CHAPITRE XXVII
Louis XVni en France. — Monsieur à Nancy. — Le duc de Berry Metz. — Calomnies odieuses sur ce prinre. — Retour de Bon<iparte de l'Ile d'Elbe. — Lettre (|ue m'écrit Caniot — Le maréchal Davoust, iiiiniv Ire de la guerre, envoie un oflicier i»our m'arrcter. —Je me rend» à Luxembourg.
Lorsqu'eufin les lettres de Paris nous annoncèrent le rétablissement des Bourbons, les communications se rétablirent. Nous apprîmes que ^lonsieur, comte d'Artois , était à ^'ancy. Je fis une proclamation pour annoncer ces heureux changements; elle fut, en général , reçue avec plaisir
Peu de temps après , j'eus l'honneur de recevoir à la préfecture M le duc de Berry. Je l'accompagnai dans le département. Il visita toutes les places , tous les établissements. T.orsqu'il fit son entrée dans INIetz, j'étais à cheval à sa gauche , le maréchal Oudinot à sa droite. En passant dans la grande rue du Fort, il remarqua que les élèves de l'école d'artillerie et du génie, rangés en haie, donnaient quelques signes de mécontentement, qu'ils balançaient pour ôter leurs chapeaux ; il observa même des gestes contraires à la plus simple bienséance. Il me demanda quelle était cette troupe ; mais il ne dit rien sur ce qu'il avait observé. Lorsqu'ensuite tous les fonctionnaires civils et militaires lui furent présentés, cette école le fut aussi. Plusieurs élèves prononcèrent , dans le premier salon , des phrases très-inconvenantes ; elles furent entendues de quelques anciens officiers, qui manifestèrent hautement leur improbation. De simples soldats montrèrent les mêmes sentiments de désapprobation. Le lendemain , en visitant cette école , le prince entendit lui-même des phrases très-peu respectueuses;
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mais , sans les répéter, il adressa aux jeunes gens un discours sévère et plein de dignité. On verra bientôt pourquoi j'entre dans ces détails.
Le prince fut partout accompagné des acclamations du peuple. I/enthousiasme semblait inspiré par un véritable bonheur et fut porté à l'excès. Il était franc et loyal dans le moment où il se manifestait. .T'en étais convaincu ; mais j'avais une trop grande expérience de la Révolution pour attacher à ces élans du peuple l'idée d'un sentiment constant et durable. Il y a cette grande différence entre les acclamations du peuple et son silence rpie , si les premières ne peuvent être regardées comme l'expression d'un sentiment vrai et profond , le silence, au contraire , est la véritable expression du mécontentement ou de rindilTérence. Lorsque Bonaparte passa par IVIetz pour commencer sa campagne de Russie, ses courses dans la ville ne lurent accompagnées d'aucune acclamation.
Le prince fit manœuvrer les troupes de la garnison. Le maréchal Oudinot les commandait sous ses ordres. Il y eut un peu d'indécision parmi quelques soldats , et le maréchal témoigna son indignation par les gestes et les paroles les plus expressifs. Après la revue , le prince étant à la préfecture , j'étais auprès de lui lorsqu'un officier lui présenta une requête. Il la lut avec attention , manifesta son étonnement de l'injustice dont se plaignait l'officier; elle lui paraissait évidente. Il l'interrogeait avec bonté, et même avec intérêt, lorsque le maréchal entra. 11 reconnut cet officier et lui dit d'une voix sévère : « Que «< faites-vous ici? Comment osez-vous vous présenter devant «t le prince, vous qui êtes connu par votre lâcheté et votre in- « subordination, et que j'ai fait mettre à la queue de l'armée? « Sortez, et n'osez plus reparaître. »
Quelques jours après , le prince fit, à Pont-à-Mousson , la réception des chevaliers de Saint-Louis , comme il l'avait faite à Metz. Il s'aperçut qu'il en avait reçu un de plus que le nombre marqué sur la liste qui les nommait- Il ordonna ime re-
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cluTchc; elle proiiv.i qiriiii oflirier, sans doute par erreur, s'était pn'scnté sans aucun titre et avait reçu la croix de SainlliOuis. Il f.'illut bien (pril la rendît.
Le prince conliniiant s;» tournée dans la partie de la France qui lui était assignée par le roi, .Monsieur, (tonite d'Artois, vint à Nancy ; j'allai lui présenter mes hommages. Je raccompagnai dans un festin militaire , où se déploya le plus vif enthoMsiasine. T>es cris ordinaires, les épées tiré«'s et croi.sées , qui ne devaient plus servir, selon le nouveau serment, que pour la cause des Bourbons , c'était, j'en suis persuadé , l'effet d'un sentiment loyal dans le moment où il se montrait; mais que sont les sentiments politiques dans un peuple léger ? Apres le repas , quelques personnes se glissèrent dans la salle , ou un grand nombre de militaires étaient encore à table ; elles entendirent alors des discours bien différents de ceux qui avaient frappé les oreilles du frère du roi. Ces discours ne metonnerent pas; ils ne m'effrayèrent pas davantage. .Te savais alors, comme aujourd'hui , que la destinée des gouvernants dépend uniquement et entièrement de la manière dont ils gouvernent.
Tout cela se passait dans les mois d'avril et de mai 1814. La fête de la Saint-Louis , au mois d'août, fut célébrée à Metz avec cet enthousiasme dont j'ai parié , semblable à toutes ces expansions de joie et d'amour dont nous avons été si souvent les témoins, en sens contraire, pendant la Révolution. L'infanterie de la garnison était composée de plusieurs régiments de la garde impériale ; le roi leur avait donné l'ancien et beau nom de grenadiers de France. Leur enthousiasme se manifesta, le jour de la fête, de la manière la plus expressive. Cela ne pouvait être autrement. Danser, boire , manger, crier, s'enivrer remplissent agréablement une journée , électrisent les têtes , les échauffent d'un sentiment dont l'expression devient contagieuse, le rend unanime, le porte même au délire, sans que tout cela signifie autre chose que le plaisir de boire , de crier et de danser.
DE M. LE COMTE DE VAUBLA^C. 4 lô
J'observais tout, et je rendais un compte exact et fréquent de mes observations. Accoutumé à nos mouvements révolutionnaires , cinq fois proscrit, et toujours ayant pris une part active dans ces mouvements, j'avais trop d'expérience pour ne par croire que Bonaparte ne pouvait rester à l'ile d'Elbe, tranquille et inactif, sans méditer son retour en France. Beaucoup de personnes pensaient de même et se communiquaient leurs craintes. Une vaste conjuration se formait alors, et un homme capable de gouverner l'aurait soupçonnée, en aurait eu la certitude, avant même d'en avoir la preuve ou seulement le moindre indice. Cette conspiration était dans la nature des choses et des situations ; elle existait parce qu'elle devait exister. Le contraire aurait été la chose du monde la plus extraordinaire.
I.e gouvernement était doux, paternel, généreux et clément; mais chacun en sentait la faiblesse. Aucun des ministres n'était connu par l'habitude et le succès dans les grandes affaires , encore moins par cette détermination rapide et passiomiée si nécessaire dans de telles circonstances. M. de Talleyrand, qui avait une grande expérience des choses et des hommes , qui avait éminemment contribué à la restauration des Bourbons, qui devait craindre le retour de Bonaparte , était au congrès de \ ienne. L'armée était composée des anciens éléments ; rien n'avait été changé; rien non plus dans les administrations de Paris et des provinces. Les agents subalternes dans les bureaux , qui ont tant de moyens pour cacher ou dissinmier la \ crilé et pour influencer les décisions, étaient restés les mêmes. Je remarquais , dans la partie de l'ancienne garde qui était à IMetz , non-seulement la plus grande discipline, mais encore une sagesse, une tranquillité qui annonçaient un même esprit formé et entretenu par de puissantes inspirations. Les soldats semblaient avoir renoncé à leurs plaisirs ordinaires ; jamais dans les lieux de danse et de jeux ; ils se promenaient silencieusement; pas un n'était puni. Un officier supérieur de l'ar-
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lillcrio sVnlrotPii.'int de tout rcla avw moi me disait : ■ (Vcst « commp un convciit. .l'nimcrais mieux qu'ils fissent des fautes, " qu'on fiU obligé quelquefois de les punir, qu'il y eût parmi « eux des dissentiments d'opinion. Ils ne forment qu'une âme, « dominée par une influence supérieure. »
De simples soldats reeurent des lettres de l'Ile d'KIbe : c'étaient des eamarades qui éerivaient a leurs amis. Plusieurs personnes en lurent instruites. On m'en parla, on me donna même des détails sur l'une de ces lettres. Le Français est si indis<!ret qu'il n'y aura jamais en France de conspiration cachée. Je rendais compte de tout ce que je voyais et de tout ce que j'apprenais, même des choses les plus minutieuses en apparence. La plus grande preuve que je puisse donner de Timport^mce que j'attachais à toutes les choses que je voyais est la privation que je m'imposai d'aller présenter mes respects au roi. Je ne partis de Metz qu'au mois de février 181 'i; j'en partis convaincu qu'une conspiration se tramait, que Bonaparte reviendrait en France. Je communiquai mes craintes à tous les ministres ; j'en parlai aux princes et au roi. Je demandai à M. le maréchal Oudiuot s'il lui conviendrait que je demandasse un ordre du roi pour lui et pour moi d'aller à Metz. Il y consentit avec plaisir, et j'en parlai à M. l'abbé de jMoutesquiou , ministre de Tinterieur, qui me promit de demander cet ordre au roi le jour même.
Je vis M. D'André , chargé de la police générale ; j'eus avec lui un long entretien sur l'état des choses. Il se plaignait de n'avoir pas des moyens assez actifs pour être instruit de tout ce qui se passait. Il me parlait de façon que je crus lui apprendre que les préfets dépendaient de lui pour la police générale et qu'il pouvait leur donner les ordres qu'il jugeait convenables. Tout ce que je vis alors , tout ce que j'entendis me convainquit que le gouvernement avait le degré de mollesse , de relâchement qui pouvait permettre de tout entreprendre , avec la certitude du succès.
^ Mais ce qui nie cou Tondit, ce fut le dtVhaîneinent que je remarquai contre le duc de Berry. La calomnie s'acharnait sur lui. Tout ce que j'ai raconté de sa conduite à Metz était dénaturé : il avait été d'une violence extrême ; il avait arraché les épaulettes à un officier, la croix de Saint-Louis à un autre, et tenu des discours outrageants aux élèves de l'école d'artillerie et du génie. Tout cela était aussi faux que le reproche de s'eni- >rer, lui qui ne buvait que de l'eau. Ces calomnies ét^iient répétées dans la plus haute société; de grandes dames les propageaient, et, suivant sa coutume, la calomnie, pour paraître vraie , semblait juste envers l'un des acteurs de ces scènes. C'était à moi qu'elle faisait jouer le beau rôle ; elle racontait des détails : j'avais représenté au prince que cette conduite était indigne de lui; je lui avais parlé avec fermeté. On conçoit combien je devais être indigné de ces horreurs. .l'exhalai mon indignation. C'est bien alors que je vis cette odieuse facilité avec laquelle la légèreté de nos esprits reçoit les plus sottes calomnies, avec quelle avidité elle les écoute et la rapidité (pfelle met à les répandre. C'est une chose déplorable que les hommes réunis ou dans une assemblée , ou dans une grande ville. Le marquis de Nantouillet, attaché à la maison du prince et qui lui était dévoué , fut instruit de ces calonmies et de ma force constante à les repousser. 11 m'en parla avec un douloureux intérêt , et je vis, par ce qu'il me dit, que le prince était blessé de tant d'injustice.
J'allai voir M. Férand pour une affaire : il était directeur général des postes. Tandis que je m'entretenais avec lui , on lui apporta des lettres adressées à lui seul. Il interrompit notre conversation et s'empressa de les ouvrir. Se^ mains tremblaient, ne pouvaient saisir la partie de l'enveloppe qu'il fallait déchirer, et ce fut avec beaucoup de peine et de temps qu'il parvint à ouvrir trois lettres et à voir d'où elles venaient et (^ qu'elles contenaient. 11 avait une partie des membres presque paralysée. Je déplorai l'étrange présomption d'un homme
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mitiit à rot rt;»t, et qui se clinr^friit, (inns dos riroonstnnrp»; si immiiioFitos, du posto imporlaiit do l.i diroclion dos Icltns il no pouvait pas s'en acquitter avec cette vigilance, cette promptitude qu'exigeait l'étit de la France. Aussi, quand Bonaparte fut arrive , il no inar)(jiia pas do dire naïvement, dans la (Chambre dos dôpulos , quo .M. de Lavaictto était plus maître quo lui dans SOS bureaux. Il eut un moment le ministère do la marine, dont il joignit le travail à celui des postes, après la mort de M. JNIalouct. .l'en témoignai mon étonnement à une personne qui lo connaissait. « Lui ! me dit-ollo; il se cbargorait do tous les ministères à la fois. » Il faut avouer que les rois font souvent des choix bien étranges. Sur quoi ce choix avait-il été fondé ? sur un ouvrage abstrait de politique. .le ne sais quel est le ministre qui donna l'ordre de respecter le pavillon souverain de l'île d'Elbe; mais je sais que, lorsque j'étais à Marseille, après la seconde Restauration, l'amiral Ganteaume me dit que cet ordre existait dans l'amirauté de Toulon.
Te retournai tristement à Metz, bien convaincu qu'une grande scène se préparait.
Nous filmes promptement instruits du débarquement de Bonaparte. Cette nouvelle excita une stupeur presque générale. On a souvent dit avec raison que la peur avait tout fait pendant la Révolution ; on ne peut trop le répéter. J'en eus bien des preuves dans cette triste circonstance. Je me rappelle outre autres qu'un grand propriétaire vint dans mon cabinet, tout effaré, et, sans préambule, me déclara que le peuple voulait Bonaparte, qu'il était enchanté de son retour. Je lui demandai sur quelles prouves il fondait ce discours ; il me dit qu'il entendait le peuple témoigner sa joie , son enthousiasme , et que des mères disaient : « S'il n'y avait plus de conscription , que forions-nous de nos enfants? »
A ces mots je vis bien qu'il était dans le délire de cette passion terrible qu'on appelle la peur, et qui, suivant Texprossion de Montaigne , donne de furieux éblouissements. 11
était hors de lui ; il mv faisait pitié. « INlonsieur, lui répondisji» , elles ont j)eiir, vous ave/ peur. Allez vous reposer. (Iroyezmoi , Bouaparle ne fera pas attention à vous, (lalmcz-vous , restez tranquille. «Dans des moments semblables, la pauvre espèce humaine descend à un degré d'avilissement impossible à décrire , se flétrit elle-même et se place au-dessous des plus vils animaux, qui tous ont un courage d'instinct dans les périls où ils sont jetés.
Nous attendions les nouvelles avec les plus grandes inquiétudes; je les recevais rapidement par le télégraphe. Une proclanjationduroi instruisit les Français des nouveaux événements, déclara Bonaparte traître à l'Ktat ; mais tout avait été concerté j)our son triomphe. Le gouvernement n'avait eu ni crainte ni prévoyance ; il n'avait pas connu la maxime du grand Condé : Il faut craindre son ennemi deloin^ pour ne pas le craindre de près. Il devait succomber, ^^ous assemblâmes un conseil de guerre chez le maréchal ; nous prîmes la résolution de conserver la ville au roi , et nous la déclarâmes en état de siège, .le publiai une proclamation pour en prescrire les dispositions. Les approvisionnements commencèrent rapidement ; les campagnes faisaient entrer des animaux dans la ville. Plusieurs clu'ls de corps avaient déclaré qu'en faisant sortir un certain nombre de leurs soldats de la ville ils pourraient répondre du reste de leur troupe. M^L Prost, colonel du génie, et Lafond, colonel d'artillerie , se conduisirent avec autant de résolution (|ue de fermeté. Le maréchal donnait l'exemple ; il était secondé par son fils, co^onel d'un régiment de chasseurs à cheval. I>es autorités civiles montraient le même accord et la même fermeté. Nous étions persuadés que le roi s'arrêterait à Lille, qu'on ferait sortir de cette ville les troupes suspectes , et qu'elles seraient remplacées par sa maison. De cette ville il pouvait donner des ordres et gouverner la France.
Je reçus la déclaration du congrès de Vienne par laquelle les souverains mettaient Bonaparte hors de la loi générale des