‹ Mémoires de M. le comte de VaublancChapitre 21 sur 36 · CHAPITRE XXllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXllI

Retour (Ml rraiice, quoiiiuc proscrit, ot second voya^^c en Italie, après avoir pris des reiisiisncmcnts sur l'état de la France. — Les Français niaitres de Turin. — Le roi détront', envoyé eji Sardaigne. —Le pënéral Souvarow en Italie. — Je suis arrêté cotuiue I-'raiirais. — IJcIle conduite d'un jeune Florentin à mon égard. — Séjour à Venise. — Conclave, élection d'un pape. — Projets de Souvarow relativement à la France. — Hetour en France, après le décret consulaire qui rappelait les proscrits.

Je rentrai en France par le mont Genè re, toujours à pied. J'entrai dans Embrun , place fortifiée , un livre à la main, et mangeant une grappe de raisins que j'avais [)rise dans une vigne voisine. Je n'avais aucun pafpict, mais seulement une chemise et quelques mouchoirs dans mes poches. La sentinelle me prit pour un homme de la ville et me laissa passer. Je me rendis chez M. Izoard, mon collègue au Conseil des Cinq-Cents. Je lui avais écrit de Turin. Il doimait ce jour-là même un dîner où je trouvai M. son frère, colonel du génie , et plusieurs officiers de ce corps. Je fus comblé de politesses et, d'offres de service par M. son père, président du tribunal, et M. son beau-frère, receveur général à Gap. Je passai deux jours dans cetle famille, au milieu des attentions les plus délicates, dont je conserverai toujours le souvenir. Si la vie enaule d'un proscrit a des peines etdesjK'rils, elle a aussi des moments bien agréables, dont ne peut avoir aucune idée un homme constamment heureux

En partant d'Embrim je me rendis à un village voisin , où demeurait M. Serres. Je désirais beaucoup le voir, parce qu'il avait montré dans le (>onseil des Cinq-Cents une grande

370 mp.moihf.s

fcrmoU', cl, incmn .iprès le IH fructidor, il continuait encore (le hraver les rcvoluliomi.jires. Je renconlryj des gendarnies (jui nrintcrro^crciit ; ni.iis, aussitôt que je leur eus dit que j'allais clicz M Serres, ils me firent beaucoup de politesses. Ils me dirent qu'ils avaient ordre d'arrêter un honune dont le signalement avait quelque rapport avec moi , mais qu'ils voyaient bien qu'ils s'étaient tromjxîs. L'un d'eux répétait : a C'est siuguli^'r, Citoyen, comme vous ressemblez à Tbomme qu'on nous a dépeint! » Peut-être était-ce moi-même. .l'avais toujours entretenu une correspondance en France ; il était possible que , malgré toutes mes précautions , on eût intercepté une de mes lettres.

Je trouvai M. Serres dans -sa bibliothèque, occupé à lire. J'eus un grand plaisir à m'entretenir avec lui. D'après sa conversation et tout ce que j'avais appris à P^mbrun , je me confirmai dans la pensée que j'avais déjà sur les apparences de la chute prochaine du Directoire , trop méprisé pour ne pas tomber. Les nouvelles de PéterSbourg semblaient annoncer que Paul I", empereur de Russie , allait combattre dans la grande querelle des rois et de la France. Le moindre revers de nos armes pouvait faire tomber le Directoire. Je me séparai avec attendrissement de M. Serres. Les hommes courageux qui ont soutenu la même cause sont toujours heureux de se revoir et fâchés de se séparer. Je continuai ma route à pied sans aucune difficulté.

A quelques lieues d'Avalon je rencontrai dans un cabaret un homme d'environ soixante ans. Quand nous en sortîmes, il me proposa de marcher ensemble , en me demandant si j'étais bon piéton. Il fit d'abord des mouvements des bras et des jambes, comme pour se mettre en train; il fit craquer ses jointures, et augmenta peu à peu sa marche, au point que je ne pouvais plus le suivre qu'en courant un peu. 11 se mit à rire de la présomption que j'avais eue de raccompagner; il était exercé à la marche depuis son enfance ; il partait de Paris en

nu^me temps que la dilifjjeiice , et arrivnit avant elle à Avalon. Il faisait ses voyafj;es avec celte vitesse pour son (îomineree; il menait à Paris des voitures comtoises chargées de IVomai^e; il les devançait dans ce moment, pour assurer la vente. Il me dit que son fils, très-jeune encore , qui conduisait ses voitures, marchait aussi vite que lui.

dette rapidité me sujzf^éra hien des réflexions sur les avantages que devait retirer Tinfanlerie romaine de son liabitude a marcher promptement , quoique pesamment chargée. On est tenté souvent de ne pas croire les historiens romains quand ils racontent la célérité prodigieuse et la continuité des marches des armées romaines. .Te crois leurs récits depuis (pie j'ai vu la marche extraordhiaire de Thommedont je parle. Il allait aussi vite que le trot d'un cheval. Lorsque nous nous séparâmes, je le perdis promptement de vue.

J'arrivai dans une campagne auprès do Paris. .T'y trouvai l'excellent M. I>emarcys, mon ancien collègue. 11 m'instruisit parfaitement de l'état des choses, et je fus convaincu, d'après tout ce qu'il médit, que le Directoire était à la veille de sa chute. Il inspirait un profond mépris à tous les partis; pour tout gouvernement It; mépris est un mal incurable. On parlait vaguement d'offres faites au général Moreau , et de pressantes instances adressées à Bonaparte en Egypte.

Je ne restai que deux jours avec M. Lemarcys, et, prenant la résolution de ne point aller en Amérique et d'attiMulre les événements, je repartis, toujours à pied, pour l'Italie. Je repassai par le mont Genèvre; mais je me détournai un peu pour voir liriancon. Je me trouvai dans un cabaret avec trois hommes qui parlèrent devant moi de leur commerce, sans rien dissimuler. Ils faisaient la contrebande de mulets, et, comme je leur parlais des diflicultés de faire passer ces animaux sans être aperçus, ils me dirent qu'ils les conduisaient d^uis des endroits écartés des Alpes, qu'ils leur liaient les pieds et les précipitaient de l'autre coté. Les mulets tombaient sur un lit de

378 MÉMOÎBES

r<*uill(îs n massées par d'autres hommes, qui les recevaient et leur (léliaieut l(;s jiieds; ils ci) étaient quittes pour (juel(jue8 éeorehures. Ces hommes raeoutaieut leurs exjKÎditions avec heaueoup de détails. Plus je paraissais incrédule, plus ils voulaient me convaincre par leurs récits; ils étaient fiers de leur contrehande; ils y mettaient beaucoup d'orgueil; ils v<*;ilaient nie prouver qu'ils étaient gens de courage et de résolution.

Il y avait sur le mont Genèvre un corps de garde français. Un jeune sergent me demanda mon passe-port ; il faisait beaucoup d'observations en le lisant; je voyais qu'il aimait ii se donner de l'importance, et qu'il était par conséquent tres-daugereuv pour moi dans ce moment. Mais la neige commenrait à tomber avec force ; eu outre , un grand nombre de soldats français passaient pour rejoindre leurs régiments eu Italie. Cela donnait beaucoup d'occupation au jeune sergent. Comme il continuait ses observations , en disant même quil devrait m'arréter et me consigner au ccrps de garde , je lui donnai une pièce de 5 francs. Je regrettai de la lui avoir donnée si vite, car la neige tomba tout à coup avec tant de violence qu"U s'écria : « Voilà mie tourmente! » et me rendit mon passe-port en se hâtant de courir vers son corps de garde. C'était une tempête effroyable, et, si j'avais continué de marcher, j'aurais couru le risque de me jeter dans des précipices. J'embrassai un gros arbre, et je restai ainsi pendant toute la tempête. J'avais l'expérience de ce que j'avais appris sur le mont Saint-Beniard Quand l'orage fut passé , je suivis des hommes du pays q;ii connaissaient la route. J'arrivai bientôt à Turin, au mois de décembre 1798.

I^à je fus témoin d'un grand drame politique ; je vis comment un roi peut tomber de son trône paisiblement , sans secousse , et avec des manières polies et gracieuses , car il donna le fameux tableau de VHijdropique à M***, chef détat-major de l'armée qui le détrônait. Je dînais, <iue{ques jours après,

DK M. Li: COMTE Dli VAL BLANC. 379

(liiez un traiteur auprès de plusieurs ofOi^iers pieinontais; j'enleiulais leurs discours , leurs plaintes anieres. L'un d'eux avait Ole de sa boutonnière je ne sais quelle croix , et la brisait avec son couteau ; un autre en faisait autant de la croix de Malte. Ils disaient que la reine avait envoyé ses diamants j une chapelle de Florence pour implorer le secours de lu Vierjiçe , et qu'elle aurait mieux fait de les vendre pour payer ses lidèles serviteurs. Le Piémont était en paix depuis environ deux ans avec la France lorsque le Directoire commit cette injuste spoliation. Pas un cri d'apjjrobation , pas la moindre apparence d'une satisfaction , même simulée par le peuple , n'accompagna cette révolution si i'acile.

Je retrouvai à Turin le duc de Doudeauville ; il me proposa d'aller avec lui chez le général français qu'il connaissait. C'était une offre obligeante; il croyak assurer parla ma tranquillité; sa belle Amené pouvait pressentir ce qui m'arriva. Nous fihnes introduits , après avoir passifs par des salons remplis d'officiers et de soldats. Après les premiers discours d'usage , quel fut mon étonnement d'entendre le général me dire que, s'il remplissait son devoir, il me ferait arrêter! J'en fus indigné, et je lui réj)ondis : « Je doute que vous fussiez approuvé de votre armée. Vous connaissez l'opinion de la France; je pars demain; je traverserai l'armée française, et je trouverai partout des protecteurs ». J'avoue qu'intérieurement j'étais fier, proscrit par le Directoire , de braver un de ses généraux. C'eût été un bel exploit , pour un homme à la tête d'une armée, de faire arrêter un proscrit qui se livrait à lui ! Je ne sais ce qui serait arrivé si le duc de Doudeauville n'avait détourné la conversation et ne s'était retiré promptement. Je le suivis, en continuant d'exhaler mon indignation sur l'escalier. Je lui dis que je partirais le lendemain, quoique ce déjiïirt me fiU pénible par plusieurs raisons. Il pensa que jo pouvais attendre de l'argent, et m'offrit, avec la plus (iimable obligeance , vingt louis que j'acceptai , eu lui disant

(jiio j'.'illoudais ('ITrcîtivomcnt iiin; h-tlro du ^lulll^e. Je n'ai janic'iis oiihlir un seul instant cet iinj>orlant seiNicf; je l'ai retrouvé toujours le même envers moi et envers les |>ers<jnnes malheureuses pour lesquelles je sollieitais sa bienveillance ()endant son ministère. Son plus grand plaisir éUjit et fut toujours de faire du bien et de secourir les malheureux. Il quitta honorablement le ministère après une opération (jui lui parut dangereuse.

L'armée française occupait T Italie depuis Turin j'js(iu"a Florence. Partout où je montrais mou passe-port, les officiers le signaient sans aucune diliiculté. A Milan, le chef de l'étatmajor me reconnut; j'en lus persuadé par son air et ses paroles. 11 visa promptement mon passe-port et me le rendit en me disant : « Vous êtes Suisse , c'est bon ; nous savons ce que cela veut dire, » Ces procédés, dont j'étais certain d'avance, me consolèrent de Tétrauge menace de me faire arrêter.

En janvier 1791) les Français s'étaient emparés de Naples et avaient créé la république paithénopéenne. C'était dans le temps même où Bonaparte se portait de l'Egypte en Syrie. Au mois de mars la France déclara la guerre à l'empereur et au grand-duc de Toscane, et, au mois d'avril, ou vit la coalition nouvelle contre la France entre l'empereur, une partie de l'empire , l'Angleterre , les rois de Naples et de Portugal , la Russie, la Turquie et les États barbaresques.

Tous ces mouvements annonçaient des événements de la plus haute importance. Je me félicitai du parti que j'avais pris dejie pas quitter l'Europe; je m'attendais à voir bientôt la Toscane envahie par l'armée française , mais je n'en conçus aucune inquiétude.

En février 1799 le froid fut très-vif à Florence. J'étais logé dans une grande chambre qui n'avait pas de cheminée. Comme elle était très-froide , les gens de la maison me proposèrent d'y mettre un brasier de cette espèce de braise dont on fait un grand usage à Florence ; ils m'assurèrent qu'ils s'en ser-

vaient aussi et qu'elle ue nm ferait aueuu mal. .1 y consentis-, mais , après quelques heures de sommeil , je me réveillai avec une oppression fatigante. Je vis tout de suite que c'était Teffet du brasier. Je me disais que l'oppression allait auj^menter et que je périrais si je ne me jetais pas en bas de mon lit ; mais je n'en avais pas la force ; je l'essayais sans pouvoir faire le moindre mouvement. Mon esprit conservait toute sa force , tandis que le corps était accablé. Je me reprochais de ne pas faire d'effort ; je m'accusais d'une faiblesse honteuse. Je me disais : « Tu sais combien tu es nécessaire à ta famille. » Je m'excitais , je tachais de me pousser hors du lit, mais avec une extrême difUculté. Je remuais plus aisément les pieds et les jambes que le reste du corps. Enfin mes pieds parvinrent au bord du lit, et je sentis un peu de fraîcheur; mon courage redoubla. Je surmontai Talfreux accablement qui me tenait enchaîné , qui pesait sur moi d'un i)oids affreux , et mes efforts continuant, à mesure que la fraîcheur des pieds et (les jambes augmentait, je tombai tout à coup à terre. Le changement qui se lit en moi fut subit; je me levai, j'ouvris la fenêtre. Le grand air me lit un bien rapide. Je m'habillai , et je me promenai dans ma chiuiibre jusqu'au jour. Je souffris néanmoins pendant cette journée. Je la passai tout entière au grand air, excepté dans l'instant d'un léger repas. J'avais une sorte d'horreur d'une chambre fermée. J'eus un reste d'oppression et de malaise pendant plusieurs jours.

Le 13 avril 1799, Souvarow joignit à Vérone son armée à l'armée autrichienne. Quatre jours après il était à Milan, après une victoire remportée à Cassauo, tandis que h; pape Pie VI était conduit à Briançon.

Au milieu de tant de mouvements dirigés contre le gouvernement de la France qui m'avait proscrit, j'étais tranquille à Florence , et j'y repris mes pinceaux. Je travaillais plusieurs heures .dans la galerie, où je passiiis pour un peintre suisse. J'étudiais eu même temps langlais et Titalien. J'eus bientôt

382 MRMOinKR

l(^ pl.iisir i\v Hîvoir mes amis, à leur rotoiir do Naplf»« . où je n'.iv.'iis |)ii les ncromp.if^ier.

I)ni)l,'mti('r s'rf.int fi\('; ii Livoiiriu', | allai ly voir; j'y assistiji à la nîprcsi'iilation de l'opéra de Mcyope. Le rohî de cette reine était joué par une fameuse cantitriee, la liilliuKton. Dans le moment où elle se préparait à frapper son fils, elle s'avança sur le devant du théAtre , la couronne sur la tête , le poifînard à la main. Elle chanta une ariette remplie de difficultés ; elle s'arrêta plusieurs fois. Un violon de l'orchestre , qu'on nous dit être son frère , lui succédait en faisant des difficultés incroyables ; il s'arrêtait ; la reine reprenait et faisait avec son gosier les mêmes difficultés, toujours armée de son poignard. Elle s'arrêtait; nouvelles difficultés du violon, et, tout de suite après , nouveaux coups de gosier de la reine. Celle lutte terminée, un orage épouvantable d'applaudis-sements , de cris, de trépignements, de brava ^ fit trembler la salle jusqu'en ses fondements. On me dit que cette actrice rece\ait douze mille francs par mois, le premier chanteur presque autant. Le reste de la troupe était fort mal payé et très-mauvais. C'était de même à Florence.

Dans cette dernière ville j'entendis souvent la célèbre M™*' Catalaui ; elle n'avait alors que dix-huit à dix-neuf aiis. Elle était belle; elle avait de la noblesse dans la taille, dans son maintien , dans tous ses mouvements. Elle chantait purement, simplement, sans chercher des difficultés. J'en étais ravi, ainsi que tous les Italiens qui l'entendaient. Plusieurs années après, je l'ai entendue à Paris; elle cherchait alors des difficultés ; elle avait raison : elle voulait plaire à des oreilles parmi lesquelles un bien petit nombre a le sentiment de la musique. .T'avoue que je regrettai sou ancienne manière.

.Te l'entendis plusieurs fois à Florence , dans l'oratorio de Gédéon. Je goûtais à l'entendre un plaisir inexprimable. Un jour, après une ariette supérieurement chantée , on cr'm bis. Elle résista d'abord; "mais les cris unanimes furent si ré^)étés

qu'elle céda en lin , iniiis avec dq)it, avec iuimeiir. Kllc joip;nit à ses sn|)erl)es accents une sorte d'indij^nation que lui inspirait cette contrainte, et, comme cette indignation était conforme à son rôle et aux paroles qu'elle chantait, elle se suri)assa elle-même dès le commencement de l'ariette; elle le sentit, se laissa aller à tous les mouvements de son ame, et lut supérieure à tout ce qu'on peut imaginer. Ce n'était plus l'art seulement , c'était la nature même dans un degré extraordinaire d'inspiration. Aussi fut-elle applaudie d'une façon qui lui fit comprendre qu'elle avait enlevé les spectateurs , et elle le témoigna par la manière dont elle s'inclina pour les remercier. H ne m'en coiUait que quinze sous pour entendre un chant si adnn'rable.

Quelques jours après, je retournai à ce même opéra de Gé- (Icon. T.a toile se lève ; j'entends le second acte. Je crois me tromper; j'écoute plus attentivement encore. J'interroge un Italien assis près de moi; il me dit que le grand-duc avait entendu le premier acte seulement, le dimanche précédent; qu'il s'était retiré après ce premier acte , parce qu'il avait l'habitude de se retirer toujours à cette heure dans ses appartements; qu'il avait été si content de la musique qu'il avait voulu entendre le second acte, et que par cette raison on avait connnencé par cet acte. Cela paraissait tout simple aux Italiens, parce qu'ils ne vont pas à l'Opéra pour entendre les paroles , ni pour suivre une action dramatique , comme nous autres Français , mais pour jouir de la musique. Aussi n'écoutent-ils que les beaux airs et les grands chanteurs; ils causent pendant tout le reste de l'opéra , et ne donnent pas la moindre attention à ce récitatif si monotone dont nous ne perdons ni un son ni une parole. J'ai souvent entendu des Français témoigner leur surprise de cet usage. J'ai cru voir que la différence de l'usage des deux peuples vient de la différence extrême de leur goilt pour la musique ; nous mettons plus d'intérêt à l'action parce que nous en mettons moins à

In musique. T/It;ilion n pour clic un goAt trop painonn<^ pour s'occuper (l'une .iction toujours trcs-inipcirfaite, h caus<i des bornes de Kart ; mois quand il assiste à une tragédie ou une comédie, il l'écoute, comme nous, avec la plus grande attention.

A la fin de cet opéra le vainqueur parut sur un char attelé de quatre chevaux; ils firent sans génc ce que leur demandait In nature; ils remplirent la salle d'une odeur particulière. Il lallut que des valets vinssent, le balai à la main. Ce n'était ni beau ni agréable. Combien toutes ces imitations d'un triomphe, ces chars, ces chevaux sont au-dessous d'une belle musique ou d'une poésie qui parle à l'ame, et qui attache par la peinture des passions !

J'assistai plusieurs fois à un spectacle qui m'étouna beaucoup. Des jeunes gens jouaient des tragédies, comme amateurs. On me dit que c'étaient des tailleurs , des couturières et d'autres artisans. Us jouaient des tragédies françaises , traduites en italien. Je vis Sémlramis et Mahomet. Les vers de Mahomet étaient rendus presque littéralement ; en les écoutant je répétais dans ma mémoire les vers de l'original. La manière dont jouaient ces jeunes gens prouve l'aptitude singulière qu'ont les Italiens pour tous les arts.

Au printemps, une troupe de comédiens succéda à l'opéra. Je vis jouer plusieurs comédies de Goldoui. Les principaux acteurs avaient un jeu Iranc , net, décidé , sans aucun art apparent , sans aucune grimace ni affectation. La première actrice était semblable , dans son jeu, à celle que j'avais vue à Turin dans les pantomimes. Douée de tous les charmes que la nature peut accorder à une femme, elle était sur le théâtre telle qu'elle était chez elle dans les actions ordinaires. Je suis persuadé qu'elle n'avait jamais étudié im seul de ses gestes. D».' cette aisance et de cet abandon résultait un charme inexprimable. J'avoue que ce naturel me paraissait supérieur à l'art le plus étudié, surtout à cette prétention de faire valoir les

vers par une pantomime exacte , et plus encore par l'affectation de faire dire au personnage plus que n'a voulu l'auteur. Toutes les fois qu'en France j'ai vu ce qu'on appelle détailler les vers, j'ai été saisi d'un dégoût insurmontable. J'ai vu une actrice dire ces vers de Racine :

Pourquoi , trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans lu vaisseau qui le mit sur nos bords?

en appuyant sur le mot entrer, et en faisant le geste d'entrer. Une autre , dans ce vers de Corneille :

Que l'Orient contre clic à l'Occident s'allie ,

seml)lait, par un geste à droite et à gauche, prendre l'Orient et l'Occident, et les unir ensemble. Je citerais mille autres exemples semblables. Ajoutez les coups d'œil pour plaire au parterre, l'occupation de sa toilette et de sa coiffure , les poses et les gestes étudiés cent fois devant une glace , la lenteur et la rapidité du débit affectées alternativement sans aucun motif, les aspirations fatiguées et fatigantes, qui forment uii hoquet convulsif; tout cela parvient, avec beaucoup d'art et de peine, à s'éloigner de la nature.

Je n'ai rien vu de semblable dans les actrices italiennes dont je parle. Comme c'est la seule troupe de comédiens que j'aie vue en Italie , j'ignore si toutes les autres ont ce naturel que j'ai timt aimé dans ceux dont je parle. Au reste, la tragédie de 5aw/, d'Alfieri, m'cmmya souverainement par une situation toujours la même.

En Italie on ne voit pas toujours les mêmes troupes de chanteurs ou de comédiens; elles ciuuigent tous les trois ou quatre mois. Il y avait, dans une autre troupe que je vis aussi à Florence , une très-belle femme dont on racontait l'histoire. On disait que c'était In lille d'un prince napolitain, et qu'elle avait abandonné sa famille pour épouser un acteur qui lui avait inspiré la passion la plus ardente. On la voyait et on i'écoutait avec ce vil intérêt qui s'attache aux âmes capables

(le fortes passions, <l poiit-rirn nnssi îivecrnt iiiti^n-t diffm'iit (jirins|)ir<'iil In coinp.'iniison de su situation actiiclie avee celle il Inquelle elle émit destinée. Klle n'avait |)as le lah-nt ih madame Clntnl.'iiii , mais elle ehantiiit bien. Klle voulut un jour élever In \<n\ nu-dessus d'un ehœur nombreux; sa voix devint criarde et désagréable ; il y eut dans toute la salle un cri général d'improbation. Klle fut bumiliée, et l'on vit sa peine dans son attitude et sur sn physionomie. Les bons Florentins en furent touchés , et l'npplnudirent plusieurs fois de façon à lui prouver l'intérêt affectueux qui snttachnit a sa situation . ses gestes et ses regards montrèrent une vive émotion.

Nous apprîmes alors la levée du siège de Saint-Jean d'Acre par Bonaparte. Les progrès de Souvarow forcèrent les Français à évacuer le royaume de rsaples. L'armée , commandée par le général JMacdonald, traversa la Toscane et F^Ioreuce dans le plus grand ordre et fut attaquée sur la ïrèbia par Souvarow. Nous vîmes arriver à Florence des chariots qui transportaient des soldats blessés; c'était au mois de juin 1799. Peu de jours après, une troupe nombreuse d'Arétius vint dans cette ville; ils étaient mal armés et en désordre ; ils jetèrent la consternation parmi les paisibles Florentins. Le grand -duc avait quitté ses États ; ils étaient gouvernés par un sénat qui fut bien faible dans tous ces événements.

Ces Arétius étaient très-aiiimés contre les Français. Ils racontaient que l'armée française s'était détournée de sa route pour attaquer Arezzo , leur capitale , qu'elle avait donné un assaut, mais que la sainte Vierge avait paru sur le rempart, armée de pied en cap , et que sa présence avait culbuté les Français. Ils donnèrent des ordres dans la ville. Ils mêlaient à leur fanatisme des idées démocratiques. Us prétendaient que beaucoup de nobles favorisaient les Français; ils en firent arrêter plusieurs , et même des femmes. Us imitaient très-bien la conduite révolutiomiaire de nos jacobins, quoiqu'ils les accablassent d'imprécations.

J'étais allé à la poste pour demander les lettres à nion adresse. Je me promenai ensuite sur la grande place , et j'observai tout ce qui se passait. Je remarquai que des jeunes fiensen soutane m'observaient , se parlaient , s'avançaient, s'arrêtaient, et enfin venaient à moi après m'avoir entouré noblement par derrière. Quand ils se furent bien enhardis, ils me déclarèrent qu'ils m'arrêtaient comme Français et qu'ils allaient me conduire au palais vieux devant le gouverneur. Je ne lis aucune dilficultc pour m'y rendre avec eux. Lorsque je fus sur les dej^rés du iH'rron, j'enteiidis la nudtilude qui entourait le palais pousser des cris contre moi en m'appelant Français et en accompagnant ce nom de toutes sortes d'épithètes. Je me retournai. I.e peuple \'it que je voulais parler et fit silence. Je criai d'une voix forte en italien que j'étais Suisse, et qu'il était afïreux de traiter ainsi un bonnne d'une nation alliée du grandduc.

J'entrai ensuite dans le palais. Admis devant le gouverneur, je lui parlai avec force; je peignis le mécontentement qu'é- |)rouverait la république de Berne en apprenant l'indigne traitement fait à un de ses concitoyens. Le gouverneur me répondit que le peuple était le maître , que je passais pour uîi Français , et qu'il ne pouvait se dispenser de m'envoyer en prison, .le lui déclarai que je n'obéirais |)ns, qu'il faudrait m'y traîner par force. Un jeune homme en uniforme, et chevalier de iMalte, dit au gouverneur qu'au lieu de m'envoyer en prison il pouvait m'envoyer chez un personnage qu'il nomma. Le gouverneur adopta sur-le-champ cet avis ; mais, la foule du peuple augmentant toujours, le jeune officier offrit de nie conduire lui-même. >ious sorthnes aussitôt; il m'accompagna et me protégea avec autant de politesse que de fermeté.

En entrant dans la maison où il me conduisit, j'ap|)ris que j'étais chez le barvigello , ollicier ou magistrat de police dont j'ignore les fonctions. Après avoir entendu le jeune officier, il nje proposa poliment d'aller en prison, ,1e lui déclarai qu'il

fnll;iit m'y tnîner par la force. Il nie dit que jYtais bic'n diflicilc, ni rrrassura , pour urcncotirn^er, qii<^ j'y troiivcr.-ji.s d<*s marquis cl (i<:s conitesscs. Je lui répondis que je s<'rais Ires- (latté de les voir, excepté en prison. Il insisUj fortein<*nt et d'un Ion impératif. Je m'assis sur un banc; je le saisis de mes deux mains, et je déclarai qu'il fallait m'enlever avec violence, et que je résisU'rais jusqu'à la dernière extrémité. J'invoquais toujours la république de Berne, dont je savais que le nom était très-respccté en Italie.

Le jeune officier me demanda alors si je ne connaissais pas à Florence quelqu'un dont je pusse me réclamer; je lui répondis que j'étais recommandé à un banquier dont je lui dis le nom et l'adresse. Il se rendit aussitôt chez ce banquier, et en revint un instant après avec le caissier, qui déclara que j'étais effectivement recommandé au banquier par une maison de Lausanne, et que j'avais sur lui une lettre de crédit dont je n'avais pas fait usage. Le magistrat consentit alors à me rendre la liberté. 11 me demanda pourquoi je ne m'étais pas réclamé plus tôt de ce banquier ; je lui répondis que le titre seul de citoyen de Berne , que je réclamais, aurait dû suffire jusqu'au moment où l'on aurait eu une preuve contraire. Il m'engagea à ne pas sortir avant la nuit. Le chevalier de Malte m'accompagna chez moi. Je le remerciai dans les termes les plus affectueux ; je lui peignis vivement la reconnaissance que m'inspiraient des procédés si nobles et si constants , et je le priai de me permettre d'écrire son nom et ses qualités. J'ai malheureusement perdu une partie des notes parmi lesquelles j'avais écrit sou nom. J'ai toujours regretté vivement cette perte. En rentrant chez moi , j'y trouvai Pastoret ; il était étonné de ne pas me voir, et ne savait ce qui pouvait m'étre arrivé; il m'avait cherché dans divers endroits et m'attendait avec inquiétude.

Lorsque je quittai Lausanne pour aller en Italie je ne songeais pas à prendre une lettre de recommandation ; Alexandre de Lameth me conseilla d'en avoir une ; il eut même l'obli-

geance de la demander à un banquier qu'il connaissait ; c'est elle .qui m'a tire d'embarras. f)e retour en France, j'ai eu plusieurs fois le plaisir d'en remercier Alexandre de f.am"tli.

I.a faiblesse du sénat de Florence augmentait toujours; il voulut faire sortir les étrangers de cette ville. Nous prînu's, mes amis et moi, la résolution d'aller à Venise. Nous ne vîmes point Padoue sans penser à Tite-I.ive , sans parler de son histoire ctde la partie qui nous manque. Embarqués sur la Brenta, qui coule à plein bord, nous admirâmes ses belles campagnes, les châteaux, les maisons de |)laisance en nombre innombrable ap|)arlenant aux nobles Aénitiens. (le |)ays, avant notre révolution, était un séjour enchanteur; on y voyait sans cesse un mouvement rapide de voitures de toute espèce , qui allaient et venaient de Venise dans les châteaux et des châteaux à Venise. La Brenta était couverte de bateaux et de gondoles. Bien de semblable alors; tout était morne et triste.

La lirenta nous conduisit dans les lagunes. Nous vîmes plusieurs îles couvertes de maisons et de châteaux. Le conducteur du grand bateau public dans lequel nous étions tira d'un coffre des livres fran(;ais qu'il nous dit ètn; envoyés au propriétaire d'un château devant lequel nous allions passer. Un bateau devait venir prendre ces livres; il les préparait pour les remettre. .T'ouvris un des volumes ; c'était la suite de V/Jistolre naturelle de INI. de Buffon, et une partie des poissons décrits par Lacépède. .Te tombai sur la descri|)li()u de je ne sais quel poisson, et après celle des nageoiix's de cet animal je lus im magnifique éloge des directeurs de France Gohier et INIouliu. 11 était écrit dans ce style emphatique (jui, depuis bien des années , dépare la prose française et fait ressembler la plupart de nos écrivains à des écoliers sortis du collège, .le montrai ce passage à mes amis; il était doubleniejit curieux pour des hommes proscrits par le Directoire. Nous trouvions très-singulier qu'après avoir échappé à sa tyrannie en P'rance nous ne pussions pas échapper à son éloge en voguant sur

3'JO MIMOIItF^

l.i mer Ui» Vciiim'. Nous pensions .1 ce bon Vr''niti<*n fji:i .'ilkiil lire axw. adiniiMlion Tclo;^!' poinjxux «le .MM (joIikt et Moulin , accolé a la description d'un poisson, et qui sans doute prendrait tout cela pour de la vérité et pour de la boune lilleratiiH! l'raiiraisc. In instant après arriva un bateau dont le conducteur rerut ce; précieux dépôt.

J'étais impatient d'arriver dans la célèbre Venise; elle était alors entre les mains des Autrichiens. Klle ne lit pas sur moi l'impression que j'attendais. J'ai passé six mois dans celle \ille. Ses petites rues étroites, ses canaux bas, exhalant souvent une odeur de marais, ses petits ponts, sur lesquels il faut sans cesse monter et descendre, tout cela me parut fort désagréable. La plupart des rues sont si étroites qu'il est défendu d'y porter des parapluies , [)arce que deux parapluies ne pouvant y passer ensemble sans s'accrocher, cette rivalité donnait lieu à des disputes continuelles. On n'y voit pas d'autres animaux que des ânes ; jamais de chevaux ni de voitures. Ou nous montra une grande enceinte entourée de murs ; c'était un champ non cultivé. On nous dit qu'il ai)[)artenait auu honune qui avait un vieux carrosse et de mauvais chevaux , et que des Vénitiens qui n'étaient jamais sortis de la ville montaient dans ce carrosse et parcouraient ce terrain pour quelque monnaie.

>ious vîmes de fort beaux tableaux dans le palais du doge. Peints par les plus grands maîtres de l'Italie, ils sont très-endommagés ; c'est l'effet de l'humidité de l'air. On nous montra un tableau remarquable du Jugement dernier^ par Palma. On n'oublia pas de nous raconter que ce peintre avait mis sa maîtresse , très-belle femme , dans les cieux , mais qu'ayant ensuite découvert qu'elle lui était LnGdèle il l'avait précipitée dans les enfers.

La place Saint-Marc emprunte , je crois , sa plus grande beauté du contraste qu'elle présente avec le reste de la ville; elle est bien pavée ; c'est une promenade très-agrér.ble , dans

DE M. 1-K COMTK 1)K \ VUBLANC. 391

une ville où il n'y en ;i pas d'nutre. Un \ énition nous raconta que, lorsque les Français s'étaient emparés de Venise, an mois de mai 1797, un bataillon était entré, couvert de poussière et harassé de fatigue ; qu'il avait été conduit à la place Saint-Marc , où les soldats s'étaient étendus tout de suite sur le pavé; la plupart se livrèrent au sonuneil. Le Vénitien nous disait que les habitants les regardaient avec étonnement , et ipie cette sorte d'insouciance , au nnlieu d'une f!;rande ville a peine soumise, leur seuiblait le comble du coura}:;e et les tVa[)pait de terreur. Ils ne pensaient pas que cette lran(|uillité pouvait provenir d'un certain mépris pour le courage des habitants.

iM. Forlait , qui fut emj)loyé alors à Venise, en qualité, je crois, de commissaire du gouvernement, et qui fut depuis ministre de la marine sous Bonaparte , m'a raconté la manière dont se lit la révolution de Venise. Voici sou récit. Bonaparte, maître de l'Italie jusqu'à la Toscane , ne songeait pas à s'emparer de ^ enise. l'n noble Italien fut arrêté et traduit devant le sénat. On lui reprocha les discours (pi'il avait tenus contre la république; on lui dit qu'il conspirait avec les Français et qu'il serait jugé et puni connue coupable de trahison. Clet honune répondit avec audace au\ sénateurs (pi'ils étaient bien hardis de le menacer, tandis qu'ils- étaient à la veille de leur chute ; que Bonaparte ne s'était a|)proché que pour s'emparer de Venise ; que les préparatifs étaient achevés ; qu'avant deux jours la \ilie serait envahie, et qu'ils auraient besoin de la clémence du vain(pieur. Ce discours jeta la crainte dans rame des sénateurs ; ils renvoyèrent cet homnje et délibéré -eut sur le parti qu'ils devaient prendre. Les Français étaient maîtres de toutes les possessions vénitiennes dans la terre ferme ; le sénat n'avait aucune force à leur opposer ; il envoya des dé|)-utés à Bonaparte. Ce général découvrit bietUèt leurs alarmes, les augmenta par un langage menaçant, et exigea la reddition de leur \ille et Tançant issemenl du sénat On con-

302 MÉMOinns

sculit il tout (•<! qu'il voulut. Ainsi finit coltc réptibliqnc, si lon^'tomps pniss.inlc; par le comnnerce, et mdme par les armes. Tel fui le récit de M. Forfait.

INous vîmes dans le palais d'un noble vénitien un Uibl^MU qui représentait la famille de Darius aux pieds d'Alexandre. Le héros maeédonien avait un pantalon collant de soie rouge tricoté, qui contenait les jambes et les pieds. Il n'avait aucune espèce de chaussure, ni brodequins, ni bottines; il m;irchait sur la soie du pantalon. Ephestion en avait un semblable. Sygigambis et Statira avaient de longues robes de cette étoffe que nous appelons gros de Tours. Le petit homme qui tenait l'extrémité de la robe de l'une d'elles était tiraillé par un singe, enchaîné sur une espèce de balcon , derrière ce groupe. L'Italien qui nous montrait ce tableau ne manqua pas de nous assurer qu'il était supérieur à celui de Lebrim , représentant le même sujet. Kous étions d'un avis bien différent.

Nous vîmes un grand nom])re d'autres palais , presque tous situés sur le grand canal. Ils sont très-beaux; ils renferment beaucoup de tableaux , de statues et d'objets d'arts de toute espèce. Rien n'était plus agréable que le séjour de Venise avant notre Révolution ; on n'y était occupé que de plaisirs ; on y jouissait de la plus grande liberté , pourvu qu'on ne parlât point du gouvernement; mais pendant notre séjour, c'était tout différent. On remarquait partout la gène , et même une sorte de tristesse inquiète. On ne pouvait prévoir la suite de la guerre et la destinée qui serait réservée à Venise. Serait-elle libre encore? appartiendrait-elle à l'Autriche ou à la république cisalpine , si celle-ci était rétablie par de nouveaux succès des armes françaises ?

Après être restés quelques jours dans une auberge , nous louâmes un appartement dans une maison particulière : c'était chez une veuve, qu'on nous dit appartenir à une des premières familles de la ville Le jour que nous devions y entrer, elle étala sur les rampes de l'escalier et sur les chaises de Fanti-

DE M. LE COMTE DE VAL BLANC. \]Xi

chambre un certain nombre de robes. Kn nous recevant elle les regardait et en parlait de manière à fixer notre attention. Il était évident qu'elle cr-oyait produire de l'effet sur nous , et nous donner une haute idée de sa naissance et de son rang. Toutes ces robes étaient vieilles, à grands ramages, et annonçaient au moins soixante ans de date.

Klle se nommait ia signora Barbara. Elle avait dans sou écusson un moucboir ensanglanté. Dans un combat, funeste d'abord aux Vénitiens , contre les Turcs , un des ancêtres de cette dame tua un général ennemi , trempa sou mouchoir dans le sang qui coulait de sa blessure , et le déploya à la vue des fuyards en s'('i*riant : « Que ce mouchoir sanglant soit le signal de la victoire ! » Il les rallia et fut vainqueur. Le sénat de Venise lui permit de mettre dans ses arnies un mouchoir ensanglanté , entouré d'une légende honorable.

A peine installés dans la maison de cette dame , nous reçûmes la visite et les salut<itions d'un homme qui avait une espèce d'uniforme, un chapeau à trois cornes, à ganses d'argent, et une épée d'argent ou argentée pendue à son côté. A[)rès les premiers compliments, nous le reçihues avec toute la politesse qu'exigeaient ses révérences , son habit, et surtout son épée. Il nous amena insensiblement à la chose qu'il désirait : c'était de nous servir, de faire nos commissions, nos chambres, sans oublier tous les déUiils de la garde-robe. TS'ous l'assurâmes que nous n'étions pas assez riches pour prendre un serviteur tel que lui , et nous le congédiâmes avec toute la politesse française.

On nous présenta ensuite une bonne femme pour faire nos chambres; elle mit pour condition principale de son mair.hé d'aller tous les jours, à une certaine heure , mendier à la porte d'une église. Nous fîmes quelques objections; mais elle nous dit que , sans cette cérémonie quotidienne, elle ne serait pas inscrite sur la liste des pauvres de la paroisse, et qu'elle n'aurait aucune part des secours et des legs accordes aux pauvres.

391 MÉMOIItKS

Quelques jours .ipres , c'était un gniiul jour de fête, je vis, à l'entrée d'un pont, une femme de grande tiillc, Inrs-hieu velue en noir, la tète couverte d'un long voile, à genoux sur un carreau qui me [)anit de velours ; elle avait un |»lat d(;vaut elle et demandait raumôuf;. .l'en fus très-étonné. l'n \ énilien me dit que c'était par le nKMne motif que la bonne femme, pour être inscrite sur les registres des pauvres ; il ajouta qu'un riche Vénitien , mort récenuTient, leur avait laissé des legs considérables; qu'un mendiant, relégué dans un gr<'nier, avait ainsi amassé une grande fortune , et que sa liile , son unique héritière , avait fait un très-beau mariage.

Ces mœurs , si différentes de ce qu'on voit en France , me rappelèrent qu'en passant un jour, à Turin, dans une belle rue, je vis une petite afliche sur laquelle je lus ces mots : La moilié (fî/n Ht à louer. Cela me parut extraordinaire, et je voulus voir ce que c'était. J'entre , je m'informe ; un gros homme , gras et suant, me reçoit poliment, me dit que c'est la moitié de son lit qui est à louer, et me le montre. Il ajoute qu'il était loué par un jeune officier de la garde du roi ; qu'il mettait ses effets là, en me montrant im coffre ; que, tous les matins, levé de bonne heure, habillé et coiffé, il allait à son service et ne revenait que le soir. « Vous voyez , monsieur, combien c'est commode. « Je le remerciai de l'exactitude de sa description, et je me retirai. Je me figurais un jeune homme sortant d un pareil lit, mettant un bel uniforme , brillant dans les cercles , à la cour, et revenant à ce lit. Je ne crois pas que le luxe de parade puisse s'allier à une misère plus dégoûtante.

I^e pape Pie VI étant mort, le conclave s'assembla à Venise, pour l'élection de son successeur. Je vis parmi les cardinaux trois prélats dont les noms attiraient l'attention publique : le cardinal Ruffo , qui avait combattu les Français dans la Calabre : il avait avec lui un aide de camp ; le cardinal >Iaury, si coimu en France , et le cardinal duc d'York, dernier prince de la maison des Stuarts. Que de réflexions ce nom , qui n'était

Dli M LK COMTi: DK V AU BLANC 3S.')

plus royal , présentait à l'esprit, dans celte ea|)itale d'une republique si célèbre et si puissante , tombée sotis les mêmes mains et par les mêmes principes qui avaient dépouillé la royale maison de France, cliasse le pape de Jlome, et ébranle tant de trônes pour y substituer des républiipies ! Toutes allaient ('tre renversées par le général français, destructeur de Venise Il accourait de l'Egypte f)our dominer la France, détruire toutes les républiques et augmenter U liste des rois, ('e pape, qu'on nonnnait alors, viendrait à Paris sacrer ce général , qui devait ('îre la terreur de l'Kurope et périr ensuite sur un rocher désert.

Lorsque le conclave fut assemble, l'abbé qui accompagnait le cardinal INIaury jeta par la fenêtre de sa cellule un billet (jue ramassa un jeune prêtre Irançais. On \'\t celui-ci ; on l'arrcla ; on trouva que le billet non cacheté n'avait aucune espèce d'importance ; mais ce petit événement fit un grand bruit dans \enise. Celte imprudence paraissait un crime; des Français seuls pouvaient en élre coupables. Quelques jours après la lin (lu conclave , le cardinal Maury tomba sur un pont et se fit beaucoup de mal à une jambe ; le peuple disait que c'était une punition du (jel.

Sur une place de Venise nous vîmes, Duplantier et moi, un spectacle singulier, d'un coté , des marionnettes bruyantes attiraient la foule des promeneurs ; de l'autre , à une distance d'environ quarante pas , dans une espèce de chaire portative , était un prêtre qui prêchait d'une voix forte. Son sujet était un mourant tourmenté de remords, que le diable voulait emporter dans lesenlers. Il faisait un dialogue entre le diable cl le mourant; il changeait alternativement le ton de sa voix, suivant qu'il faisait parler l'un des interlocuteurs ; il y joignait une pantomime très-expressive. Le diable était terrible et menaçant ; le mourant tremblant et désespère, et tout cela avec des grimaces extraordinaires. iNous ne pûmes l'entendre longtemps sans être près d'éclater de rire. ISous fiimes obligés de

SOr. MF.MOinF.S

nous rclin'r. Le peuple; .ill.iit tmtôt aux marionnettes, taiitiH an prédicateur, et passait subitement du rire qu'elles exeitaient au sérieux qu'il inspirait.

J'entendis un soir un bruit extraordinaire dans la maison où j'éU'iis lo^é, après avoir quitté celle dont j'ai parlé; c'étiiont des cris douloureux , des gémissements , des accents de désespoir. J'accourus à l'etulroit d'où partait ce bruit; je vis une famille éplorée, tremblant de perdre un enfant chéri. Le pcre était hors de lui. Je fus in(iuiet toute la nuit du malheur qui menaçait cette famille. Le lendemain matin , on frappe a nia porte. J'ouvre, et je vois ce mémo homme rayonnant de joie. Je crois son enfant sauvé ; je commence des félicitations. Il m'interrompt, me prend par le bras, me mène sur le palier de lescalier, et me montre un berceau couvert de fleurs où était étendu un enfant mort. Il s'écriait et répétait : Ecco un angelo ; voici un auge ! Il était dans le ravissement de la joie ; il disposait les linges blancs qui couvraient l'enfant, il arrangeait les fleurs. Le visage était découvert ; il le contemplait avec délices. La mère n'était point présente.

Nous apprîmes alors que Bonaparte était arrivé en France. Il était à Paris le IG octobre 1799, et le 10 novembre il gouvernait la France sous le titre de premier consul. Peu de jours après il rappela les députés et les autres personnes proscrites par le Directoire. Pastoret et Duplantier partirent pour la France ; je ne pus partir que quelques jours après eux.

Arrivé à Turin , j'y fus comblé de politesses par le comte de Than, qui gouvernait le Piémont sous le titre de vice-roi , depuis les victoires de Souvarow. 11 m'invita à dîner; je refusai, à cause de mon costume, qui était celui d'un proscrit; mais il insista , en me disant que c'était cela même qui lui faisait désirer l'honneur de m'avoir à sa table. J'y trouvai tous les ambassadeurs qui étaient alors à Turin. Il me plaça à sa droite, et fut pendant tout le dîner d'une politesse aimable qui me rappelait l'ancien ton de la France.

Dr: M. I.F. COMTK DK VAl IM.WC. VM

Je vis à Turin doux jeunes ollieiers picinont.iis qui nv.iient été aides de camp du général Souvarow pendant la dernière campagne; ils me eonlièrent un journal écrit tous les jours ; j'y vis le récit de la campagne de Souvarow en Suisse. Il allait joindre l'armée de Korjakol". Il attendit à Kellinzone , pendant huit jours, les nudets promis par les Autriehiens; ils n'arrivèrent pas. Ces huit jours de retard permirent à Masséna d'écraser Korjakof à Zurich. On connaît la terrible position dans laquelle se trouva Souvarow, ayant le prince Constantin à ses cùlés, et comment il s'en tira par la force de son inllevible e;iractère. Je lus ces détails avec le plus vif intérêt; mais combien il augmenta quand je vis dans ce journal que, si Sojivarow avait été le maître de ses opérations, s'il n'avait pas reçu l'ordre de marcher en Suisse, il devait, après la bataille de Novi, où fut tué le général Joubert, aller rapidement à Lyon et y convoquer une assemblée. 11 avait une liste (!es députés marquants de toutes nos assemblées , des soixante-quinze proscrits de la Convention, de ceux qui l'avaient été par le Directoire. Il devait ins<'*rer cette liste dans sa proclamation, et inviter ceu\ qu'il nonniiait, au nom de la France et de rEuroj>e entière, à se rendre à Lyon; il leur promettait la gloire de terminer les maux de leur patrie ; il espérait que cette assemblée rétablirait les Bourbons. J'ignore s'il aurait réussi; mais ton! ce (pie m'ont dit ces officiers piémontais m'a convaincu qu'il avait forme ce dessein ; je savais d'ailleurs qu'il avait souvent parlé de fa«jon à montrer qu'il aspirait à la gloire de rétablir le roi sur son trône et qu'il en avait l'espérance.

La plus grande difliculté de son plan était peut-être dans la réunion des députés (pi'il aurait aj)pelés à Lyon. L'armée française qui était en Suisse, et qui n'avait pas encore alors combattu Korjakof, aurait sans doute été rappelée en France, ainsi que l'armée d'Allemagne, commandée par Moreau. Les deux armées autrichiennes, qui leur étaient opposées, les auraientelles suivies? Dans cecas, les années françaises se seraient trou-

898 MRMOIRKS

v«ps riilrc les .'irniécs russes et jiulrichiounes. Quoi qu'il on soit, ce pl.iii ctnil ^r.iiul et di^nr du (n-iùo \rin\nU'. Soiiv.irow.

i.vAlv idée (!<' convoquer les (k-pulés des assemblées preeédentes, qui av.uj'iif eu des o|)inions différentes, et qu'on aurnit réiujis dans un dessein positivement annonce , présenta a l'esprit (pielque ehose de loyal et de séduisant, (tétait leur dire « Vous avez tous été honorés des ehoi\ du peuple ; vous avez, dans des eireonslanees diverses , mais parmi de fçrands périls, servi votre patrie. Vous fûtes de bonne foi, vous fûtes courageux ; réunissez-vous aujourd'hui dans un seul et même dessoin, celui de terminer les maux de votre pairie et de donner la paix à rKurope. »

Ce projet me rappelle que Danton avait eu la même pensée. Peu de mois après le 10 août , il se croyait sûr d'écraser Robespierre et d'être le grand régulateur des affaires AI. de T.aitve, mou voisin de campagne, était parent de la jeune femme qu'il venait d'épouser ; il alla le voir. Danton lui parla de ses projets en homme plein de confiance ; il lui parla aussi de moi, parce qu'il savait que je le voyais souvent. Il ajouta : « Je ne to demanda pas où il est; mais dis-lui de ma part de rester tranquille. Tout changera bientôt ; nous réunirons les députés les plus marquants des trois Assemblées ; il sera du nombre , et nous terminerons les maux de b France. » Cet homme avait offert de se vendre à Louis X\ I ; on ne voulut pas l'acheter; il fut sanguinaire pour s'élever ; mais il était alors adouci et inspiré par une jeune et belle femme ; il voulait jouir, par des voies nobles, de la position qu'il avait conquise par le sang. M. de Laumur, chevalier de Saint-Louis, que je connaissais beaucoup, était entré dans sa conspiration ; il fit donner à ma femme les mêmes assurances qu'avait reçues ^\. de Laitre. Il périt avec nantoD. On sait que ce fougueux démagogue , enchaîné par l'amour, perdit un temps précieux , malgré les avertissements de Camille Desmoulins, et qu'il fut prévenu et traîné à l'échat'acd par Robespierre.

Je vis à Turin le comte de Liisiguau , lieutenant gênerai au service d'Autriche ; il avait été grièvement blessé à la bataille de Novi ; il eut la complaisance de faire viser mon passe-port par le général autrichien. Il me pria de me charger d'une somme considérable eu or, pour la remettre à jM™" de Laborde, veuve de Taneien banquier de la cour. Je lui représentai que je n'avais (ju'une petite malle au fond de laquelle je mettrais cette sonnne; que je ne pouvais répondre des événements en traversant les Alpes. Il insista néanmoins, en me disant que sou or courait les mêmes chances que moi.

Parti de Turin , je m'arrêtai à Suze. Un colonel hongrois , qui commandait dans ce lieu, vint au-devant de moi avec beaucoup de politesse, en me demandant si je n'étais pas l'orateur \ aublanc : ce fut son expression. Il me combla d'honnêtetés et des égards les plus marquants. Tous les procédés que j'avais é|)rouvés à Turin et dans ce lieu me prouvaient l'extrême importance qu'attachaient les étrangers à t<3ut ce qui se passait en l'rance, et leur désir d'y voir rétablir le crédit des hommes (pii avaient toujours défendu l'ordre social. Aussi fus-je d'abord un peu surpris le lendemain de voir un officier autrichien entrer dans mon auberge , examiner attentivement tous mes effets, qui n'étaient pas nombreux , prendre et emporter tous mes papiers. Une heure après, le même oflicier me les rendit, me fit des excuses de la part du général Zach , et m'invita à souper avec lui. Je m'y rendis. Ce général renouvela ses" excuses en me disant que la guerre toujours subsistante entre la France et l'Autriche lui avait commandé cette précaution. Je l'assurai qu'elle m'avait i)aru naturelle, et je le remerciai de ses procédés envers moi.

Il avait un jeune aide de camp qui ét.iil Français. Cet oflicier portait la croix de Malle et un large bandeau noir qui couvrait entièrement un de ses yeux. Il |Kulait de ce qu'il venait de lire dans les gazettes françaises; ou y annonçait que Bonaparte formait un can)p de réserve à Dijon , et qu'il avait envové Carnot

400 Mi.Moiiu.s i»i M. u: coMiK i)F VA! ur.\>(;

il l'tirince de !\I()n';iii,(>oiircnj;.i|i('r co ^éijc'ral y fain; piissrr pliisictirs corps (le son ariTKM' o ccIIcmjiu; l'on roriiiaitducôU' de T Italie. I-p ^<^n«^ral '/aicU so ni(X|ii.'iit de ces annonces de ^azctu-s ; il (lisait qu'on ne formait pas si r.ipidcmont dfs arméos ; il ri-iit «Ir l'armcc de réserve, et surtout du j)rojet anrioiie»* par ces journaux de passer le mont Saint-Bernard. T.c jeune oflicier insistiit. soutenait que tout cela était possible, cl ajoutai : <• Monsieur de A anhIancneditrieF); demandez-lui ce qu'il en pense. »'l.e général Zach re|)artit aussitôt : « .le ne lui demanderai pas son opinion, car il ne mêla dirait sûrement pas. » Cette réponse iwt (itpen.ser que le général lui-même ne disait pas ce qu'il pensait. Peu de mois après, il était, à la bataille de Marengo, chefdelétat-nuijor de l'armée autricliienne.

Je partis le lendemain matin avec un sous-oHieier et un soldat autrichiens, qui me conduisirent jusqu'aux premiers postes français. Le froid était très-vif sur le mont Cenis; il était couvert de neige. Nous arrivâmes au premier poste français sans être seulement aperçus. Je fus aussitôt environné de soldats; ils étaient tous fort jeunes, parlaient et criaient tous à la fois. Quand ils surent que j'étais un proscrit rappelé en France, ils m'accablèrent de questions, et me recommandèrent de dire au premier consul que je les avais vus , qu'ils étaient prêts a marcher sous ses ordres, et qu'il serait content d'eux. Ils faisaient le plan de la campagne prochaine ; ils étaient convaincus que Bonaparte passerait les Alpes et reprendrait l'Italie. C'était un torrent de paroles auquel je n'étais plus accoutumé depuis près de deux ans. Les uns montés sur les tahles , les autres sur les chaises, parlaient tous ensemble et faisaient les questions et les réponses Je reconnus ma nation.

Après m'être bien réchauffé dans leur corps de garde, je descendis la montagne ; je me fis ramasser. Mon conducteur n'avait pas plus de dix-huitans : il fut très-prudent. J'arrivai promptement et sans accident à Lans-le-Bourg. d'où je me rendis- à Lvon et à Paris.

C1IAI>1T[Œ XXV.

llt'IlcxioJissur le };ouv»'iiicni('iil «Halili par noiiapartc t't sm raillu-sion de la l'rance à son gouvernement. — Eiitrclieiis avee Un et a\ec le R«'néial Leclerc sur l'cxpédilion projetée à Saint-Domingue. — Institution des préfectures.

Le leudemaiii de mou arrivée à l'aris, je liis présenlé à Bonaparte par lecousulLel)run. Il nw dit quelques n>ots flatteurs sur ma carrière politique, et me lit beaucoup de questions sur ce que j'avais vu dans la Lombardie et dans le l'iémout, en traversant ces pays.

Il elait encore premier consul lorsque , dans un cercle de lonctiomiaires publies, il parla du projet de l'expéditiou de Saint- Domingue. Je présentai quelques oljjeclions; je lui dis que le succès ne pouvait déjH'ndre de la force des armes, à cause des maladies, et (jue les soldats les plus vigoureux étaient précisément ceux que le climat prendrait d'abord i>our victimes. Il m'écouta cl me répondit avec un pou d'humeur. 11 eut, sur cet objet, ce défaut singulier qui est général parmi nmis: c'est de ne jamais rien écouter, quand il s'agit de choses que nous ne connaissons pas. J'ai toujours remarqué que les avocats, (pii n'entendent rien à la marine et aux colonies, qui n'ont jamais voyagé, souffrent inq)atiemment tout ce que leur disent sur ces choses les hommes qui en sont instruits, tandis qu'ils écoutent volontiers les objections qu'on leur présente sur la législation, qji'ils connaissent.

Ce défaut me surprenait dans un homme d'ini aussi grand génie que le premier consul ; il ne me surprit pas dans le géiieral Leclerc. Quand il lut nonnné commandant en chef de

I')-' .MI.MOIUES

r('\|M'(lili()ii, il me (il |)ri<T diillcr chez lui, |)inir «oiiU r» r .ivcc moi sur celtr colonie-, il saviiil que jéUiis peut-être rijoiiime de France qui la connaissait le nnieux^ non-seulement pour y avoir passé cinq années en deux voyages, mais encore et surtout par les rapports continuels que j'avais eus avec elle depuis la Révolution.

Quand on ni'annonra, ce général vint à moi, tenant en main une écuelle d'argent dans laquelle était du bouillon et une croûte de pain qu'il mangeait. Il me salua, m'interrogea, répondit lui-même aux questions qu'il me faisait, éleva la voix, mangea sa croAto et but son bouillon avec un air si dégagé , si content de lui-même , que je le jugeai à l'instant même. Ce fut bien pis quand , après lui avoir parlé du caractère des j)euples de ces contrées et du climat , j'entendis cette réponse |)rofonde : « Tous les propriétaires des colonies parlent de incme. » Ces mots furent dits avec un air de mépris, sur cette l'.nanimité d'opinion, qui fut le dernier coup de pinceau au portrait que je m'étais fait de cet homme. Je le regardai fixement sans répondre ; je lui fis une profonde révérence , et je sortis à l'instant. Quand je fus dans le cabinet qui précédait celui d'où je sortais, un secrétaire, qui avait tout entendu, me pria d'oublier cet entretien et de lui donner un ]Mémoire , en ajoutant qu'il trouverait l'occasion de le faire lire au général ; je lui répondis que tout ^Mémoire était inutile poiur un homme si instruit des choses qu'il ne connaissait pas. Je vis dans ce moment entrer dans le cabinet un officier haut de près de six pieds, gros et large en proportion, coloré d'un rouge violet , suant et soufflant. Je demandai au secrétaire si ce grand homme allait à Saint-Domingue, et, sur sa réponse affirmative, j'ajoutai : « Dites-lui de faire son testament ; il ne vivra pas quinze jours dans le pays où il va. »

On voit dans Tite-Live que les Romains choisissaient dans les légions les hommes les plus propres par leur tempérament aux climats qu'ils allaient parcourir ; mais c'étaient des igno-

DE Al. l.K (OMTK DU N AIJBLAN

its. Coninicut, ciiiiis le siècle des lumières, ci

lits, profonds, pourraieut-ils employer de si

itious?

Le premier jour de son deb^npienu'ul , I

ii.uiui'r les soldats sur les quais et les phu

p-Francais. Des habitants lui présentèrent >

• le funeste eflet du serein dans ces climats ;

I militaire qu'on ne connaissait pas ses 'ils étaient accoutumés à tous les climats |)te, la Syrie. Dès le lendemnin un j^rand ii els du serein , bien plus dangereux dans ( chaleur du jour.

II dédaifïna toujours les eonseils des habit nn>e s'il était en Franee. Il traitait les ne; res , aeeoutimies à la liberté ; ils lui mo nment ils entendaient la liberté . ils le si èrent dans le Cap même, au milieu de la

• fonde ; ils en furent chassés par un eseadro lient eu plus de deliance (|ue lui. Cet évéi Il aveuglement, et dans une proclamation ice et le courage des colons, et reconnut ïveté qu'ils étaient les amis et les soutiens iindonna les fausses maximes (pi'il avait appi lis il n était plus temps. Dans iuk' semblab L'cès devait <lei)endre du conmieneement us tous les ra|)ports. Le général en vil I mba aux chagrins autant qu'au climat. On lu

Cap une description détaillée de sa maladi traitèrent comme ils auraient fait en Fran ût la méthode rapide consacrée par l'exi ys; et cependant la même relation reconnaî Mt du succès; mais elle l'attribue aux soi •S femmes du pays, et persiste a cn)iri' (p

contraire aux princi[ies de la médecine, l

401 MKMOinFS

les iiMuIrciiis liiis.iirnt hi nu^ine fnutc qii'.ivait fyjtf» le pj'iifr.il Oïl Sîiit ronihicn lut iii.ilhciircust' cvW' ex|M'*rlitlon ; elle fut romhiiM'c en Kr.iiirc cl tlirigrc dans la colonie axec un prolon:! mépris des observations unanimes des hommesqui connaissaient ces contrées. Ce n'«*tait pas sans raison que j'avais dit au premier consul que le sucées ne pouvait dépendre de la fore; des armes; s'il m'avait écouté, je lui aurais pré-^enté un pl.ni tout différent de celui qui a été sui\i.

Je n'écris point l'histoire des temps dont je parle ; mais je crois utile de dire quelle fut l'administration intérieure sous le Consulat et sous l'Empire; et, pour en donner une just; idée , je parlerai rapidement des choses que jai vues, que Jai faites dans cette administration pendant douze années. Mais je vais d'abord présenter quel(|ues observations générales sur l'état de la France et sur l'homme que la victoire plaçait à la tète du gouvernement. •

On peut très-bien , en revenant sur ces temps extraordinaires , être plus frappé du despotisme et de l'ambition effrénée de Bonaparte à la fin de son règne que de ses heureux commencements, et ne tenir aucun com|)te du bien qu'il a fait. C'est ainsi que l'on peint plusieurs écrivains , ceux surtout qui n'ont pris aucune part active à la Révolution. Mais ceux qui, comme moi , avaient été témoins , acteurs et victimes, qui voyaient combien la France avait besoin d'une autorité vigoureuse , qui avaient observé notre caractère politique , ceux-là l)ensaient différemment alors. J'étais du grand nombre des Français qui se réjouissaient de voir enfin la France gouvernée avec fermeté. Les premières années furent admirables; c'était très-sincèrement que j'appuyais, autant qu'il dépendait de moi, l'autorité du premier consul. J'ai toujours p^nsé que le premier besoin d'un peuple est détre gouverné , et qu'un peuple aussi mobile que le Français ne peut être gouverné par la seule puissance des lois. Le retour de l'ordre, le rétablissement de la religion, le rappel des émigrés et des proscrits, la restitution des biens qui

i)K M m: comtk i)i: vaiulanc. 40'i

n'avnicnt pas élé vendus, ('Uiicnt crrtaineincnt de f^raiules aclions politiques. Conibieu d'Iioiiunes, ineine' >ictoneux, a|)pelés au pouvoir, n'auraient pas osé faire ce que fit alors lionaparte! On a dit souvent que jamais sous son gouvernement un prelre ni un éniij^ré n'avaient élé insultés ; cela est vrai et doit être remanjué, |)arce qu'il faut toujours être juste. Kn vain dirait-on que c'était l'effet de l'opinion générale, fatiguée des révolutions ; celte opinion eût été différente si l'auîorité avait été faible, ou si, pour fonder son pouvoir, elle avait ménagé les révolutionnaires.

Il joignit à cette gloire les victoires les plus éclatantes. Ou était excusable de l'admirer jusqu'au moment oij il ternit cet éclat, IMalbeureuscment pour lui-même, il ne sut jamais s'arrêter. Montaigne avait bien raison de dire que le temps d'arrêt est la marque de la force. Une grande dame , en rendant justice à Uona|)arte, disait alors : « -Mais ce n'est pas un Français. — Dites plutôt, lui répondit celui à qui elle parlait, qu'aucun Français n'a fait ni osé faire ce qu'a fait un Corse. »

M. de Bourrieinie a marqué dans ses Mémoires l'instant où M. Barthélémy et moi nous sommes rangés sous la bannière de Bonaparte ; il aurait j)u dire (jue j'allais avec empressement au-devant d'un honnne qui rétablissait l'ordre social ; c'était très-franchement que je servais son gouvernement.

Dans les aflaires politiques, il est un degré d'impossibilité au(|uel mil homme n'est forci' de chercher à présenter des obstacles; souvent même on ne pourrait le tenter sans folie. Tel était alors le rétablissement de la maison de Bourbon. Les bons Français sans doute n'avaient pas oublié cette nombreuse liste de rois dont elle est la suite non interrompue , ni ce grand principe de la légitimité, si fécond dans tous ses résultats, on descendant du troue au plus petit propriétaire, ni surtout cette expiation si désirable de Thorrible attentat connnis envers Louis XVI et sa famille. Tout cela était dans le cœur d'un K»*«<nd nombre de Français; mais l'impossibilité la plus absolue

JOfj MKMOIItKS

s'élevait devant eux comme une barrière, tnsnrmontahle. K.illait-il renoncer a servir sa patrie parce qu'on ne pouvait lui rendre ses jjrinces légilinies ? Telle était la question qui s<' présenliiii alors , comme elle s'était présentée pendant toute la Révolution. J'ai traité cette question dans le chapitre où je parle de mon serment à la république. Je ne rép<'terai pas ce que j'ai dit ; j'insisterai seulement sur une siinple réflexion.

Les liourbons ont elé reconnus en 1814 par des honimes qui tous avaient servi l'Ktat sous les gouvernements précédents; pas un seul des honmies qui se vantent de n'avoir prêté qu'un serment n'a pu contribuer au rétablissement des Bourbons. Si aucun Français , conservant dans le fond de son ame des sentiments favorables à cette famille, n'avait été dans les emplois supérieurs, et même dans le sénat, en 1814, il n'y aurait eu dans ces places que des hommes ennemis des Bourbons; ils ne les auraient pas recoimus; ils auraient mieux aimé faire ce qu'on fit dans une autre circonstance , demander tout prince , quel qu'il fut , excepté un Bourbon. De'jà l'histoire a dit et redira plus encore combien les princes étrangers balancèrent en 1814 sur leur rétablissement. Je traiterai ce sujet avec étendue dans un des chapitres de cet ouvrage. Toujours est-il certain que des Français qui dans les Conseils ou dans les armées avaient servi leur patrie pendant la Révolution purent seuls imprimer à la France et aux alliés le mouvement qui rétablit les Bourbons.

J'avais dû au serment constitutionnel prêté à l'exemple de Louis XVI le bonheur de contribuer à maintenir l'ordre dans le département de Seine-et-Marne , comme président de l'administration; j'avais ensuite contribué, autant qu'il avait dépendu de moi , à défendre notre malheureux roi ; j'avais mérité l'honorable proscription de la Commune de Paris, au 10 août, d'être mis hors la loi par le comité de salut public, d'être condamné à mort au 1 3 vendémiaire , à la déportation au 18 fructidor. Quatre foi? proscrit, je me rendais la justice

(l'avoir toujours rciupli mes devoirs avec courrige, en déleu- (lant Tordre social , de n'avoir jamais craint ni évité le danger, (le témoignage de ma conscience me traçait les devoirs que j'avais encore à remplir; je ne balançai pas à servir le nouveau gouvernement.

Par l'institution des préfectures Bonaparte établit un gouvernement ferme, et dont la force et l'activité ne laissaient aucun espoir aux factieux. Cette magistrature était une des institutions les plus monarchiques qu'on ait jamais imaginées ; elle était parfaitement adaptée au caractère français et à la nécessité de rétablir l'ordre, après une horrible révolution. Leur costume et l'épée qu'ils portent avertissaient sans cesse ces magistrats qu'ils devaient être fermes , actifs , courageux , et présentaient au peuple l'idée d'une magistrature énergique. Ce costume leur permet de se transporter raj)idement partout où c'est nécessaire, de faire leurs tournées à cheval, de parcourir ainsi les chemins de traverse , au lieu de ne voir leurs provinces que dans les grandes routes et en voiture. T.a France avait autrefois des magistrats semblables dans ses grands baillis; on les trouve, en Prusse et en Russie, dans les go!iverneurs civils ; en Angleterre , dans les lords-li(Hitenanîs , mais seulement, dans ce dernier pays, sous le rapport de l'ordre public. Tels étaient aussi les magistrats romains envoyés dans les provinces et les missi c{ominici de Charlemagne.

T.es préfets étaient spécinlement chargés de la haute police. Obligés à une surveillance perpétuelle , ils étaient redoutables aux perturbateurs de l'ordre public et respectés des bons citoyens et des fonctionnaires civils et militaires. T.e pouvoir de la haute police se boraait à la surveillance et à prévenir le gouvernement de tout ce qui intéressait l'ordre public. Le préfet ne faisait arrêter un citoyen cpie d'après des ordres sup'érieurs, ou, dans des circonstances extraordinaires , en s'exposant à l'improbation du gouvernement, ou en méritant d'en être approuvé.

40S MKMOlilKK

(!('lln in:if;isti"itiin' a contriljiic »'*miiH'mrn<'nl u coiriprinitT, (l.ins les pi'oxiiK'cs, les germes si cnraeinés de la Kévolutioii INIais à la clnitc de Napoléon, en IKM, (l<'S honirnes qui détestaient la Hestauration ont travaillé sur-le-eliamp a diminuer la forée de eette niapiistratiire. Lenrs insinuations avaient j/ersiiadé un ministre, il n'a pas vu le secret de leurs pensées , et il a servi, sans le vouloir, des manèges révolutionnaires; il a déclamé lui-même eontre le pouvoir des préfets. O'tte niagistrature lui paraissait trop militaire; il annonçait le jjrojet (!e les rétablir comme les anciens intendants ; il parlait d'habit Doir, de manteau court et de cheveux longs ; il répétait souvent que des gentilshommes ne devaient pas être préfets »?t ne devaient servir TKtat que dans la carrière militaire. Ce costume seul, que ce ministre regrettait, aurait suffi pour les rendre ridicules. Autrefois on y était habitué, mais il aurait trop choqué les idées nouvelles et Thabitude contractée sous l'Empire. Ces discours et ces projets , parvenus dans les provinces , commencèrent à diminuer leur considération ; mais au 20 mars 1815, Tactivité et l'énergie de ceux qui restèrent iidèles montra ce qu'ils pouvaient être, et Bonaparte, pendant les Cent- Jours , lit voir encore combien utiles, combien nécessaires ils étaient à l'autorité supérieure qui savait s'en ser\ir.

Un grand avantage de cette institution pour le gouvernement était de pouvoir placer honorablement des militaires blessés, qui ne pouvaient plus servir dans les armées, mais dont l'instruction pouvait faire de bons administrateurs C'était un lien heureux entre le civil et le militaire, et peutêtre les Romains durent-ils, pendant huit siècles, la gloire et la force de leur république à l'union, tantôt successive et tantcit simultanée , des fonctions civiles et militaires.

D'anciens militaires furent nommés à ces places , dès l'origine de leur crémation , et Bonaparte a dit souvent que c'étaient les meilleurs préfets. Il ne faut pas en conclure qu'ils étaient absolus dans leur autorité. Jamais des administrateurs ne fu-

DE M l-F. (OMTK DR VAl HLANC. <Vi9

ii'Ml plus tlirif^t'S cl plus contenus par le gouvenieincnt. IVulvlve même cela ful-il [)oussé trop loin , car ils furent toujour ; environnés d'une espèce d'espiomiage. Toujours est-il certiiin que c'est de leur établissement que date le retour à un ordre public constant et invariable; c'est aussi du relâchement de leur aulorilc que date celle faiblesse executive , aper(jue sous nos rois , et dont les suites sont menaçantes au moment où je resois ces Mémoires.

On vit alors , sous les consuls , une chose extraordinaire , et (pli prouve bien la faiblesse de notre esprit politi(pie. L'Assemblée conslituante avait repoussé les deux Chambres , et enlaiité uifinonstrc , dans la conception d'une Assemblée unique ; elle a\ait rejeté tous les exemples, toutes les leçons que lui [)résenlaient les temps anciens et les temps modernes; et, lorsqu'elle avait paru vouloir revenir à deux Chambres, un avocat avait soutenu que, la nation étant une, le Corps législatif devait être un ; et , par ce raisomiement d'une métaphvsitpic obscure, il avait terrassé les opposants. On frémit bientôt, en 1792, à la vue de cette Assemblée unique. Je ne craignis pas de m'explicpier hautement , et le fameux Brissot me lit l'honneur de m'appeler le chef des bicaméristes.

On avait , après rexécrabie terreur, créé deux Chambres , formées des mêmes éléments ; autre pitoyable conception , que je coml)attis alors dans deux ouvrages; et enfin , sous le Consulat, on vit, par cette mobilité extraordinaire qui n'appartient qu'aux Français, on vit un Corps législatif formé de quatre Chambres : le Sénat, les Députés, le Tribunat et le conseil d'I^'.tat. Je compte ce conseil , parce qu'il préparait les lois, les proposait ensuite , et les discutait dans le Tribunat et dans la Chambre des députés. Ses orateurs , soutenant seuls les lois dans cette Chambre contre les tribuns , faisaient une partie essentielle du pouvoir législatif.

Cette bizarre conception n'a|)partenait pas au génie de Ro-

MO MKMf)lftKS

ii.ip.'irlf; elle ne put. durer lonf^tomps. Lo Trihunnt fut ntxili On ironserva un Sén.'it électeur et un (lorps U'i^islatif m-M-f , (l(*vnnt lequel des eonseillers d'Ktat présentaient des lois qui n'étaient pas niéni(! (liseutées. Bonaparte, devenu empereur, fit du Sénat un instrument dont il se servit pour toutes les lois importantes. C'était à lui qu'il demandait les nombreuses levées de conscrits. On a souvent reproché au Sénat son consentement à ces enrôlements si répétés; mais il faut convenir que, lorsqu'un pays est enfraîné dans une guerre opiniiUrc, il est bien difficile, peut-être même impossH)le, de refuser des soldats au gouvernement. Dans la victoire , ce seriiit airéter la gloire nationale; dans les revers, ce serait lui ôter les moyens (le ré|)arcr les malheurs de l'Était. Si le Sénat avait eu dans ses prérogatives le pouvoir d'arrêter l'ambition de Bonaparte, il eût été coupable de ne pas l'employer, en s'exposant même a ses ressentiments ; mais il n'avait pas ce pouvoir. Le torrent des victoires entraînait tout alors ; des revers terribles pouvaient seuls l'arrêter.

Le reproche d'obéissance fait au Sénat , on l'a souvent adressé à la nation. Ce reproche est injuste. Tout peuple obéira toujours , pendant l'éclat des victoires , quoique cette gloire seule ne puisse affermir à jamais un gouvernement. C'est pendant la Terreur qu'il faut nous reprocher notre abjecte soumission, notre basse servitude. L'imbécillité^ politique, la niaiserie sentimentale , la froide atrocité , tout se réunit pour faire de ces temps l'époque la plus déshonorante de l'esprit humain. JNIais sortir de ces turpitudes en obéissant à un homme qui montrait de la fermeté , de la grandeur dans ses desseins, et qui les couronnait par la victoire, ce ne sera jamais un sujet de reproches pour un peuple. 11 n'y a point là d'abjection nationale. L'abjection n'a pu se trouver que dans des actes isolés d'ime obéissance servile à des ordres injustes. Et remarquez que, dès l'instant que le dominateur commença

i)i: M. LE COMTE DE VaUBLANC. 111

Tabus du pouvoir et montra la tyrannie , la soumission intériciire des esprits s'affaiblit et cessa entièrement. T.es armes seules le soutinrent encore quelque temps ; mais, aussitôt que In victoire Tabaudouna, il fut contraint à s'abandonner luimême

CIIAIMïliK XXV.

Mon adiiiinisltatiuii d.iiis I<; (lc|)art(-iiictit <lc' la Mosclli^ De la coiiS4-ri|ili<>ii. (le la population [)enflar.t la guerre. Des gardes d'honnfiir, des M'tialoici ii's , d<î la haute police. ()r(|i'<'s (larnUT MM. (Ut TM:lrud> , df: l'uu- »picl et rahbd de Tourncfort. SinRuli«;rc conduite ilun chef de carbuiiari poursuivi pour des crimes. Je le fais arrêtera Metz. yVrfairc d«'.s Slévenistes.

Je désirais donc une préfecture; celle de Metz me fut proposée , au nom de Napoléon , par ic ministre secrétaire d'I^Ltat du conseil. Je raccept<'ii avec reconnaissance. Je me rends le témoiiçnage d'avoir toujours tout vu, tout examiné, tout fait par moi-même. Je trouvai autant de zèle que de probité dans tous les foyctiomiaires publics; je n'ai jamais eu de reproche grave à faire à im seul d'entre eux.

Il me semble impossible de porter |)his loin que je ne l'ai fait l'activité et l'esprit de suite et d'action dans toutes les affaires. Pourquoi ne dirai-je pas que, tous les jours, dès six heures du matin jusqu'à deux, toute personne qui se présentait, la plus pauvre comme la plus riche, était introduite à l'instant même dans le cabinet où je travaillais, et que j'interrompais toujours mon travail pour l'écouter. Tel j'ai été pendant douze ans. Cela n'empêcha pas plus d'un homme de se présenter de deux à quatre heures , et de m'écrire ensuite qu'ils ne pouvaient ré ssir à obtenir une audience de moi. J'ai reçu cet étrange reproche d'hommes plus étranges encore pendant ma préfecture, et ensuite pendant mon ministère. Il est des hommes, et ce sont les plus froids, les plus apathiipaes, qui s'étonnent toujours qu'on ne consulte pas en tout leurs désirs et qu'on ne prenne pas l'instant qui leur convient.

DE M. LE COMTE UF. VAUnLANC. j | ;;

l/li,il)iUi(lc de inonlor à cheval me fut d'une griUule uUlité (huis mou aduiinistratiou. En peu de jours je c«iuuis parfaitement tous les environs de Metz, à une grande distance. Parcourant ainsi le département , je voyais les maires et les propriétaires venir au-devant dt; moi à cheval , m'inviter à Voir des \illaf^es, des constructions situées loin du f^rand chemin, et m'iustruire ainsi sur les lieuv mêmes de toutes les choses né- C'ssaires, iudispensahles, de toutes les améliorations utiles.

M. de Tournon, alors maître des requêtes , ayant été envoyé par l'empereur pour visiter plusieurs départements , nous parrourihnes ensemble une partie de celui de la ÎNIoselIe. Nous ctit)ns à cheval ; il remarcpia dans cette tournée l'avantapje immense de voyager ainsi, et de tout voir, au lieu de courir en voiture sur les grandes routes et de ne voir que les villes. Lorsque je fus ministre de l'intérieur, je continuai de prendre cet exercice ; il se trouva de braves gens qui furent tout surpris qu'un ministre montiU à cheval. On en fit de sottes plaisanteries, môme dans des ouvrages publiés depuis ce temps ; un auteur, qui prend le titre àliomme (Cf'Jnt, répéta ces niaiseries. Il faut être en France pour lire de pareilles choses. Ou y trouve de bons esprits qui croient que l'on ne peut être bon ministre si l'on n'est avocat , et l'on sait que ces messieurs ne montent guère à cheval. Les ministres anglais ne pen.sent pas ainsi; presque tous commencent la journée par cet exercice; plusieurs même, et des pairs, des députés, se rrudent à cheval au Parlement. IMais pourquoi les citer? N'avons-nous pas vu M. Pasquier commettre la grande faute d'all<T ainsi à la Chambre des députés? Je regrette que IM. de Richelieu n'ait pas suivi son exemple ; il aurait eu besoin de cet exercice journalier pour se préserver d'affections nerveuses , et quelquefois vaporeuses, qui peut-être ont contribué à la direction des affaires et à sa mort prématurée.

Bonaparte sentait la nécessité d'établir une aristocratie; il y travailla rapidemenl ; les titres , les cordons , les dignités , les

4\\ MKMOinKS

n);ij(»r;ils, tout tut prodi^ur. Il <'-t;il)lit drs >ni.iiort'rn'^ ; m.ns ct'llL' iiistitulioii iTctuit pas litMireuscriienl coiiriu». Les scii.i' It'iirs, ainsi placés dans les provinces, n'avaient aucun pouNoir; ils rocureut des instructions (pii leur donnaient une sorUî de surveillance sur les autorités ; de là ii l'cspionnaf^c et à la déliilion il n'y avait pas loin Plusieurs sénateurs repoussèrent <'('Ue surveillance. Ce plan était mauvais, |)arce (piil était compliqué. Rarement en France on voit les choses dans leur simplicité, ni le bien quelles peuvent produire précisément parce qu'elles sont simples. Bonaparte , en établissant les sitnatoreries , en les dotant richement , en leur donnant des palais, n'avait qu'une chose à faire ; c'était de dire au.\ sénateurs : « Je vous donne tous ces avantages à condition que vous passerez la belle saison dans la province et que vous y tiendrez un état convenable; vous y chercherez l'influence (pudoit avoir un riche propriétaire Je fais de vous un j;rand seigneur, parce qu'il en faut dans les monarchies; je vous donne les moyens d'en tenir le rang ; c'est à vous d'en acquérir la considération. )> C'eût été une chose toute simple, toute naturelle, et qui, par sa simplicité même, aurait produit le bon effet qu'on pouvait en attendre. Mais ces sénateurs, exerçant une surveillance sans autorité , instruisant le gouvernement, faisant des rapports, présentaient un côté ridicule et odieux. Il était difficile de plus dénaturer une chose bonne en elle-même. L'idée principale était de ^'apoIéon ; l'exécution appartient aux ministres.

Cette complication de choses et de moyens a toujours été et sera toujours le défaut du gouvernement en France. Quand nous adoptons une idée , nous la portons au dernier excès. Le morcellement de l'administration fut poussé à un degré inconcevable. Les ministres se plaignaient sans cesse d'être entravés par les présidents des sections du conseil d'État. Ces présidents étaient plus puissants que les ministres , et ceux-ci , pour rel'rendrc leur importance, saisissaient des parties dadmiuis-

l)t M. Li: COMTE DK NALUL.WC 11.)

Inilion qui ne Ii'ur appartenaient pas. Un ministre de l'intérieur avait un bureau tle l'esprit public . rien de plus simple et de plus convenable; mais ce bureau devint insensiblement un vrai bureau de police générale. Il avait ordonné aux préleis (le lui rendre compte , tous les huit jours , de tout ce (jui se passait dans leurs départements, sous le rapport le plus nîijuitieuv de Tordre public, en sorte que les préfets avaient avec lui la même correspondance qu'avec le ministre de la police générale. Par la nature des choses le ministère de l'intérieur, contrarié dans son action à un point vraiment ridicule , empiétait sur les autres ministères. Telles furent ces espèces d'usurpations que M. Gandin , duc de Gaëte, excellent ministre des finances, qui avait dans sa correspondance autant de jx)litesse que de vraie fermeté , s'étant aperçu de l'embarras qu<; cela mettait dans son ministère, écrivit aux préfets qu'il leur défendait de rendre com|)te à aucun autre ministre de ce qui concernait le ministère des (inances.

T.C nidme abus s'était {glissé dans le ministère de l'intérieur et de la guerre. T.es chefs de division étaient devcinis de petites puissances, (pii se choquaient, se combattaient, traitaient ensemble d'un mim'stère à l'autre , établissaient leurs prétentions respectives; et, dans ces luttes ridicules, si aucun des contendanls ne voulait céder, l'alTaire dont ils s'occiqiaicnt ne pouvait finir. Il est certain que, dans les quatre dernières années de i'I'mpire, l'administration était un vrai chaos; (pie la séparation mulliplien» des parties avait détruit tout ensemble , et produit un enchevilt rement continuel des affaires les unes sur les autres. Avec un travail toujours croissant , il était impossible aux préfets d'y suflire ; ils s'en plaignaient tous les jours.

l*ar une bizarrerie funeste, on défendit aux préfets d'ordoiuier une dépense urgente si elle passait une très-petite somme fixée. Il arrivait sans cesse que, une dépense modique n'ayant pas été faite dans le moment même , la dégradation augmentait rapidement, et exigeait une dépense di\ lois plus

4l(i MIvMOlKLS

lorUî. lin onif^i' ny.iiil considcnihlcmcnl dc^iradr In }:i.iiult# roule, d<î l*;iris a INIclz d.uis iim* pcnlt* tn>s-rii|)idr, j'ordoiiii;ii que les rcpyralious lussent faites aussitôt , alin d\'rn|M^('lier des accideuts tres-probables. Le directeur général des ponts et chaussées m'adressa de graves rcproclies. J'avais, disait-il, excède mes pouvoirs, et \iolé les règles de la comptabilité. Je reconnus ma faute ; je lui dis de ne \mnt s'occuper de la dépense, et que je serais heureux de la payer moi-même.

Je ferais un volume de tous les détails de ce genre , ou a peu près semblables , qui se présentent à ma mémoire. Napoléon en eut souvent des preuves et en manifesta toujours beaucoup de mécontentement.

La partie la plus difficile dont était chargé un préfet, c'étxiit la conscrii)tion ; mais il y avait plusieurs manières de présider à cette grande et pénible opération. On pouvait, sans manquer à la loi, y mettre plus ou moins de justice générale et de justice relative. Quant à la chose en elle-même, nous voyons qu'après le retour de nos rois on a été forcé de rétablir b conscription. Elle existe dans presque tous les États de l'Europe ; elle existait dans toutes les anciennes républiques. Quelles que soient la forme et la dénomination, c'est toujours un enrôlement forcé. Les Français , qui le regardent comme mie tyrannie, devraient se rappeler qu'il était inconnu sous nos rois, avant la Révolution, qu'il fut enfanté par elle, et que l'inju.stice et riiorreur dans l'exécution furent portées au dernier degré pendant les beaux jours de la Révolution.

Dans l'état actuel de l'Europe , à moins de trouver le secret merveilleux d'empêcher les peuples de se faire la guerre , il faut se résoudre à voir les armées formées par des enrôlements plus ou moins forcés. On voit même qu'ils ont été plus sévèrement exigés et les infractions plus cruellement punies dans les républiques que dans les monarchies.

Des préfets, par la crainte très-louable de commettre des injustices , faisaient marcher tout homme qui n'avait pas une

DE M. I.K COMTi: DH VAl'ni.ANC 117

inliriuilé réelle et apparente. Des honinies d'iiiu' extrême faiblesse , (rime mauvaise constitution, étaient envoyés dans les armées, ou plutôt dans les hôpitaux , je dirais prcscjue à une mort certaine, et sans rendre aucun service à l'Ktat. J'ai toujours pensé difiéreinnuMil; j'ai cru qu'on ne pouvait sans barbarie envoyer à l'armée cette espèce d'hommes , et j'ai soutenu ce principe dans les conseils de recrutement.

M. T.acuée de Cessac , directeur de la conscription, me reprocha le grand nomhre de rétbrmes qui se faisaient dans mon département, et surtout dans de certains cantons, et il compara ce nombre à un nombre beaucoup moindre du département du (Santal. Je lui répondis que je ne savais pas comparer des choses queje ne connaissais pas; (jue je connaissais respècc d'hommes réformée dans mon départeuicnt, mais non celle qu'on faisait marcher dans le Cantal ; qu'ainsi je ne pouvais faire ni admettre aucune comparaison entre elles, mais que j'allais faire e'xaminer de nouveau les honniies réformés du canton qu'il me désignait. Us habitaient une vallée basse, dans les environs de Met/. Je lis ranger derrière eu\ des conscrits des hauteurs de Brie : ceu.\-ci semblaient des géants auprès des autres. Le conseil constata avec la plus scrupuleuse exactitude cette différence : il avait sous les yeux les deux termes de la comparaison; il pouvait comparer et juger ; il décida qu'on ne pouvait faire marcher aucun des honunes déjà réformés.

Kn France, pendant la guerre , un homme faible doit périr dans les hôpitaux. Il n'en était i)as de même à Rome. César écrivait à ses lieutenants : MUte ,sanos, reddero fortes. Envoyez des hommes sains, je les rendrai forts. Nous ne j)Ouvonsdire la même chose; nous ne cherchons pas à les rendre forts. T>a vie claustrale à laquelle ils sont condamnés dans les casernes , le manque absolu d'exercices propres à déployer et augmenter les forces, l'espèce d'exercice qu'ils font , et dont la base est l'immobilité, c'est-à-dire la chose la nlu.< propre à affaiblir un honnne; ce qu'on appelle la tenue, c'est-à-dire un habillement

4\H MK.MOIUKS

qui srrn; cl f.iligiKî los hr.'is, l(i cou cl l;i poitriiuî, tout ccb est Fucrvcill<'usenu'nl iiiinginc pour .')ff;iil)lir les liornrncs forts .ivnnt (T/illcr ;i r.'innco et pour réduire à rien les hommes fiiihles. Ajoutez Tennui qui en résulte nécessairement, cette maladie accablante qui ôte à l'homme toutes ses forces. Tout, dans cette partie, est contraire au |)lus simple bon sens. Non-seulement les exercices militaires des Romains rendaient forts les hommes faibles, bien constitués, mais encore, comme le dit Ciwîron, ils étaient un véritable amusement , et les soldats s'y portaient avec ardeur. Leurs généraux en donnaient l'exemple. Pom[>ée, à cinquante ans, faisait tous les exercices dans le chanqj de Mars , et , tout armé , se jetait ensuite dans le Tibre.

Comme nous sommes naturellement imitateurs, nous n'avons pu voir les poitrines enflées des Russes sans les admirer et sans nous les donner , et, malgré les dessins dans lesquels d'ingénieux dessinateurs nous les montraient bossus à la |>oitrine serrés comme des guêpes au-dessus des hanches, nous avons voulu paraître avoir une conformation extérieure dont nous serions désolés et honteux, si la nature nous l'avait donnée. IMais, tandis que nous imitions les Russes, et même avec excès, deux ans après, les médecins de la garde impériale russe s'élevaient , dans un rapport adressé à l'empereur Alexandre , contre ces poitrines enflées , contre les vêtements serrés au cou , déclaraient qu'ils ne pouvaient être supportés par certains tempéraments, et qu'ils occasionnaient de graves accidents.

Qu'on se figure l'effet que doivent produire de tels vêtements dans les colonies. Des officiers revenus de la Guadeloupe m'ont dit que souvent, à l'exercice, ces ligatures leur faisaient monter le sang à la tête au point d'être forcés à se retirer, et qu'ils aimaient mieux passer des soirées dans leurs chambres, vêtus comme l'exigeait le climat, que d'aller dans la ville et dans les sociétés , parce qu'il aurait fallu conserver, dans toute sa rigueur, cette tenue, sans laquelle ils auraient été punis comme dune grave infraction à la discipline militaire. Le chef qui les

1)K M. LE COMTi: l)i: VAl!nKA>C. (M)

.'uirait rencontrés un peu déboutonnés, afin de respirer librement, aurait poussé un cri d'horreur.

Des ministres de Bonaparte ont dit, dans des rapports publics, que la |)opulation avait augmenté pendant ces guerres continuelles, et l'on a cru qu'ils en imposaient. Cette augmentation était apparente et réelle. L'apparence venait de ce qu'on faisait les états avec plus d'exactitude qu'auparavant , et l'augmentation résultait de la comparaison des anciens états avec les nouveaux; mais, en outre, l'accroissement réel était positif. .le crois que la vaccine en était la plus grande cause. Ajoutez le très-grand nombre de mariages contractés pour se soustraire à la conscription.

Cependant , ces états , si exacts , étaient trompeurs en une chose qu'on ne calculait pas, mais qui frappait les yeux des observateurs. J'ai souvent remarqué que, dans les champs, on ne voyait occupés à la culture que des vieillards, des femmes et (les enfants. Les jeunes lilles et les enfants étaient très-nombreux, .le doute que les garçons fussent assez nombreux pour remplacer toujours les vides occasionnés par le service des armées, bien moins encore pour entretenir l'augmentation réelle de la population. Je crois que, si la guerre avait continué, on aurait aperçu tout à coup un grand changement, que les dénombrements l'auraient manifesté, et que le décroissement de la population aurait été rapide dès l'instant qu'il aurait commencé.

La manie de tout calculer, de parler toujours en mathématicien et en géomètre, s'était introduite, même parmi les littérateurs, avant la Révolution. On prétendait qu'une nombreuse population était la marque la plus certaine du bonheur d'un peuple. J.-J. Rousseau, après l'avoir prouvé à sa façon, s'écrie avec emphase : < INIaintenant , calculateurs, comptez; c'est votre affaire. > D'après ce principe , jamais les Français n'auraient été plus heureux que sous Napoléon ;c<ir, malgré re\termination des hommes pendant une longue guerre, la population

t20 MRMOIHF.S

(ic l;i l'r.'incc .iii^mriil.iiL M.ijs voin iiii Anglais qui renverse Ions («'S raisoiUK'iiit'nLs. Il soutient que la [K)|iulalion toujours croissante de rAnfiicterre vient de la misère , parce que plus les dernières elasses du peuple sont malheureuses, plus elles se marient sans réflexion et sans balancer, tandis que , dans les classes un peu plus aisées, on craint de se rendre malheureux en se mariant ISou-seulement ce raisonnement paraît juste au premier aperçu , mais encore on pourrait le fortifier par des raisons bien simples , tirées du genre de vie, des habitudes, du logement et des meubles de ces deux espèces de ménages. On y trouverait que les pauvres doivent plus remplir le devoir conjugal et avoir plus d'enfants que les personnes un j)eu aisées.

Les faiseurs de statistiques ont beau faire ; un bon raisonnement vaudra toujours mieux que des chiffres , et même les chiffres ne seront utiles que lorsqu'ils serviront de base et d'a[)pui à des raisonnements justes. Or des raisonnements demandent un style clair et méthodique, que ne conq)ortent point des tableaux.

Après la fameuse campagne de ^Moscou, les conscrits furent envoyés presque tout de suite à l'armée d'Allemagne. J'ai ouï dire à M. le maréchal Marmont que ces jeunes gens, qui voyaient le feu pour la première fois , l'étounèrent par leur bravoure ; ils remportèrent la victoire à Lutzen ; mais, après la défaite de Leipzig, combien périrent dans la retraite, à ^layence et dans les auties villes, où ils furent entassés dans les hôpitaux !

Après la campagne de Moscou, Bonaparte créa un corps de gardes d'honneur. Les instructions voulaient qu'on y fit entrer tous les jeunes gens de bonne famille qui n'avaient pas encore servi. C'était doublement injuste. D'abord, c'était contraire à la loi , puisqu'ils avaient satisfait à la conscription ; en outre , beaucoup d'entre eux étaient faibles et accoutumés à une vie molle, sans fatigue Les envoyer à l'armée, c'était les en-

DE M. LE COMTE DK VAIIBLANC. 121

voyer à une mon cruelle et sans gloire comme snns iitililc ."Mais, à côté de ces jeunes gens , d'autres se im-sentaient de bonne volonté. Séduits par ce titre de garde d'honneur, [)ar un bel uniforme et un cheval, pleins de ibrce et de santé'" ils briguaient riionneur de Tinscription , que d'autres ne voyaient qu'avec eiïroi. Je ne balançai pas un instant sur la conduite que je devais tenir : je n'enrôlai que des honunes de bonne volonté. On ne lit pas de même dans d'autres départements, et à la lin de la caHipagne ou ne parlait que de ces tristes gardes d'honneur mourant sur les chemins et dans les hôpitaux. Les familles étaient dans les larmes, et je recevais souvent des lettres ries diverses provinces, dans lesquelles on me priait, parce que jetais plus près du théâtre de la guerre, de prendre des informations sur ces malheureux jeunes gens, dont on ne recevait |)as de nouvelles. C'étaient des victimes , et non des soldats, (pi'on avait envoyées à l'armée. On n'avait pas suivi la maxime de Oésar; on ne les avait pas rendus forts avant de les envover tlans les camps.

.le n^eus pas un semblable reproche à me faire; je me suis toujours félicité de la conduite hardie, mais humaine, que j'eus alors. 11 est vrai aussi que des circonstances |)nrticulières mv servirent, comme on va le voir ; mais il fallait tirer de ces circonst.inces le parti ifue je sus en tirer. J'avoue que j'y employai un peu de ruse, bien pardonnable dans une telle affaire. J'en- \oyai d'abord au ministre une première liste, où se trouvaient les désignations suivantes : Fils du chef des ouvriers de l'A''senal, lils de fermiers, (ils de cultivateurs peu riches, lilsd'u:i ancien journalier qui avait acquis quelque aisance. Je m'attendais aux reproches; mes réponses étaient prêtes. On voulait des lils d'anciens nobles, de grands propriétaires, de magistrats, et j'enrôlais des lils d'ouvriers, des cultivateurs. Le ministre s'en plaignit fortement.

Je répondis que dans mon département étaient nés trois maréchaux de France , plus de soixante officiers généraux , un

122 MKMOIHfS

^ranri nonii)r(' de rciloiiols ; (prilfl «ivaieiit (Ic8 faiiiilU'S noinhrcusos; que les jeunes ^cus de ces faiDilles , fiers (!<• l'illiish'i'ilion militaire de leurs parentR, désiraient l'Iionneur de servir dans un eorps d'élite ; qn« Ip fils d(; raiicien journalier, par exemple, avait pour parent un maréchal et s'appuyait sur cet avantage pour cli*mander cet honneur ; que le chef des ouvriers de l'Arsenal, qui présentait s<^)n fils , était un homme d'un grand talent, tres-considéré, et que , lorsque javais paru halancer sur son inscription , il m'avait demandé sr je voulais le déshonorer ; que tous les parents de ces jeimes gens me faisaient cette mc^me demande. J'insistais d'ailleurs sur ce que tous ceux qui se présentaient ainsi, et que je recevais, étaient forts, pleins de santé , marchaient avec allégresse, seraient promptement instruits, seraient utiles à l'État et à eux-mêmes, puisqu'ils pourraient espérer de l'avancement. Je reçus de nouvelles et fortes ohservations ; je persistai, et on me laissa tranquille. Une conduite contraire était à mes yeux inie violation de la loi, des droits acquis par les familles, et Une injustice révoltante. J'aurais donné ma démission plutôt que d'obéir à de pareils ordres.

On forma le second de ces corps à Metz. L'oflicier général baron Lepic, sorti de la garde impériale, fut chargé d"e l'organiser. Il remarqua la différence de mon choix et de celui de plusieurs autres départements ; il en instruisit le ministre ; il lui dit que , dans un de ces détachements envoyés de l'intérieur , il n'avait pas trouvé un seul homme capable de donner un coup de sabre. Cette opération fut pénible , par mes rapports avec le ministre. Je consentais sincèrement à servir un gouvernement ferme et vigoureux , mais je n'aurais jamais obéi à un ordre injuste. Or, quoi de plus injuste que de contraindre arbitrairement à servir des jeunes gens qui avaient satisfait à tout ce que les lois prescrivaient, et qui la plupart étaient d'une constitution faible qui les aurait condamnés à périr !

J'eus deux autres occasions de me conduire avec la fermeté

DE M. LE COMTK DK VAUBLANC. 42^

trun honnête lioinnu* qui sert un gouvernement; ni.iiscjui n'en est pas l'esclave. Je reçus tout à eoup du nnnistre de la poliee l'ordre de faire arrêter INI. de Tseluidy, aneien niaréelial de eanif) au service du roi de Naples. Il vivait dans une solitude agréable , où il avait, à l'exemple de son père, cultivé les arbres et les arbustes étrangers (pii pouvaient s'acclimater en France. T.a lettre <lu ministre l'accusait d'avoir fait fusiller un grand nombre d(^ Français dans l'île de Caprée , après l'évacuation du royaume de ISaples. .Fêtais bien sûr d'avance que c'était une fausse accusation, .le priai le secnHaire général et le commandant de la gendarmerie d'aller à sa maison de campagne , et de lui dire l'ordrt^ que j'avais reçu , en l'invilanl à se rendre a la préfecture. Ils revinrent peu d'instant après, et me dirent qu'il était parti pour IMetz. J'euvoyai a sa maison de la ville: il venait de la quitter; il avait pris des cbevaux de poste; il avait annoncé qu'il allait à la terre de sa sœur, sur les frontières de la Suisse. Je vis rapidenient les conséquences de ce voyage , conuiiencé le jour même où je recevais l'ordre de le faire arrêter ; il paraîtrait coupable de la chose dont on l'accusait, puisqu'il prenait la fuite , et peut-être qu'averti ensuite de cet -ordre il ferait la faute , lres-gra\e pour ses intérêts , de |)asser en îSuisse. Je paraîtrais aussi l'avoir lait prévenir de l'ordre qui le menaçait, et je perdrais tout moyen de lui être utile. J'estimais beaucoup M. de Tschudy ; je devais beaucoup de considération à sa famille. Proscrit cinq fois , j'avais toujours trouvé des secours généreux ; j'étais bien déterminé à être envers les autres ce qu'on avait été envere moi. Je rélléchis profondément sur le parti que je devais prendre ; toutes mes pensées furent doiuinées parcelle-ci : <« Si je le fais arrêter, je deviendrai le maître de son affaiie ; car bien certainement il n'est pas coupable des meurtres dont on l'accuse. » Je ne balançai plus; j'ordonnai à un officier de gendarmerie de prendre la poste et de courir sur la route qu'il avait prise. L'officier l'atteignit à une poste où il n'avait pas trouvé de chevaux, et lui remit une lettre que je lui ccriNais. Après l'avoir

421 MKMOIMI-S

liu', iM. (U; Iscluidy liij dit " .hi me remets .imm- ronfi.iiice enlr»' les mains de M. de \ .'itd)lan(;. »

Lorsque j(î doiin.ii cet ordre, une personne qui m'était <lien.' ét^iit dans mon cabinet ; elle s'écria : «« (Comment! vous le faites arrêter! — Oui, réj)ondis-je, pour lui être utile : si l'on peut !e joindre, je suis le maître absolu de son affaire ; elle linira jjroinf;temont. » Je fis avertir et tranrjuilliser .M"** de Tschudy. I-^lle m'envoya , le lendemain, un certilicat du médecin sur la faible santé de son mari. Je l'autorisai a rester chez lui, et je lui demandai un Mémoire justilicatif; M"" de Tschudy me l'apporta. Je fus convaincu de l'innocence de son mari ; mais je trouvai le Mémoire écrit trop faiblement. J'en rédigeai un autre, dans lc(iuel je le faisais parler du ton d'un honnête homme indiçné. Je le remis à ÎM'"*^ de Tschudy, en lui disant de le faire copier par son mari et de me l'envoyer. J'ajoutai : « Je passe un peu les bornes de mon devoir; mais j'y suis autorisé par l'horreur d'une accusation si atroce. >> Le lendemain, j'envoyai le ]Mémoire au ministre , et je l'accompagnai d'une longue lettre justificative, dans laquelle je peignais l'accusé comme un homme incapable, sous tous les rapports, de se portera de pareils excès. On n»e répondit qu'on avait écrit à ISaples pour prendre des informations ; comme elles pouvaient tarder longtemps , j'autorisai iNI. de Tschudy à rester à sa maison de campagne , en ayant auprès de lui un homme de la garde départementale. Lorsque les informations arrivèrent, il fut prouvé que l'accusation était une infâme calomnie, qui n'était fondée sur aucune apparence , et qui malheureusement était venue du département qu'il habitait. Je fus heureux d'avoir pris rapidement mon parti dans une affaire si délicate ; l'hésitation pouvait perdre M. de Tschudy. Quelque temps après, je reçus l'ordre de faire arrêter M. de Fouquet. On l'accusait d'avoir tenu des propos outrageants pour l'armée. Après la lecture d'un bulletin . arrivé le jour même et lu sur le théâtre , il s'était écrié , disait-on , que le récit qu'on venait d'entendre était faux ; que des Français on

i)i; M Li: co.MTi-: dl vvi ulanc. V2't

si petit nombre ne pouvaient pas avoir battu des Uusses Ix-aueoup plus nombreux. Je pris des informations, et j'appris avec certitude que INI. de Fouquet n'avait point paru au sjfectacle ce jour-là, qu'il n'était pas même à INIetz. Cette affaire était i)i('n différente de colle de INI. de Tschudy. Dans la seconde, j'avais une certitude entière, .le n'hésitai pas à déclarer au ministre que je ne pouvais faire arrêter un honime dont l'innocence était évidente; que cette injustice frapperait tous les yeux et rejaillirait sur le gouvernement et sur moi ; tpie si ÎNI. de Fouquet avait tenu hautement le propos dont on l'accusait, d'autres personnes seraient encore plus coupables que lui ; qu'il fallait accuser le capitaine de la gendarmerie , le commissaire de police , le chef de l'état-major, le maire de la ville, qui tous étaient présents , n'avaient point parlé de ces discours dans leurs ra|)ports , et(pii, interrog('s par moi, persistaient a (lire que M. de Fouquet n'était pas au spectacle. J'ajoutais (|ue le secrétaire général, M. de Viville , m'avait dit qu'un habitant des environs de ÎNIetz avait effectivement, dans un état d'ivresse, tenu des propos un peu seml)lable.< à ceux dont on accusait IM. de Fouquet, et que lui, M. de \iville, lui avait dit : « Vous avez raison, et l'armée française va se trouver " dans une terrible position ; le roi de Suède envoie trente « mille Lapons au secours des Russes. » Un instant après, on avait forcé cet ivrogne à sortir de la salle. Tout cela portait bien le caractère de la vérité ; le ministre en convenait un peu dans sa réponse; mais il ajoutiiit qu'il fallait absolument taire arrêter M. de Fouquet. Je persistai dans une seconde lettre; je soutins que je ne pouvais exécuter un ordre aussi contraire à rc(|uité, et je priai le niinistre d'adresser lui-même au capitaine de la gendarmerie Tordre qu'il jugeait indispensable. Il m'envoya l'ordre qu'il donnait à ce capitaine et ne me lit aucun reproche. Quelcpie temps après, dans un voyage a Paris, j'appris du ministre même (pi'un général passant par Metz , pour aller rejoindre l'armée , avait entendu ce coûte ri^

436 MKMOIBKS

(iiciih; dans son <iiib(T^<*, r;ivait debiti; a i ein(M'rt'ur, cjui liiinièinc avait dojinc Tordre d'arrêter M. de FoiKjoct. (yélail par cette raison que le ministre n'avait pu révo(pier cet ordre, quoique ma eorrespondan«'<! l'eût eonvaimMi de la fausseté du récit. Il voulut que l'ordre fût e\é<'ute d'abord ; il lit ensuite un rapport d'après lequel M. de Fouquet fut mis en liberté.

Ces ordres arbitraires étaient la partie la plus eruelle de mon administration ; mais je trouvais une vraie jouissance dans la manière dont je les exéeutais. J'eus la même eondiiite quand je reçus l'ordre de faire arrêter M. l'abbé de T ounielort , qui depuis fut nommé évoque par Louis XVI II. Je craignais qu'il ne se fiU compromis par quelque correspondance imprudente. Outre l'estime particulière que m'avait inspirée AI. l'abbé de Toumefort, je savais combien nous avions besoin de conserver les anciens ecclésiastiques. .Te pris toutes les précautions possibles pour le mettre à l'abri de soupçons qui auraient pu lui être funestes, et je donnai l'ordre de le transférer à Paris . mais dans une bonne voiture , et en poste , accompagné d'un oflicier de gendarmerie, à qui je recommandai les procédés les plus délicats. Je le chargeai d'une lettre pour le ministre ; j'eus le bonheur de porter la conviction dans son esprit, et ce vertueux ecclésiastique fut mis promptement en liberté. Depuis cet événement j'ai eu le plaisir d'en causer souvent avec lui.

Dans ces fonctions de la haute police , exercées loyalement et avec une sorte de courage , un préfet trouvait souN^ent l'occasion de se féliciter de ses fonctions , en se disant qu'un autre, peut-être , les remplirait différemment , et que , dans quelque position qu'on soit placé , on satisfait à sa conscience en faisant tout le bien qu'on i>eut faire, en évitant le mal, et surtout en refusant de le faire.

On m'amena un jour un jeune homme qui n*avait point de passe-port; il était dans une grande agitation. J'eus beaucoup de \m\xe à le tranqiiiHiser. .T'obtins cependant sa con-

DE M. LE COMTK DK VAIJULANC. 4L'7

fiance. Emigré rentré, mais n'ayant rien fait pour se mettre en règle, il se croyait encore au temps de la Terreur; il errait dans les provinces frontières; il avait épuisé ses ressources; il était sans argent; mais il avait des parents à Paris. Je le plaçai dans un hospice ; j'arrangeai aisément son affaire, et, avec un léger secours , je le rendis à ses parents.

Le désir et le devoir d'être juste m'imposent ici la loi d'ajouter que INI. Fouché, miriistre de la police, i\î. Savary. qui lui succéda, et M. Héal , chargé des proviiu-es dans les(pielles était compris mon département , ont toujours mis dans leur correspondance avec moi autant de confiance dans mes rapports que de modération envers les personnes accusées ou suspectes au gouvernement. Je n'eus à leur reprocher ni injustice ni persécution. Les ordres qu'ils donnaient étaient promptement adoucis, d'après mes rap[)orts, et, si je ne craignais pas de me compromettre par de fortes représentations , ils ne craignaient [)as non plus de se compromettre en se rendant à mes raisons et à mes demandes.

Bientôt après les affaires dont j'ai parlé , j'eus une occasion différente d'exercer ces fonctions de la haute police. Un homme se présenta, comme étranger, pour faire viser son passe-port; il était Italien. Je l'interrogeai ; j'aperc us de l'embarras dans ses réponses autant que dans sa ligure. Il cherchait à justifier cet embarras parla difficulté de s'exprimer en français; mais je détruisis cette petite finesse en l'interrogeant dans sa langue. Je fis venir un officier de gendarmerie. Ou trouva sur lui des papiers écrits eu style énigmatique. Je Tinterrogeai sur ces papiers ; son embarras fut bien plus grand encore. Je vis dans un de ses papiers, malgré l'obscurité de l'expression itidienne, que des lettres lui éi^nent adressées à Thionville, poste restante; elles furent envoyées à Paris. Le ministre m'écrivit que cet homme était un chef de carhunnri; qu'il était non-seulement i litié dans des intrigues politiques , mais qu'il avait commis des crimes; qu'on le cherchait depuis longtemps, et qu'il avait

'128 MKMOiniiS

rcli.ippé à loiiU'S les poursuitfs dirip;éc8 coiitn; lui. Il (loiin.i l'onlnMlc renvoyer .1 Miinn, ou il (icv.iit viw livré .'iii\ tribunaux. Je fus éloiHié qu'un honnu«*.assez iiuprudeut pour \iiirdcr sur lui des lettres éiiiginatiques fiil un chef de bande renommé et dangereux. DlS le premier instant que je le vis, j'apereus de l'inquiétude dans ses traits. Ses papiers imbquaient le projet de bâtir une éf^lise en Italie; mais la description de cette église , et les moyens qu'on voulait employer pour la bâtir, me firent voir clairement que cette église était une association contre tous les gouvernements monarchiques, cl l'établissement d'une république universelle. D'autres parties de ce plan annonçaient qu'il fallait employer toute espèce de moyens pour parvenir au succès. Longues années après je retrouvai , dans le beau réquisitoire de M. de Alarchangy, des passages sur la secte des carbonari qui me rappelèrent l'homme dont je parle et ses papiers.

Dans le même temps à peu près, des prêtres prêchaient ouvertement contre le pape et contre les évêques , dans le département des Forêts , qui faisait alors partie du diocèse de Metz, J'écrivis une circulaire pour les empêcher de pénétrer dans mon département; ils n'y parurent pas, mais ils portèrent le trouble dans le duché de Luxemhourg. On les appelait stévénisles, du nom de Steven , prêtre du diocèse de >amur, dont ils suivaient les principes. Bonaparte, voyant que les autorités civiles et la gendarmerie ne pouvaient empêcher les prédications dos stévénistes dans le Luxembourg , chargea ]\L l'évêque de Metz de les combattre avec les mêmes armes et d'envoyer une mission dans ce pays. Ce prélat en confia le direction au Père Élie , ancien petit carme de Metz , à qui je fis remettre 2,000 francs, par ordre du gouvernement.

Longtemps après, au mois de décembre 1829, le Constitutionnel fit de ces circonstances un récit entièrement faux, dans lequel il prétendait que j'avais persécuté des missiomiaires. l'en démontrai la fausseté par un article inséré dans la Quo-

tidienne. J'y rétablissais la vérité dos faits, et j'ajoutais (j :«■ ces prêtres n'étaient point des missionnaires ; (pie le vrai earaetcre d'un missionnaire est d'être autorisé par l'autorité civile et religieuse; que je protégeais, par ordre du gouvernement, les bons missionnaires , et (pie j'empèebais d'ignorants fanatiques d'alarmer les eonscienees par des prédications dangereuses. Je terminais cet article par ces mots : <« Si j'avais reçu « l'ordre de persécuter des prêtres religieux et utiles, j'aurais « désobéi , comme j'ai refusé deux fois d'obéir à des ordres " évidemment injustes; j'aurais quitté ma place avec lionneur, " comme je suis sorti d'un ministère dont la marcbe. n'était « pas conforme à mes principes, et sans avoir rien fait qui « tendît uniquement à conserver ma place. »

Une cbose singulière se renouvelait souvent à INletz. Je recevais des lettres anonymes qui renfermaient des calonmies contre les fonctionnaires publics, et même contre des femmes. J'en parlai à M. le sénateur Eymerie, qui était de Metz et habitait une maison de cami)agne aux environs. Il me cita |)lnsieurs anecdotes qui nje firent espérer d'en découvrir les auteurs. Je reçus une de ces lettres, (4()nt je fus Irès-frappé à cause de l'extrême méchanceté qui l'avait inspirée. L'écriture ne paraissait pas contrefaite. Je la gardai plusieurs années, et, toutes les fois que je voyais une écriture qui me ra|)j)elait cette lettre , je la confrontais avec celle qui m'offrait quelque ressemblance dans l'écriture. Une jeune personne, non mariée, me présenta un jour, pour son |)ère, une pétition dont l'écriture me frappa. Je lui den)andai si elle l'avait écrite. D'après sa réponse affirmative, je pris dans mon bureau la lettre gardée si longtemps; je confrontai les deux écritures , et je n'eus aucun doute. Je la présentai à (;ette personne et je Pinterrogeai. Elle hésita d'abord ; mais accablée bientôt par mes questions, elle s'avoua l'auteur de la lettre et perdit presque connaissance. Je lui reprochai son indignité , en lui remettant la lettre accusatrice.

430 MKMOIUKS DK M Lh COMTK DP. VAIJBI.AÎ^C

Dans une di* iiius tournées j'alhii a Luxembourg : j'étais curicnix de voir cctlc forteresse. Je vis aujjres de cette vil'c une cérémonie .inniiclle tres-singuliere. On rdconic dans ces contrées qu'au quatorzième siècle tous les troupeaux fun-nt saisis d'un désir violent de danser, qu'ils se mirent a sauter « t danser jusqu'à perdn; leurs forces et mourir. On invoqua un saint, qui fit cesser cette maladie. Depuis co temps, afin que les animaux ne se mettent plus a danser, les hommes, et surtout les femmes , dansent un certain jour de l'aimée. Le clergé arrive , en chantant des psaumes, dans le lieu destiné a la cérémonie. Ixîs danseurs parcourent plusieui-s fois une certaine enceinte , en avançant de trois pas et reculant d'un pas , toujours sautant. C'était au mois de juin ; la clialeur était trèsforte. Les danseurs furent bientôt en nage; des femines, épuisées de fatigues, haletantes, continuaient ce jneux exercice, buvaient de l'eau fraîche qu'on leur offrait , et sautaient encore en avant, puis en arrière, jusqu'à I extinction totale de leurs forces. La nuit se passait sous des tentes et dans les plaisirs , et l'on se quittait, bien convaincu que les troupeau\ ne danseraient point cette année.

CIIAPlTUb: XXVÏ.

Campagne de 1815 h I8H. Abdication de Napolt'dn.

T.os guerres de Napoléon et rexpédition de Russie sortiraient du eadre de mes ISIémoires. Mou plan ne me permettra même de parler (pie très-brièvement des derniers événements de son règne; mais je dois remarquer que, le 1 1 février 181 1, le marquis de Wibranges, à la tête de la députation de la ville de Troyes , demanda à l'empereur Alexandre le rétablissement de la maison de Bourbon. Ce prinee, dans sa réponse, parla de eonsulter l'opinion publique, et dit ees paroles :

« Nous ne venons pas pour donner nous-mêmes un roi à la « Franee. Nous voulons connaître ses in/en/ions; c'est à elle à « se prononcer, mais bors de notre ligne militaire ; car il im- " porte (pj'on ne croie pas que l'opinion a pu être innuencéc " par la présence des armées. »

Le marquis de AVibranges répondit avec autant de raison que de dignité. Il parla de In crainte qu'inspirait Napoléon, et de rimpossibilité de se prononcer tant qu'on n'aurait pas la certitude d'être appuyé par les alliés. Il représenta le danger d'engager ainsi les peuples à changer à volonté la dynastie de leurs souverains. Il réclama les droits de la légitimité. Les idées contraires répandues dans toute l'Murope par la révolution française avaient germé dans les têtes mêmes des souverains. Ils nécbissaient devant ce qu'ils appelaient aussi l'opinion publique^ expression vide de sens dans un vaste pays habité par un peuple nombreux, car il est impossible de la const^nter. T^es souverains montrèrent, pendant toute cette campagne, une résolution décidée de ne pas reconnaître les Bourbons Après cette

4X2 MKMOlhKS

n'poiist' (le l'cniix'n'iir VN-xiindrc cl les tfritiilivcs fjuc lircnt l<'S l'illics ponr coiicliirc la |Hii\ , tciiUitivcs que j'aiir.ii soin de nippcItT, coKiincnl pciit-ou dire cl répclcr tous les jours cxîUe |)hnis(; mensoij^crt' : /.es liourbons sont recenux ala suiledes bfKjdrjes de l'armée! Montesquieu a eu bien raison de dire : '< Il esl dos cliosos qu'on rcpèle toujours, uniquement parée << qu'elles ont été dites une lois. » Les Bourbons ne furent eausc ni des désastres de Moscou et de la perte de la plus belle armée, ni (h' la défaite de Leipsick, ni des derniers revers de la campagne que je décris, ni de l'abdication de .Napoléon. Tout cela fut l'ouvrage du seul ^Napoléon ; lui seul a creusé ra))îme où il s'est englouti , comme tous les princes qui, une l'ois assis sur le trône, n'en- sont jamais tonibés et n'en peuvent tomber que par leurs propres fautes.

Les alliés ne parlèrent des Bourbons dans aucune de leurs proclamations. Tels furent les événements, et telle fut la conduite des princes alliés, que, si Bonaparte avait eu plus de sagesse et de modération, il serait resté sur le trône de France. I^s alliés furent souvent prêts à traiter avec lui. Il eut une occasion favorable après la victoire de Montmirail ; il fit alors les manœuvres les plus hardies ; il écrasa le corps russe commandé par le général Sacken. Le prince Guillaume de Prusse se trouva dans un péril imminent. Bonaparte attaqua ensuite l'armée du fel<imaréchal Bliicker, qui se retira sur Chàlous. On ne cessa de combattre pendant trois jours. L'armée prussienne, beaucoup moins nombreuse, échappa au plus graud danger.

Ainsi Bonaparte , dans les premiers jours de février 1811. avait ramené la fortune sous ses drapeaux ; il aurait pu , dans ee moment, traiter de la paix. L'exagération peignit ces succès comme décisifs. Le célèbre abbé ]\ïaury, archevêque de Paris, publia im mandement où l'on lisait ces mots : « O mon Dieu ! « daignez nous conserver le héros que vous avez donné pour « souverain à la France, et dont nous bénissons l'autorité tuté- " laire comme le plus grand de vos propres bienfaits, y lue

colonne de si\ mille prisonniers ennemis, et quelqnos généraux, furent conduits en tri()nii)he dans Paris. Les habitants leur offrirent des secours et se conduisirent avec beaucoup d'humanité. I/argent, les vivres et les vêtements furent prodigués.

Les con)bats continuaient ; les Français furent encore vainqueurs dans plusieurs actions, et, vers le 17 lévrier, la grande armée alliée, qui avait menacé la capitale , était en pleine retraite. C'était encore un moment bien favorable pour traiter de la paix. 11 est certain que, dans cette campagne , les alliés , si supérieurs en nombre , semblaient abattus par les moindres revers. Bonaparte paraissait victorieux. Les souverains n'ayant pas voulu proclamer les liourbons , les esprits ne pouvaient être réunis ni excités par une pensée générale, par un désir national. La France ne pouvait voir que deux choses frappantes : des étrangers qui la dévastaient , et Napoléon qui cherchait à les chasser, et qui montrait dans cette lutte autant de courage que de constance. Les alliés demandèrent un armistice ; Napoléon rejeta les préliminaires de la paix. On assure qu'en déchirant le papier qui les contenait il s'écria . « .le suis mainte- « nant plus près de Vienne qu'ils ne le sont de Paris. » .le demande si ces offres des alliés et ces refus de Bonaparte étaient dictés par les Bourbons.'

Monsieur , comte d'Artois , entrait alors en France par la Franche-Comté. Il fut reçu partout avec un enthousiasme bien vrai , et conduit jusqu'à JNancy au milieu des bénédictions des peuples. Ce mouvement se serait étendu dans toute la France si les alliés s'étaient prononcés pour les Bourbons; mais la destinée de la guerre était encore incertaine ; la paix était même probable alors ; elle eût été conclue sans l'aveugle obstination de Bonaparte.

Les alliés, cependant, s'attachèrent alors à faire une guerre prudente ; ils rallièrent l'armée de Silésie à la grande armée austro-russe; mais c'était une retraite, faite , il est vrai, dans l'ordre le plus imposant. Napoléon fut ébloui par l'idée qu'il

Page 1