrogeait. Saisie de craintes à la vue d'un avenir menaçant, cernée de tous côtés par des armées victorieuses, elle allait au théâtre voir Parus , qui , sous la ligure d'un castrnto , l'épée à la main , dans une grande agitation , s'écriait en chantant avec une faible voix de fennne : Fermate r/, coclardi ; Arrêtez-vous , poltrons ! Malgré son casque magnilique , son panache éclatant, sa brillante cuirasse et son épée nue, ses ordres, prononcés d'une voix si faible, n'étaient pas propres à ranimer des courages abattus. Cette impression aurait pu être produite par une fenmie qui vint lui parler en chantant ; celleci avait une voix très-forte, ce (pi'on appelle un contr'allo. C'est elle qui pouvait rallier les poltrons. Le contraste de ces deux voix, si faible dans le guerrier, si forte dans sa maîtresse, produisait un elTet bizarre.
Les grands sentiments étalés par Parus n'échauffaient pas les Piémontais, mais ils oubliaient leur situation criticjue et leurs alarmes en voyant jouer des pantomimes. La principale actrice avait une grâce, un abandon, une facilité de mouvement qui ravissaient les spectateurs ; elle y joignait une taille aussi élégante que sa figure était charmante. Je n'ai jamais vu autant d'aisance. Pas la moindre recherche, pas la moindre affectation ou afféterie; encore moins de ces petits airs minaudiers. C'était le naturel même, mais le naturel de cette personne, telle qu'elle était, et non telle qu'elle se faisait. On l'admirait , on l'applaudissait avec fureur Les Piemontais ravis ne pensaient plus à l'orage qui grondait sur leurs têtes.
.l'eus le plaisir de trouver à Turin "M. le duc de Doudeauville, qui avait passé Le mont Saint-Bernard le même jour que
3>8 MKMOIRF.i
nous ; mais il avait couché beaucoup plus loin que nous at même jour, car il était grand marrheur. Il empruïita d'un I^iémontais de sa eonnaissanee un joli UihUîau du (iiiid(! représentant une Vierge, et fne le prêta ; j'eus un grand plaisir à le copier.
De Turin nous allâmes à Florence. II n'y avait pas de troupes françaises dans toute cette partie de l'Italie; elles occupaient Rome et le royaume de .Naples.
A Parme nous eûmes une grande jouissance ; nous entendîmes un professeur italien, du collège que nous visitîimes , mettre Racine à côté de Virgile et fort au-dessus du Tasse et de l'Arioste. Il récita une partie du rôle de Phèdre avec une expression extraordinaire. Il ciiantait les vers; son accent italien leur donnait du charme. Il s'écriait avec entliousiasme : « ISon, '< messieurs , il n'y a point de vers comme ceux-là dans le « Tasse et dans l'Arioste ! Pour en trouver de semblables il faut '< aller au quatrième chant de r Enéide , w Mes amis et moi nous fûmes ravis de l'entendre parler ainsi.
Ku traversant les Apennins nous rencontrâmes le général Berthier, depuis vice-connétaWe sous l'empire de Bonaparte. Il arrivait de Rome, où il avait apaisé une insurrection des officiers français contre le général. Il racontait que, lorsque les Français s'étaient emparés de Venise , un officier général s'était rendu avec un détachement à la banque publique , et qu'après avoir posé des sentinelles il était entré seul , avait fait ouvrir les armoires , et avait rempli toutes ses poches de sequins. En sortant, l'enflure extraordinaire de ses poches fut remarquée par les grenadiers, qui lui dirent : Mon général, cela parait beaucoup. Ce conte a été imaginé sans doute par quelque plaisant.
Nous logeâmes à Florence dans une auberge de peu d'apparence, alin de ne pas être remarqués. Nous ne courions pas le risque d'y rencontrer des voyageurs français de quelque importance; l'Italie alors en était couverte.
DE M. LE COMTE DE V AU BLANC. 8ô9
Florence et la Toscane jouissaient de la plus grande tranquillité ; on n'y apercevait pas l'action du gouvernement. Quand on aime à observer les mœurs et les usages des peuples , on est agréablement occupé dans un pays (pi'on ne connaît pas. Je remarquai un soir que beaucoup de lumières éclairaient une petite église ; j'y entrai. Il y avait peu de personnes. Je m'avançai vers un endroit où brillaient un plus grand nombre de cierges. Je vis une espèce de catafalque sur lequel était étendu un bomme mort, revêtu de ses babits militaires. J'appris que c'était un des principaux officiers de la ville. Son visage était découvert. Quelques jeunes filles, attirées sans doute par la curiosité, riaient et causaient fort gaiement auprès de lui.
Quelques jours après j'entendis une grosse clocbe qui faisait retentir les airs d'un son précipité. Bientôt après je vis [)lusieurs liommes avec de grandes robes noires et des masques, portant un brancard sur lequel un malade était étendu. Un Florentin, avec qui j'étudiais la langue italienne, m'apprit que ces bommes faisaient partie d'une association cbaritable, composée des premières familles de la noblesse du pays; que plusieurs d'entre eux passaient tour à tour les jours et les nuits dans une église. Aussitôt que quelque malbeur arrivait dans la ville, la clocbe que j'avais entendue sonnait, et les bommes qui veillaient se rendaient au lieu où l'accident était arrivé. Nous apprîmes que riionunc que nous venions de voir porté sur un brancard était tombé d'un toit où il travaillait. La cloche avait sonné aussitôt, et les secours avaient été portés avec une promptitude extraordinaire. Le Florentin me disait, en voyant passer le brancard : « Je suis bien sûr que, parmi les personnes qui transportent «« cet bomme et parmi celles qui l'accompagnent, toutes avec « des masques, il y a des princes et des marquis. »
Une autre fois, j'entendis une cloche beaucoup plus forte que la première ; elle avait un son grave et très-étendu, comme un bourdon de nos cathédrales. Les habitants quittaient leur ouvrage et se tenaient debout sur leurs portes, en silence et l'air
300 MÉMOinKS
coiistcrnr. .r.ippris pnr (elle cloche qu'un homme venait dïlre cond.inwH' pour im crime, cl, conmie cela n'arrivait que trèsrarement, la cloche frappait de terreur les hahiUnts. J'ignore à quelle peine était condamné ce coupable : Lîopold, gr.mdduc de Toscane, avait aboli la peine de niort dans ses Ktals. Je remarquai un jour, sur la place publique, un groupe nombreux de peuple; je m'en approchai. Un homme avait étendu sur la terre un tapis long et étroit ; le peuple était rangé autour. Cet homme racontait une histoire elïrayajite de diables et de revenants. On l'écoutait; on était saisi de crainte et d'étonnement; les enfants, frappés de stupeur, les yeux Gxéssur lui, s'en approchaient insensiblement et s'avançaient sur le tapis. Il allait à eux sans discontinuer son récit, leur distribuait des coups vigoureux et se remettait à sa place, toujours parlant avec chaleur et avec un accent profond qui in.spirait la crainte. Les enfants s'approchaient encore, mais toujours vigoureusement re[>oussés. Lorsqu'il prononçait les noms de Dieu et de Jésus- Christ, personne ne se découvrait; mais lorsqu'il nommait la sainte Vierge, la sa?ita Madonna, tout le monde ôtait son chapeau et s'inclinait; il en donnait l'exemple.
J'entrai un jour dans une vaste boutique de quincaillerie. Plusieurs salles étaient remplies de cette espèce de marchandises. Je m'entretins longtemps avec le propriétaire ; il fut avec moi d'une politesse remarquable. Toutes ses marchandises étaient anglaises ; aucune n'était française. Je fus très-étonné de la modicité des prix ; le marchand en était surpris lui-même. 11 me dit qu'au commencement de la révolution française des compagnies anglaises avaient fait de grands sacrifices pour remplir l'Italie de leurs marchandises, accoutumer ces contrées à les préférer aux objets de l'industrie française, et pour leur conserver une supériorité constante sur les nôtres. L'intérêt que j'ai toujours pris au commerce de la France me fit attacher une grande attention aux choses que je voyais et aux expjications que je recevais.
Ce négociant connaissnit non-sciilemcnt tout lo (jui tlépciidait de son coniineiTO particulier, mais encore toutes" les différentes parties du conniierce de l'Italie. J'avais toujours été le défenseur de nos colonies , et je ne manquai pas de l'interroger sur l'origine, la valeur et le transport du sucre qui se consonnne en Italie. Je remarquais que, dans les cafés, les auberges, et dans presque toutes les maisons , on sert un sucre blond , en poudre ; il m'apprit que ce sucre arrivait par les ports francs de Gènes, de Trieste et de Livourne, et qu'il ne payait en entrant que des droits très-faibles, d'où venait la modicité du prix, tandis qu'en France des droits exorbitants y rendent le sucre très-cher, et l'empcche de pénétrer dans d'autres contrées.
Les Anglais et les Américains apportaient aussi en Italie des sucres de la Jamaïque, de la Havane, du Brésil et des Indes directement. Ce négociant s'étendit beaucoup sur ce genre de commerce , et tout ce qu'il me dit me fut ensuite confirmé dans uji séjour que je fis à Livourne , cette même année.
Toutes ces notions me servirent longtemps après, en 1828, pour réfuter des assertions erronées sur nos colonies, et les défendre contre la mode introduite dans nos assemblées d'attaquer sans cesse les colonies, sans les connaître, avec un acharnement qu'on croirait inspiré par les intérêts de nos rivaux, si l'on ne connaissait pas la profonde ignorance qui toujours a jeté nos assemblées dans un incurable aveuglement sur les intérêts de notre commerce maritime.
Nous étions logés, Pastoret et moi, dans la même maison. Au premier étage étaient le marquis de *** et sa femme; ils étaient du Milanais et avaient la réputation d'être fort riches. .Nous remarquâmes qu'ils ne faisaient point de feu dans leur chambre. L'hiver était très-froid. Le marquis grelottait sous un ample manteau; la marquise, jolie femme , tenait un scaldino dans lequel il y avait de la braise ; elle chauffait ainsi et noircissait ses mains. Kous exprimâmes notre étonnement de voir
3ft2 MKMOIIVKS
ses niiiiiis snlrs cl noires, et nous lui diiiies qu'une jolie Fr.'juçaise se grirder.iit bien de les noircir uiiisi. A ces mots le inijri et la femme nous nceabiercnt de raisonnements [)Oiir nous prouver que rien n'était plus malsain que de faire du feu dans son ap|)artemenl; mais, malgn* eette profonde eonsielion, h; manpiis ne manquait pas de venir très-souvent se cliauff(;r a notre cheminée. I^orsque nous revenions de dîner, il entendait !(• bruit (le nos pas et montait au seeond. Nous remarquions qu'il prenait beaucoup de plaisir à se chauffer, a prendre les pincettes, à ranimer le feu, en nous débitant des systèmes de physique a sa mode. Nous jugeâmes que Téconomie seule lui inspirait les raisonnements par lesquels il voulait nous prouver que le feu d'une clieminéc est très-malsain. Fatigués de ses visites et de sa physique, nous rentrions, après diner, bien doucement, sur la pointe des pieds , afin de ne pas l'avertir de notre retour.
Nous parlions de cette économie à un Français , résidant depuis plusieurs années à Florence ; il nous dit que , la veille , il s'était trouvé à une réunion chez une comtesse, quelle avait lait venir une glace pour elle seule , et s'était délectée à la prendre devant les personnes de sa société , sans que cela leur parut extraordinaire.
J'allais souvent visiter la galerie de Florence. J'admirai les ouvrages des grands maîtres ; les tableaux vraiment beaux me parurent en petit nombre. Je remarquai un tableau singulier : c'était une tête coiffée d'un bonnet de velours à poil. L'artiste avait peint la chair avec mie telle exactitude que , plus on s'a})prochait du tableau , plus on était étonné de la [iartaite imi'u'tion. On distinguait les poils de la barbe nouvellement rasée; les yeux étaient d'une transparence humide; on remarquait les pores de la peau. Je ne peux mieux donner une idée de cet ouvrage qu'en disant qu'il semblait qu'ime pe<iu humaine avait été collée sur ce tableau. Plusieurs persomies le regardaient en poussant des cris d'étonnement. Le chevalier de Pulci, directeur du Musée, passait dans ce moment ; il s"aj)procha du
DE M Li: COMTE DE VAL' DL ANC 303
groupe (radiniratours et leur dit « Cet ouvrage est Irès-eurieux; mais il ue faut pas Tadmircr comme peinture, (^est une mauvaise manière de i)ein(he. » Il étomia ceux auxquels il pariait; mais il avait raison.
Les artistes , ainsi que les personnes qui ont réfléchi sur les arts, savent que l'imitation entière et minutieuse de la ligure humaine produit un sentiment pénihie , taudis qu'une statue de marbre, de bronze, ou un simple dessin peut vous transporter d'admiration. 1! eu est de même dans tous les arts ; la tragédie et la comédie peuvent révolter un esprit judicieux par une trop forte imitation. Connaître les bornes des arts est peut-être la |)remière science d'un artiste ; ces bornes sont posées même par l'in^'igination du spectateur. Si je vois un tableau représentant une belle femme bien peinte, je l'admirerai ; qu'on me dise que c'est Vénus , je serai moins satisfait , parce que je deviendrai plus difficile ; mon imagination ira bien au delà de ce que je vois. Regardez la plus belle tête de vieillard, d'une nature élevée et majestueuse ; vous l'admirez ; mais si le sujet du tableau vous dit que c'est Dieu, vous ne serez guère satisfait.
Nous vîmes avec beaucoup de curiosité les portraits des peintres les plus célèbres, peints par eux-mêmes ; ils sont rassemblés dans une grande salle. Nous remarquâmes celui dune clectrice de Saxe, peint par elle, et surtout le portrait de la célèbre Angelica Kaufmann. Klle fut d'abord une grande musicienne, et préféra ensuite la |)einture à la musique. Nous la vîmes à Rome, peu de mois après, et nous admirâmes la grâce particulière des tableaux qu'elle nous montra dans son atelier.
T.e Florentin qui nous faisait voir cette salle de portraits nous fil remarquer que ceux du règne de Louis XIV avaient des figures et des attitudes nobles, mais qu'il n'eu était pas de même de ceux du règne de Louis XV. Son observation nous parut très-juste. Cela provenait peut-^tre des costumes et des coiffures. Rien de plus ridicule , sans doute , que de s'alïubler i.t tête d'une énorme pernupie; mais elle ne détruit point lu
3()l MKMOIRES
uobicsse (le la physionomie. Un honime peut avoir une prodigieuse quantité de dievoux, et, s'il les laiss<i dans loiit<' leur longueur, In grande perruque leur ressemblera un peu ; mais en partageant les cheveux en trois parties, les faces, le toupet et la queue, en les l)ouelant avec roideur sur les côtés, et en élevant un édifice encore plus roide sur le sommet de la téte^ en couvrant tout cela de graisse et de poudre blanche, on atteint le dernier degré du mauvais goût ; on défigure entièrement la face humaine. M. de Buffon en a fait l'observation. Jji seule bonne chose qu'ait produite la révolution française a été de nous ramener à la nature dans l'arrangement des cheveux des honmies; les femmes ont imité alors les coiffures simples des belles statues grecques; mais elles ont imaginé ensuite des échafaudages de cheveux d'un mauvais goût. Les portraits faits dans ce dernier temps paraîtront un jour très-ridicules.
J'essayerais en vain de peindre l'impression que firent sur moi les nombreuses statues qui représentent la famille de TSiobé , elles sont l'ouvrage de Phidias. Mon imagination me transportait en Grèce , et j'y voyais travailler ce grand artiste. Les Grecs avaient de la beauté en elle-même une idée dont les modernes n'approchent qu'en les imitant. La famille de Mobé fit sur moi une profonde impression qui ne s'est jamais effacée.
J'ai passé souvent, à Florence, devant une statue de bronze qui représente àN'eptune en courroux ; il gourmande les flots et les menace de son trident. Ses regards sont fixés sur les flots. Quels sont-ils ? Quelques gouttes de pluie dans une grande cuvette. Quelles sont les divinités marines? Quelques grenouilles. La statue est belle ; mais sa cuvette la rend ridicule.
J'ai souvent fait la même remarque en voyant à Paris la fontaine de la rue de Grenelle. Quatre ou cinq divinités , avec eurs attributs , président à deux robinets qui donnent deux filets d'eau. Faites de belles statues et adniirez-les , c'est trèsbien ; mais ne faites pas servir le bel art de la sculpture à ex-
DE M. Li: COMTE DE VAUULAM:. 20^»
primer des idées ridicules. Je n'ai jamais pu voir «< Versailles sans sourire de pitié , autour d'un bassin d'eau erou[)issante , ces pauvres paysans queLalone a ehangés en grenouilles. Les Métamorphoses d'Ovide sont très-amusantes ; ce sont des contes récités en vers élégants, qui peuvent en déguiser le coté ridicule ; mais la sculpture n'a pas cet avantage. J'oserai répéter que la science la plus nécessaire aux artistes est de connaître les bornes de Tait.
.le ne pouvais voir tant de tableaux , et m'occuper ainsi de la peinture, sans me ra|)peler les instants agréables qu'elle m'avait procurés dans diverses circonstances d'une vie si agitée. J'acbetai un cbevalet , des pinceaux et des couleurs, .le copiai dans la galerie plusieurs petits tableaux. J'y passais des jours entiers ; je ne pouvais m'arracber à cette cbarmante occupation.
Le président de Thou, père de celui qui périt sur l'écbafaud avec Ciiui-AIars, raconte dans ses Mémoires qu'il aimait beaucoup la peinture. 11 se délassait ainsi de la fatigue des affaires et des négociations ei)ineuses auxquelles il était employé. Il fit le portrait du fameux baron des Adrets, après l'avoir considéré dans un jardin où il se promenait avec lui. 11 dit que ce portrait était fort ressemblant , quoique fait de mémoire, il ajoute que son père , premier président du Parlement de Paris, peignait fort bien; qu'il avait presque toujours dans sa maison un [u'intre dont il se plaisait à regarder le travail.
Je ne i)uis relire cette partie de m«uj récit sans me rappeler que, plusieurs aimées ai)ics la restauration de nos rois en France , m'etant intéressé en faveur d'un jt'une candidat qui voulait entrer dans la magistrature, la personne à laquelle j(^ m'adressai me répondit avec dédain : « Il aime la |)einture; il " s'amuse à peindre! » Je lui citai les deux présidents deTbou.
Cela me rappelle un diplomate, personnage pesant et lourd, (jui se croyait fort babile 11 parlait avec mépris d'un Itonnnc
employé dnns les aiï.iinîs étraiif^fTos; il s'w-riait : « Il Tnit " (les vers! — Kh! Monsimir, lui «lis-je, le ^niid Scipiou, «« César, (licéron, le clunieeliiT de rii:>pital, le grand hrédé- «« rie ont l'ail des vers. Henri IV a clianté sa maîtresse. Ils « ont montré qu'ils pouvaient faire autre ehose. Il en est peut- « être de même de la personne que vous méprisez. »>
Nous désirions beaucoup d'aller à Kome , mais une armce française était dans ses murs. Nous étions proserits. Nous savions que le Directoire y avait envoyé des eommissaires ehargés d'apprendre aux Romains à penser et d'enlever leurs tableaux. IM. Baron, beau-frère dePastoret, était employé en ehefdans l'administration de cette armée : nous étions silrs de trouver en lui un bon protecteur; mais nous ne savions comment correspondre avec lui.
Nous promenant un jour dans la galerie de Florence , nous aperçûmes un jeune Français dont l'uniforme nous annonr.i qu'il était employé dans la même administration. Nous liïiterrogeâmes ; il fut très-obligeant envers nous , et nous promit de remettre une lettre à M. Baron. Nous eûmes promptement la réponse et nous partîmes pour Rome. Nous prenions à chaque poste une mauvaise voiture, et Duplantier et moi nous courions alternativement devant le cabriolet, qui ne pouvait contenir que deux personnes. Le pape était à Sienne ; il avait été forcé de quitter Rome. Nous le vîmes le lendemain de notre arrivée , au moment où il passait dans une galerie ; nous fûmes frappés de sa belle figure et de son maintien. Un tremblement de terre avait alarmé les habitants ; un grand nombre s'était retiré sous des tentes.
A IMontefiascone nous entrcimes dans l'église , et nous remarquâmes la chaire , où prêchait alors l'abbé IMaurv', évèque de cette ville. Célèbre orateur de l'Asseniblée constituante, où il avait déployé une opposition courageuse aux principes de la Révolution , il s'était rendu à Rome et avait reçu du pape un évêché et le chapeau de cardinaf. 11 était au comble des h,on-
neurs de TÉglise , taudis que presque tous ses rivaux etaiml proscrits, dépouilles de leurs bieus, captifs ou errauts dans les terres etrauj^ères. Plusieurs avaient péri sur reciiafaud. il en lut de même de rAssemhlee législative. Les plus lurieux démagogues et les Girondins ont péri de mort violenta ; pas un meinbre du côté droit n'a subi le même sort, quoique proscrits et menacés. I/abbé Maury revint en France sous le Consulat, et fut archevêque de Paris
Kn continuant notre roule, nous étions, Pastoret et moi, dans un petit cabriolet découvert. Près de Viterbe, le cheval de brancard fut attaqué tout à coup du tét;uios; il devint fu-^ rieux ; il sautait, ruait , se cabrait avec violence. I.e postillon faisait tous ses efforts pour le contenir; mais en même tcmjiS il récitait les litanies avec une volubilité extraordinaire. Il mêlait au nom des saints des jurements italiens ; on entendait à la fois sancto Pedro et diavolo ;mais ilne perdait poijit la tête; il s'opposait fortement aux bonds du cheval. Knlin nous versâmes dans un fossé. Le cheval, embarrassé dans le brancard et dans les traits, fut forcé d'être tranquille; il eut des convulsions et mourut un instant après. Pastoret eut une foulure à un bras; je ne me lis aucun mal. Duplantier, qui courait devant la voiture, entendit le bruit et revint vers nous. Il nous aida à nous tirer d'embarras, et nous achevâmes la route h pied jusqu'à Viterbe. Le bras de Pastoret y fut pansé, et nous vîmes avec joie qu'il n'avait aucune fracture , aucune contusion, mais seulement une enflure causée par hi foulure.
En entrant dans les Ktats du pape nous fûmes frappés d'une prodigieuse différence entre ce pays et la Toscane. Dans la Toscane, l'aisance, la propreté, la culture, l'air du bonheur; dans l'Ktat romain, les guenilles, la saleté, un air de souffrance. M. Baron \int au-devant de nous dans une bonne voiture. Wous foulâmes la voie Appienne , et nous entrâmes avec lui dans la célèbre Rome. Il nous logea dans un palais où il demeurait.
3GH MKMOIIJKS
INous jK'issioiis 1rs joiiriHM's <i visilrr l«'s inonuiiM'ntiî d(î la ville et des nivinuis, in.ilgn* le inaiiv.iis temps ("était an mois (ic juin; il [)leuvaiteontiniiell(>ment ; nous faisions du Feule matin et le soir. En allant voir la cascade de Tivoli cl !<• p<'til tem|)le ancien situe sur la hauteur, nous fûmes rencontres plusieurs fois par les comnnssaires du Directoin' ; mais nous n'en conçûmes aucune crainte. ]\ous connaissions rexcellent esprit du corps d'armée qui était à Rome, et nous étions certains d'y trouver des protecteurs. Des hauteurs de l'ivoli nous vîmes l'endroit où était située une maison de (licéron. H ne pouvait habiter un lieu plus agréable , ni |)lus propre a inspirer de grandes pensées.
Ce qui me frappait le plus dans Rome , ce n'était pas ce que je voyais, mais les souvenirs que chaque lieu repn-sentait, et le contraste de ce qui avait été avec ce qui existait. Ces souvenirs reportaient continuellement mon esprit sur notre révolution, sur nos institutions passagères et nos folies permanentes. Je vis la place où Sylla fit massacrer cinq mille Romains pendant que le sénat était assemblé ; mais les tueurs n'étaient pas des Romains , c'était la légion gauloise. Les Romains commirent des crimes en passant de la liberté à l'esclavage , et nous , en passant de l'esclavage à la liberté , c'est-àdire d'un état vraiment libre à la tyrannie la plus sanglante et la plus honteuse.
Je vis un jour dans Rome un groupe nombreux de peuple ; il était eu silence autour d'une statue de marbre qui représentait un pape. Elle avait uii gros cable attaché au cou. On la traînait dans l'atelier d'un sculpteur. J'interrogeai un Italien ; il me dit qu'on allait faire de cette statue une stiitue de la Liberté ; que le sculpteur très-célèbre qui s'était chargé de ce travail avait habilement calculé que l'attitude et les draperies pourraient se prêter facilement au changement qu'il voulait faire; qu'il couperait la tête , et mettrait en place une belle tète de femme qui aurait la majesté et Texpressicn de la déesse de la liberté.
li'oratcur parlait avec véhémence , d'un ton élevé.ct d'une voix forte; le peuple se pressait, écoutait dans le plus profond silence. Ce silence et son attitude calme et froide me firent penser qu'il n'était pas mùr encore pour nos farces révolutionnaires.
J'attachais souvent mes yeux sur ce fameux Tibre , rivière étroite et jaune, qui me retraçait tant d'événements dont il fut l'impassible témoin. Dans un endroit de son cours il sépare la ville du faubourg où sont les Transtévérins , qui prétendent descendre des anciens Romains. On y trouve un pont en pierre aux pieds du chiUeau Saint- Ange , bôti sur les débris du mausolée d'Adrien. Je remarquai cpie des Français posaient à l'entrée du pont, du côté de la ville, une barrière qui pouvait s'ouvrir et se fermer. J'en parlai à l'oflicier qui [)résidait au travail ; il me dit que, les Transtévérins ayant menacé de faire une incursion dans Rome , on mettait cette barrière pour les arrêter. J'observai qu'elle était bien faible; il me dit qu'elle suflisait pour arrêter des gens aussi peu redoutables assez longtemps pour que la troupe française put venir les repousser et les jeter dans le Tibre. Telle était la crainte que lui inspiraient ces vrais Romains et l'estime qu'il en avait conçue. Quel sujet de réflexions! quel changement apportent les gouvernements dans le caractère des peuples !
La fameuse colonne trajaneet celle que iNlarc-Aurèle consacra à Antonin le Pieux sont voisines du Forum. Là s'assemblait le peuple. On n'y voit plus les portiques ornés de statues, ni cette tribune aux harangues où retentissaient ces paroles qui faisaient les destinées du monde. Je me figurais l'endroit d'où partaient ces éloquents discours, et je me demandais ce que diraient ces maîtres du monde s'ils entendaient nos théories si ridicules, nos subtilités métiq)hysiques, et nos discours écrits, si dignes de pitié. L'élite de la nation française a produit un gouvernement informe, qui n'a pu subsister que neuf mois et qui a enfanté des crimes et des turpitudes ;
70 MKMOlliES
[Midis que (les |)àtrcs ont ('tahli ces coniicos, ces ciirits, re
t"nal,(H'S coijsiils, ces poiililes , ces dic.UJieurs qui o/il duré
uil cents ans, sans aucune altération sensible. Je medeiuan-
ais si , pour constituer un peuple , il ne fallait pas des cul-
vateurs et des arlis<ins , au lieu dcî pliilosoplies et d'avocats.
L'arc de trioniphe consacré a Titus a bien souvent attiré
les regards et lixé mon attention, à cause des bas-reliefs qui
^présentent les monuments de rancienne Jérusalem. .Mais je
is bien étonné de la grandeur du Colysée; on ne peut le voir
ms en être frappé j il pouvait contenir cent mille spectateurs :
?s tentes se déployaient au-de.ssus de leurs tètes. Cet étonnant
lilice a été détruit en partie par des neveuv d'un pape , qui
1 construisirent dcu.x palais. On fit sur eux une épigranmie
j'on répète à tous les étrangers qui visitent le Colysée , et
li restera dans la mémoire des Romains tant que ces ma-
liliques ruines frapperont leurs yeux :
Quod non fecerunl Barbari fecere Barbarint.
Je cherchais ces fameux palais des empereurs, bâtis par iiguste et ses successeurs sur le mont Palatin ; il ne reste us que des ruines informes; mais en les fouillant on a )uvé des statues , des médailles , des salles et des bains riement ornés. Je vis, non loin de là, les lieux occupés par le lais et les jardins de Mécène ; ils me rappelaient les Odes iJorace ; elles vivent encore , et les palais sont détruits. Je ne parlerai point de l'église Saiat-Pierre , dont ou a des scriptions plus exactes que celle que j'en pourrais faire î lis j'avoue que le portail ne m'a point paru digne de lése ; mes deux compagnons et moi nous avons trouvé quil ;semblait trop à la façade d'un hôtel de Paris. Mais ce qui us a le phis frappés , c'est l'obélisque égyptien de giwnit sur place Saint-Pierre. Il a, je crois, cent vingt pieds de hauir, et sans aucun ciment. Transporté à Rome sous Calila , il restait enterré , à cause de sa pesanteur; Sixte-Quint ,
DE M. Li: COMTE DE VAIIBLANC. 371
(jiii ue trouv.'iit rien inipossil)!!', cliarf^cn Fontana de le relever. C/éUiit bien dillicile. On a décrit les niachini's (jui lurent inventées et eni{)l()yées par rarchiteete. On raconte qu'au moment décisif il fut défendu, sous peijic de mort, de parler, et qu'au signal donné par un coup de canon l'obélisque fui relevé.
Je remarquai dans l'église Saint-lMerre la statue en bronze de ce saint; on prétend (jue c'est un Jupiler capitolin dont on a changé le nom. Le pied qui est avancé est usé par les baisers. Aucun Italien ne se dispense de cette cérémonie. Au moment où j'entrais dans l'église , j'entendis un Romain qui , d'une VOIX élevée, haranguait un groupe de soldats français, et leur reprochait de regarder cette statue d'un air peu respectueux.
Nous montâmes au haut du dôme. C'est là qu'on est frappé d'étonnement et d'admiration par les diinensions colossales de tout ce qu'on voit autour de soi et par la hardiesse de l'entreprise. M. Regnault, peintre français, m'a raconté que, dans sa jeunesse , il avait [)arié , avec d'autres élèves de l'école de peinture, que, debout sur la corniche intérieure, il ferait le tour du dôme. Il marchait de côté, le mur derrière lui, et l'abîme à ses pieds. Parvenu à une certaine distance, il s'aperçut qu'une construction avancée ne' lui permettait pas d'aller |)lus loin. Il ne se sentait pas la force de rétrograder. Des ouvriers travaillaient sur un échafaud vis-à-vis de lui; il leur cria de lui lancer une corde; il eut le bonheur de la rec-evoir. Il l'attacha fortement autour de son corps , et, après avoir averti les ouvriers, il s'élança. Suspendu un instant dans les airs, il fut hissé sur l'échafaud. Ou ne peut penser sans frémir à une entreprise si |)erilleuse et à la cruelle situation dans laquelle se trouva M. Kegnault. Qu'avait-il parié? lin cahier de papier de Hollande.
Ce que j'ai le i)lus admiré à Rome est le nombre , la grandeur et la beauté des fontaines publiques. Combien tous nos
873 MKMOinES
ouvnigos sont polits niiprcs do ccux-lil! l/utiiiU; y est jointe h In m.'if^riincM'iicr. r,<'S sommets do toutes les eoIJines ont des ionUiiiies cihond.intos ; eollo du Jaiiiculo 08t ddiniraMo ; en la voyant, j'avais honte du souvenir de nos robinets. C'est dans des ouvrages de cette espèce que devrait se déployer la nia^nifK^once d'un ^'ouvernomcnt. Honaparto avait conçu une (»ensée soml)lal>lo quand il ordonna de faire venir une ri\ierc dans Paris ; mais l'exécution n'a point répondu a la grandeur de la pensée. J'avoue que j'ai lu et relu plusieurs fois, avec uu sentiment de plaisir et de reconnaissance, l'inscription de la fontaine Félice : « Clément XII , souverain pontife, a fait orner « avec cette magnificence la fontaine de l'Eau vierge, célèbre «< par son abondance et sa salubrité.» J'aimais a voir cette belle eau sortant d'un rocher avec impétuosité.
La fontaine de la place Navonne présente quatre grands rochers , d'où l'eau sort en abondance ; au-dessus est un obélisque égyptien de soixante pieds de hauteur. Toutes ces eaux me rappelaient les tristes bassins des Tuileries, leur petite nappe croupissante pendant toute la semame , et donnant un maigre jet d'eau le dimanche et les fêtes.
Quand je montai au Capitole le nom seul me frappa ; rien ne me rappelait ce qu'il avait été. Les Sept-Collines ne sont plus ce qu'elles furent autrefois. Le terrain s'est élevé considérablement dans les intervalles; dans quelques endroits on a trouvé l'ancien pavé à trente pieds de profondeur.
Les restes des temples anciens attestent qu'ils étaient très-petits. Cela explique le grand nombre de ces temples. Les Romains n'en avaient pas de semblables à ces églises chrétiennes , si vastes et si élevées. Le Panthéon est bien consené. La noblesse du vestibule nous frappa. Mais combien fut extraordinaire la pensée de IMichel-Ange quand il dit à Paul ïll : « Je {)la- « cerai ce temple au-dessus de l'église de Saiul-Pierrel' 11 a exécuté ce qu'il disait, et c'est là bien certainement une des conceptions les plus hardies de l'esprit humain.
Nous admirAmcs les beaux tableaux de Kapbaèl , peints à IVescjuc dans le Vatican. Ih nie semble que V École d\1thènes est la plus belle composition que nous ait laissée la peinture. I.a distribution des groupes , l'espnce entre eux et entre les |)ersonnnf;es rendent ce tableau différent d'un grand nombre de tableaux où l'on ne voit que des figures entassées les unes sur les autres. On nous dit qu'un duc de Nortbumberland en avait l'ait faire une copie à l'buile par Rapbaël ISlengs, et qu'il l'avait payée soixante mille francs. Tous les tableaux à fresque de Ilapbaél sont gâtés par les stylets dont on s'est servi pour les calquer. On obtenait des gardiens, à force d'argent, de laisser faire ce funeste travail.
.Te ne parlerai pas de tous les tableaux et des statues qui frappèrent mes regards ; on en trouve des (lescri|)tions dans un grand nombre de livres, et j'avoue que, malgré mon goût constant pour les beaux - arts , j'en étais moins occupé que de notre situation politique. Je rapportais tout à cette idée.
]\!a famille s'était rendue aux États-Unis de l'Amérique; j'avais un grand désir d'aller la rejoindre ; j'avais même écrit à Hambourg pour m'iuformer du moment où je pourrais y trouver un vaisseau prêt à partir pour ce pays; mais, avant de me déterminer à ce voyage , je voulais connaître l'état de la France. J'étais persuadé que le Directoire ne pouvait subsister longtemps, et je ne voulais pas aller en Amérique pour m'exposer peut-être à revenir promptement en Europe. Je résolus donc d'aller en France, et jusqu'à l\'\ris. Je pris congé de mes amis, qui partirent pourNaples. Je regrettai beaucoup de ne pas faire ce voyage avec eux.
Un Français offrant une place dans une voiture , je partis avec lui en poste ; c'était M le comte de Bernis, neveu du célèbre cardinal de ce nom , tpù fut si longtemps ambassadeur de France à Rome. Nous allAmes ensemble jusqu'à Florence. Je l'ai retrouvé dix-buit ans après à Paris; il était membre de la Cbambre des députés , et j'étais ministre de l'intérieur. Nous
374 MKMOIUES l)K M. I.E COMTE DE VALBLANf:
|)nrfîmcs la miil INîut-^tnî était-ce iiiw iinpnidtîiuu». A ïa scl'oiulc poste, on nous raconta que (h;s t)^i^an(ls avaient attaqué la voitunMl'nu Anf;Inis, deux jours avant notnî passage. Il «lait dans une chaise de poste; trois hommes se placèrent devant lui, pendant qu'un quatrième tenait la bride des chevaux et menaçait le postillon. I/Anglais saisit deux pistolets, mit un tromblon dans les mains de son domestique, qui était Italien, et dirigea l'arme vers les trois honnncs. Le domestique lui dit qu'il avait peur. « Kh bien ! dit l'Ani^lais , ferme les yeux , et « tire. M Le poltron ferma les yeux, tira en tremblant, et atteignit les trois hommes. Deu\ furent tués; le troisième , blessé, .s'enfuit avec son quatrième compagnon. JNous rîmes beaucoup du mot de l'Anglais : « Ferme les yeux et tire. » Il avait très-bien jugé qu'un poltron pouvait faire, les yeux fermés, ce qu'il n'oserait faire les yeux ouverts.